Contes et légendes de Comblain-au-Pont


Les contes et les légendes de la région de Comblain-au-Pont, sont tirées d'écrits et de témoignages que nous a laissé Monsieur George Laport.


La pierre Laport: elle domine la vallée de l'Amblève et le village de Halleux.
Cette pierre a été érigée à l'endroit où l'écrivain, et conteur, venait chercher l'inspiration pour ses écrits.
  Ce sont des histoires que l'on racontait il y a longtemps, bien avant l'invention de la télévision, le soir au coin du feu.

Ces petites histoires sont l'âme de notre terroir. Elles illustrent les mentalités et certain endroits particuliers de notre région.

George Laport, dans sont travail, s'est efforcé de récolter ces histoires chez plusieurs vieilles personnes de notre région, au début du 20ième siècle, et de les retranscrires de façon claire et le plus fidèlement possible. Pour cela, George a parcouru, en tout sens, la région et notre pays wallon qu'il aimait tant.

La guerre 1940-1945 l'a malheureusement emporté trop jeune. Fière de ses racines, il les as défendu jusqu'aù bout: résistant, les allemands l'ont arrêté et il a été transféré au camp d'extermination de Dachau, où il est mort trois ans plus tard (en 1945), à l'âge de 47 ans.


Dans cette page, je vous retranscrit les principales légendes qui concernent Comblain-au-Pont et ses alentours, et qui font le charme et la saveur des choses bien de chez nous.


Tout d'abord, un petit mot sur George Laport... romancier du folklore en Wallonie

Homme de lettres né à Fraiture (Comblain-au-Pont - aujourd'hui: Fraiture-Sprimont) le 13 août 1898, historien de traditions populaires, résistant, mort au camp d'extermination allemand de Dachau en février 1945.

George LAPORT, possédait un amour passionné pour l'étude des traditions populaires. Il avait une admiration pour la Nature. Il tenait en affection l'homme de la terre: le cultivateur, le valet de ferme, le bûcheron, le charbonnier, le carrier, le casseur de pierres, qui a parfois conservé des souvenirs très purs de vieilles croyances, d'anciennes coutumes, d'usages antiques et d'être dont l'existence fut mêlée à quelque fait légendaire de nos régions.
 
Ici George Laport puisa son amour du pays.
Fraiture 1898 - Dachau 1945.


George LAPORT était délégué de la société des Ecrivains Ardenais, en 1932, il a été élu membre titulaire de la Société de Littérature Wallonne, et c'est en 1937 qu'il devient membre de la Commission Nationale de Folklore. Il a fondé, dans sa commune natale de Comblain-au-Pont, un très intéressant musée régional.


Vue sur la vallée de l'Amblève, derrière la pierre Laport.
 
Le petit village de Halleux.


Ses principaux livres:
- 1923 Au pays de l'Ourthe et de l'Amblève, la carrière de granit, la scierie
- 1923 Les carrières au pays de l'Ourthe et de l'Amblève
- 1927 Marcellin La Garde (Ecrivain romantique belge de langue française, est né le 2 décembre 1818 à Sougné (actuellement commune d'Aywaille, province de Liège, Belgique) et est décédé à Saint-Gilles (Bruxelles), le 28 octobre 1889).

- 1927 Légendes des bords de l'Ourthe et de l'Amblève
- 1929 Le folklore des paysages de Wallonie
- 1929 Le folklore des paysages du Grand-Duché de Luxembourg
- 1931 La fabrication des canons de fusil en Damas


- 1931 La vie trépidante de Théroigne de Méricourt (Préface de Jean-Paul Vaillant)


- 1932 Les contes populaires wallons


- 2007 Contes et légendes du pays d'Ourthe-Amblève



Les contes et légendes...

Textes repris de George Laport et compilé dans le livre " Contes et légendes du pays d'Ourthe-Amblève " aux éditions " Noir Dessin Production " (ISBN: 2-87351-099-4) - livre que je vous invite vivement à lire car très passionant!

Le châtelain de Fays

A l'angle de la vallée de l'Ourthe et du ravin qui monte vers Presseux, au sommet du coteau, parmi l'ossature rocheuse du versant se dressent les ruines du château de Fays. Castel qui dut être assez important, si l'on en juge par les débris. Certains guides de tourisme le signalent comme château de Chanxhe, croyant qu'il porte le nom du village, situé au pied de la montagne. C'est une erreur, due à l'isolement du hameau de Fays, qui s'assoupit sur le plateau à une portée de fusil du manoir et reste complètement ignoré pour le voyageur qui chemine dans le val ou se dirige vers Sprimont. Il est curieux de constater que le château de Fays n'a pas d'histoire, car jusqu'à présent on n'a trouvé aucun document qui le concerne.

Depuis peu de temps on a construit des fours à chaux à la base de la roche qui soutient les ruines. Les carriers ont entamé la veine de calcaire et d'ici peu disparaîtront toutes traces du manoir.

Autrefois, lors des veillées, on racontait encore à Chanxhe, la légende du chevalier Franco, seigneur de Fays. La voici telle que me la confia une journalière plus que nonagénaire.
 
Gravure de l'emplacement du chateau de Fays


Le châtelain Franco s'était marié de bonne heure avec une ravissante jouvencelle. Mais son bonheur fut de courte durée. Après une année de mariage, la châtelaine mourut en donnant le jour à une fille qui ne lui survécut guère. Attristé par les pertes cruelles qui venaient de le frapper, Franco vécut à l'écart en se livrant à l'étude des sciences. Dès qu'il quittait le laboratoire installé dans une tour d'angle dominant l'Ourthe, tout dans sa demeure lui rappelait sa chère disparue et ravivait sa douleur.

