La commission d'experts a choisi un programme ambitieux. En premier lieu ses membres replacent l'assassinat de Patrice Lumumba dans une plus large perspective. Après une évocation de la Guerre Froide et de la décolonisation, ils se sont penchés successivement sur (1) la période durant laquelle Lumumba fut Premier ministre; (2) celle, plus chaotique, de la lutte entre ce dernier d'une part, Kasavubu, Ileo, Mobutu et les commissaires d'autre part, et ce jusqu'au moment où l'ancien Premier ministre se vit pratiquement assigné à résidence dans sa maison à Léopoldville; (3) celle ensuite des tentatives d'emprisonnement de Lumumba, chose rendue possible après sa fuite vers Stanleyville; (4) et finalement la phase ultime de son transfert et de son assassinat à Elisabethville, le 17 janvier 1961. En deuxième lieu, les experts ont voulu collecter dans ce but une masse de documentation aussi varié e et aussi riche que possible. Leur travail n'a pas été aisé et ils ne peuvent pas donner l'assurance d’avoir pu consulter tous les documents pertinents. Personne ne pourrait d'ailleurs donner une telle assurance.
Les experts remettront aujourd'hui trois rapports à la commission parlementaire, l'un consacré à la première phase, l'autre à la seconde, le dernier enfin aux "fonds secrets", constituant au total un texte de 250 pages. Dans les prochaines semaines la commission recevra également les rapports consacrés aux troisième et quatrième phases, au fonctionnement du comité-Congo, ainsi qu'un aperçu du contexte de la Guerre Froide et de la décolonisation. La commission a déjà à sa disposition un organigramme, une carte et des fiches documentaires sur la composition des cabinets ministériels et autres institutions, afin de pouvoir identifier les personnes citées.
Les rapports ne sont donc pas encore complets; ils ne sont pas non plus définitifs. En effet, tant que l'ensemble n'aura pas été clôturé, les composantes ne pourront pas l'être non plus. De plus la recherche archivistique n'est pas terminée. Un des problèmes tient aux archives de la Sûreté de l'Etat, à propos desquelles nous ajouterons néanmoins qu'il ne faut pas en attendre trop. Un autre problème réside dans la reconstruction intégrale de la correspondance télex entre Bruxelles et le Congo, qui se révèle être un immense travail, mais qui paraît indispensable aux yeux des experts qui l'effectuent pour se faire une idée précise du déroulement des événements. Enfin, les experts désirent utiliser les résultats des auditions des témoins qui auront été entendues par la commission dans les proc haines semaines.
Le modus operandi des historiens est différent de celui des parlementaires. Les experts souhaitaient fournir un rapport définitif et exhaustif à la commission, mais celle-ci a insisté, à juste titre, sur la nécessité d’être suffisamment documentée avant le début des auditions.
Les rapports que les experts fournissent à la commission sont détaillés et accompagnés des documents nécessaires, sous la forme de transcriptions ou de photocopies. Il sera donc possible pour la commission et, par la suite, pour un public plus large, de lire les constatations et de suivre les conclusions des experts. Il est évidemment impossible, dans le cadre de cette seule séance publique, de nuancer le contenu de ces rapports provisoires. Nous désirons néanmoins souligner à cette occasion quelques résultats, en termes généraux.
Au cours de l’étude de la première phase, le groupe d'experts est parvenu à cerner correctement les objectifs de l'intervention militaire belge et l'attitude de la Belgique face à la sécession katangaise, et ceci grâce à une importante documentation, de laquelle nous retiendrons surtout les documents Eyskens, les documents d'Aspremont Lynden, les documents provenant de la permanence du cabinet du Premier ministre et les archives de l’Union Minière. Nous n’aborderons pas ici les tensions ayant existé entre la Belgique et l'Organisation des Nations unies, ainsi que les tensions régnant au sein du gouvernement belge ou entre le gouvernement et le Roi. Bien qu'il n'y eût aucune préméditation ni dans le cadre de l'intervention militaire ni dans celui de l'affaire katangaise, le gouvernement belge a très vite adopté une attitude assez offensive: il opta pour une politique d'occupation militaire dès le 12 juillet 1960 et la reconnaissance de facto du Katanga dès le 16 juillet. Cette attitude offensive est à mettre en rapport avec un élément crucial pour cette enquête, à savoir la rupture très rapide des relations entre le gouvernement de Bruxelles et celui de Lumumba, et ce dès avant la rupture des relations diplomatiques, qui interviennent le 14 juillet. Quelques jours à peine après le début de la crise, le gouvernement belge avait estimé qu'il ne devait plus tenir compte du gouvernement Lumumba. Plus encore, il fallait, si possible, qu’un autre gouvernement le remplace. Pour le gouvernement belge, Lumumba n'était plus fiable; dans l'opinion publique, son image était très négative.
C'est dans cette perspective que le soutien au Katanga revêt une signification particulière. Le Katanga n'était pas seulement considéré comme "une position de repli", mais aussi comme une "position de départ". A la tête de la Mission Technique Belge (Mistebel), Harold d'Aspremont Lynden, chef de cabinet adjoint du premier ministre, contribua, à partir du 23 juillet, non seulement – et de manière cruciale – à la stabilisation du régime katangais, mais s'attela aussi depuis Elisabethville à la confédéralisation du Congo. Avec la création de ce Congo confédéral, constitué de provinces semi-autonomes ou de petits états, le gouvernement belge espérait saper les bases du pouvoir de Lumumba.
