Séminaire 3 : La Prévention.
Celles et ceux qui ont participé au précédent séminaire auront compris que les personnes que l'on dit "toxicomanes" ne le sont pas devenues par hasard. Que la plupart du temps, derrière leur comportement de consommation compulsive et destructrice de différents produits, se cache une grande misère psychologique. Celle-ci peut être la séquelle de traumatismes de la petite enfance. Elle peut provenir d'une incapacité innée ou acquise à atteindre le bien-être et les états de conscience lui correspondant. Enfin, si le terrain psychologique est "favorable" (entre guillemets), le milieu social et la famille jouent également un rôle important dans le développement, ou le non-développement des assuétudes.
Si ont veut faire de la Prévention, on doit donc tenir compte de ces paramètres. On en déduit ainsi que ce n'est pas en diabolisant les comportements de consommation, en montrant des images de personnes tombant au plus profond de la détresse morale et sociale qu'on dissuadera celles et ceux qui y sont déjà prédisposés de s'éloigner des drogues.
Non, la Prévention, c'est tout au contraire aider les personnes à s'épanouir, en un mot, à être heureuses. Et cela passe, par l'éducation, par l'accès à la culture (etaux cultures), par l'acquisition de valeurs morales et philosophiques.
En résumé, une politique de prévention mettra l'accent sur les apprentissages en général et sur tout ce qui peut favoriser l'élévation sociale et culturelle des populations.
1e partie :
En tant que pharmacien participant activement au réseau d'aide aux usagers de drogues de la région de Charleroi, j'ai eu très rapidement la chance de rencontrer Madame Giot.
Notre première rencontre remonta au tout début des années 1990. A cette époque, Madame Giot avait initié dans notre région l'opération "boule de neige" dont elle vous parlera très certainement au cours de son intervention. C'est suite aux nombreuses résistances que les usagers de drogues rencontraient dans nos officines lorsqu'ils demandaient des seringues qu'elle a pris son bâton de pèlerin et est venue rencontrer les pharmaciens. Entre notre profession et elle, cela a été le début d'une longue collaboration qui se prolonge encore actuellement. (Sa présence parmi nous ce soir en est l'illustration).
Pour présenter Marie Paule Giot, je vous dirai qu'elle dirige la section "toxicomanie" du Centre de Santé Mentale de Charleroi, qu'en tant qu'assistante sociale de formation, elle a tenu durant de nombreuses années une consultation psychosociale pour des usagers de drogues à l'Hôpital psychiatrique Vincent Van Gogh de Charleroi. Elle occupe diverses fonctions parmi lesquelles : présidente de l'asbl Modus Vivendi (réduction des risques chez les Usagers de drogues et prévention du Sida), administrateur de "Diapason-Transition" (M.A.S.S de Charleroi et centre de court séjour pour usagers de drog.es). Pas plus tard qu'hier, 17 septembre 2001, grâce à son action énergique vient de s'ouvrir officiellement le nouveau "Comptoir d'échange de seringues de Charleroi". Elle s'occupe également activement d'un module de prévention primaire dans 9 écoles à Charleroi et La Louvière. Module de prévention dont le subventionnement est malheureusement remis en cause pour l'année 2002... Ceci illustre le fait que la prévention reste décidément le parent pauvre dans l'arsenal politique mis en place pour lutter contre les assuétudes. En résumé, j'ai l'honneur de passer la parole à celle que d'aucuns appellent "la madame-drogue" de Charleroi.
2e partie :
Pour la deuxième partie de la soirée, j'ai l'honneur d'introduire le Révérend Père Michel Scheuer.
Michel Scheuer est criminologue de formation, philosophe et théologien.
Durant sept années il a occupé la fonction de directeur d'une importante institution d'hébergement de mineurs placés par les tribunaux de la jeunesse à Yvoir.
Il est responsable depuis 1984 de la gestion administrative et économique de la Province Belge Méridionale de la Compagnie de Jésus.
Il siège depuis 1987 au "P.O" de la FUNDP de Namur dont il est devenu le recteur en juin 1999.