Franco aurait voulu fuir cette atmosphère de deuil. L'occasion s'en présenta bientôt. Quand le roi de France Louis IX (saint Louis, 25/04/1214 - 25/08/1270) organisa l'avant-dernière croisade (en Turquie), le seigneur de Fays courut se ranger sous la bannière fleurdelisée. Il espérait trouver dans cette expédition lointaine une mort digne d'un fier chevalier et d'un bon chrétien. Mais il eut beau chercher la mort dans toutes les rencontres, choisir les missions les plus dangereuses, s'exposer sur la brèche, il sortit indemne de tous les combats.

Un jour, Franco partit en ambassade. En traversant une plaine de sable que le soleil transformait en fournaise, il entendit de faibles gémissements qui paraissaient sortir d'un repli du terrain. Les musulmans employaient de la sorte une foule de ruses pour attirer les cavaliers d'Europe dans des traquenards. Franco était brave. Il dégaina et dirigea sa monture vers le lieu d'où partaient les plaintes. A la place d'une escouade d'ennemis, il trouva un vénérable indigène à barbe blanche, étendu sur le sable, la poitrine secouée par un hoquet plaintif. En pareil cas, maint croisé trouvant une occasion d'assouvir sa haine contre ces mahométans obstinés, aurait passé son épée au travers du corps du misérable sans défense. Une action semblable répugnait à Franco. En l'armant paladin, les lois de la chevalerie ne l'avaient-elles pas sacré défenseur du faible, de la veuve, de l'orphelin? Ces préceptes n'abandonnaient jamais l'esprit du châtelain. Il descendit de son destrier, empoigna sa gourde et fit boire l'Arabe. Quand le vieillard eut ingurgité quelques gorgées, sa respiration devint plus calme. Il put articuler de brèves paroles:

- Merci de ton geste, chrétien. Mais tous les soins sont inutiles. L'heure est venue pour moi de gagner les jardins éternels du Prophète. Pour te récompenser d'avoir jeté un regard de commisération sur un agonisant, prends cet anneau. C'est une bague magique. Chaque fois que tu voudras réduire à l'impuissance l'un de tes ennemis, touche-le avec cette alliance, en prononçant ce mot...

L'infidèle glissa à l'oreille du guerrier une formule cabalistique, puis reprit:

- Sache seulement discerner tes ennemis avec la sagesse dont tu fis preuve quand tu te détournas de ta route pour venir vers moi. Je te préviens que si tu abuses des propriétés de cette bague, elle perdra tout pouvoir magique. Il en sera de même si tu divulgues à quiconque l'influence de ce talisman.

Le musulman tendit un anneau d'or enjolivé d'arabesques à Franco.

- Passe-le à ton annulaire gauche en te souvenant que cette main est celle du coeur Mes forces faiblissent. Adieu chevalier, continue ton chemin en paix.

Le Turc ferma les yeux et tomba dans une profonde somnolence.

Le croisé se remit en selle et quitta le théâtre de l'aventure, un peu troublé. Les musulmans n'étaient généralement pas animés de bonnes intentions vis-à-vis des défenseurs de la croix. Il se demandait si le vieillard ne l'avait pas gratifié de quelque maléfice. Il répétait les paroles entendues, les analysait pour voir s'il n'y découvrirait pas un tour du diable. Et, dans ses réflexions, il considérait la bague avec effroi.

La mort de sa mère rappela le roi de France dans sa capitale. Le seigneur wallon fut rapatrié en Europe et revint dans ses terres après une absence d'un lustre.


L'emplacement du chateau de Fays aujourd'hui
  Rentré dans son domaine, Franco reprit ses études, utilisant les connaissances qu'il avait acquises lors de ses pérégrinations. Jusqu'à présent il n'avait pas encore eu l'occasion de faire usage de son alliance. Il en contemplait parfois les dessins tourmentés en songeant qu'il ne l'utiliserait peut-être jamais.

Bien que Franco ne cherchât que le bien de ses sujets, il était craint. Des paysans, en passant dans la vallée avaient vu la verrière de la tour rougeoyer. C'était le fourneau où le chevalier préparait ses expériences qui projetait ces lueurs d'enfer.

On prétendait, à voix basse, que le châtelain avait des accointances avec le diable. Relations qui semblaient d'autant mieux établies que le seigneur avait pour unique compagnon un corbeau apprivoisé. Cet oiseau a toujours eu dans les campagnes une mauvaise réputation: il pille les semis, ravage les récoltes. Mais Franco restait sourd aux bruits de la rumeur publique, soudant inlassablement des combinaisons chimiques. Il lui arrivait de travailler jusque bien avant dans la nuit. Quand la fatigue embrumait ses idées, il quittait son laboratoire et allait se promener dans les champs, aspirant à pleins poumons l'air parfumé.