C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre le soutien à la sécession du Sud-Kasaï et les encouragements dont ont bénéficié d'autres tentatives de sécession. D'Aspremont Lynden reçut l'appui inconditionnel du premier ministre Eyskens. Les conflits que l'on a pu déceler entre le ministre des Affaires étrangères, Pierre Wigny, et d'Aspremont Lynden portent moins sur le fond de l'affaire que sur la tactique employée. Selon les Affaires étrangères, il fallait éviter à la Belgique un rôle trop marqué. Un soutien ouvert à Tshombe aurait pu avoir des allures de "baiser mortel".
La lutte que mène la Belgique contre Lumumba ne se focalise pas uniquement sur le Katanga. Lorsque, fin juillet, l’opposition contre Lumumba commence à prendre forme à Léopoldville au sein des groupes ethnico-politiques (surtout Bakongo, Baluba et Bangala), de la société civile (dont les deux piliers principaux étaient l'Eglise et le mouvement syndical), et au sein même des institutions (ministres et chefs de cabinet qui se tournaient contre Lumumba), le gouvernement belge y apporta son soutien, par le biais de contacts qu’il avait dans la capitale. Le rôle du syndicat chrétien dans ce mouvement d'opposition croissant est une des données marquantes de cette affaire. La ramification de l'ACV-CSC au Congo, qui était propriétaire du journal Courrier d'Afrique, va y jouer un rôle important.
L'opposition contre Lumumba entra dans une phase décisive quand le Premier ministre congolais rompit tout contact avec le secrétaire des Nations unies, Hammarskjöld, le 16 août, et tenta par la suite, avec l'appui de l'Union soviétique, de mettre un terme à la sécession du Sud-Kasaï et du Katanga. Cette situation nouvelle amènera également les Etats-Unis à décider - conformément à la logique de la Guerre Froide - que Lumumba devait disparaître. Dans la seconde moitié du mois d'août, Brazzaville devint la plaque tournante de l'opposition et le consulat général belge y joue un rôle de premier plan. Outre le soutien au président Fulbert Youlou, aux mouvements de jeunesse Jabako et Jepuna, etc, il faut noter la présence, fin août début septembre 1960, des diplomates belges Davignon et Westhof, qui devaient convaincre le président Kasavubu de démettre Lumumba et lui fournir, sur instruction du ministre Wigny, les arguments juridiques nécessaires. Précédemment, Jef Van Bilsen avaient déjà fait comprendre à Kasavubu, sur ordre du Premier ministre Eyskens, que Lumumba devait être démis de ses fonctions.
En d'autres termes, on relève dès avant le 5 septembre une série d'interventions directes ou indirectes de la part du gouvernement belge. Ce n’est pas sans raison que, dans le cadre de sa lutte contre le gouvernement Lumumba, les diplomates belges Davignon et Westhof parlent de "renversement selon nos voeux". Bien qu'un scénario ait été élaboré pour l'éviction de Lumumba, l’intervention de Kasavubu, le 5 septembre 1960, se produit de manière inattendue. Il en résulte un chaos plus important encore.
Dans son rapport consacré à la deuxième phase, le groupe d'experts a étudié l'attitude des autorités belges face à la situation politique à Léopoldville après l'éviction de Lumumba. Ici encore, une abondante documentation a pu être rassemblée, parmi laquelle on citera notamment la collection quasi complète des télex échangés entre Bruxelles et le Congo (télex de Brazzaville et de Minaf, provenant des archives diplomatiques et des archives africaines des Affaires Etrangères, des documents d'Aspremont Lynden et des documents Loos). A partir du 5 septembre 1960, commence une période fortement troublée. Lumumba ne voulut pas céder et le nouveau premier ministre, Joseph Ileo, ne parvint pas à consolider son pouvoir. Le colonel Mobutu neutralisera les deux parties et désignera son "collège de commissaires". A Léopoldv ille, les pouvoirs rivaux trouvent finalement un modus vivendi : Kasavubu, Bomboko et Mobutu unirent leurs forces pour lutter contre Lumumba.
Dès le début, le gouvernement belge soutient Kasavubu et Ileo de manière énergique et sans équivoque, même si les relations diplomatiques avec le Congo étaient toujours rompues. Il met ses canaux diplomatiques à la disposition de Kasavubu, donne des conseils d'ordre politique et juridique, insiste pour qu’il nomme ses ministres, pousse Iléo à agir et finance même l'impression, en Belgique, du moniteur congolais contenant les textes de destitution de Lumumba. Il est par contre surpris par l'action menée par Mobutu.
Durant cette période, le gouvernement belge se montra tout particulièrement soucieux des agissements de Lumumba. Après avoir accordé son soutien à sa destitution, il voulut éviter son retour au pouvoir. Or, cette éventualité était bien réelle. La première mesure en ce sens, et la plus importante, sur laquelle le gouvernement belge insista fortement, fut l'arrestation de Lumumba ("mettre hors d'état de nuire", selon les propres termes du ministre Wigny). Le groupe d'experts a enquêté sur les différentes tentatives connues visant à l’arrêter. Le 10 octobre, quand Mobutu se décida finalement à arrêter Lumumba, ce qu'il s'était refusé de faire jusqu'alors, il était prévu que l'opération se réalise en échange de la promesse belge d'une assistance militaire et technique à l'Armée Nationale Congolaise (ANC). Le gouvernement belge s'opposa par la suite à toute forme de réconciliation, directe ou indirecte, entre dirigeants congolais. C’est dans cette perspective que doit être comprise l’expression "élimination définitive", utilisée par le ministre d'Aspremont Lynden dans un télex envoyé le 6 octobre 1960 à l'ambassadeur Rothschild à Elisabethville.