Je vous fais grâce des nombreuses fonctions annexes qu'il occupe pour vous dire simplement que nous avons l'honneur de recevoir parmi nous un homme qui malgré les hautes fonctions qu'il occupe est d'une grande simplicité, extrêmement courtois et bienveillant.
Dans une interview qu'il accordait dernièrement à un journaliste, il définissait comme suit certaines grandes caractéristiques de l'enseignement jésuite :
" Une vision positive de l'homme et du monde, vision qui met l'accent sur la liberté et se caractérise par une ouverture confiante au monde".
" Une volonté de servir simultanément le service de la foi et la promotion de la justice, ce qui entraîne une option préférentielle pour les pauvres"
Le culte de la liberté, la vision positive de l'homme, l'accent mis sur la confiance en l'homme, la promotion de la justice et le service aux personnes défavorisées. Si ce sont là des idéaux de l'enseignement jésuite, on y retrouve aussi les qualités fondamentales d'une politique de prévention bien comprise.
Exposé du R.P. Michel Scheuer.
QUELLE REACTION EDUCATIVE FACE A LA DROGUE?
En m'invitant à être parmi vous ce soir, vous m'avez demandé de tenter de réfléchir avec vous sur l'attitude que devrait avoir tout parent, tout éducateur, face aux premières expériences de drogue des enfants ou adolescents.
Pour aborder cette question, i1 nous faut commencer très modestement par nous mettre en recherche de sens. Sens que peut avoir pour le jeune adolescent une première expérience en matière de drogue, et surtout sens de la vie, de l'amour, du bonheur que nous sommes invités à lui faire découvrir comme un " plus " par rapport à son expérience que d'aucuns appelleront " déviante ". Il faut donc nous convaincre, comme d'une évidence, du mal-être de ces jeunes dont une première expérience de produits plus ou moins considérés comme toxiques n'est que l'expression, la manifestation, la pointe de l'iceberg !
Si vous le voulez bien, je ne m'attarderai pas du tout, et d'autres le feront beaucoup mieux que moi, sur les différentes catégories de produits, leurs effets spécifiques, les risques d'assuétude qu'ils véhiculent. Contentons-nous de préciser que l'usage des produits les plus ordinaires, et donc parfaitement autorisés, constitue très souvent pour les éducateurs que nous sommes ce signal d'un mal-être auquel il nous faut être particulièrement attentifs.
Vous l'aurez compris, en complément des autres intervenants de ces quatre soirées, je me limiterai à essayer avec vous de comprendre un comportement, le signal qu'il comporte, et la manière d'essayer d'aider le jeune pour qu'il puisse assumer cette expérience et la rendre porteuse de sens, sans nier les risques non négligeables qu'elle comporte.
Pour s'engager sur cette voie, il faut faire en sorte que l'adulte (parent, éducateur, responsable de mouvement de jeunesse, animateur sportif, enseignant...) puisse mettre le jeune concerné en confiance et donc lui garantir une parfaite confidentialité. Il n'y a pas de relation éducative possible si le jeune adolescent, souvent à la recherche d'identification, ne perçoit pas dans le comportement de l'adulte cette garantie élémentaire.
Autre évidence dont il faut bien nous convaincre et avec laquelle il nous faut tenir compte dans nos comportements de parents et d'éducateurs, tous les adolescents, tous les jeunes aujourd'hui sont susceptibles de vivre pareille expérience. II n'y a plus en la matière de milieu protégé, d'école privilégiée, de mouvement de jeunesse ou de club sportif à l'abri de ce genre de réalité. Nous convaincre sereinement de cela, sans angoisse ni culpabilité, c'est déjà faire œuvre de prévention, c'est nous situer dans l'angle d'approche qui nous permettra d'approcher le moins mal possible cette réalité à laquelle tous nos enfants et tous nos adolescents seront immanquablement confrontés un jour.