Si le seigneur de Fays avait vécu d'une existence un peu moins factice, il aurait su qu'il n'est jamais bon de lanterner dans les ténèbres sans arme défensive. Le château de Montfort, forteresse voisine, était alors occupé par trois reîtres (soudards, mercenaires allemand) qui profitaient de l'obscurité pour piller et rançonner. Le chevalier Franco n'avait pas échappé à l'oeil d'épervier des pillards. Ils se le représentaient comme un savant alchimiste qui convertissait tous les métaux en or. Les souterrains de son castel devaient regorger du métal précieux. Les malandrins rôdèrent aux alentours du château. La demeure était bien défendue, les murailles hautes, le service de garde assez vigilant. Il ne fallait donc pas s'introduire par surprise dans le manoir. Les brigands épièrent alors les allées et venues de Franco. Les promenades nocturnes du savant furent vite connues. Les reîtres résolurent de s'emparer de sa personne et de ne lui rendre la liberté que moyennant une forte rançon.  
Gravure ancienne du chateau de Montfort


Une nuit, le seigneur côtoyait à pas lents l'arête du versant tout en se dirigeant vers Montfort. Soudain le corbeau qui l'accompagnait revint vers lui à tire d'ailes, croassant d'une façon horrible. Il semblait vouloir regagner le pays. Le chevalier pensa qu'il avait peut-être aperçu un oiseau de proie et tranquillement il continua sa promenade. Mais l'oiseau battait toujours des ailes en tournoyant autour de son maître et en faisant entendre son cri raboteux.

Dessin du chateau de Montfort en 1841.
  Au même instant trois hommes entourèrent le hobereau. Franco vit tout de suite que les inconnus étaient animés d'intentions malveillantes. Sa vie était peut-être menacée. L'ancien croisé se souvint de son alliance. Il appliqua la bague contre le plus proche de ses agresseurs en prononçant les paroles fatidiques. Aussitôt la poigne d'acier qui le maintenait le lâcha. Le bandit disparut et à sa place s'éleva un chêne misérable. Prestement Franco toucha un second agresseur qui eut le même sort. Faisant volte-face, il appuya l'anneau sur le dernier. Un autre arbre dressa vers les étoiles sa ramure maigrelette. Le chevalier contempla un instant les arbres qui venaient de surgir. Telle est l'origine des trois chênes qui s'élèvent aux abords de la carrière de Richopré.


Le pays débarrassé des reîtres de Montfort recouvra un peu de paix.

On prétend que, sentant sa fin proche, Franco lança son anneau enchanté dans l'Ourthe. Un saumon le saisit. Le poisson rendra la bague à celui qui prononcera les mots mystérieux. Par les belles nuits d'été on aperçoit souvent le saumon qui saute hors de l'eau, tenant dans sa bouche une alliance lumineuse. Des villageois imaginèrent des engins perfectionnés pour capturer le poisson fabuleux. Mais le saumon brisa toutes les entraves, blessa même certains téméraires qui voulurent l'asservir.

Comme nous alléguions que les arbres cités ne paraissaient pas aussi anciens que le héros de cette histoire, la conteuse répondit:

- Les chênes sont chétifs, noueux pour ne point attirer l'oeil du bûcheron. Le châtiment exige qu'ils restent là tondus par les autans, (vent chaud) grillés par les étés, cuits par les hivers. D'ailleurs un métayer de Fays qui a voulu entamer l'une des racines a vu sa cognée ébréchée alors que l'écorce restait intacte.

Ainsi finit ce conte merveilleux.
 


Gilles de Many, un Don Juan wallon

A la crête d'un raidillon se dressent, dominant le village de Poulseur, les ruines d'un donjon médiéval.

Celui-ci est assez bien conservé et à l'intérieur de ses murailles on voit encore l'emplacement de vastes cheminées et de placards. A l'un de ses pans s'accroche une logette garnie de mâchicoulis. Le mur d'enceinte dessine une cour irrégulière dans laquelle s'étendaient les communs. Mais ici quelques fenêtres, des meurtrières ne nous laissent qu'une vague idée de ce que pouvaient être les dépendances. Ces débris portent le nom de Tour des Choucas, à cause des oiseaux noirs qui y nichent et qui entourent le sommet d'un vol croassant. Mais cette appellation est d'origine récente et beaucoup d'indigènes la nomment encore la Tour des Quatre Fils Aymon.

La tradition rapporte que ce castel fut bâti par les frères Aymon, à l'époque où ceux-ci guerroyaient contre Charlemagne.
 
La tour de Poulseur actuellement

Les preux, contemporains de l'empereur à la barbe fleurie, sont populaires en Wallonie et l'on y rencontre maintes forteresses auxquelles la légende attribue la même origine. Aussi laissons ce souvenir lointain consacré par les récits des veillées. Ce château resta longtemps célèbre grâce à l'un de ses propriétaires, Gilles de Many, qui l'occupa au XVe siècle et dont la renommée fit longtemps en Wallonie, une sorte de rival de don Juan.


La tour de Poulseur dessiné par Numans
  Grand, beau, élégant, d'une vaillance à toute épreuve, le seigneur de Poulseur était l'honneur des tournois. Dès qu'il apparaissait bardé de fer, la lance au poing, toutes les mains battaient pour le saluer et nombreuses étaient les dames qui sentaient palpiter leur coeur pour le bel écuyer. Les hérauts, soufflant dans leurs buccins, donnaient le signal du combat. Les passes de Gilles étaient hardies. Il lui fallait peu de temps pour se rendre maître de son adversaire. Aussitôt retentissait la houle des acclamations. Comme s'il dédaignait les ovations de la foule, le vainqueur remerciait d'un geste, d'un sourire, et s'empressait de quitter l'arène. Il allait rendre ses devoirs à la châtelaine dont il venait de défendre les couleurs. Sorti des combats guerriers, il se consacrait à ceux de l'amour où il comptait autant de victoires.

Et les aventures de Gilles couraient le pays. Plus d'une jouvencelle s'endormait en rêvant au beau paladin dont on vantait les qualités de séducteur...

