Procès Rwanda 

Sévère avertissement du président Maes: «Ici, un accusé a le droit de mentir, pas les témoins »

Van Ypersele au secours de Ntezimana

Une leçon sur le génocide. Puis Jean-Pascal van Ypersele, de l'UCL, choisit de lancer le discrédit sur des témoins et de salir des enquêteurs pour sauver son collègue.

RENÉ HAQUIN

Il y a bien eu génocide des Tutsi selon la convention de Genève de 1949, a déclaré mardi au procès des quatre de Butare M. Degni-Segui. Nommé rapporteur spécial de l'ONU sur les faits commis au Rwanda après le 6 avril 1994, date de l'attentat contre l'avion du président qui sonna le déclenchement des massacres, il précise: L'acte criminel est évident, l'intention de détruire tout ou partie d'un groupe spécifique avait été largement diffusée dans les medias et les déclarations, le groupe visé n'était pas seulement les Tutsi mais aussi les Hutu considérés comme traîtres. Le génocide fut organisé, systématique, le ferment idéologique était orchestré par la radio. Je ne pense pas que le plan ait prévu la date du déclenchement. L'attentat fut le prétexte pour le mettre à exécution.

La Cour a entendu ensuite trois témoins à décharge. A la question de savoir si Ntezimana a pu utiliser les listes des familles de l'université à évacuer comme un piège pour les désigner aux tueurs, un collègue de Ntezimana à Butare, Mathias Cyamugungu, a cette drôle de réponse: A l'époque, la vie d'un Tutsi ne valait rien. S'il avait voulu nous liquider, il aurait pris une voiture et serait venu tirer dans le tas.

Quand, après le génocide, Ntezimana revint se réfugier en Belgique avec ses deux enfants, le 2 août 1994, avec l'aide de l'UCL, il fut d'abord hébergé à Gembloux par de vieux amis, les Bodart. Je ne l'ai jamais entendu soutenir une thèse anti-tutsi, dit Josiane Bodart, qui signait en décembre 1996 l'appel du comité de soutien à Ntezimana. Me Gillet note que les Bodart étaient aussi proches d'un certain Tegera, chercheur à Gembloux, membre de l'association de Ntezimana et réputé génocidaire. Ntezimana réagit. Nous étions 300 membres. On crée une sorte d'amalgame en citant des noms de personnes qui ne sont poursuivies nulle part. Ce climat devient inquiétant.

Suit à la barre le professeur Jean-Pascal van Ypersele de Strihou, climatologue réputé de l'université catholique de Louvain, qui vole au secours de son collègue Vincent Ntezimana.

Il prononce le serment en pesant les mots sans haine, sans crainte, de dire toute la vérité...

Van Ypersele dit avoir sauvé dans les ordinateurs de l'institut les textes politiques que Ntezimana intercalait entre les travaux scientifiques. Dont son communiqué de presse de janvier 1992 qui dénonçait la création des Interahamwe. Il était très critique pour le régime Habyarimana et pour les méthodes du FPR, il rentrait en 1993 au Rwanda à la recherche d'une troisième voie de conciliation.

Le témoin confirme avoir, avec un collègue et en accord avec les autorités de l'UCL, répondu positivement à l'appel lancé de Goma par Ntezimana: aide pour obtenir un visa et une bourse. Il fallait le sortir de l'enfer, dit-il.

Peu avant son arrivée, les premières rumeurs circulaient déjà sur Ntezimana. Il y a eu une réunion. La question a été posée. Personne ne souhaitait aider quequ'un qui aurait participé aux massacres. Mais pour Ntezimana, c'était difficile à imaginer.

Le président Maes. C'étaient déjà des accusations graves...

Le témoin. Trois étudiants prétendaient qu'il avait menacé deux personnes de mort et qu'il était l'un des auteurs de l'«Appel à la conscience des Bahutu».

Le professeur van Ypersele a fait son enquête. En Belgique. Sans aller au Rwanda. Et à contrecoeur, dit-il. Il a rencontré les accusateurs, retrouvé les deux menacées, Rose Mukankomeje et Mme Kalisa. Rose ne pouvait pas avoir été menacée: elle n'était pas à Butare. J'ai eu aussi la conviction que Kalisa ne confirmait pas. J'ai remonté les témoignages pour conclure à une rumeur peut-être lancée par l'accusateur lui-même.

«Ceux qui cherchent à lui nuire ont des objectifs politiques»

Par téléphone, dit-il, il partageait ses conclusions avec Gasana Ndoba, du comité pour le respect des droits de l'homme, rentré au Rwanda pour enquêter sur les violations des droits de l'homme et sur le massacre, à Butare, de la famille de son frère, Pierre Karenzi. Tuerie que Gasana impute à Ntezimana.

Chaque fois qu'on concluait qu'il n'y avait pas grand-chose, de nouvelles accusations apparaissaient, dit-il. J'ai eu l'impression qu'il y avait un travail de construction de faux témoignages. 

Le président rappelle que les trois accusateurs, Karangwa, Nyamurinda et l'abbé Sheriti, ont ressenti comme une pression l'avertissement de van Ypersele leur rappelant que la diffamation est un délit puni par la loi.

Ne sont-ce pas les entretiens yeux dans les yeux avec Ntezimana qui vous ont plutôt convaincu? Réponse. J'ai d'abord eu un a priori défavorable, contrairement à ce qu'ont écrit des journaux. Puis j'ai progressivement changé d'avis.

L'avocat général Alain Winants. Vous faites toujours allusion à la diffamation quand on ne partage pas votre opinion?

A la limite de l'arrogance, van Ypersele répond. C'est très rare. Mais au vu de la récente condamnation de M. Pestiau («Le Soir» des 3 et 4 mai), je me dis qu'il aurait dû m'écouter...

Après Pestiau, au tour de Gasana Ndoba. Ses objectifs laissaient largement à désirer. Manque d'objectivité à l'origine de montages de témoignages, dit van Ypersele en ajoutant, très à la légère, qu'au téléphone, Gasana se faisait passer pour quelqu'un d'Amnesty International. Mais en précisant : Pas avec moi.

Pourquoi un tel effort concerté pour enfoncer Ntezimana? demande Me Slusny. Réponse. Je pense que ceux qui cherchent à lui nuire ont des objectifs politiques.

Il parle de menaces de Gasana sur des témoins. Gare à la diffamation , lance M. Winants.

Le président Maes l'avertit: Ici, un accusé a le droit de mentir. Les témoins ne l'ont pas.

Van Ypersele met aussi en doute la véracité du témoignage de celle qui a dit avoir reçu de Ntezimana les «dix commandements» à dactylographier, avant de jeter bassement le discrédit sur le commissaire Destexhe (PJ) qui a pris ce témoignage. Il restait en contact avec Gasana. C'est avec son aide qu'il a adopté une petite Rwandaise. Et c'est lui qui a fait la moitié du dossier...

Accusation et parties civiles protestent. Ceci est inacceptable · 

Le Soir du mercredi 9 mai 2001
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2000