Ces interventions belges qui avaient pour but d'éliminer politiquement Lumumba vont toutefois de pair avec d’autres actions qui, menées dans l'ombre, pourraient être qualifiées de « covert actions ». A cet égard, les experts ont procédé à une analyse approfondie du rôle joué par Loos et Marlière. Le major Jules Loos était le conseiller militaire du ministère des Affaires africaines ; le lieutenant-colonel Louis Marlière était, quant à lui, l’ancien officier de la Force publique, resté à Brazzaville et devenu conseiller du colonel Mobutu début octobre. Il s’est avéré que les deux hommes ont opéré sous la protection et sur les instructions du ministre d'Aspremont Lynden.
L’analyse de leurs télex nous apprend qu'ils se sont occupés :
- de livraisons d'armes;
- du soutien à l'arrestation de Lumumba;
- de l'action 58316, qui consistait probablement à organiser un réseau de renseignement et d'action, réseau dans lequel un attentat contre Lumumba aurait pu trouver sa place (c’est dans ce cadre que se situe l’intervention de l’ancien résistant Edouard Pilaet);
- de l'enlèvement de Lumumba. Le commandant Noël Dedeken en avait reçu l'ordre du général Charles Cumont, par l'intermédiaire du major Loos. Il fut épaulé à Brazzaville par Marlière;
- de l'opération Baracuda, mentionnée seulement à deux reprises, dont le but n'est pas évident, mais qu'il ne faut pas confondre avec l'opération 58316.
Durant la même période, il y eut, à côté des interventions américaines, des tentatives belges pour éliminer physiquement Lumumba. Une première indication à ce sujet date d’avant le 5 septembre 1960, lorsque fut mis au point un plan dit "opération-L", dans lequel on suggérait de substituer des médicaments. Les initiateurs de ce plan nous sont inconnus, mais il s'agit très vraisemblablement d'agents au service de la Belgique. A un moment précis, encore impossible à dater - sans doute fin septembre, début octobre - un tueur à gages, un métis appelé "Georges", a été envoyé de Bruxelles au Congo. Les commanditaires auraient été des particuliers, mais l'homme reçut aussi le soutien du lieutenant-colonel Marlière. La tentative de "Georges" échoua.
Les données à ce sujet proviennent des services de renseignement militaires. Enfin, dans le courant du mois d'octobre apparaît un troisième plan d'élimination physique de Lumumba, dans lequel étaient impliqués des Belges et des Congolais, et qui pourrait avoir bénéficié du soutien de certaines autorités de Bruxelles. Des informations complémentaires pourraient encore se faire jour dans les prochaines semaines à propos de chacune de ces tentatives.
Le groupe d'experts confectionnera un glossaire de toutes les formules douteuses employées durant cette période ("éliminer", "mettre hors d'état de nuire", "neutraliser", "neutralisation effective", "mettre hors course", "mettre hors circuit") et les interprétera.
Dans le troisième rapport, plus restreint, les experts analysent les "fonds secrets" des Affaires africaines. En décembre 1960, le parlement avait marqué son accord sur la création d'un poste budgétaire de 30 millions de francs belges destiné à être utilisé dans des circonstances exceptionnelles et sous la responsabilité exclusive du ministre des Affaires africaines. C'est là un cas unique dans notre histoire parlementaire. Comme il est fait régulièrement mention d'argent dans le dossier Lumumba, les experts se sont d’emblée efforcés de clarifier cet aspect, ce qui a été fait. Des investigations minutieuses et quelques découvertes surprenantes ont permis de cerner l'origine et la destination de ces fonds. Il s'agit en fait d'un montant total de 50 millions. Les 30 premiers millions ont fait l’objet d’un visa du conseil des ministres, ce qui n’est pas le cas des vingt autres. On est frappé par la continuité de l’action du gouvernement : 20 millions datent d’avant le 3 septembre (sous le ministre Raymond Scheyven), et 30 millions d’après cette date (sous le ministre d'Aspremont Lynden). Ces sommes étaient destinées à des fins politiques, puisqu’elles devaient servir au premier chef à soutenir la lutte engagée contre Lumumba, aussi bien avant qu'après sa destitution. Ce soutien consistait en l’octroi d’une aide financière à la presse d'opposition (le Courrier d'Afrique, cité précédemment), et aux "politiciens modérés", tels Jean Bolikango et Justin Bomboko, mais également en l’octroi d’une aide logistique à diverses délégations congolaises envoyées à Bruxelles et à New York. Un des points qui devront être abordés au cours des auditions portera sur la question de savoir s'il existait un lien entre les "subsides" prodigués aux politiciens congolais et le transfert de Lumumba. Ces 50 millions représentent en outre seulement les "fonds secrets" des Affaires africaines et ils ne sont pas les seuls fonds à avoir été employés pour agir au Congo.