Et de Many sillonnait la région, allant de joute en joute, cueillant au passage les faveurs des belles. Que de regrets ne laissait-il pas sur son passage! Certes, toutes les femmes eussent voulu fixer auprès d'elles ce beau sire expert aux choses de la galanterie. Mais l'écuyer ne se laissait pas attendrir et, dès que le soleil déversait sur les campagnes des gerbes de lumière, il remontait en selle et chevauchait, comme dit le poète, vers d'autres cieux à d'autres amours.

Sa réputation était si répandue, que lorsqu'on parlait d'une dame âgée, d'une demoiselle grisonnante ou d'une vieille religieuse qui, dans sa jeunesse s'était laissé frapper par les flèches de Cupidon, le souvenir du célèbre amoureux chantait dans cette phrase : Dieu tasse Paix à Gilles de Many ce bon vieil écuyer.

Mais un jour, après un tournoi qui eut lieu au château de Rahier, Many se sentit pris d'une grande fatigue. Cette lutte, dont une fois encore il était sorti triomphant, l'avait anéanti. Aussi éprouva-t-il le besoin de se reposer une couple d'heures. Sitôt descendu de cheval, il gagna sa chambre et se jeta sur le lit. Il dormit d'un profond sommeil et s'éveilla à l'heure où le crépuscule donne aux paysages des contours imprécis. En s'étirant, il pensa aux motifs qui avaient pu déterminer cet abattement. Le combat avait peut-être duré un peu plus longtemps. Mais, dès le début de l'action, il ne s'était point senti en possession de son habituelle sûreté de main. Soudain il songea qu'il venait d'atteindre la cinquantaine. Les combats, l'amour l'avaient empêché de s'apercevoir de la fuite des années. Brusquement il rajusta sa toilette et s'arrêta devant un miroir pour jeter un dernier coup d'oeil sur sa tenue. Oh stupeur, sa chevelure brune était parsemée de fils d'argent. Il passa la main sur son front pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.  
Vieille photo de la tour de Poulseur
Hélas! la glace ne mentait point. Il s'éloigna, secoué par un frisson nerveux. Il était au seuil de la vieillesse. Ses forces allaient décroître et chaque jour lui amènerait de nouvelles déceptions.

Il prit congé de ses hôtes, gagna la vallée de l'Amblève qu'il descendit au trot de son coursier. La nuit tiède était rafraîchie par une vapeur légère qui s'exhalait de la rivière.

Gilles se sentait las, très las. Son armure était trop lourde pour ses épaules, sa lance pesait à son bras. Il eût voulu se baigner dans le cristal de l'onde pour raffermir ses muscles. Mais on était au coeur de l'été et les eaux étaient très basses. Il attendit le coude de la Belle-Roche pour mettre son projet à exécution.

Arrivé en cet endroit, il attacha son cheval à une touffe de saules et se dévêtit. Que de fois, après une chaude journée, il s'était plongé la nuit dans la rivière, et comme il en sortait revigoré !

Il sauta à l'eau. Lorsqu'il fut au milieu du courant, il aperçut la Dame Blanche qui longeait la falaise: c'était une ravissante jouvencelle aux formes gracieuses, à la démarche si légère que son pied menu glissait sur l'eau sans même en rider la surface. Elle regardait le baigneur en lui souriant et en lui ouvrant les bras: de Many eut un sursaut de jeunesse et nagea avec plus de force vers la Belle des Belles. Plus il s'approchait du rocher, plus le courant devenait rapide. N'empêche que l'amoureux luttait avec une ardeur sans cesse renouvelée. A l'instant où il allait presser sur son coeur cette damoiselle dont la beauté l'avait subjugué, il se sentit happer par une force invisible et disparut sous l'eau. Le remous fatal l'avait emporté vers l'amour éternel.

Dieu fasse Paix à Gilles de Many, ce bon vieil écuyer.



Gilles de Many

Joyeuse effervescence au château "alle cruppe", au beau et grand château de Poulseur.
- "Sire Gilles va bientôt rentrer !"
Sur ses terres, le seigneur de Rahier a organisé joutes et tournois. Gilles de Many y a participé. Comme d'habitude. Il ne rate aucun combat de chevalerie. Il reviendra vainqueur. Comme d'habitude !
Une galerie de son château abrite ses trophées: rubans et manches des dames dont il a défendu les couleurs; épées, boucliers d'honneur; heaumes, cimiers de parade. Gille de Many a toujours porté haut ses armes: vairé d'argent et d'azur au lambel à cinq pendants d'or.
Maints trouvères ont chanté sa gloire dans la chambre des dames.
Courtois et preux, Gilles de Many
Fort au combat, ardent au déduit,
Oncques ne vit plus brave que lui,
L'écuyer gentil.
........
Au nom de gente Dame Marie,
Au nom du Père, au nom du fils,
Qu'Esprit garde Gilles de Many
L'écuyer gentil.
Dans la chambre des dames, certaines sourient, d'autres soupirent. Chacune rêve de l'attacher à ses charmes. En vain.

Une troupe joyeuse chemine sur la route de Poulseur: sire Gilles, des amis, des valets.
- "Sacré Gilles, tu les as tous eus !"
- "Comme d'habitude !"
- "Tous et toutes !"
- "Comme d'habitude !"

