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Les théories

Approche ethnographique.

 

Cette partie du document que je dois à feu le Professeur Ronald Verbeke et à son cours auquel j'ai eu la chance de participer, fait la relation entre d'une part une approche ethnographique du phénomène et d'autre part les grandes théories des assuétudes. L'approche ethnographique permet la confrontation de la réalité sur le terrain avec les théories, les conceptions des uns et des autres. R. Verbeke nous disait : "il faut connaître les théories, parce qu'elle apportent chacune un éclairage intéressant, il faut aussi ne pas les suivre aveuglément et savoir se fonder sur l'observation sur le terrain. Les seuls vrais experts en toxicomanie sont les toxicomanes eux-mêmes.(le "Piège des théories"). Dans un même état d'esprit, il importe de se méfier des phrases toutes faites, des mots parfois mal compris ou équivoques. Notre regard sur les toxicomanes ne doit pas se laisser altérer par le filtre de nos propres convictions morales.(les pièges des mots et du regard). Enfin, disait-il, méfiez-vous de ne pas vous laisser entraîner à ne plus concentrer vos efforts que sur la survie de votre projet d'action au profit des usagers de drogues et non sur leur propre bien-être.(le Piège de la niche).

Le piège du regard.

1. Vision de la consommation de psychotropes à travers différents articles.

Au départ de la lecture de textes choisis dans la littérature ancienne ou récente, dans la presse et même dans des rapports de tests psychologiques, R. Verbeke nous fait comprendre combien le regard que les auteurs de ce textes portent sur les consommations de produits va en influencer le message et le sens. On y verra, par exemple, vanter les vertus de la bière, par ce qu'elle apporte de convivialité et de joie partagée alors qu'au contraire, d'autres auteurs assimilent ses consommateurs à de furieux personnages auxquels "la bière verse la rage dans leur sang et la fureur dans le regard, comme si la lie du pale ale était du fiel...".(J. Vallès polémiste français, à propos des anglais en 19867) (voir copie des textes I à VI ci -joints).Parlant d'une patiente dépendante de l'héroïne, (texte VII à X) un médecin n'y voit que déchéance physique et souffrance. "Ce corps affiche de nombreux symptômes somatiques, certes, mais avant tout intérieurs. Il permet au toxicomane d'exister, d'entrer en relation avec nous, de susciter intérêt, affection ou pitié, peu importe, et nous nous empresserions de le nier en nous efforçant d'effacer ses problèmes? Ce corps souffrant, parfois repoussant est un code pour nous dire : "regarde-moi, est-ce que tu m'aimes malgré mon apparence ? Est-ce que tu comprends que je souffre"."(de l'interniste et le toxicomane article proposé pour publication à la revue Psychotropes - auteur non cité).

Cette vision à prédominance somatique ne laisse aucune place à ce que le produit apporte. Le médecin y voit la traduction d'un appel à l'amour. Une toxicomane assimile son produit à rien moins que la vie elle-même.(Texte IX)"Pour Minouchka, la dope est plus qu'un produit, plus que l'effet procuré par ce produit, plus que la dépendance à cet effet, plus que l'impuissance à se libérer de cette dépendance : la dope c'est la VIE. Pour elle, pour moi, pour n'importe quel toxicomane, la drogue procure la VIE. Que cette vie soit extase ou horreur, c'est toujours mieux que le vide ou l'absence, le sentiment d'être rien dans un désert de non - vie....Le problème du toxicomane, c'est qu'il est "addict à la vie", mais qu'il a trouvé cette vie à la mauvaise place.".(Extrait d'un texte paru dans la revue Psychotropes - auteur non cité)