Cette prise de conscience, je viens de le dire, doit se faire sans angoisse et sans culpabilité. Sans angoisse, parce que nous serons précisément confrontés à des jeunes angoissés, mal dans leur peau, inquiets du lendemain qui ne pourront surmonter cette étape difficile qu'en côtoyant des adultes sereins, bien dans leur peau, porteurs de projets conjugaux, familiaux, professionnels ...épanouissants!
Sans culpabilité, parce que dans la relation éducative, dans le comportement de l'adulte à l'égard d'enfants et de jeunes, personne ne détient " la " vérité, " le " savoir-faire, " 1 "'attitude juste. Nous avons tous à accepter des remises en question, sans pour autant battre notre coulpe ou nous complaire dans la .recherche des erreurs passées
Si je suis convaincu que tout jeune, y compris mes enfants, mes élèves, mes joueurs de foot, est susceptible de toucher à la drogue, que le produit utilisé soit licite ou illicite, si je suis persuadé que ce comportement " aberrant " au sens étymologique du terme, n'est que la pointe d'un iceberg, la manifestation d'un mal-être, si je me sens capable de l'aborder sans angoisse et sans culpabilité, alors, et alors seulement, il sera, me semble-t-il, possible de faire un bout de chemin avec lui. Pour cela, il nous faudra " libérer la parole ", être à l'écoute, oser en parler pour que le jeune lui-même puisse s'exprimer.
C'est probablement le défi le plus important pour l'adulte confronté pour la première fois à un jeune touchant à la drogue : pouvoir être réceptif, à l'écoute, accueillir la souffrance qui se cache derrière ce comportement, oser dénoncer le danger sans enfoncer le jeune dans sa situation douloureuse, lui permettre de s'exprimer par la parole, par le dialogue, porter sur lui un regard d'espérance et non un jugement qui l'enfermerait dans son mal-être. Je m'attarderai quelque peu dans un instant sur cette problématique de libération de la parole qui doit souvent se vivre sur deux fronts : il faut non seulement permettre à ce jeune de parler, de s'exprimer, de dire sa recherche autrement qu'en fumant un joint, il faut aussi très souvent, simultanément ou après coup, libérer la parole chez les garçons et les filles de sa classe, de son club sportif, de son mouvement de jeunesse, de sa " bande ".
C'est ici, me semble-t-il, que peut intervenir la spécificité professionnelle qui est la vôtre : s'il ne se contente pas de délivrer les produits figurant sur une ordonnance médicale, le pharmacien sera fréquemment confronté à ce mal-être des jeunes, et le plus souvent par parents ou éducateurs interposés. Votre longue formation universitaire d'une part, et votre pratique professionnelle d'autre part, vous ont permis de prendre du recul, de consacrer du temps à l'écoute, d'aider les personnes directement ou indirectement concernées par ces questions. Je viens de dire que les parents et les éducateurs doivent pouvoir aborder ces questions sans angoisse et sans culpabilité. Ils doivent donc pouvoir être soutenus par des médecins, des pharmaciens, des psychologues, des assistants sociaux qui les aideront à prendre du recul, à prendre distance par rapport à leurs peurs, leurs angoisses ou leur culpabilité. De par sa formation, le pharmacien peut être une personne ressource en la matière. Comment accueillir cette maman qui vient à lui, affolée d'avoir trouvé un produit suspect dans la chambre de son gamin de quatorze ans? Comment réagir face à cet adolescent qui vient acheter tel ou tel produit licite que son état de santé ne requiert manifestement pas? Comment collaborer de par sa spécificité professionnelle à une action d'information dans le cadre d'une stratégie de prévention mise en place par une école ou une association de quartier?
J'en reviens à la réaction éducative juste, adéquate, que tout parent, tout éducateur, tout animateur de jeunes devrait avoir face aux jeunes confrontés à la drogue, soit qu'ils en ont consommé eux-mêmes, soit qu'ils en ont été témoins auprès de copains de classe ou de compagnons de sport. Si je n'ai pas peur d'aborder la question avec ce jeune, il va comprendre immédiatement que l'adulte que je suis se refuse à banaliser la prise de ces produits, qu'ils soient licites ou illicites. Convaincu que ce symptôme est en fait un signal de détresse, un appel au secours, il me faudra, dans ce dialogue avec lui, l'amener à s'interroger sur les raisons réelles de son comportement, faire en sorte qu'à travers cet épisode " déviant " et la parole libérée à cette occasion, il se prenne en charge plutôt que de tenter de soigner le symptôme.