Accueil enthousiaste au château. Des tables sont dressées dans la grande salle.
- "Mes amis, grâce pour votre bonne compagnie. C'est maintenant le moment de manger, de boire, de nous réjouir." Ils mangent, boivent, rient, se réjouissent. Rappellent les bons moments. Les bonnes frottées, écus fendus, bourrelets rompus, casque cabossés, lances éclatées, selles arrachées. Le temps suspendu où la victoire hésite. Les vivats de la foule. Le baiser de la châtelaine.
- "Tiens, où est sire Gilles ?"

Gilles s'est esquivé, il est seul dans sa chambre.
- "Que m'arrive-t-il ? Je n'ai jamais été si las ?"
Le chemin du retour a été de plus en plus pénible, le banquet interminable, les rires insupportables.
Il prend un miroir. Lui fait face un visage buriné. Ridé. Des fils blancs dans sa chevelure.
Le temps, le temps cruel qui navre les femmes. Le temps méchant qui détruit les hommes. Le temps, l'adversaire qu'il ne vaincra pas.
... "Vais-je devenir de ces anciens combattants qui racontent en bavotant leurs exploits passés à des jeunes qui baillent ? De ces amants qui demandent aux drogues la puissance d'aimer ?"
Gilles quitte le château sans être vu. Il descend jusqu'à l'Ourthe, se met à l'eau. Combien de fois, en joyeuse compagnie, n'a-t-il pas folâtré dans les trous d'eau, remonte le courant à la force des ses bras ? Il aborde les remous du confluent avec l'Amblève, le gouffre redouté de tous les mariniers. Draperies blanches, la Dame de Belle-Roche lui tend les bras, il s'y abandonne.
Nul n'a jamais revu Gilles de Many.

Le temps passe, le temps n'use pas le souvenir. Plus d'une vieille religieuse égrène son chapelet en soupirant. Que Dieu fasse merci à Gilles de Many. Plus d'une grand-mère, assise auprès du feu, dévidant et filant, chantonne: - "l'écuyer gentil."
 


La dame blanche et la Belle-Roche à Comblain-au-Pont


Photo ancienne de la Belle-Roche
  Lorsque le voyageur quitte le hameau du Halleux et se dirige vers Comblain-au-Pont, ses yeux se fixent sur un récif granitique dont la masse géante barre la vallée: c'est la Belle-Roche, falaise abrupte qui se dresse à plus de 80 mètres au-dessus des flots cristallins de l'Amblève. Un gracile taillis, au milieu duquel quelques pins font une tache sombre, couronne le roc. Au dessus s'étage un petit plateau cultivé, puis surgit un raidillon, où, pareil à un nid de vautour, perche le village de Fraiture, dominé, par le toit effilé de son clocher.

A côté de la Belle-Roche, la Noire Roche, tel un obélisque, s'élance fièrement dans l'azur. Vue à distance, la Belle-Roche paraît être unie; mais lorsqu'on la contemple de sa base, on s'aperçoit qu'elle est formée par une infinité de tranches de granit, accolées les unes aux autres comme les tuyaux d'un orgue gigantesque.

Un listel de verdure court le long de ces tranches, vergette le gris fer du roc de tons vivants. On comprend alors comment un manant de Fraiture ascensionnait la roche avec son troupeau de moutons. Nous avions toujours cru la chose impossible et du domaine de la fable, mais en examinant minutieusement la structure du mont, nous avons reconnu que certaines failles forment de véritables sentiers, à pente très rude. A mi-hauteur, une pierre s'avance au-dessus du vide semblable à l'assise d'un balcon. Cette lame a conservé le nom de Table du Herdier. Probablement que, de cet endroit, le berger surveillait la herde paissant dans les «aisances» de la vallée.  
Voici «les roches noires», un autre massif schisteux.

La Belle-Roche a sa Blanke Dame, jeune fille qui chaque nuit apparaît le long du rocher et vient tenter le coeur des jeunes hommes attardés en ces parages. Marcellin La Garde (né à Sougné (Aywaille) le 02/12/1818 - décédé à Saint-Gilles (Bruxelles) le 28/10/1889) dans " le Val de l'Amblève " intitule l'un de ces chapitres: L'Elfe de la Belle Roche. Le conteur qui, en plus des fantaisies de son imagination, s'inspire des oeuvres de Mannhardt, Grimm et surtout Xavier Marmier, transpose au bord de la rivière des Aunes la légende du Rhin: Lorelei, et celle-ci se métamorphose en l'elfe de la Belle Roche. Il prétend que les habitants du Halleux baptisèrent ce revenant du nom d'elfe. Chose inexacte, si vous parlez aux « anciens », qui se souviennent de la légende, tous vous entretiendront del Blanke Dame del Belle-Rotche.

La Belle-Roche aujourd'hui
  Il faut croire que la mythologie scandinave avait laissé de profondes empreintes sur l'esprit de l'écrivain, car précédemment il donne comme étymologie de Fraiture, la juxtaposition des divInités de Fraya et de Thor, alors que le nom de cette bourgade paraît être la corruption du latin fractura (fracture), la fracture étant vraisemblablement un mouvement du sol représenté par la Belle Roche. Voici comment La Garde décrit l'histoire de la Dame Blanche, en ayant soin de forger une masse de détails de son cru pour les besoins du colite, car il termine cette légende en narrant une idylle un peu naïve; mais toute parfumée de fraîcheur et où l'elfe joue le rôle prépondérant:
« La Belle Roche, elle, est habitée par une espèce de nymphe, de naïade, brillant d'une éternelle jeunesse, qui ne se montre qu'une fois l'an, quand le temps est beau, dans la nuit du 1er mai; elle vient se baigner dans l'Amblève, vêtue d'une longue robe blanche, couronnée de fleurs de nénuphar, de renoncule et de myosotis ».