Et un autre d'exprimer combien la drogue vient combler le vide de sa vie et sa détresse. (texte X) "Pendant près de sept ans, l'héroïne a été mon père et ma mère qui ne m'avais jamais comprise ni aidée, l'amie que j'avais cru cent fois avoir et que je n'ai jamais eue, l'amant que j'ai eu, que j'aimais et qui est mort d'overdose. ....Tout l'univers dans une petite cuillère, toute la chaleur du monde, toutes les planètes et les étoiles du cosmos.... Ce n'était pas une poudre de mort mais bien la semence de vie sans laquelle ne ne voulais ni ne pouvais rien." (anonyme - 1977)

Le texte suivant nous donne une vision très répandue d'un milieu sordide et glauque auquel il est à la fois rassurant d'associer les toxicomanes (que nous ne sommes donc pas) et qui en même temps nous permet de les montrer du doigt (pour faire peur à nos enfants)...Ce texte d'un lecteur de Libération avait été publié dans ce journal en réponse à des articles plutôt libertaires et vantant les usages de drogues. Il donne une place à la dimension économique très importante dans les risques liés aux usages de drogues. Les risques liés à la toxicomanie sont moindres dans les couches sociales élevées (produits de meilleure qualité, soutien de l'entourage familial, meilleurs aide lors des problèmes avec la justice) . "Vas voir dans les rades de banlieue ou dans les petites villes de province, tu verras le côté sordide de la défonce, pas un trip d'intellectuel... Tu parles de ça dans "Libération", du monde qui sépare les camés de la haute et ceux qui traînent sur le trottoir ? Tu veux savoir ce que c'est la vie d'un camé de rue qui erre de la République à la Bastille, perd un à un tous ses copains, cherche sa seringue dès son réveil contre le matelas et s'écoule comme un sablier jusqu'à l'heure où il lui faudra son prochain fixe?".(anonyme "Libération, 8/4/1977).

Enfin, un auteur met en exergue le fait que les idées véhiculées par tout un vocabulaire associé à l'usage de psychotropes sont peut être plus responsables des dommages que l'usage des substances elles-mêmes."Aujourd'hui, en 1967, alors que le LSD fait partie du vocabulaire courant, je me rends compte de la chance qu'ont eue deux d'entre nous qui, il y a dix ans, ont fait la connaissance du LSD avant qu'il n'ait ces vibrations démoniaques ou paradisiaques qu'il a maintenant, à une époque où il n'évoquait ni le gourou ni le héros, ni le médecin ni le délinquant. Nous sommes entrés dans l'expérience sans savoir ce qui arriverait, sans nous attendre à connaître ce qu'Untel avait vécu samedi dernier au cours de la soirée mondaine, ni à traverser la même expérience que Mary Jones dont le regard halluciné par la peur me fixe dans les pages d'un magazine. LSD - ces trois lettres célèbres n'étaient associées ni à la légitimité scientifique, ni au conformisme beatnik, ni même au paradis terrestre et à l'amour parental - pas plus, d'ailleurs, qu'à la fermeture d'esprit, à l'obscurantisme et à la bigoterie. L'identification inconsciente avec ces idées, ces sentiments et ces peurs se produit inévitablement aujourd'hui, ce qui entraîne des conséquences désastreuses.(Laura Huxley, Sans importance dans les ténèbres. In : Aldous Huxley, Moksha. Expériences visionnaires et psychédéliques 1931-1963. Monaco, Editions du Rocher : 1977).

2. Recherche de terrain : Comment évoluent les consommations d'héroïne sur une période de 10 ans.

Un autre vision de la consommation d'héroïne au départ des résultats d'une étude ethnographique et longitudinale de 80 usagers d'héroïne à Bruxelles menée entre 1977 et 1987 par Ronald Verbeke .

 

Le texte ci dessous est la copie intégrale de l'article publié en 1990 par R. Verbeke dans la revue Psychotrope (vol VII, N°1, automne 1990).

 

Diversité et évolution des usages d'héroïne.

Quelques résultats d'une étude ethnographique et longitudinale de 80 usagers d'héroïne à Bruxelles.

