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L'Hebdo le 4 avril 2002
 
 
 
 

Coltan

Congo: le sale trafic d'un Suisse


Photo: Michael Zumstein / L’Œil Public

Plusieurs rapports dénoncent le rôle d’un Zurichois dans le commerce illégal du coltan.

L’exploitation du précieux minerai finance la guerre en République démocratique du Congo.

La carte pour saisir les enjeux du conflit.


Par Michel Beuret et Cathy Macherel
Le 4 avril 2002 
Un rapport onusien publié en avril 2001. Des expertises complémentaires parues en octobre, novembre et décembre dernier. Et une enquête indépendante rendue publique à la mi-janvier 2002: c’est la somme de documents qui s’efforcent, depuis un an, de montrer que l’exploitation de ressources précieuses en République démocratique du Congo est le moteur principal d’une guerre oubliée qui a fait 3 millions de morts depuis août 1998. Mais surtout, le rapport montre l’implication de firmes étrangères dans ce trafic, citant une société aux mains d’un Suisse. 

Sur le terrain, l’enjeu est le suivant. Depuis trois ans, des groupes armés en provenance du Rwanda, de l’Ouganda mais aussi des rebelles congolais se battent pour soustraire à Kinshasa les immenses richesses du sous-sol dans l’est du pays. Parmi ces ressources, le diamant, l’or, le cuivre, le cobalt, mais aussi un minerai moins connu: le colombo-tantalite, ou coltan, un superconducteur très recherché par l’industrie aéronautique et surtout celle des téléphones portables. Pas de cellulaire (génération UMTS), ni de console de jeux qui ne fonctionnerait sans cet «or gris», dont l’Afrique recèle 80% de la réserve mondiale et qui est d’une grande qualité.

Avec le boom des high-tech, le cours du coltan a connu une véritable flambée. Aprement disputé, le prix du minerai est passé de 30 à 40 dollars la livre (453,6 g) en janvier 2000 à 380 dollars un an plus tard. Parce que les besoins ont été surévalués par l’industrie électronique et que de nouveaux composants pourraient bientôt remplacer le coltan, la demande est retombée, ainsi que les prix revenus à leur niveau initial. 

Mais le trafic, lui, demeure. Profitant de la confusion générale, accrue par un territoire de forêts difficile d’accès, des groupes armés, des mercenaires, des bandes font irruption dans les villages, expropriant des dizaines de milliers de villageois employés de force dans des mines artisanales transformées en camps de travail. Le minerai est ensuite transporté vers le Rwanda par exemple, «pays devenu exportateur de coltan alors que son sous-sol n’en contient pas», note un diplomate congolais. Selon des sources concordantes sur place, le coltan – entre autres – permet à Kigali de financer une course à l’armement qui augure de nouveaux conflits.

La prospection, l’extraction et l’exportation du coltan sur les marchés ne pourrait se faire sans le concours de businessmen étrangers, négociant avec ces réseaux militaro-commerciaux. Ces «Blancs» sillonnent la région et intriguent pour le compte de compagnies minières prédatrices. La flambée du coltan leur a permis de bâtir des fortunes. C’est un véritable «pillage réalisé par des personnes sans scrupules» qui «profitent des troubles politiques pour faire prospérer leurs affaires criminelles», n’hésitait pas à affirmer au printemps dernier «La Suisse et le monde», la revue du Département fédéral des affaires étrangères.

Mystérieuse société à Genève

Au cœur du commerce du coltan: un Suisse. Ce Zurichois d’origine, 35 ans environ, se nomme Chris Huber. Le nom d’une société qu’il a fondée, Finconcord S.A., apparaît nommément dans les rapports des experts onusiens; on la présente comme l’une des importantes filières d’achat et d’exportation du colombo-tantalite. C’est elle notamment qui transportait «le minerai jusqu’à l’usine de traitement de tantale située à Ulba, au Kazakhstan», lit-on dans le dernier rapport des experts de l’ONU publié le 14 décembre 2001. Avec cette précision: «Selon les termes de l’accord conclu en 1997 entre la société suisse Finconcord et l’établissement d’Ulba, Finconcord vend l’alliage à ses clients en Europe, aux Etats-Unis et au Japon.»

Fondée à Genève en 1997, avec pour domicile le 8, rue de Rive et pour capital 100 000 francs, Finconcord S.A. était active dans «le commerce de matières premières», mais elle n’a jamais été raccordée au réseau téléphonique, si l’on en croit le registre du commerce. Et cela jusqu’en 1999, année où elle fut dissoute. Au sein du conseil d’administration de cette mystérieuse société, les noms de trois hommes apparaissent: Chris Huber, Semen Briskin mentionné comme citoyen allemand – en réalité un Russe actif dans le transport international – et Gregory Connor, avocat à Genève. Quelle est la position de ce dernier sur les reproches formulés par les experts de l’ONU? Dans quelles circonstances la société Finconcord a-t-elle été fondée? Nous avons posé ces questions à Gregory Connor qui, a refusé de nous répondre.