Pour cela, il faudra du temps, beaucoup de disponibilité; dans la plupart des cas, l'adulte devra prendre l'initiative de ce dialogue que le jeune souhaite très profondément mais ne parvient pas à exprimer autrement que par ce comportement que je qualifierai de " refuge ". Amener ce petit d'homme à parler, à exprimer ses peurs ou ses révoltes, à se dire à lui-même le pourquoi de son aventure douloureuse, suppose qu'il puisse percevoir, dans l'interlocuteur que je suis, un homme ou une femme qui a des valeurs qui le font vivre, qui lui apportent le bonheur, qui lui permettent de vivre en harmonie avec les autres et avec lui-même, un homme ou une femme qui a des projets, des enthousiasmes, des passions
Mais dans l'immense majorité des cas, cet adolescent n'est pas tout seul face à ce problème ; avec d'autres, il est confronté à ce mal-être qui peut engendrer dépression ou culpabilité. Il n'est donc pas seul à attendre ou à espérer une écoute mais aussi une parole d'adulte qui vienne libérer sa propre parole. Ses frères et sueurs, ses condisciples, ses copains de sport, ses voisins du quartier ont très souvent besoin autant que lui de pouvoir aborder la question, de se parler, de chercher ensemble les pourquoi, de tenter de dépasser l'événement brut pour se risquer à lui chercher du sens.
Cette prise de parole n'est possible à mes yeux, en famille, à l'école, dans un club sportif ou un mouvement de jeunesse, que si ces lieux sont habités régulièrement par des échanges qui permettent aux jeunes concernés, en dialogue avec les adultes - parents ou éducateurs - , à chercher du sens à leurs comportements, mais aussi à leur mode de vie collectif, qu'il soit familial, scolaire ou autre. Si l'occasion d'une première expérience de drogue manifestée dans le groupe est aussi la seule et unique opportunité de se parler en vérité, il y a fort à parier que cette parole sera tout sauf libératrice...
De même, il faudra toujours avoir à l'esprit que les références adultes pour un jeune sont multiples (parents, éducateurs, animateurs) et donc complémentaires. Pour aider ces jeunes à grandir, la famille a besoin de l'école et le milieu scolaire doit être en dialogue avec les parents. L'école sera probablement plus adaptée à permettre aux jeunes une information plus large, plus objective, donnée à des groupes plus neutres que la cellule familiale. C'est souvent dans les écoles que les professionnels de la santé, dont les pharmaciens que vous êtes, pourront donner aux jeunes des balises claires et des repères scientifiquement crédibles.
Avant de conclure, je voudrais illustrer mon propos en évoquant cette jeune fille de moins de quinze ans, placée dans une institution de protection de la jeunesse, qui multipliait les expériences de prise de produits ordinaires (colle, sassi, alcool...) en ne se cachant pas, que du contraire... Ses éducateurs, il y a vingt ans de cela, ont opté pour la banalisation, faire semblant qu'on ne la voit pas ; ils n'ont donc pas compris l'appel au secours, ils n'ont pas perçu le signal de détresse. Plus tard, cette adolescente s'est mise à fumer du haschich, ce qui a provoqué de la part des éducateurs une réaction de punition: la loi avait été transgressée... Enfin, cette adolescente a fini par se taillader les veines des poignets, en public, pour être sûre d'en réchapper, bien sûr, mais surtout d'être enfin prise au sérieux dans son mal-être, dans sa quête d'identification !
Que retenir de ce bref parcours ? Comme adulte, en responsabilité éducative d'une manière ou d'une autre, il nous faut interpréter le signal, le symptôme. Il nous faut ensuite créer un climat de confiance qui va permettre de libérer la parole. Il nous faut enfin donner de l'espoir, porter sur ce jeune en mal-être un regard d'espérance, l'aider à trouver du sens, faire un bout de chemin avec lui, s'il le veut bien.
