Congo Un document exceptionnel et
exclusif raconte l'ultime conversation tenue par l'ex-Premier ministre
congolais traqué
Les dernières paroles de liberté
de Lumumba
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| PHOTO LE SOIR |
Alors que la commission parlementaire
belge sur l'assassinat de Patrice Lumumba va clore ses travaux, «
Le Soir » publie un témoignage inédit sur les dernières
heures de liberté du dirigeant congolais.
DOSSIER
COLETTE BRAECKMAN
Le 1er décembre 1960, Albert Hermant, cadre dans une
société belge, l'Exploitation forestière du Kasaï,
a été dépêché sur un vaste chantier situé
le long de la route reliant la gare ferroviaire de Kinda à Lodi,
dans le Sankuru, et au-delà, à Stanleyville, l'actuelle Kisangani,
fief des partisans de Patrice Lumumba. Hébergé par un résident
arrivé dans la colonie en 1917, son rôle est de prévenir
ou de tempérer les affrontements qui, sur ce chantier situé
au cœur du territoire baluba, mettent régulièrement aux prises
la population locale et les 300 travailleurs Luluas que la société
amène là par camion. Albert Hermant n'est pas politique,
il se tient à distance des désordres qui agitent le Congo
depuis le 30 juin, et avoue qu'il n'éprouve guère de sympathie
à l'égard de Patrice Lumumba, considéré comme
anti-belge. Ce dernier défraie la chronique : le 5 septembre, le
président Kasa Vubu l'a révoqué de ses fonctions de
Premier ministre; le 14 septembre, le colonel Mobutu a neutralisé
les institutions politiques et mis à l'écart les principaux
dirigeants; le 10 octobre, Lumumba a été placé en
résidence surveillée à Kinshasa. Il est désormais
entouré d'un double cordon de sécurité, l'armée
de Mobutu et les casques bleus de l'ONU.
Le 27 novembre, sachant que les Belges et les Américains
souhaitent sa neutralisation définitive, Lumumba se lance
dans une tentative désespérée : rejoindre ses partisans
à Stanleyville. La traque est immédiate, et l'armée
de Mobutu est aidée par des hélicoptères prêtés
par la CIA qui tentent de repérer le fugitif. Le cortège
n'est pas très discret : Lumumba s'arrête dans les villages
et harangue les paysans, l'équipée prend du retard, s'écarte
de la route principale. C'est ainsi que, le 1er décembre, quelques
heures avant d'être rattrapé par ses poursuivants, Lumumba
s'arrête à 2 km du chantier forestier. Un arrêt forcé
: l'un des véhicules est bloqué par un arbre de fort diamètre,
l'autre est ensablé.
C'est alors que le destin du chef de chantier belge croise
celui du fugitif en cavale : le premier accepte de prêter ses engins
pour dépanner les véhicules immobilisés et, en attendant,
il invite Patrice Lumumba chez lui pour quelques heures.
Ce sont les derniers moments de liberté du Premier
ministre qui, le soir même, sera repris sur la berge de la rivière
Lodi, alors qu'il attendait sa femme Pauline et ses enfants.
Le soir même, Lumumba sera repris sur la berge de
la rivière Lodi
Durant ces heures d'attente, un étrange dialogue s'est
déroulé entre le bon Samaritain belge et le fuyard,
décrit comme inquiet et tendu, incroyablement prolixe et sûr
de lui. Dès le départ du cortège, M. Albert Hermant
s'empresse de noter à toute allure, en steno, l'essentiel des propos
de Lumumba et, quelques jours plus tard, sur sa vieille machine à
écrire, il dactylographie le tout.
Le contenu de cet entretien dans lequel le Premier ministre
s'explique et se justifie nous a été communiqué par
M. Hermant à l'occasion de l'enquête sur l'assassinat de Lumumba.
A quelques jours de la clôture des travaux de la commission, nous
publions des extraits de ce document historique.
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles,
2001