Le groupe d'experts travaille en ce moment à la rédaction du rapport concernant les troisième et quatrième phases. Le rapport concernant la dernière phase sera remis à la commission avant l’audition des témoins "katangais". Il n’aurait aucun sens de nous étendre dès maintenant sur les constatations et les conclusions y relatives. Nous nous limiterons à ce qui suit. En ce qui concerne la troisième phase, l'accent sera mis sur l'emprisonnement de Lumumba après son évasion manquée, mais également sur l'ensemble du dossier katangais, que les experts ont choisi délibérément de maintenir quelque peu à l’arrière plan dans le rapport relatif à la deuxième phase. Le statut du Bureau Conseil et des officiers belges de la gendarmerie katangaise sera clarifié. Toute l’attention requise sera également accordée aux contacts e ntre le Palais et le Katanga. La commission parlementaire a déjà entendu un exposé au sujet du rôle joué par la Cour dans cette affaire et a pu constater qu’il existait, entre Laeken et Elisabethville, un circuit d’information parallèle fonctionnant à l'insu du gouvernement. C'est par cette voie qu'à la fin du mois d'octobre, le Palais a appris que Tshombe et Mobutu, qui s'étaient rencontrés à Elsabethville le 16 octobre, se seraient mis d'accord sur la "neutralisation complète (et si possible physique)" de Lumumba.
Dans le rapport relatif à la quatrième phase, toute l'attention se portera évidemment sur le transfert et la mort de Lumumba et de ses compagnons. Des auteurs comme Van de Walle, Brassinne et De Witte ont déjà fourni de précieux éléments d’information à ce sujet, même s’ils les ont interprétés de diverses manières.
Le groupe d'experts doit cependant constater que ces auteurs ne sont parfois pas allés assez loin dans la critique interne et externe des informations, tant orales qu'écrites, qu'ils ont utilisées. Ils ont de ce fait donné des faits une version exagérément compliquée et baroque. C’est ainsi qu’il s’impose de revoir la chronologie des faits qui se sont produits entre les 14 et 17. Les experts s’en tiendront ici à un exemple marquant. Selon L. De Witte, le ministre d'Aspremont Lynden aurait déjà rédigé, la veille de son envoi, le texte de son fameux télex du 16 janvier 1961, dans lequel il demande instamment au président Tshombe de donner son accord pour le transfert. Ce fait prouverait donc la hâte du ministre en rendrait possible l’arrivée du télex à E'ville tôt dans la matinée du 16 janvier pour y exercer une influence décisive sur le cours des &e acute;vénements. L'auteur reproduit, dans la version française de son ouvrage, une photo de ce brouillon sur lequel on peut en effet lire la date du 15 janvier. Or, il ressort des investigations que ce brouillon (1) est écrit de la main d'un collaborateur du cabinet, et non de la main du ministre lui-même, et (2) fut peut-être rédigé dans le courant du 16 janvier. La date du 15 janvier figurant sur la photographie a été ajoutée plus tard . Une nouvelle datation a en effet son importance pour expliquer la vitesse avec laquelle le télex a atteint E'ville et son impact sur le cours des événements.
Dans la dernière phase enfin, des experts s'intéresseront à la manière dont la nouvelle de la mort de Lumumba est parvenue à Bruxelles. La question essentielle sera de savoir dans quelle mesure on a mis sur pied un scénario afin de dissimuler une éventuelle responsabilité de la Belgique. Les experts présenteront à ce sujet un dossier comprenant divers éléments contradictoires, et qui ne facilitera pas à la commission, la réponse à la question posée. Les experts attirent dès à présent l'attention sur la surestimation du rôle joué par les services de sécurité. Ce n’est en effet que le 3 février 1961 que le service de renseignement militaire fut informé de la mort de Lumumba. Les experts sont à même d’étayer ce fait, à première vue incroyable, en se basant sur le suicide forfait mais tragi que du lieutenant-colonel du SDRA qui était en service. On ignore encore pour l’instant si le gouvernement ou certains membres de celui-ci ont été informés avant cette date. D'une manière générale, on peut constater qu’à l’époque, le gouvernement de Bruxelles était avant tout préoccupé par les grèves et le vote de la loi unique. Pour la dernière phase également, les experts disposent d'une abondante documentation: archives du Palais royal, archives diplomatiques et africaines des Affaires étrangères, archives de la Défense nationale, documents Eyskens, documents Wigny, documents d'Aspremont Lynden, documents Loos et documents Van de Walle. En ce qui concerne cette quatrième phase, les actions judiciaires ont également fourni de précieuses indications. Nous citerons ici les journaux du major Guy Weber et le manuscrit du livre de Gérard Soete, Het einde van de grijshemden (La fin des chemises grises).
Le dossier Lumumba est complexe, mais le dire peut être perçu comme une platitude. Il est néanmoins dangereux de considérer indistinctement toutes les personnes, toutes les initiatives et toutes les actions comme autant d’éléments d’un grand tout. Nous ne possédons pas de preuves susceptibles de corroborer la théorie du grand complot. A certains égards, la réalité dépasse la fiction ; à d'autres, elle semble plutôt triviale. Nous attendons les auditions de témoins avant de tirer des conclusions historiques définitives. Mais une chose est certaine: pour le gouvernement belge, il était exclu que Lumumba puisse revenir au pouvoir.