Comme pharmaciens, votre approche plus professionnelle sera probablement le plus souvent avec des parents affolés, avec des enseignants inquiets ; eux aussi attendent de vous une aide spécifique de la part des professionnels de la santé que vous êtes, mais eux aussi espèrent probablement avant tout entrer dans une relation de confiance et d'écoute.
Michel SCHEUER
Intervention de Madame M-P Giot
PREVENTION
ET REDUCTION DES RISQUES.
1.
Introduction.
On
observe une évolution de la politique de santé et de la philosophie
sous-tendant les pratiques depuis les 12 dernières années. Fin des années 80,
début des années 90, nos politiques étaient orientées essentiellement vers
des objectifs d’abstinence. C’est l’apparition du Sida qui a bouleversé
les modes de pensée des professionnels et leurs approches des usagers de
drogues. C’est ainsi que certains thérapeutes et autres professionnels du
champ psycho-médicosocial ont réalisé qu’ils étaient ignorants des modes
de vie des usagers de drogues. Certains thérapeutes à tendance psychanalytique
pensaient, et pensent encore, qu’il existe une incompatibilité entre le
travail thérapeutique et la réduction des risques.
Pour
rappel, la première action de réduction des risques « Boule de neige »
date de 1989 et elle nous a confronté à l’insupportable
message : « si tu te drogues, drogue-toi propre ».
Plusieurs
éléments ont amené certains professionnels à repenser leur pratique :
le Sida et parallèlement la répétition des échecs thérapeutiques vécus par
les toxicomanes ainsi que la prise de conscience que bon nombre d’entre eux
n’avaient pas accès aux institutions de soins.
Le
financement en 1989 par la communauté française de l’opération « Boule
de Neige » est aussi un premier signe d’évolution du monde politique.
Une évolution qui dans ce domaine a connu une avancée certaine lorsqu’en
1992 les pouvoirs publics ont créé les « Contrats de Sécurité ».
Ceux-ci
ont certes été l’objet de critiques mais la question de l’insécurité a
été le point de départ de prises de positions politiques et du déblocage de
subsides plus ou moins heureusement utilisés par les villes.
Un
autre moment clef dans l’évolution des soins de santé aux usagers de drogues
est la « conférence de consensus » qui a sorti la méthadone de son
cadre illicite en lui reconnaissant son caractère thérapeutique.
2.
Etat
des lieux épidémiologique.
Sans
doute avez-vous eu l’occasion de prendre conscience qu’il existe différents
types d’usagers de drogues et différents types d’usages de drogues.
Certains
usagers gèrent leurs consommations et leurs modes de consommations de façon
adaptée. Autrement dit, ils gèrent les risques dans de bonnes conditions.
Ils
s’approvisionnent en matériel stérile dans les pharmacies et sans doute ont
établi avec leurs pharmaciens une relation comme n’importe quel client.
Par
ailleurs, nous savons que marginalité et estime de soi vont de pair avec la
prise de risques. Plus les personnes sont éloignées du dispositif sanitaire,
plus elles vivent dans la clandestinité (squats, …) plus elles prendront de
risques pour leur santé (partages de seringues, absence d’hygiène de vie et
corporelle). La complexité des systèmes de vie liés aux drogues est intéressante
à appréhender pour comprendre les différentes facettes de l’offre de soins
à développer. Ainsi, le manque physique, le coût des produits,
l’affaiblissement de leurs ressources économiques ont précipité certains
dans des activités à hauts risques : la prostitution, la délinquance.
Entre le monde des professionnels et celui des usagers de drogues existent
parfois des abîmes d’incompréhension et de suspicion réciproques. (Mépris
et méfiance envers la société.)
3.
Pathologies
associées.
