Le 19/04/2003  |  08 h 59


Vie et mort des Juifs de Varsovie

 

 
 

 

 

RÉCIT

POL MATHIL

Nous menons un combat pour la vie et pour la mort, pour votre liberté et la nôtre, pour la dignité et l'honneur... Nos pertes sont immenses : hommes, femmes, enfants tombent fusillés ou périssent dans les flammes. Nos derniers jours sont proches. Mais tant que nos mains tiendront des armes, nous combattrons et nous nous défendrons. Face à une fin inévitable, nous clamons : un jour viendra où notre sang sera payé !

Ce fut le dernier rapport transmis par-dessus le mur du poste de commande de la ZOB, l'Organisation juive de combat. Il a été daté le 26 avril 1943, au huitième jour de la défense du ghetto de Varsovie. Le 16 mai, le général SS Jürgen Stroop télégraphiait à Adolf Hitler : « Es gibt kein Judenbezirk in Warschau mehr » (Il n'y a plus de quartier juif à Varsovie...).

En août 1939, à la veille de l'agression allemande contre la Pologne, 380.000 Juifs vivaient à Varsovie, représentant presque 30 % de la population de la capitale et un peu plus de 10 % des 3 millions de Juifs vivant en Pologne. La création du ghetto, isolé du reste de la ville, va sceller leur sort. À la fin de 1942, après les exterminations, la population du ghetto de Varsovie s'est réduite à 50.000 personnes. A terme condamnées...

C'est dans ces circonstances que se forme, en décembre 1942, l'Organisation juive de combat, la ZOB. Son chef militaire est un sioniste de gauche de 23 ans, Mordechaï Anielewicz. L'état-major est composé de représentants de tous les courants politiques juifs. Parmi eux, Marek Edelman, qui commandait l'un des trois quartiers du ghetto (lire son interview ci-dessous).

La ZOB, avec un effectif de 700 personnes environ, est la force dirigeante de ce qui reste du ghetto. Elle ne dispose que d'armes légères, en quantités très modestes, livrées en partie par la résistance polonaise mais surtout achetées au marché noir.

Face à elle, une force allemande, les Waffen SS, la police polonaise, des formations composées de collaborateurs ukrainiens, lituaniens et lettons, des chars, de l'artillerie légère, des avions et leurs bombes incendiaires. Ils doivent en finir avec les Juifs: la population sera annihilée, le ghetto brûlé.

L'insurrection est décidée le 18 avril, dimanche des Rameaux de l'année 1943, au moment où les nazis encerclent ce qui reste du ghetto. Le 19, à 6 heures du matin, pour marquer l'anniversaire de Hitler, les Waffen SS franchissent deux portes du ghetto. Au même instant claquent les premiers coups de fusil, explosent les premières grenades. Pour la première fois depuis le 1er septembre 1939, jour de l'invasion, les Allemands doivent reculer. « Les Juifs et les criminels », écrira Stroop dans son premier rapport à Himmler, bras droit de Hitler, « se défendent, échappent à la poursuite en prenant la fuite par les greniers ou les passages souterrains... On a hissé sur un immeuble les drapeaux juif et polonais. Un groupe spécial d'assaut a mis bas les deux drapeaux... »

Le 21 avril, le commandement de la ZOB a transmis un rapport aux amis de l'autre côté du mur. « Les combattants luttent », annonçait la ZOB, « le moral est excellent. Nos pertes sont relativement faibles. Nous manquons de munitions. Nous allons lutter jusqu'au dernier souffle. »

Le 23 avril, Anielewicz écrit à son adjoint Ickhak Cukierman, en mission en dehors du ghetto: « Le rêve le plus important de ma vie s'est réalisé. L'autodéfense juive dans le ghetto de Varsovie, la résistance juive et la revanche sont devenues un fait. »

Le même jour du 23 avril, Stroop note que seul le feu oblige les combattants à sortir mais que « les Juifs et les bandits préfèrent y retourner plutôt que de tomber entre nos mains. Ils se jettent des fenêtres et des balcons des maisons en flammes, avec des injures et malédictions contre l'Allemagne, le Führer et les soldats allemands… Le ghetto est un immense océan de flammes... » C'était le 25 avril 1943, le dimanche de Pâques, la fête de la Résurrection.

Blindés et canons démolissent les murs, les lance-flammes brûlent les hommes, les derniers survivants capturés sont fusillés sur place, les avions anéantissent ce qui reste, des gaz toxiques envahissent les caves, derniers abris des combattants, et les égouts, leurs dernières voies de fuite. Les ruines, vidées des hommes, sont minées.

La population de Varsovie, habituée à voir mourir les Juifs silencieusement et sans se défendre, contemple ahurie, mais, à quelques exceptions près, sans trop s'en faire, le quartier juif en flammes. Ils ne savent pas encore qu'un an plus tard, 100.000 Polonais périront sous les balles allemandes. Aussi dans l'indifférence du monde...

Le poste de commandement de la ZOB, dans le bunker au 18 de la rue Mila, ne tombe que le 8 mai 1943. Complètement encerclé par les Allemands, le bunker, qui abritait à ce moment environ 200 hommes, est attaqué au gaz asphyxiant. Les membres de la direction de la ZOB se donnent la mort pour ne pas tomber aux mains des nazis. Ce n'est que quelques instants après leur mort qu'on découvrit par hasard une issue inconnue des combattants. Trop tard.

Le 16 mai, pour couronner l'exploit allemand, Stroop fait sauter la grande synagogue de la rue Tlomackie, à Varsovie. A sa place il y a aujourd'hui une grande tour, qu'on disait hantée par le passé, tant furent nombreux les accidents lors de sa construction.

Hantée ou pas, c'est ici, sous cette tour, que, il y a 60 ans, s'est achevée l'histoire millénaire du judaïsme polonais. Il ne reste que des cimetières juifs sans tombes, ces monuments aux Juifs inconnus. Et il y a la détermination de faire en sorte que le ghetto de Varsovie reste le « dernier Massada » dans l'histoire du « peuple élu ».