De 1977 à 1987, c'est à dire pendant 10 ans, nous avons suivi un échantillon de 80 usagers d'héroïne résidant à Bruxelles et ses environs. Il s'agissait d'une approche ethnographique : les sujets étaient rencontrés et observés dans leurs propres milieux de vie, dans le cadre de relations à la fois amicales et strictement non-interventionnistes. Cette étude a permis la collecte d'une grande quantité d'informations dont beaucoup sont encore inédites. Nous présenterons ici quelques résultats qui ont trait aux types de relations qui s'établissent entre l'usager d'héroïne et son produit. Nous évoquerons tout particulièrement la diversité de ces relations et leur évolution dans le temps.

METHODOLOGIE.

Précisons d'abord rapidement les principales caractéristiques méthodologiques de cette recherche. C'est par la technique des boules de neige que j'ai approché ces sujets : des amis qui fréquentaient des milieux où se consommaient des substances morphiniques m'ont introduit dans ces milieux et, après deux ans, j'ai réalisé que j'entretenais des relations d'ordre purement amical avec 96 usagers occasionnels ou quotidien d'héroïne. A partir de ce moment, et tout en gardant avec eux des rapports très naturels et spontanés, je me suis mis à noter systématiquement leurs comportements. L'établissement de contacts a donc précédé la décision d'entamer une véritable recherche.

Les observations accumulées proviennent soit d'observations directes des comportements, soit de discussions avec les sujets. Les rencontres se situaient toujours dans un contexte très naturel et le plus souvent au domicile des sujets.

Au cours de ces 10 années de suivi, la déperdition des effectifs s'est élevée à 16 sujets : 5 décès par overdose, 2 par suicide, 2 par maladie, 1 par accident et 6 sujets dont j'ai perdu la trace. Cela représente un taux de déperdition étonnamment bas, de moins de 2% par an. Ce faible taux peut s'expliquer à la fois par certaines caractéristiques de notre échantillon et par le fait que l'approche est ethnographique.

Dans quelle mesure notre échantillon de sujets est-il représentatif de l'ensemble des usagers d'héroïne à Bruxelles? Il est évidemment impossible de répondre à cette question, car on ignore quelle est la proportion exacte d'usagers de morphiniques dans les différents sous-groupes de la population de Bruxelles. Nous pouvons cependant apporter les précisions suivantes. Par rapport aux populations d'héroïnomanes habituellement décrites, la nôtre a pour principale caractéristique d'être beaucoup moins marginalisée sur les plans socioculturel et professionnel. Grosso modo, un quart de nos sujets s'apparentaient à des milieux aisés, bourgeois, une moitié à la classe moyenne et un quart à un milieu plutôt défavorisé. Au début de l'étude, l'âge de nos sujets variait entre 17 et 43 ans. 39 sujets étaient de sexe masculin et 41 de sexe féminin.

QUELQUES RESUTATS.

Les résultats que nous présentons ici consistent en réponses aux deux questions suivantes.

Les rapports de l'usager au produit : une ébauche de typologie.

Une catégorisation de nos sujets en fonction de leurs types d'usage d'héroïne impliquait la mise au point d'un système de classification, d'une typologie. Nous avons élaboré cette typologie sur la base de trois variables dichotomiques, qui sont les suivantes :

1. la périodicité de l'usage, où nous distinguons :

notre critère opérationnel était le suivant : était considéré comme usager quotidien celui qui, au cours des 3 précédentes semaines, avait consommé chaque jour des morphiniques.

2. Le degré de compulsivité de l'usage, où nous distinguons :

3. Le mode d'absorption du produit, où nous distinguons :

Ce système de 3 variables dichotomiques nous permet de distinguer huit catégories, correspondant à autant de types possibles de rapports de l'usager avec le produit.

Dans le tableau I, nous présentons comment se répartissaient nos 80 sujets au début de nos observations soit en 1977.