Il paraîtrait que la fille d'un seigneur dont le château dominait la Belle Roche, éprise, comme Sapho, d'un jouvenceau qui la repoussait par excès de vertu, se serait de désespoir, précipitée dans l'Amblève, d'où elle n'aurait pu être retirée.

Quoi qu'il en soit de son origine et des motifs qui lui ont procuré cette triste immortalité, il est certain qu'elle est gardienne d'un trésor « qui surpasse les richesse de tous les rois et de tous les empereurs réunis », et que ce trésor appartiendra, avec sa main et son coeur, sans doute, au jeune homme de l'âge de vingt à vingt et un ans, qui parviendra à toucher un des pans de sa robe, pendant une de ses rares et nocturnes apparitions.

Seulement une condition est requise pour pouvoir l'approcher: le jeune homme doit être « aussi vertueux, aussi pur qu'elle est belle ». Et depuis, dans le pays, certains natifs répandent cette version de la légende.

Un cultivateur de Fraiture, âgé de 94 ans, ayant ouï le récit de La Garde, s'insurgeait contre « ces gazetiers qui discourent comme des avocats sur toutes choses et qui dénaturent les plus belles histoires du clocher natal ». Et le vieux terrien nous confia les aventures de la Dame Blanche, telle que son grand-père les racontait, pendant les longues veillées d'hiver, devant la cheminée à hotte où pétillait un clair feu de bûches. Jadis un manoir se dressait à la crête de la Belle Roche. Il était habité par un vieux seigneur Vieux paysan ardennais avec ne cherchant que le bien de ses sujets, et le verre de pèkèt à la main. vivant en compagnie de son unique enfant, une ravissante jouvencelle qui frisait la vingtaine. De bonne noblesse, riche, belle, la jeune fille était recherchée par tous les gentilshommes du voisinage. Un baron, d'âge mûr, redouté dans ses terres pour sa cruauté, son ivrognerie et ses vices, la vit, en tomba éperdument amoureux et demanda sa main. La jeune fille refusa de s'unir à un tel homme et le vieux seigneur transmit au baron, avec beaucoup de délicatesse, la réponse de son enfant. Dépité, le baron se retira, l'esprit ruminant de vengeance.

Un soir, le guetteur sonna du cor et quelques instants après, un cavalier revêtu d'une superbe armure, se présenta à la herse du pontlevis. L'étranger, introduit auprès du maître de céans, demanda la permission pour le Roi et sa suite de passer la nuit au castel de la Belle Roche.

Le seigneur accepta avec joie, fort honoré d'une telle visite et l'ambassadeur se porta à la rencontre du souverain. Le seigneur et sa fille revêtirent leurs habits de fête et firent préparer un délicat festin.

A la nuit tombante, la troupe franchit les murs du château. Le Roi, étincelant sous son armure dorée, met pied à terre, s'avance vers son hôte, puis relève la visière de son casque, pour répondre au compliment de bienvenue qui lui était adressé. Mais ô stupeur, le seigneur reconnaît l'amoureux éconduit. Le baron tire son épée, transperce le vieillard en rugissant: - Ma vengeance sera terrible.
Au même instant les gens de la suite se jettent sur la garde du castel, qui, surprise, se fait tailler en pièces.

Spectatrice impuissante, la jouvencelle se jure de ne jamais appartenir à ce baron qui, en plus de ses tares, méprise les lois de la chevalerie. Elle s'enfuit, monte au sommet du donjon qui surplombe l'Amblève et se précipite dans la rivière. Son amoureux la suit, mais son équipement guerrier entrave sa marche, il ne parvient pas à rejoindre la damoiselle et il arrive sur la terrasse juste à l'instant où le beau corps de la châtelaine disparaît dans les flots de cristal...  
Photo ancienne du restaurant "La dame blanche" à Comblain-au-pont


Depuis la jouvencelle revient errer chaque nuit, le long de la Belle Roche, attendant le beau ténébreux qui la délivrera de cette existence spectrale. Le jouvenceau qui parviendra à l'atteindre aura, en plus d'une jolie femme, le trésor qu'elle détient.


Photo actuelle du bâtiment de l'ancien restaurant "La dame blanche" à Comblain-au-pont
  Bien plus tard, des mariniers, en revenant de Liège, passant vers les minuit à la Belle Roche aperçurent la Dame Blanche, Melchior, originaire d'Aywaille, se précipita vers elle, mais le voyageur et sa barque furent engloutis par la vague, et jamais on ne les revit. Nous pourrions citer plusieurs autres villageois qui tentèrent l'aventure, et qui s'évanouirent de la même façon. La Dame Blanche est farouche et sans pitié envers celui qui ne lui convient pas.

Avant la construction du chemin de fer il existait un remous très dangereux, très redouté des mariniers. Celui qui s'engageait dans cette passe était happé par le tourbillon et n'en sortait jamais.

C'est probablement l'existence de ce courant, cause de quelques trépas tragiques, qui donna naissance à la légende.
Quittons le domaine du rêve. Un paysan habitant Fraiture, mais originaire d'Ecaussines, Bartélemy Dethier, vers le milieu du XIXe siècle, ayant remarqué que le granit était de belle et de bonne qualité, ouvrit une carrière à la Belle Roche.

L'exploitant transportait ses produits par eau. A cette époque, les pontons, longues barques très étroites, hautes de bord, à fond plat, à pointe recourbée à l'avant, ce qui leur avait valu le nom de bètchètes, remontaient l'Amblève jusqu'à Sougné. D'autres, faisant allusion à la facilité avec laquelle ces bateaux se glissaient entre les écueils parsemant le cours d'eau, les avaient baptisés de bizawes.