Si
par chance, la prévalence du VIH reste faible, celle de l’hépatite C est très
élevée. D’où, l’importance d’optimiser l’accessibilité aux
institutions de soins en multipliant les moyens d’entrer en contact, de nouer
des relations avec la population la plus précarisée, la plus à risques. Une
attention particulière est à accorder aux jeunes consommateurs d’héroïne
inexpérimentés et craignant le regard de la société – du pharmacien en
l’occurrence.
Il
importe de promouvoir des actions de prévention de proximité, d’aller vers,
de créer les conditions d’une relation qui soit empathique mais aussi
structurée.
Il
faut aussi être à l’écoute des usagers de drogues car ils ont à nous
apprendre sur leurs modes de vie et les systèmes dans lesquels ils vivent.
4.
Actions
de réduction des risques.
Sous
la direction de l’asbl « Modus Vivendi », l’opération « Boule
de Neige[1] »
est une méthode de travail qui s’appuie sur une participation active des
usagers de drogues, dans laquelle ils sont acteurs à part entière. La relation
établie dans ce cadre est très différente de la relation thérapeutique. Il
s’agit d’une relation de partenariat dans laquelle s’échangent des
savoirs. C’est une relation de travail, de confiance dans laquelle les usagers
sont considérés comme des gens responsables. Cette attitude a un effet
valorisant favorable à la réinsertion de ces personnes.
C’est
dans le cadre de cette opération qu’avait été envisagée avec les
pharmaciens de Charleroi l’opération
« pochettes en pharmacie », opération qui par la suite sera reprise
dans l’ensemble de la Communauté Française sous le nom de projet « Steri
fix »[2].
Autres
actions de réduction des risques engagées par
« Modus Vivendi » :
·
Publication de petites brochures d’information sur différents produits
illicites régulièrement consommés. Ces brochures peuvent être obtenues[3]
par tous les professionnels, éducateurs, médecins, pharmaciens.
Très explicites, il ne s’agit pas de brochures grand public. Elles
sont destinées à être remises avec discernement aux personnes concernées.
·
Projet de « testing » de drogues récréatives type XTC lors
de grands rassemblements comme le Rock festival de Dour.
·
Ouverture de Comptoirs d’échange de seringues. Dernière en date :
le C.E.S.C (Comptoir d’échange de seringues de Charleroi) a commencé ses
activités en septembre 2001.
5.
Rôle
des pharmaciens dans la réduction des risques.
Il
n’est sans doute pas nécessaire d’insister une nouvelle fois sur l’impact
positif que peut avoir le pharmacien lors de ses contacts avec les usagers de
drogues. Le pharmacien est souvent le premier professionnel à entrer en
relations avec les usagers lorsque ces derniers, encore en pleine lune de miel
avec leur produit, s’adressent à eux pour leur approvisionnement en
seringues. Un accueil bienveillant assorti d’une bonne accessibilité au matériel
stérile constitue en soi la première action de prévention et de réduction
des dommages. Le « Steri fix » est le support matériel de cette prévention.
Cet accueil du pharmacien laissera des traces favorables à une reprise de
contact et à la formulation d’une éventuelle demande d’aide ultérieure.
La
délivrance de méthadone, avec tout le caractère relationnel qu’elle
comporte, sera le second volet de cette prévention tertiaire.
La
réussite de cette relation implique, pour le pharmacien, une attitude
empathique, attentive mais aussi rigoureuse. L’établissement de relations
empreintes d’un respect mutuel avec, de la part de l’usager, l’observation
d’un certain nombre de règles basiques de savoir-vivre sont évidemment
indispensables.
Dans
les domaines des préventions primaires et secondaires, de par les contacts
qu’il établit avec le public et l’estime dont il jouit, le pharmacien peut
exercer un rôle pédagogique et fournir de l’information sur les produits
licites et illicites.
Mettre
en garde les jeunes parents contre
le « produit – solution – à – tous - les – problèmes »
c’est aussi un acte de prévention. Par le simple fait qu’il est perçu
comme directement opposé à ses intérêts propres, ce genre de langage de la
part d’un « vendeur de médicaments » a une grande portée sur le
public.