Un document que s’est procuré L’Hebdo (voir fac-similé ci-contre) montre que Finconcord se targuait d’avoir «des bureaux à Moscou, au Kazakhstan et en Suisse» et se présentait à ses clients comme «une structure internationale de vente en mesure de commercialiser les produits de l’usine de traitement d’Ulba» au Kazakhstan. Un pays que Finconcord a dû quitter précipitamment en 1999, après que le gouvernement lui eut reproché de s’être soustraite au paiement et des impôts et des salaires de ses employés locaux.

De Finconcord à Finmining 

Finconcord n’existe plus, mais les activités de Chris Huber, elles, demeurent bien vivaces. C’est ce que montre un très récent rapport (janvier 2002) sur le commerce du coltan réalisé par l’International Peace Information Service (IPIS), un bureau d’investigation proche des ONG basé à Anvers. Dans un chapitre qui lui est exclusivement consacré, on apprend que l’homme d’affaires a créé une nouvelle société, Finmining Ltd, basée cette fois à Saint-Kitts dans les Caraïbes. «Des documents commerciaux obtenus par l’IPIS montrent que Chris Huber a exporté du coltan de Kigali au Kazakhstan au moins depuis 1998 à travers une autre firme: Finmining Ltd. Dans ces documents, les noms de Finmining et Finconcord sont utilisés simultanément», lit-on dans le rapport de l’IPIS. 

La société offshore de Huber serait ainsi devenue le principal partenaire de Rwanda Metals, une firme étroitement liée à l’Armée patriotique rwandaise de Paul Kagamé et à ses alliés, les rebelles du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD). Ensemble, ils ont fait main basse sur l’exploitation du précieux minerai à l’est de la République démocratique du Congo (RDC).

Ce n’est pas tout. Selon l’agence Africa Mining Intelligence, les cadres du RCD qui se sont approprié l’ex-Sominki (Société minière et industrielle du Kivu) ont signé début 2001 un protocole d’accords, en tout illégalité, avec le représentant d’une société qui a son siège à Kigali, Medival Minerals Ltd. Or ce représentant, affirme l’agence, n’est autre que Chris Huber. Medival a donc repris les concessions, versant aux rebelles un tribut de 20% du prix d’achat moyen de la matière. Quant à la Sominki, son histoire récente est en soi emblématique du système.

Coauteur du rapport IPIS, Tim Raeymaekers a abandonné son poste de journaliste pour se consacrer exclusivement à l’enquête sur le commerce du coltan, un marché sur lequel nombre d’entreprises belges sont aussi actives. Entre ses allers-retours au Congo, L’Hebdo a pu le joindre à Anvers. Selon lui, Chris Huber est toujours très impliqué dans le coltan: «Il est installé à Kigali, où il dirige ses activités en toute discrétion.» Comparées à celles d’autres sociétés, qui paient des taxes à l’Etat congolais, les activités de Chris Huber huilent directement les rouages de la guerre, selon l’observateur belge: «Huber travaille avec les Rwandais et les rebelles pro-rwandais qui occupent l’est du Congo. En ce sens, ses activités peuvent être qualifiées d’illégales.»

Chris Huber est effectivement toujours engagé sur le marché du coltan. L’Hebdo a pu le joindre par téléphone à Kigali. Il ne nie pas posséder la société Finmining ni faire des affaires dans le coltan: «Mais je me contente de faire des analyses du minerai pour en déterminer la qualité et cela pour le compte de toutes sortes d’entreprises étrangères», dit-il, ne voyant rien de problématique ou d’illégal dans cette activité. Ne travaille-t-il pas avec Rwanda Metals, une firme proche de l’armée rwandaise? «Avec celle-là, oui, mais avec bien d’autres aussi. Je ne fais rien d’illégal.» Sur ses activités d’exportation et ses relations avec le Kazakhstan, l’homme préfère ne pas entrer dans le détail. «Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’ai des contacts avec le Kazakhstan», lâche-t-il.

Un document que Tim Raeymaekers vient de se procurer et qu’il a confié à L’Hebdo (voir fac-similé ci-contre) tend à démontrer que l’homme d’affaires suisse travaille bel et bien avec les occupants rwandais dans l’Est congolais, et cela aujourd’hui encore. Ce document? Il s’agit d’une autorisation d’exportation d’un lot de coltan artisanal d’une valeur de 75 000 dollars attribué à la société Grands Lacs, un comptoir d’achat et de revente de coltan. Signé d’un représentant rebelle du RCD-Goma, le document mentionne le destinataire de ce lot: la société Finmining, établie à Saint-Kitts. La destination finale du convoi figure aussi: la Russie. Datée du 8 décembre 2001, cette autorisation indique que le lot provient du Sud-Kivu, un territoire occupé par les troupes rwandaises qui y opèrent. «Cette attestation montre que Chris Huber fait bien du commerce en collaboration avec les Rwandais et qu’il exporte la marchandise», insiste Tim Raeymaekers.