C'est alors qu'un modeste tailleur de pierres, Emile Delhaze, laissa un souvenir de son passage au chantier.
Il sculpta dans le roc une figuration de Sainte-Barbe, pàtronne des carriers, réplique de la statue de l'élue, sise en l'église de Fraiture.
Bien que fils de petits propriétaires terriens, Delhaze avait été fasciné par les merveilles que le tailleur de pierres faisait jaillir de son ciseau et en avait embrassé la profession. Dès sa prime jeunesse, Emile ciselait des os et des morceaux de bois, créant de naïves oeuvrettes ressuscitant le travail que l'on exécutait au Moyen-Age. Il entra de bonne heure dans un chantier et à ses instants de loisir, il burinait à même la roche. L'ensemble de la composition à l'allure d'une oeuvre primitive. La couronne posée sur le front de la sainte est finement ouvrée. La figure a beaucoup de caractère et rappelle le masque régulier des statues garnissant les cathédrales gothiques. Très artistement est ciselé le décolleté de la robe, enjolivé par un collier de pierreries, duquel pend un médaillon, où l'auteur grava ses initiales: E.D. La robe festonnée au bas, est droite, retenue à la taille par une délicate cordelière. La sainte pose une main menue au bout d'un bras chétif, sur une hanche, l'autre sur une tour taillée avec un relief puissant. Comme jeu de fond des hachures sommées d'une tête de bouc. En dessous cette inscription: E.D. 1875. STE BARBE. Près de là, l'artiste modela un soldat en kolbac, en dolman(l) et en bottes. Le dolman est coloré en bleu et barré de brandebourgs blancs; le pantalon est grenat.

Après la carrière, ce fut le tour du chemin de fer à enlaidir la Belle Roche. La courbe de la voie ferrée éleva son remblai dans le lit de l'Amblève, laissant deux étangs à la base du roc. Depuis, le flux de la rivière cessa de heurter le granit avec un murmure discret.

Les pontons ne purent plus accoster aux quais de la carrière, d'où les charriages augmentèrent leur prix de revient. Les bénéfices baissèrent. Le maître cessa le travail, et vendit son exploitation. Le chantier devint désert.

Des années durant, la Belle Roche montra son flanc éventré, entaille béante où la pluie fondait l'ocre des terres éboulées au gris noirâtre de la pierre. Un cône de déchets tassait sa masse chauve, du puits d'extraction aux parages du fond.

Survint la fin de la grande guerre. La crise économique réclama la valorisation de toutes les richesses naturelles, fussent-elles même la perle d'un canon. Une société anonyme se forma en vue d'exploiter la Belle Roche.

La Commission Royale pour la protection des sites et des monuments s'émut, et prit des mesures pour préserver le roc du pic des carriers. Il est heureux pour l'esthétique que les exploitants s'enfonceront dans le côté de la Heid et laisseront la falaise intacte.

Nous n'en sommes plus au temps où les tâcherons, pour délier la pierre, y calaient des coins de bois qu'ils mouillaient ensuite. Le gonflement du bois fissurait le granit et en détachait une portion. Ce procédé, d'une application lente, ne donnait qu'une production restreinte. Aujourd'hui la carrière est dotée d'un matériel ultramoderne.
Aussi les pacages de la vallée, naguère si tranquilles, sont encombrés de voies ferrées, de locomotives, de pylônes, de fours à chaux pareil à des forteresses infernales, de remises à charbon, de forges, de hangars abritant les moteurs, et les compresseurs, de grues et de treuils.

Malheureusement la mise en valeur d'un gisement ne marche jamais sans quelques accrocs, tant pour la beauté du site que pour son intérêt folklorique. L'enlèvement du cône de déchets a produit l'éboulement de l'une des tranches et Ste Barbe ainsi que le lancier ont été ensevelis sous les décombres. Espérons que les sculptures seront restées intactes sous l'avalanche.

En 1921, sur le dessus de la Belle Roche, en dégageant les pointes de la veine, les ouvriers découvrirent à une profondeur de 50 centimètres, trois squelettes humains dont deux mesuraient plus de deux mètres de hauteur. D'ailleurs, les recherches faites par Julien Fraipont prouvent que la contrée a été habitée dès la période néolithique. La Belle Roche était un promontoire facile à défendre et que recherchaient les hommes de ces temps reculés.

Ainsi la légende du trésor caché n'est pas tout à fait un mythe.
Ce n'est plus quelque paysan à l'esprit superstitieux qui rôde à minuit sur les rives de l'Amblève, attendant l'apparition de la Dame Blanche, mais bien des industriels qui fouillent le sol, attirés par la qualité et la composition chimique de la pierre.
 


La " Noire femme " de la Mérinet


Les arbres se tordaient au gré du vent de novembre. Catherine, femme d'âge mûr, les pieds sur les chenets, s'amusait à regarder dans la vaste cheminée, le jeu de la flamme lutine qui s'animait à chaque souffle de la rafale.
Cinq heures sonnèrent à la grande horloge, enfermée dans son coffre de chêne sculpté.
Au son aigrelet, un peu fêlé de la cloche, Catherine s'étira et parut sortir de sa somnolence.
Alphonse, son mari, qui était allé chercher un sac de maïs au Pont de Scay devait être sur le chemin du retour.
Elle se leva, décrocha au portemanteau un châle noir dont elle s'entoura la tête, les épaules et qu'elle croisa sur sa poitrine.