Commentons brièvement ces résultats :

1. les proportions respectives de sujets relevant de chacune des ces catégories sont évidemment fonction des caractéristiques de notre échantillon. Un chercheur qui aurait réalisé une étude analogue dans un milieu composé uniquement de jeunes immigrés nord-africains, soit de professionnels du show-business aurait trouvé pour la plupart de ces catégories, des proportions de sujets assez différentes.

2. On constate une grande diversité dans les types de rapports qui s'établissent entre un consommateur d'héroïne et son produit.

3. On voit apparaître des types de rapports aux morphiniques qui, à notre connaissance, n'ont jamais été décrits dans la littérature scientifique et qui nous permettent de proposer deux nouveaux concepts à savoir :

En totalisant les sujets de ces deux sous-groupes, on se trouve avec un total de 38% de sujets de notre échantillon qui entretiennent avec l'héroïne des relations qui à notre connaissance n'ont jamais été évoquée dans la littérature scientifique.

4. Nos variables et donc notre typologie restent encore beaucoup trop approximatives et schématiques.

5. Par ailleurs, nous aurions pu insérer dans cette typologie des variables supplémentaires ayant trait également à la relation qui s'établit entre un usager et l'héroïne. Nous pensons tout particulièrement à la diversité des effets psychiques que provoque l'héroïne d'un usager à l'autre, ainsi qu'à l'évolution de ces effets.

L'évolution des rapports de l'usager au produit.

Examinons maintenant l'évolution dans le temps de ces types d'usage. Comparons, dans le tableau I, les proportions respectives de sujets classés dans chaque catégorie respectivement en 1977 et 1987. Rappelons qu'il s'agit donc des mêmes sujets.

Cette comparaison entraîne les commentaires suivants :

1. Au fil de ces 10 années années, 59 sujets sur 80, soit 74% ont changé au moins une fois de type d'usage et donc de catégorie.

2. Beaucoup de sujets ont fortement diminué leur consommation d'héroïne. Ainsi, rares sont ceux qui en sont restés à un usage correspondant à celui de l'héroïnomane décrit habituellement., à savoir un usage à la fois quotidien compulsif et par injection. De 1977 à 1987, le pourcentage de ces sujets est passé de 14% à 3%. Cette diminution progressive des usages au fil des années a été souvent décrite dans la littérature. Pour l'expliquer, on a invoqué un facteur de maturation. De nos observations, il ressort que cette diminution progressive des usages ne peut s'expliquer que par une conjonction de facteurs, parmi lesquels joue notamment un facteur de résignation, à savoir un découragement progressif face aux problèmes de plus en plus graves et multiples qu'entraîne la nécessité de se procurer continuellement sa dose quotidienne.

3. Si beaucoup de sujets ont nettement diminué leur consommation d'héroïne, rares sont ceux qui dans notre échantillon, on complètement renoncé à tout usage (2 sujets, soit 3%). Si un certain nombre de sujets on renoncé à toute recherche active d'héroïne rares sont ceux qui refuseront une dose d'héroïne qui leur est proposée occasionnellement et gratuitement.

4. Les principaux changement constatés au fil du temps sont les suivant :

5. Nous proposons ici une explication originale de cette augmentation des usages compulsifs. Chez des usagers d'héroïne qui ne recourent pas à des injections intraveineuses, ce qui est essentiellement recherché pendant la période qui suit les débuts de leur consommation, c'est d'éprouver l'état altéré de conscience que provoque une dose d'héroïne, état qui dure plusieurs heures. Mais progressivement beaucoup de ces usagers apprécient de plus en plus le court moment de passage d'un état de conscience à un autre, le moment où les effets de l'héroïne se font sentir. Comme ce moment ne peut être vécu qu'à chaque nouvelle prise de drogues, les sujets ont tendance à multiplier la fréquence de leur prise de drogues, indépendamment du fait qu'ils sont déjà sous l'effet de l'héroïne.