La commission d'experts a choisi un programme ambitieux. En premier lieu ses membres replacent l'assassinat de Patrice Lumumba dans une plus large perspective. Après une évocation de la Guerre Froide et de la décolonisation, ils se sont penchés successivement sur (1) la période durant laquelle Lumumba fut Premier ministre; (2) celle, plus chaotique, de la lutte entre ce dernier d'une part, Kasavubu, Ileo, Mobutu et les commissaires d'autre part, et ce jusqu'au moment où l'ancien Premier ministre se vit pratiquement assigné à résidence dans sa maison à Léopoldville; (3) celle ensuite des tentatives d'emprisonnement de Lumumba, chose rendue possible après sa fuite vers Stanleyville; (4) et finalement la phase ultime de son transfert et de son assassinat à Elisabethville, le 17 janvier 1961. En deuxième lieu, les experts ont voulu collecter dans ce but une masse de documentation aussi varié e et aussi riche que possible. Leur travail n'a pas été aisé et ils ne peuvent pas donner l'assurance d’avoir pu consulter tous les documents pertinents. Personne ne pourrait d'ailleurs donner une telle assurance.
Les experts remettront aujourd'hui trois rapports à la commission parlementaire, l'un consacré à la première phase, l'autre à la seconde, le dernier enfin aux "fonds secrets", constituant au total un texte de 250 pages. Dans les prochaines semaines la commission recevra également les rapports consacrés aux troisième et quatrième phases, au fonctionnement du comité-Congo, ainsi qu'un aperçu du contexte de la Guerre Froide et de la décolonisation. La commission a déjà à sa disposition un organigramme, une carte et des fiches documentaires sur la composition des cabinets ministériels et autres institutions, afin de pouvoir identifier les personnes citées.
Les rapports ne sont donc pas encore complets; ils ne sont pas non plus définitifs. En effet, tant que l'ensemble n'aura pas été clôturé, les composantes ne pourront pas l'être non plus. De plus la recherche archivistique n'est pas terminée. Un des problèmes tient aux archives de la Sûreté de l'Etat, à propos desquelles nous ajouterons néanmoins qu'il ne faut pas en attendre trop. Un autre problème réside dans la reconstruction intégrale de la correspondance télex entre Bruxelles et le Congo, qui se révèle être un immense travail, mais qui paraît indispensable aux yeux des experts qui l'effectuent pour se faire une idée précise du déroulement des événements. Enfin, les experts désirent utiliser les résultats des auditions des témoins qui auront été entendues par la commission dans les proc haines semaines.
Le modus operandi des historiens est différent de celui des parlementaires. Les experts souhaitaient fournir un rapport définitif et exhaustif à la commission, mais celle-ci a insisté, à juste titre, sur la nécessité d’être suffisamment documentée avant le début des auditions.
Les rapports que les experts fournissent à la commission sont détaillés et accompagnés des documents nécessaires, sous la forme de transcriptions ou de photocopies. Il sera donc possible pour la commission et, par la suite, pour un public plus large, de lire les constatations et de suivre les conclusions des experts. Il est évidemment impossible, dans le cadre de cette seule séance publique, de nuancer le contenu de ces rapports provisoires. Nous désirons néanmoins souligner à cette occasion quelques résultats, en termes généraux.
Au cours de l’étude de la première phase, le groupe d'experts est parvenu à cerner correctement les objectifs de l'intervention militaire belge et l'attitude de la Belgique face à la sécession katangaise, et ceci grâce à une importante documentation, de laquelle nous retiendrons surtout les documents Eyskens, les documents d'Aspremont Lynden, les documents provenant de la permanence du cabinet du Premier ministre et les archives de l’Union Minière. Nous n’aborderons pas ici les tensions ayant existé entre la Belgique et l'Organisation des Nations unies, ainsi que les tensions régnant au sein du gouvernement belge ou entre le gouvernement et le Roi. Bien qu'il n'y eût aucune préméditation ni dans le cadre de l'intervention militaire ni dans celui de l'affaire katangaise, le gouvernement belge a très vite adopté une attitude assez offensive: il opta pour une politique d'occupation militaire dès le 12 juillet 1960 et la reconnaissance de facto du Katanga dès le 16 juillet. Cette attitude offensive est à mettre en rapport avec un élément crucial pour cette enquête, à savoir la rupture très rapide des relations entre le gouvernement de Bruxelles et celui de Lumumba, et ce dès avant la rupture des relations diplomatiques, qui interviennent le 14 juillet. Quelques jours à peine après le début de la crise, le gouvernement belge avait estimé qu'il ne devait plus tenir compte du gouvernement Lumumba. Plus encore, il fallait, si possible, qu’un autre gouvernement le remplace. Pour le gouvernement belge, Lumumba n'était plus fiable; dans l'opinion publique, son image était très négative.
C'est dans cette perspective que le soutien au Katanga revêt une signification particulière. Le Katanga n'était pas seulement considéré comme "une position de repli", mais aussi comme une "position de départ". A la tête de la Mission Technique Belge (Mistebel), Harold d'Aspremont Lynden, chef de cabinet adjoint du premier ministre, contribua, à partir du 23 juillet, non seulement – et de manière cruciale – à la stabilisation du régime katangais, mais s'attela aussi depuis Elisabethville à la confédéralisation du Congo. Avec la création de ce Congo confédéral, constitué de provinces semi-autonomes ou de petits états, le gouvernement belge espérait saper les bases du pouvoir de Lumumba.