Le village de Pont de Scay
  Elle sortit de sa demeure pour aller à la recherche de son homme.

La nuit était des plus obscures. On n'y voyait pas un mètre devant soi.
Pour ne point quitter la route, Catherine gagna le milieu, là où le sabot des chevaux met l'empierrement à nu.
Elle descendit le village de Fraiture, se dirigea vers la Mérinet.
A cet endroit la route s'enfonce dans la montagne et décrit un arc de cercle.
Deux gorges, carrières abandonnées, dont on sent l'humidité en passant, creusent la colline et aboutissent à la Mérinet.

Catherine perçut vaguement le bruit de pas qui montait la route.
Elle obliqua vers le voyageur. En arrivant contre le passant, elle constata que ce n'était point Alphonse.
Ne reconnaissant pas le piéton, sans prononcer une parole elle se remit à cheminer.

Michel Dufays, métayer à Lillé, entra dans le cabaret de Fraiture, tenu par Beth Burton.
Beth était un sobriquet dont le tavernier avait hérité à la mort de sa mère, la vieille Lisbeth.
Dufays était pâle comme un linceul, il claquait des dents et tremblait de tous ses membres.
Beth le croyant malade s'empressa autour de lui.
Michel demanda un verre de pèkèt qu'il vida d'un trait, puis réclama une seconde lampée.
Au bout de quelques minutes son trouble parut se dissiper un peu. Le cabaretier le questionna sur le motif de son émoi.
Quand il eut avalé un troisième verre, il reprit un peu de son calme habituel et commença le récit suivant:

- J'avais été à une vente à Comblain-au-Pont et remontais la route de Fraiture, lorsqu'à la Mérinet surgit une Noire Femme.
Elle glissait sans bruit et vint me frôler. J'ai senti son souffle sur mon visage. A cet instant, j'invoquai mon saint patron.
La Noire Femme disparut et rentra probablement dans l'une des combes voisines.

Beth, qui connaissait très bien toutes les particularités de son village natal, fut très étonné de cette révélation.
Il savait que la Belle-Roche avait une Dame-Blanche, le Thier de Fays un revenant, mais n'avait jamais entendu parler de la Noire Femme de la Mérinet.
Michel Dufays était connu dans toute la contrée comme un homme juste, équitable, avare de ses paroles.
Lorsqu'un paysan était embarrassé, il allait lui demander conseil.
Si un conflit éclatait entre des villageois, les antagonistes demandaient l'arbitrage de Dufays.
Beth ne pouvait donc pas mettre en doute les paroles de son hôte.
D'ailleurs l'état de nervosité dans lequel Michel était arrivé, n'était il pas une preuve péremptoire, établissant la véracité des faits?
 
Vieille carte postale de Rivage: lieu où la rivière Amblève se jette dans la rivière Ourthe à Comblain-au-Pont


L'histoire de la Noire Femme se répandit dans le pays avec la rapidité d'une traînée de poudre.
Catherine, elle-même, déplora la présence des «esprits» qui parcourent les campagnes dès que le voile gris de la nuit enveloppe la terre.
Elle était bien loin de se douter que l'héroïne de la Mérinet ne lui était pas inconnue...

A quelque temps de là, la Noire Femme agita de nouveau les conversations.
Fraiture comptait, parmi les ouvriers carriers, le gros Antoine, espèce de géant joufflu et pansu, qui demeurait dans une auberge.
Dès que le chantier fermait ses portes, Antoine gagnait les cabarets les plus proches pour y sabler le genièvre.
Quand il reprenait le chemin du retour, nous ne dirons pas qu'il était ivre, une longue pratique l'ayant cuirassé contre cet inconvénient, mais il était plutôt dans un état frôlant la béatitude.

Par une nuit grise, Antoine, arrivant à la Mérinet aperçut une forme noire, contre la montagne, à l'entrée de l'une des traînes.
Il s'arrêta, contempla la masse sombre et dit:

- Bonsoir, Noire Femme. Maintenant à nous deux la partie !
Je vais t'enlever toute idée d'effrayer les passants!

En trois bonds, il fut sur le spectre et le serra dans ses bras d'hercule.
Il s'attendait à une certaine résistance, mais il n'en trouva aucune et perdant l'équilibre, il s'abattit sur... un fagot d'épines.
Les mains, le visage couverts d'égratignures, d'écorchures, ensanglanté, il se releva prestement, persuadé que sa force ne comptait pas devant les maléfices de la Noire Femme.


Le tilleul classé de la Mérinet à Fraiture
  Quelques paysans discutaient dans la salle basse de l'auberge quand Antoine y pénétra. Ils voulurent savoir ce qui lui était arrivé.
Le carrier répondit sur un ton de mauvaise humeur:

- J'ai rencontré la Noire Femme. Elle m'a griffé.

Voulant oublier ses exploits donquichottesques, Antoine commanda un cruchon de genièvre, monta dans sa chambre le flacon à la main.

Trois mois plus tard, Antoine était trouvé mort dans les champs, alors qu'il s'en revenait du travail.
Un médecin appelé en toute hâte conclut à une mort naturelle. Mais de vieux terriens secouaient le chef d'un air incrédule et prétendaient que la Noire Femme n'était pas étrangère à ce décès.


Ainsi naissent les légendes.

Depuis, nombreux sont les paysans qui hâtent le pas lorsqu'ils s'aventurent, pendant l'obscurité, dans le voisinage de la Mérinet.