Interrogé à ce sujet, Chris Huber affirme ne pas connaître l’existence de ce document. Le businessman connaît en revanche très bien les reproches formulés par l’ONU à son encontre: «Ces accusations lancées contre moi sont totalement absurdes. D’ailleurs, sachez que les experts onusiens ne m’ont même pas contacté avant de rédiger leurs rapports.» Quant à l’enquête de l’IPIS, qu’il connaît aussi, il la balaie d’un revers de main: «C’est un rapport belge; or beaucoup de sociétés belges sont actives dans la région. On supporte difficilement qu’un Suisse y fasse aussi des affaires.» Reste que le rapport IPIS égratigne aussi les sociétés belges.

Enquête à suivre

Mais ce fameux rapport belge ne s’arrête pas là. Faisant état d’«informations crédibles», ses auteurs soupçonnent que les convois de coltan à destination de l’usine de traitement au Kazakhstan ont parfois été assurés par une compagnie aérienne appartenant à Viktor Bout – ou Butt selon le passeport qu’il utilise –, trafiquant d’armes russe bien connu d’Interpol, et qui a été récemment accusé par la presse américaine d’avoir vendu des armes aux talibans. «De nouvelles investigations pourraient fournir un éclairage sur les convois illégaux de minerais et d’armes à l’intérieur et à l’extérieur de la région de l’est de la République démocratique du Congo», conclut le rapport.

Cette enquête a-t-elle une chance de passer un jour par la Suisse? Suite à l’implication d’un directeur d’une compagnie aérienne dans une affaire de trafic de diamants, une banque helvétique a dénoncé l’existence d’un compte appartenant à l’entourage de ce dernier et a décidé de bloquer ses avoirs. Pourrait-il s’agir de Viktor B.? L’information apparaît dans le rapport 2000 du Bureau des communications en matière de blanchissage, mais sans plus de précision.

De son côté, le Département fédéral des affaires étrangères, qui s’est inquiété du «pillage de la République démocratique du Congo», garde un œil ouvert sur les réflexions de l’ONU, à savoir s’il faut ou non imposer un moratoire sur le commerce des richesses en provenance du Congo. L’ONU n’ayant pour l’heure rien décidé, la Suisse attend avant de prendre une quelconque mesure. Dans le cas d’un moratoire, les activités liées à l’importation de coltan deviendraient donc illégales. «Reste que Finconcord n’existe plus en Suisse et les autres sociétés mentionnées dans les rapports onusiens n’ont pas leur siège sur le territoire helvétique», fait remarquer Muriel Berset, porte-parole. D’ailleurs un moratoire international sur les ressources congolaises ne fait de loin pas l’unanimité, même chez ceux qui dénoncent leur exploitation éhontée. D’aucuns pensent que la prohibition favoriserait encore davantage les entreprises qui travaillent avec les réseaux mafieux. «De fait, pour le coltan, il existe déjà une sorte de moratoire virtuel, relève Tim Raeymaekers. A cause de la baisse des prix ces derniers mois, seuls les commerçants qui ne paient pas de taxes auprès de la République démocratique du Congo, qui travaillent avec les réseaux militaires, font encore du profit.»

A défaut d’un moratoire efficace, mieux vaudrait que les sociétés actives sur le marché du coltan fassent l’objet d’un contrôle plus strict de la part des Etats où elles possèdent leur siège. En Suisse, il est trop tard pour s’intéresser à Finconcord et aux activités de Chris Huber, désormais abritées aux Caraïbes. 

Sur le terrain, une paix possible négociée dans le cadre du dialogue inter-congolais de Sun City (Afrique du Sud), qui avait débuté le 25 février dernier, avait redonné l’espoir. Mais la paix menace semble-t-il trop d’intérêts. En lançant 10 000 hommes à l’assaut de la ville de Moliro au Congo, le 16 mars dernier, le Rwanda a rompu le dialogue. Sous la pression de l’ONU, ils ont dû se retirer depuis, mais il semble que pour le théâtre du «Cœur des ténèbres», ruiné depuis cent vingt ans à cause de ses ressources, le tantalite soit devenu une malédiction de plus. Ironie de l’histoire, le minerai tient son nom du roi mythique de Lydie Tantale, précipité dans les Enfers pour ses crimes et condamné à une soif insatiable…