C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre le soutien à la sécession du Sud-Kasaï et les encouragements dont ont bénéficié d'autres tentatives de sécession. D'Aspremont Lynden reçut l'appui inconditionnel du premier ministre Eyskens. Les conflits que l'on a pu déceler entre le ministre des Affaires étrangères, Pierre Wigny, et d'Aspremont Lynden portent moins sur le fond de l'affaire que sur la tactique employée. Selon les Affaires étrangères, il fallait éviter à la Belgique un rôle trop marqué. Un soutien ouvert à Tshombe aurait pu avoir des allures de "baiser mortel".
La lutte que mène la Belgique contre Lumumba ne se focalise pas uniquement sur le Katanga. Lorsque, fin juillet, l’opposition contre Lumumba commence à prendre forme à Léopoldville au sein des groupes ethnico-politiques (surtout Bakongo, Baluba et Bangala), de la société civile (dont les deux piliers principaux étaient l'Eglise et le mouvement syndical), et au sein même des institutions (ministres et chefs de cabinet qui se tournaient contre Lumumba), le gouvernement belge y apporta son soutien, par le biais de contacts qu’il avait dans la capitale. Le rôle du syndicat chrétien dans ce mouvement d'opposition croissant est une des données marquantes de cette affaire. La ramification de l'ACV-CSC au Congo, qui était propriétaire du journal Courrier d'Afrique, va y jouer un rôle important.
L'opposition contre Lumumba entra dans une phase décisive quand le Premier ministre congolais rompit tout contact avec le secrétaire des Nations unies, Hammarskjöld, le 16 août, et tenta par la suite, avec l'appui de l'Union soviétique, de mettre un terme à la sécession du Sud-Kasaï et du Katanga. Cette situation nouvelle amènera également les Etats-Unis à décider - conformément à la logique de la Guerre Froide - que Lumumba devait disparaître. Dans la seconde moitié du mois d'août, Brazzaville devint la plaque tournante de l'opposition et le consulat général belge y joue un rôle de premier plan. Outre le soutien au président Fulbert Youlou, aux mouvements de jeunesse Jabako et Jepuna, etc, il faut noter la présence, fin août début septembre 1960, des diplomates belges Davignon et Westhof, qui devaient convaincre le président Kasavubu de démettre Lumumba et lui fournir, sur instruction du ministre Wigny, les arguments juridiques nécessaires. Précédemment, Jef Van Bilsen avaient déjà fait comprendre à Kasavubu, sur ordre du Premier ministre Eyskens, que Lumumba devait être démis de ses fonctions.
En d'autres termes, on relève dès avant le 5 septembre une série d'interventions directes ou indirectes de la part du gouvernement belge. Ce n’est pas sans raison que, dans le cadre de sa lutte contre le gouvernement Lumumba, les diplomates belges Davignon et Westhof parlent de "renversement selon nos voeux". Bien qu'un scénario ait été élaboré pour l'éviction de Lumumba, l’intervention de Kasavubu, le 5 septembre 1960, se produit de manière inattendue. Il en résulte un chaos plus important encore.
Dans son rapport consacré à la deuxième phase, le groupe d'experts a étudié l'attitude des autorités belges face à la situation politique à Léopoldville après l'éviction de Lumumba. Ici encore, une abondante documentation a pu être rassemblée, parmi laquelle on citera notamment la collection quasi complète des télex échangés entre Bruxelles et le Congo (télex de Brazzaville et de Minaf, provenant des archives diplomatiques et des archives africaines des Affaires Etrangères, des documents d'Aspremont Lynden et des documents Loos). A partir du 5 septembre 1960, commence une période fortement troublée. Lumumba ne voulut pas céder et le nouveau premier ministre, Joseph Ileo, ne parvint pas à consolider son pouvoir. Le colonel Mobutu neutralisera les deux parties et désignera son "collège de commissaires". A Léopoldv ille, les pouvoirs rivaux trouvent finalement un modus vivendi : Kasavubu, Bomboko et Mobutu unirent leurs forces pour lutter contre Lumumba.
Dès le début, le gouvernement belge soutient Kasavubu et Ileo de manière énergique et sans équivoque, même si les relations diplomatiques avec le Congo étaient toujours rompues. Il met ses canaux diplomatiques à la disposition de Kasavubu, donne des conseils d'ordre politique et juridique, insiste pour qu’il nomme ses ministres, pousse Iléo à agir et finance même l'impression, en Belgique, du moniteur congolais contenant les textes de destitution de Lumumba. Il est par contre surpris par l'action menée par Mobutu.
Durant cette période, le gouvernement belge se montra tout particulièrement soucieux des agissements de Lumumba. Après avoir accordé son soutien à sa destitution, il voulut éviter son retour au pouvoir. Or, cette éventualité était bien réelle. La première mesure en ce sens, et la plus importante, sur laquelle le gouvernement belge insista fortement, fut l'arrestation de Lumumba ("mettre hors d'état de nuire", selon les propres termes du ministre Wigny). Le groupe d'experts a enquêté sur les différentes tentatives connues visant à l’arrêter. Le 10 octobre, quand Mobutu se décida finalement à arrêter Lumumba, ce qu'il s'était refusé de faire jusqu'alors, il était prévu que l'opération se réalise en échange de la promesse belge d'une assistance militaire et technique à l'Armée Nationale Congolaise (ANC). Le gouvernement belge s'opposa par la suite à toute forme de réconciliation, directe ou indirecte, entre dirigeants congolais. C’est dans cette perspective que doit être comprise l’expression "élimination définitive", utilisée par le ministre d'Aspremont Lynden dans un télex envoyé le 6 octobre 1960 à l'ambassadeur Rothschild à Elisabethville.
