Mél.
(1er juillet 1997.)

Je viens enfin de lire le communiqué de la D.G.L.F.
Navré (mon affection pour la D.G.L.F. n'interdit pas la franchise), mais
il est très critiquable.

À la demande de la délégation générale à la langue française, la
commission générale de terminologie et de néologie, s'est penchée sur la
traduction française  [?] de l'anglo-américain e-mail, et en particulier
sur l'abréviation à utiliser, dans les administrations, pour indiquer
l'adresse électronique sur le papier à lettres et les cartes de visite.
L'abréviation retenue par la commission générale de terminologie et de
néologie, récemment installée
[ah ! tout s'explique... elle a travaillé un peu vite]
par le Premier ministre
[j'espère qu'il a dans ses valises emporté à Bordeaux quelques
conclusions de la commission]
est Mél. (pour messagerie électronique), qui
figurera devant l'adresse électronique, tout comme Tél., généralement
utilisé devant le numéro de téléphone.

« Mél. » serait donc une abréviation, au sens strict (comme « Tél. »).
C'est en tout cas ce que vous affirmez, et c'est ce que le point
abréviatif final semble (a priori...) confirmer.
Tous les débats sur sa prononciation (et sur la présence de l'accent)
sont par conséquent sans objet. On ne prononce pas les abréviations
(réductions uniquement graphiques), on lit la forme développée.
« N°  » et  « Tél. » ne se lisent pas « no » et « tel », mais
« numéro » et  « téléphone ». On ne devrait donc par lire « mel »
mais « messagerie électronique ».  En principe (voir plus bas)...

Premier point discutable : Pourquoi cette volonté officielle de
normaliser les abréviations et, surtout, de rendre leur emploi
obligatoire (même si vous commencez modestement par les seuls services
de l'État...) ?
1. En français, les abréviations obligatoires sont très rares. Les
voici : titres de civilité (dans des circonstances précises), « n° »
(dans des circonstances précises) et, éventuellement (en fait, presque
toujours),  « etc. ». Quelques autres, facultatives et d'emploi
restreint, ont été  « normalisées » par l'usage et par les typographes :
« v°, f°, c.-à-d., apr. J.-C. », etc.).
Il n'est ici évidemment pas question (je me méfie des débats inutiles)
de certaines catégories de symboles (unités de mesure, symbole
chimiques, codes normalisés, etc.) qui n'entretiennent que des rapports
très ténus avec l'abréviation au sens strict.

2. Pour le reste, on fait ce que l'on veut (à condition de respecter les
règles de l'art d'abréger). Si l'on veut employer les formes complètes,
comme « Téléphone », on en a le DROIT... (On a même le droit, sur le
papier à lettres, d'employer des pictogrammes... même si ce n'est guère
recommandable...)
Je sais bien que ce caractère obligatoire est à usage interne... Il
n'empêche que votre « Mél. » va se retrouver dans une prochaine édition
de votre « Dictionnaire des termes officiels », que beaucoup de
scripteurs considèrent comme une référence sérieuse. C'est ennuyeux.

3. Il est dangereux de normaliser les abréviations (au sens strict), car
cela revient à faire accroire qu'elles constituent un lexique comme un
autre, dans lequel on peut puiser innocemment. Ce qui est une hérésie...
Les abréviations dites régulières sont potentiellement presque aussi
nombreuses que les entrées d'un dictionnaire. (Je continue à faire
semblant de croire que Mél. est une abréviation, car, s'il s'agit d'un
acronyme, c'est une autre affaire... voir plus bas...).

À cette occasion, la commission générale a adopté un certain nombre de
dénominations recommandées pour désigner les différentes notions
relatives au courrier électronique : "adresse de courrier électronique"
ou "adresse électronique" désigne l'adresse ; " message
électronique", le document ; les termes "courrier électronique" et
"messagerie électronique", synonymes, désignent le système utilisé.

Si je comprends bien, « Mél. », abréviation de « messagerie
électronique » (présentée comme « système utilisé »), précède en
réalité l'« adresse de courrier électronique »... Cela peut se
concevoir, par analogie avec « Tél. » qui précède un «[numéro de]
téléphone ». Parfait. C'est ensuite que ça se gâte.

« Mél. », que plus haut je saluais hypocritement comme une abréviation
graphique, n'en est pas une, sinon elle s'écrirait « M. él. »... En
effet, l'abréviation graphique française exige un point abréviatif après
chaque mot abrégé par apocope. (Il suffit de le savoir. Non ? Si ?
Quelle est la position de la commission générale ? En tout cas, le
moindre correcteur débutant le sait, ainsi que la plupart des
maquettistes et un nombre considérable de secrétaires.)
Ainsi, par exemple, « par exemple » s'abrège en « p. ex. » et non
en « pex. »... Ce « pex. » vous semble grotesque ? Pas plus que
votre « Mél. »...