Cette
vision idyllique du rôle du pharmacien est évidemment à nuancer.
L’insécurité, les vols, les insultes, les mensonges sont le lot quotidien de ces professionnels qui – quasi bénévolement – se dévouent pour venir en aide à des usagers de drogues en détresse. Le découragement gagne beaucoup de pharmaciens qui, à un moment donné, démissionnent. Tout cela est bien compréhensible. Il est pourtant important de persévérer. Et pour ne pas se sentir seul, pour trouver le courage de continuer, le pharmacien comme les autres professionnels devra s’intégrer et s’impliquer dans le réseau d’aide aux toxicomanes. Des relations suivies avec les médecins, les discussions avec les autres intervenants, les contacts avec les centres psycho médicaux permettent de mieux comprendre les phénomènes de dépendances. On se sent moins seul, moins démuni face à cette misère humaine, ensemble, on retrouve le courage de poursuivre l’effort…
·
[1]
L'opération "boule de neige"
L'opération consiste
à recruter 4 fois par ans une dizaine de toxicomanes volontaires, de leur
faire suivre des séances de formation sur les aspects sanitaires de prévention
de maladies transmissibles par voie sexuelle et intraveineuse chez les
usagers de drogues. Enfin, moyennant une faible rétribution, ces
"jobistes" doivent répercuter cette information auprès de leurs
pairs. Leur travail est contrôlé par la remise de questionnaires qu'ils
sont tenus de remplir lors de leurs rencontres avec d'autres usagers.
Chaque jobiste devant rencontrer au moins 25 toxicomanes on peut donc estimer que chaque année ce sont environ 1000 personnes qui reçoivent cette information.
[2]
Le Sterifix : Au début des années 90, un nombre important de
pharmaciens, pour diverses raisons, allant de la simple peur des toxicomanes
jusqu'à des considérations morales, refusaient, ou au moins faisaient des
difficultés pour délivrer des seringues stériles à ces patients. Avec
des intervenants en toxicomanie, quelques pharmaciens motivés de la région
de Charleroi se sont attelés à convaincre le plus grand nombre de leurs
confrères de la nécessité de faciliter l'accès aux produits stériles
pour les usagers de drogues.
Conjointement est
apparue l'idée de participer activement à ce travail de prévention. On
mit donc en place une opération semblable à celle qu’une l'association
de Paris (EGO) avait mise en place dans le quartier de la Goutte d'Or.
Elle consiste en la fourniture des seringues dans une pochette
porteuse de messages de prévention et d'adresses de Centres de dépistages,
d'aides etc. Dans ces pochettes se trouvent, outre les deux seringues
fournies et vendues par le pharmacien au prix de 0,5 €, un tampon alcoolisé
désinfectant, un préservatif, deux ampoules d'eau distillée pour
injection. L'expérience fut tentée au départ dans un nombre limité
d'officines. Un sondage d'évaluation montra des résultats encourageants
quoique variables d'une officine à l'autre. Il est important de mentionner
qu'on a observé une nette amélioration dans le comportement des usagers de drogue à
l'officine. Les usagers prennent rapidement conscience que cette action
des pharmaciens est désintéressée, qu'on ne porte pas de jugement sur
leur choix de vie, qu'au contraire on mise sur leur avenir, et qu’on tient
seulement à attirer leur attention sur les risques de transmissions des
maladies virales comme le Sida et les hépatites.
Depuis, l'opération "Pochettes en pharmacies" s'est étendue à d'autres régions. Maintenant, pour toute la partie francophone du pays, les différentes pochettes de départ ont été remplacées par une seule, éditée par l'association de promotion des préventions "Modus Vivendi" et soutenue par la Communauté Française : le "Steri fix". Renseignements : « Modus Vivendi », Rue de Haerne, 51 à 1040 Bruxelles. Tél. : 02.644.22.00
[3] S’adresser à « Infor drogues » tél. : 02 227 52 52 ou à « Modus Vivendi », Rue de Haerne, 51 à 1040 Bruxelles. Tél. : 02.644.22.00