Ces interventions belges qui avaient pour but d'éliminer politiquement Lumumba vont toutefois de pair avec d’autres actions qui, menées dans l'ombre, pourraient être qualifiées de « covert actions ». A cet égard, les experts ont procédé à une analyse approfondie du rôle joué par Loos et Marlière. Le major Jules Loos était le conseiller militaire du ministère des Affaires africaines ; le lieutenant-colonel Louis Marlière était, quant à lui, l’ancien officier de la Force publique, resté à Brazzaville et devenu conseiller du colonel Mobutu début octobre. Il s’est avéré que les deux hommes ont opéré sous la protection et sur les instructions du ministre d'Aspremont Lynden.
L’analyse de leurs télex nous apprend qu'ils se sont occupés :
- de livraisons d'armes;
- du soutien à l'arrestation de Lumumba;
- de l'action 58316, qui consistait probablement à organiser un réseau de renseignement et d'action, réseau dans lequel un attentat contre Lumumba aurait pu trouver sa place (c’est dans ce cadre que se situe l’intervention de l’ancien résistant Edouard Pilaet);
- de l'enlèvement de Lumumba. Le commandant Noël Dedeken en avait reçu l'ordre du général Charles Cumont, par l'intermédiaire du major Loos. Il fut épaulé à Brazzaville par Marlière;
- de l'opération Baracuda, mentionnée seulement à deux reprises, dont le but n'est pas évident, mais qu'il ne faut pas confondre avec l'opération 58316.
Durant la même période, il y eut, à côté des interventions américaines, des tentatives belges pour éliminer physiquement Lumumba. Une première indication à ce sujet date d’avant le 5 septembre 1960, lorsque fut mis au point un plan dit "opération-L", dans lequel on suggérait de substituer des médicaments. Les initiateurs de ce plan nous sont inconnus, mais il s'agit très vraisemblablement d'agents au service de la Belgique. A un moment précis, encore impossible à dater - sans doute fin septembre, début octobre - un tueur à gages, un métis appelé "Georges", a été envoyé de Bruxelles au Congo. Les commanditaires auraient été des particuliers, mais l'homme reçut aussi le soutien du lieutenant-colonel Marlière. La tentative de "Georges" échoua.
Les données à ce sujet proviennent des services de renseignement militaires. Enfin, dans le courant du mois d'octobre apparaît un troisième plan d'élimination physique de Lumumba, dans lequel étaient impliqués des Belges et des Congolais, et qui pourrait avoir bénéficié du soutien de certaines autorités de Bruxelles. Des informations complémentaires pourraient encore se faire jour dans les prochaines semaines à propos de chacune de ces tentatives.
Le groupe d'experts confectionnera un glossaire de toutes les formules douteuses employées durant cette période ("éliminer", "mettre hors d'état de nuire", "neutraliser", "neutralisation effective", "mettre hors course", "mettre hors circuit") et les interprétera.
Dans le troisième rapport, plus restreint, les experts analysent les "fonds secrets" des Affaires africaines. En décembre 1960, le parlement avait marqué son accord sur la création d'un poste budgétaire de 30 millions de francs belges destiné à être utilisé dans des circonstances exceptionnelles et sous la responsabilité exclusive du ministre des Affaires africaines. C'est là un cas unique dans notre histoire parlementaire. Comme il est fait régulièrement mention d'argent dans le dossier Lumumba, les experts se sont d’emblée efforcés de clarifier cet aspect, ce qui a été fait. Des investigations minutieuses et quelques découvertes surprenantes ont permis de cerner l'origine et la destination de ces fonds. Il s'agit en fait d'un montant total de 50 millions. Les 30 premiers millions ont fait l’objet d’un visa du conseil des ministres, ce qui n’est pas le cas des vingt autres. On est frappé par la continuité de l’action du gouvernement : 20 millions datent d’avant le 3 septembre (sous le ministre Raymond Scheyven), et 30 millions d’après cette date (sous le ministre d'Aspremont Lynden). Ces sommes étaient destinées à des fins politiques, puisqu’elles devaient servir au premier chef à soutenir la lutte engagée contre Lumumba, aussi bien avant qu'après sa destitution. Ce soutien consistait en l’octroi d’une aide financière à la presse d'opposition (le Courrier d'Afrique, cité précédemment), et aux "politiciens modérés", tels Jean Bolikango et Justin Bomboko, mais également en l’octroi d’une aide logistique à diverses délégations congolaises envoyées à Bruxelles et à New York. Un des points qui devront être abordés au cours des auditions portera sur la question de savoir s'il existait un lien entre les "subsides" prodigués aux politiciens congolais et le transfert de Lumumba. Ces 50 millions représentent en outre seulement les "fonds secrets" des Affaires africaines et ils ne sont pas les seuls fonds à avoir été employés pour agir au Congo.
