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Édition italienne : Il Pennino, Ulisse Edizioni, Turin, 1988.
AVANT-PROPOS
Le règne des plumes d'acier aura duré à peine
plus d'un siècle, c'est dire s'il fut bref en regard de celui de
la plume d'oie, qui domina le marché occidental pendant un millénaire,
ou de celui du calame, répandu de l'Atlantique à l'océan
Indien pendant près de trois millénaires.
Leur vie active fut brève. Elle fut néanmoins glorieuse,
accompagnant et favorisant l'essor prodigieux de la pratique de l'écriture
au XIXe et au XXe siècle. Voilà bientôt cinq
mille ans que notre civilisation est celle de l'écriture, certes,
mais il a fallu attendre bien longtemps pour qu'un pourcentage significatif
de la population puisse goûter le charme de cette évidence,
et il n'y a, croyons-nous, nul zèle de thuriféraires à
prétendre que les plumes d'acier y contribuèrent largement
en étant l'arme acérée de la démocratisation
de l'enseignement.
Pourtant, elles ont disparu, vaincues, terrassées par les assauts
du stylo puis du stylo à bille, elles sont parties, sans espoir
de retour, parties comme elles étaient venues, en moins de deux
décennies. D'abord expulsées des bureaux, elles furent achevées
par le coup de grâce qui les chassa de la trousse des écoliers.
Sans aller jusqu'aux larmes, un soupçon de reconnaissance émue
serait peut-être de bon goût... Lorsque par aventure ils en
découvrent, les adolescents d'aujourd'hui sont intrigués
par ces petits bouts d'acier pacifiques qui ont permis aux cinq ou six
générations précédentes de construire un monde
où l'écriture est un droit pour tous, bien peu ont une idée
précise de la place qu'elles occupèrent, voire de l'époque
où elles furent en usage.
Les survivantes sont en sursis. La plupart agonisent sous la rouille
dans des greniers oubliés ou dans des arrière-boutiques promises
aux démolisseurs. Quelques-unes sont recueillies par des collectionneurs
et connaissent l'oisiveté confortable des retraités à
l'abri du besoin, d'autres, bien plus rares, sont encore à la tâche,
ou à la tache, sur les planches de calligraphes et de dessinateurs
ou sur l'écritoire de nostalgiques impénitents, réfractaires
à la séduction facile des instruments d'aujourd'hui.
Ceux qui, les ayant connues sur les bancs de l'école, se souviennent
avec ravissement de leurs premières tentatives de scripteurs et
des bavures, macules et pâtés subséquents, mais aussi,
la maîtrise venue, du suave grattement du bec sur la feuille quadrillée
où des caractères bien formés naissaient dans l'harmonie
des pleins et des déliés, trouveront ici de quoi alimenter
leur inclination. Nous espérons que les générations
du stylo à bille et du feutre y verront autre chose que des vestiges
quasiment préhistoriques. Mais les uns comme les autres devraient
découvrir avec étonnement l'immense variété
de ces petites flèches d'acier et surtout la beauté de certaines
d'entre elles.
Après avoir contribué à en écrire tant,
il semble juste qu'un livre vienne leur rendre hommage. Innombrables, et
la plupart excellents, sont les ouvrages concernant l'écriture,
son histoire, ses formes diverses, sa manifestation sous la main du scribe,
du copiste, du calligraphe, son expansion avec l'imprimerie, son avenir
sombre ou rose; rares, et la plupart aujourd'hui introuvables, ceux consacrés
aux instruments qui la tracent. Le sujet n'a pourtant rien d'anecdotique
ou de secondaire. Bien sûr, l'écriture « vaut »
mieux que l'objet qui la matérialise ou le support qui la conserve,
mais partout au cours des siècles elle a dépendu d'eux qui
lui ont donné forme, ses formes particulières. Dans sa construction,
son tracé, sa beauté, chaque type d'écriture garde
comme en mémoire l'empreinte de l'instrument qui l'a fait naître.
Quant au livre qui conterait l'aventure des plumes d'acier, c'est pour
ne plus avoir à le chercher en vain que nous avons conçu
celui-ci, à partir d'objets et de documents issus de nos collections
personnelles. Quelques pages pour saluer leur mémoire, bien qu'écrites,
pour l'essentiel, sans leur concours...
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