En omettant le point abréviatif après le « M » et en le maintenant après
le « L », nos terminologues commissionnés mél.angent tout et viennent
de créer un monstre, à la fois par troncation ou abrègement (osé mais
audible : él) et siglaison (M), donc siglaison « acronymique » (inavouée
mais évidente : M + él), jusqu'ici ça va encore, c'est classique, ET
abréviation graphique (prétendue telle : Mél.). À l'arrivée, un machin
informe, inutilisable (sauf sur ordre...), que l'on ne sait comment
prononcer. Une abréviation, comme « Tél. », lu « téléphone » ?
Une troncation, comme « Péritel », lu comme ça s'écrit ou, plus
précisément, écrit comme ça se prononce... Un acronyme honteux ?
Un mot-valise affublé d'un point abréviatif bouffon ?

Parlons-en de ce petit point noir...  Avec lui, nos experts laissent
entendre qu'il s'agit de l'abréviation graphique  d'un mot commençant
par « Mél- », par exemple  « mélasse ».
S'ils éliminent leur seul point abréviatif, ils obtiendront un acronyme
monosyllabique, ridicule et abscons, sauf pour ceux qui le
considéreront comme une copie servile de « mail » . Bien fait...
Ils se retrouveront dès lors avec l'accent aigu, incongru dans cette
position... Il faudra aussi supprimer l'accent : « mel »... Tant qu'on
y est, vu ce qui reste, autant tout supprimer...
Je suppose qu'ils ont été satisfaits de l'heureuse ressemblance
entre « Tél. » et « Mél. », elle aurait pourtant dû leur paraître très
suspecte, que dis-je ? nécessairement coupable... S'ils comptent sur
des  « loclaud. »  et des « oplaud. » (selon la nouvelle mode), c'est
mal barré...  Vont-ils bientôt nous proposer l'acronyme « géomanal » pour
remplacer l'abréviation « géom. anal. », que nous lisons stupidement,
ringards que nous sommes, « géométrie analytique » ?

Par parenthèse, cette affaire mélique illustre bien deux faits : les
grandes envolées sur l'usage notre maître à tous ne résistent pas à
l'usage des bureaux ; à court terme, la néologie sauvage (telle qu'elle
est pratiquée sur france_langue) n'est d'aucun secours contre les
innovations des commissionnaires linguistiques.

Est-ce par étourderie  ou en connaissance de cause que nos terminologues
ont concocté ce Mél. qui met à mal la tradition brachygraphique
(puisqu'ils aiment la terminologie...) française ? Sans souriard,
car cette tradition est respectable et respectée par la plupart des
professionnels du coin (qui continueront à ignorer en toute quiétude
leurs recommandations).

Cette tentative pour imposer une forme « équivalente » à l'anglais
« e-mail » est décourageante : puisque c'est bientôt le Tour de
France, j'ai l'impression que sous des dehors conquérants nous nous
comportons ici comme des suceurs de roue.
De ce point de vue, courriel, que pourtant je n'aime guère (mais ça va
peut-être changer... de deux maux, on choisit le moindre), est bien
meilleur que Mél.

L'Académie française vient d'approuver ces propositions,
[Bingo !]
qui seront publiées prochainement au journal officiel.
[Ouais !]
L'emploi des termes concernés s'imposera alors à tous les services de l'État.
[Super !]

La désobéissance aux injonctions d'experts pressés est un devoir
civique... même et surtout pour les serviteurs de la République.
Cordialement consterné,
Jean-Pierre Lacroux
Adresse électronique, ou Adr. électr., ou rien (ce qui est le mieux), ou
tout ce que vous voudrez, même courriel,  mel ou M. él., oui, tout ce
que vous voudrez, sauf Mél., trouvaille qui combine toutes les tares
imaginables (S.G.D.G. ou avec G.D.G. ?) :
lacroux@skynet.be
Je ne sais plus qui a écrit que l'arrobe (@), plus efficace que Mél.,
suffisait amplement pour désigner l'adresse électronique . En tout cas,
c'est l'observation la plus fine sur le sujet... car, pendant qu'on y
est, pourquoi ne pas faire précéder toutes les mentions particulières,
difficilement compréhensibles, d'indications éclairantes : nom,
prénom(s), grade ou fonction, adresse postale (que l'on pourrait
décomposer en sous-rubriques), Mél... Transformons donc
tous les papiers à lettres et toutes les cartes de visite en
formulaires, ça fera sérieux, organisé, compétent.

Jean-Pierre Lacroux



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