Le groupe d'experts travaille en ce moment à la rédaction du rapport concernant les troisième et quatrième phases. Le rapport concernant la dernière phase sera remis à la commission avant l’audition des témoins "katangais". Il n’aurait aucun sens de nous étendre dès maintenant sur les constatations et les conclusions y relatives. Nous nous limiterons à ce qui suit. En ce qui concerne la troisième phase, l'accent sera mis sur l'emprisonnement de Lumumba après son évasion manquée, mais également sur l'ensemble du dossier katangais, que les experts ont choisi délibérément de maintenir quelque peu à l’arrière plan dans le rapport relatif à la deuxième phase. Le statut du Bureau Conseil et des officiers belges de la gendarmerie katangaise sera clarifié. Toute l’attention requise sera également accordée aux contacts e ntre le Palais et le Katanga. La commission parlementaire a déjà entendu un exposé au sujet du rôle joué par la Cour dans cette affaire et a pu constater qu’il existait, entre Laeken et Elisabethville, un circuit d’information parallèle fonctionnant à l'insu du gouvernement. C'est par cette voie qu'à la fin du mois d'octobre, le Palais a appris que Tshombe et Mobutu, qui s'étaient rencontrés à Elsabethville le 16 octobre, se seraient mis d'accord sur la "neutralisation complète (et si possible physique)" de Lumumba.
Dans le rapport relatif à la quatrième phase, toute l'attention se portera évidemment sur le transfert et la mort de Lumumba et de ses compagnons. Des auteurs comme Van de Walle, Brassinne et De Witte ont déjà fourni de précieux éléments d’information à ce sujet, même s’ils les ont interprétés de diverses manières.
Le groupe d'experts doit cependant constater que ces auteurs ne sont parfois pas allés assez loin dans la critique interne et externe des informations, tant orales qu'écrites, qu'ils ont utilisées. Ils ont de ce fait donné des faits une version exagérément compliquée et baroque. C’est ainsi qu’il s’impose de revoir la chronologie des faits qui se sont produits entre les 14 et 17. Les experts s’en tiendront ici à un exemple marquant. Selon L. De Witte, le ministre d'Aspremont Lynden aurait déjà rédigé, la veille de son envoi, le texte de son fameux télex du 16 janvier 1961, dans lequel il demande instamment au président Tshombe de donner son accord pour le transfert. Ce fait prouverait donc la hâte du ministre en rendrait possible l’arrivée du télex à E'ville tôt dans la matinée du 16 janvier pour y exercer une influence décisive sur le cours des &e acute;vénements. L'auteur reproduit, dans la version française de son ouvrage, une photo de ce brouillon sur lequel on peut en effet lire la date du 15 janvier. Or, il ressort des investigations que ce brouillon (1) est écrit de la main d'un collaborateur du cabinet, et non de la main du ministre lui-même, et (2) fut peut-être rédigé dans le courant du 16 janvier. La date du 15 janvier figurant sur la photographie a été ajoutée plus tard . Une nouvelle datation a en effet son importance pour expliquer la vitesse avec laquelle le télex a atteint E'ville et son impact sur le cours des événements.
Dans la dernière phase enfin, des experts s'intéresseront à la manière dont la nouvelle de la mort de Lumumba est parvenue à Bruxelles. La question essentielle sera de savoir dans quelle mesure on a mis sur pied un scénario afin de dissimuler une éventuelle responsabilité de la Belgique. Les experts présenteront à ce sujet un dossier comprenant divers éléments contradictoires, et qui ne facilitera pas à la commission, la réponse à la question posée. Les experts attirent dès à présent l'attention sur la surestimation du rôle joué par les services de sécurité. Ce n’est en effet que le 3 février 1961 que le service de renseignement militaire fut informé de la mort de Lumumba. Les experts sont à même d’étayer ce fait, à première vue incroyable, en se basant sur le suicide forfait mais tragi que du lieutenant-colonel du SDRA qui était en service. On ignore encore pour l’instant si le gouvernement ou certains membres de celui-ci ont été informés avant cette date. D'une manière générale, on peut constater qu’à l’époque, le gouvernement de Bruxelles était avant tout préoccupé par les grèves et le vote de la loi unique. Pour la dernière phase également, les experts disposent d'une abondante documentation: archives du Palais royal, archives diplomatiques et africaines des Affaires étrangères, archives de la Défense nationale, documents Eyskens, documents Wigny, documents d'Aspremont Lynden, documents Loos et documents Van de Walle. En ce qui concerne cette quatrième phase, les actions judiciaires ont également fourni de précieuses indications. Nous citerons ici les journaux du major Guy Weber et le manuscrit du livre de Gérard Soete, Het einde van de grijshemden (La fin des chemises grises).
Le dossier Lumumba est complexe, mais le dire peut être perçu comme une platitude. Il est néanmoins dangereux de considérer indistinctement toutes les personnes, toutes les initiatives et toutes les actions comme autant d’éléments d’un grand tout. Nous ne possédons pas de preuves susceptibles de corroborer la théorie du grand complot. A certains égards, la réalité dépasse la fiction ; à d'autres, elle semble plutôt triviale. Nous attendons les auditions de témoins avant de tirer des conclusions historiques définitives. Mais une chose est certaine: pour le gouvernement belge, il était exclu que Lumumba puisse revenir au pouvoir.