Le Soir en Ligne, le 22/01/2003, 06 h 00

 

A propos des sectes : réponse à Anne Morelli

 

Dans une carte blanche publiée le 7 janvier (« Mais à quoi donc sert l'Observatoire des sectes ? »), Anne Morelli poursuit sa croisade en faveur des « sectes » ou, pour être plus précis, en faveur d'une présentation lénifiante et édulcorée du phénomène sectaire. (...)Mme Morelli s'attaque à la commission d'enquête sur les sectes que j'ai présidée et qui a déposé son rapport le 28 avril 1997. C'est d'autant plus surprenant que Mme Morelli a été longuement entendue par la commission et que son point de vue a été largement pris en compte par cette dernière, même si certains aspects de son opinion dont la commission a relevé l'inexactitude s'inscrivent dans une approche systématique de déformation et de minimisation du phénomène sectaire.

Mme Morelli professe que la distinction entre sectes et religions est dénuée de sens, les religions étant simplement des sectes qui ont réussi ! Et elle n'a historiquement pas tort. Ceci étant, la liberté religieuse garantie par la Constitution ne se conçoit plus aujourd'hui lorsque la religion prétend envahir la sphère civile de l'Etat, justifier l'inquisition ou le viol des consciences, la manipulation mentale, séparer les enfants des parents, dresser des listes de livres interdits, frapper d'anathème ceux qui quittent le sein de l'Eglise, etc. Autrement dit, la liberté religieuse ne se justifie que dans le respect intégral des droits de l'homme, des droits de l'enfant et de la liberté individuelle.

La commission d'enquête n'a pas varié de cette ligne et n'a donc pas fait opposition artificielle entre « bonnes religions officielles » et « mauvaises sectes ». A la surprise de beaucoup et à l'indignation de certains, la dénonciation par des témoins de l'existence de pratiques nuisibles au sein de certaines associations appartenant à des églises très officielles comme l'église catholique (Opus Dei, Renouveau Charismatique, etc.) n'a nullement été occultée par la commission . D'où le coup de crosse de la hiérarchie catholique à l'égard de la liste publiée dans le rapport. Mme Morelli, qui se revendique du Libre Examen, se retrouve curieusement sur la même ligne idéologique intolérante que l'épiscopat ou le Vatican. Sur la même ligne aussi que le gouvernement américain qui, dans plusieurs rapports, prend ouvertement la défense d'organisations sectaires nuisibles réfugiées aux Etats-Unis et qui y bénéficient, au titre de « nouveaux religieux », de divers avantages fiscaux.

Une seconde thèse chère à Mme Morelli consiste à affirmer que l'adhésion aux sectes (y compris les suicides collectifs) relève de la liberté individuelle et de la volonté d'adultes consentants. Cette thèse est contredite par les faits. Et des faits souvent dramatiques. Dans l'affaire des suicides collectifs de l'Ordre du Temple Solaire, la commission a dû constater qu'un bébé de six mois avait été éventré par un pieu sous prétexte qu'il aurait été la réincarnation de Satan ! De nombreuses autres organisations sectaires nuisibles pratiquent systématiquement le détournement d'enfants arrachés à leurs parents et à leurs familles, envoyés à l'étranger et confiés aux gourous de la « secte ».

J'ai pu me rendre compte, lors des auditions à huis clos de victimes des organisations sectaires nuisibles (obligées de demander l'anonymat tant elles étaient l'objet de menaces de représailles), de la détresse physique morale, psychologique et sociale de nombreux adeptes, abusés, manipulés, escroqués, privés de leur famille ou de leurs enfants. Cela c'est la réalité que tente de camoufler Mme Morelli en affublant abusivement ces organisations du beau nom de « nouveaux mouvements religieux ».

Quant au rapport de la commission, il est à la fois complet, objectif, respectueux des droits de la défense (ceux qui l'ont souhaité ont été entendus), largement motivé et assis sur plus de 120 témoignages publics ou anonymes (la commission de l'Assemblée nationale française n'a entendu que 20 témoins !). Il ne retient pas la notion de secte comme marque de réprobation sociale, précisant bien dans ses conclusions que « pour la commission d'enquête, les « sectes » ou « nouveaux mouvements religieux » ne constituent pas en soi un danger et ne sont pas, a priori, nuisibles ». Le contraire donc de ce qu'allègue Mme Morelli et tous ceux (ils sont nombreux) qui, pour mieux dénigrer le travail de la commission, dénaturent systématiquement ses conclusions.

Répondant à une demande pressante des autorités administratives et judiciaires, la commission a proposé la notion d'« organisation sectaire nuisible », la définissant comme « un groupement à vocation philosophique ou religieuse, ou se prétendant tel, qui, dans son organisation ou sa pratique, se livre à des activités illégales dommageables, nuit aux individus ou à la société ou porte atteinte à la dignité humaine ». Il est difficile d'être plus précis et plus exhaustif tout en respectant avec plus de minutie le principe constitutionnel de la liberté religieuse. Certes, tout cela est le fruit d'une conception rationnelle des rapports sociaux. Le rationalisme est-il redevenu un péché de la pensée ? Je persiste à ne pas le croire.

Et quand je relis notre audition des représentants raéliens par la commission et les éléments mis en exergue par celle-ci, je suis fier de notre travail : nous avions décelé dès 1997 la trame idéologique qui sous-tend l'entreprise de clonage (vraie ou fausse) mise sur pied par ce mouvement sectaire dangereux. Dangereux, car utilisant au départ la croix gammée mêlée à l'étoile de David parmi ses symboles, le mouvement raélien préconisait la géniocratie (le gouvernement des génies ayant 150 de QI !) allant jusqu'à écrire « il faut supprimer les élections et les votes ».

La commission avait bien décelé que les raéliens voulaient, par une sélection des élites, inspirée de l'eugénisme nazi, créer une société qui rejette la démocratie et le suffrage universel et revienne à une dictature oligarchique.

La commission d'enquête avait donc bien travaillé. J'espérais avec les rapporteurs - dont Antoine Duquesne qui s'est beaucoup investi dans cette enquête - que l'observatoire des sectes que nous avons initié poursuivrait et amplifierait notre travail. Hélas, cet organisme, soumis à un chantage permanent (dont celui des USA), intimidé par les procès et les menaces de procès dont sont coutumières et friandes une série d'organisations sectaires nuisibles, agressives et disposant de considérables moyens financiers, regroupées internationalement dans des associations usurpant la notion de défense des droits de l'homme, ne remplit pas vraiment son rôle et ne répond pas quand on l'interroge à propos de la dangerosité de certains mouvements. Ce qui amène bien des citoyens à s'adresser à moi plutôt qu'à l'Observatoire ! Ou à Mme Morelli avec le résultat qu'on peut deviner en la lisant. Même si elle déclarait à la commission d'enquête : « Certaines sectes constituent des associations de malfaiteurs dont les responsables utilisent les aspirations religieuses des gens afin de satisfaire leurs intérêts personnels. » Peut-on mieux dire ?·

carte blanche

Serge Moureaux

Ancien élu socialiste, avocat

© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2003