C'est ce même phénomène qui explique que l'héroïne adultérée est souvent plus appréciée que les morphiniques purs : l'héroïne clandestine est le plus souvent adultérée avec des produits stimulants, tels que la caféine, la quinine ou la strychnine, qui ont tous pour effet de faire ressentir avec beaucoup plus d'acuité ce passage d'un état de conscience à l'autre.

6. En ce qui concerne la diminution des usagers quotidiens, celle-ci s'explique principalement par le désir de nombreux sujets de contrôler leur consommation. Constatant qu'il leur est de plus en plus difficile de limiter leur consommation lorsqu'ils disposent d'héroïne, ils choisissent de limiter les périodes de consommation en entrecoupant celles-ci de périodes d'abstinence totale.

7. En ce qui concerne l'évolution qui au niveau des modes d'absorption du produit, on constate ici une plus grande stabilité, mais avec une tendance à la diminution des usages par injection, qui passe de 34% à 27%. Cette diminution s'explique partiellement par l'apparition de ce nouveau mode d'absorption qu'est l'inhalation des fumées d'héroïne, qui représente pour un certain nombre d'usagers une alternative assez satisfaisante à une consommation par voie intraveineuse.

CONCLUSION

Concluons ce bref exposé en faisant remarquer que la collecte de la plupart des informations que nous avons présentées ici ne s'est avérée possible que par le biais d'une recherche qui combinait un suivi longitudinal, une approche ethnographique et le choix d'une population peu marginalisée.

Tableau I : Diversité et évolution des usages d'héroïne chez 80 usagers              
               
Type d'usage Périodicité Compulsivité Mode d'absorption Nombre de sujets
        1977 1987
1 occasionnel non compulsif sans injection 25 31% 11 14%
2 occasionnel non compulsif par injection 2 3% 2 3%
3 occasionnel compulsif sans injection 7 9% 31 40%
4 occasionnel compulsif par injection 16 20% 19 21%
5 quotidien non compulsif sans injection 6 8% 3 4%
6 quotidien non compulsif par injection 5 7% 4 5%
7 quotidien compulsif sans injection 8 10% 6 8%
8 quotidien compulsif par injection 11 14% 2 3%
Arrêt de la consommation           2 3%
        80 100% 80 100%

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Le piège des mots.

Dans toutes les langues, chaque concept phénoménal est symbolisé par un mot. Selon les cultures, certains mots équivalents ne caractérisent pas les concepts de manière identique. Par exemple "drogue", "médicament". Dans une même langue, des mots peuvent avoir des significations différentes selon les personnes. Or il est impossible d'exercer une activité mentale sans les mots, ces outils permettant l'activité de penser.

Dans le domaine de la drogue, il manque des concepts verbaux. Toute une série de concepts ont été créés au travers de l'argot, surtout pour traduire les effets des substances. Des mots comme "flash", c'est à dire un "éclair" très brusque survenant à l'injection d'un stimulant. "Rush", pour l'effet central, au niveau abdominal puis envahissant des morphiniques. "Descente" correspond au retour (désagréable) à la réalité. D'autres termes comme "planer", "trip" s'adressent aux hallucinogènes. "Flip" ou "flipper" correspond à un "bad trip". Le verbe associé : "défoncer", et le mot "défonce" exprime un état de profonde dépression.

En anglais aussi, des mots sont employés qui se retrouvent après, plus ou moins bien traduits, dans notre vocabulaire. "use", c'est l'usage. "abuse", l'abus; et mis-use, le mésusage...,l'usage mal approprié. Ce mot sera utile dans une stratégie de réduction des risques ou des dommages, le "mis-use" est un usage de drogue entraînant des risques ou des dommages secondaires différents de ceux liés à l'effet psychotrope du produit lui-même.

Certains termes sont carrément inadéquats. Il apparaît un décalage entre la signification donnée au mot et la réalité. Le mot "toxicomane" ne donne-t-il pas à penser qu'il existe deux sortes d'êtres humains : les "tox" et les "non-tox"? A côté de la valeur sémantique du mot, on retrouve une série de connotations subjectives ou culturelles, lesquelles peuvent devenir prédominantes. Le mot "drogue", par exemple que nous pharmaciens utilisons pour désigner toutes poudres de plante séchées. Pour beaucoup ce mot a d'abord valeur d'interdit, de toxique, d'illégal... A côté de cela, le mot "psychotrope" ( étymologiquement : modificateur de l'esprit") qui définit bien mieux les produits psycho actifs, n'a aucune connotation négative. Si on désire travailler de la manière la plus objective possible il y aura donc intérêt à assainir le vocabulaire scientifique de tous ces termes et de tous ces concepts marqués d'une connotation subjective souvent péjorative.

Il faut aussi se méfier du caractère équivoque ou imprécis de certains termes. On entend parler de "drogue dure" et de "drogue douce". Il s'agit là d'une approche centrée exclusivement sur le produit qui méconnaît complètement le type de consommation, les doses, la compulsivité éventuelle, etc.

La corrélation entre dépendance physique et dépendance psychique n'est pas toujours clairement définie. Le crack, par exemple, ne provoque pratiquement pas de dépendance physique, alors qu'il entraîne souvent une importante dépendance psychologique. Mais il existe dans l'esprit de certains des amalgames. Peut être aussi parce que de nombreux consommateurs de crack consomment ou ont consommé également des produits opiacés, lesquels, eux, provoquaient une importante dépendance physique.

En conclusion, soyons vigilants dans le choix de notre vocabulaire. Affranchis du piège du regard, dont on vient de voir comme il pouvait déformer la réalité selon le point d'observation où nous nous plaçons, ne nous laissons pas prendre au piège des mots, compris différemment selon les cultures, présentant un caractère dichotomique, chargés de connotations affectives, imprécis...

Le piège des théories.

L'intervenant en "toxicomanie" que nous souhaitons devenir, a besoin, pour fonctionner harmonieusement, de connaître, au moins en partie, les théories de l'addictions qu'ont énoncés différents scientifiques. Ces théories apportent en effet un cadre, une référence scientifique à leur activité et permettent, au sein d'une équipe, au sein d'un réseau, de travailler dans un projet commun référencé où chaque intervenant peut se retrouver.

Des dizaines de théories essaient d'expliquer la survenue d'états de dépendances. Le plupart sont parcellaires, généralisantes, plaquées directement sur la toxicomanie. Mais les recherches ont souvent été biaisées :

Gardons-nous donc d'accepter ces théories comme des vérités absolues, mais connaissons-les pour ce qu'elles pourront nous apporter.

Quelques unes de ces théories sont résumées dans le chapitre "Théories" auquel vous pouvez vous référer.

voir :

Le piège de la niche.

voir : Editorial de la revue "Psychotropes" : "Toxicomanes et intervenants : un écosystème". par R. Verbeke.

La création d'une institution se fait au départ d'un certain nombre d'objectifs initiaux. Il arrive cependant fréquemment que, le temps passant, on s'écarte de ces objectifs, et pire, qu'une opposition apparaisse entre ces objectifs et la survie même de l'institution. Or, ce faisant, c'est tout un système qui s'est mis en place, une hiérarchie, des travailleurs, une reconnaissance. Toute une série d'acquits qu'il serait difficile d'abandonner, par exemple parce que les objectifs initiaux ont été atteints, ou parce que les besoins ont changé et que la structure en place n'est pas adéquate pour les rencontrer. D'où cette notion de "niche". Cette niche à laquelle s'accrochent de nombreux intervenants, parce qu'elle est devenu leur moyen d'exister, et de vivre...

Ayons donc constamment cette notion à l'esprit et faisons preuve d'imagination non pas pour maintenir coûte que coûte nos institutions (fût-ce au prix de rapports d'activité faussés ou d'études "bidon"), mais pour nous adapter aux besoins et à l'évolution des personnes auxquelles nous voulons apporter de l'aide.

 

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