Séminaire 2 : L’aspect social et psychologique.
Je dois à feu le Professeur Ronald Verbeke et à son cours auquel j'ai eu la chance de participer cet autre regard sur les assuétudes. L'ethnographe confronte la réalité sur le terrain avec les théories, les conceptions des uns et des autres. R. Verbeke nous disait : "il faut connaître les théories, parce qu'elles apportent chacune un éclairage intéressant, il faut aussi ne pas les suivre aveuglément et savoir se fonder sur l'observation sur le terrain. Les seuls vrais experts en toxicomanie sont les toxicomanes eux-mêmes. Il structurait son cours par la mise en garde contre ce qu'il appelait les quatre pièges. Il citait : le piège du regard, le piège des mots, le piège des théories et celui de la niche.
Ronald Verbecke s'était également consacré à une étude ethnographique portant sur l'évolution des modes de consommation d'héroïne chez 80 usagers et sur une période de dix ans. Les résultats de cette étude sont surprenants, pour ne pas dire "stupéfiants" et viennent bousculer pas mal d'idées reçues comme celle de la fameuse spirale infernale : haschich -> héroïne occasionnelle -> héroïne compulsive en I.V..... Je présenterai les résultats de cette étude en seconde partie de cet exposé.
Les pièges à éviter lorsqu'on veut devenir intervenant en toxicomanie...
Le piège du regard : A travers quelques textes choisis dont les différents auteurs ventent ou, au contraire, fustigent l'usage de différents produits, on comprend que le regard que nous sommes amenés à porter sur des comportements de consommation n'est pas objectif. Notre perception de ces comportements sera toujours entachée des nos réflexes socioculturels propres, de notre éducation, de nos principes moraux, voire religieux, de nos expériences personnelles.
Bernard Kouchner disait lors d'une de ses conférences : un certain nombre d'occidentaux pensent qu'il serait "salutaire" de bombarder au napalm ou de pulvériser des défoliants sur les champs de cannabis d'Afrique du Nord. Et d'ajouter : que dirions-nous si le musulmans parlaient de faire subir le même sort à nos chers vignobles de Bourgogne ou du Bordelais?
Le piège des mots : Méfions-nous des phrases toutes faites, des mots parfois mal compris ou équivoques.
Selon les cultures, certains mots équivalents ne caractérisent pas les concepts de manière identique. Au sein d'une même langue, selon les personnes des significations différentes pourront être attribuées à des mots identiques. Certains termes sont même carrément inadéquats. Il apparaît un décalage entre la signification donnée au mot et la réalité. Le mot "toxicomane" ne donne-t-il pas à penser qu'il existe deux sortes d'êtres humains : les "tox" et les "non-tox"? A côté de la valeur sémantique du mot, on retrouve une série de connotations subjectives ou culturelles, lesquelles peuvent devenir prédominantes. Le mot "drogue", par exemple que nous pharmaciens utilisons pour désigner toutes poudres de plante séchées. Pour beaucoup ce mot a d'abord valeur d'interdit, de toxique, d'illégal... A côté de cela, le mot "psychotrope" ( étymologiquement : modificateur de l'esprit") qui définit bien mieux les produits psycho actifs, n'a aucune connotation négative. Si on désire travailler de la manière la plus objective possible il y aura donc intérêt à assainir le vocabulaire scientifique de tous ces termes et de tous ces concepts marqués d'une connotation subjective souvent péjorative.
Il faut aussi se méfier du caractère équivoque ou imprécis de certains termes. On entend parler de "drogue dure" et de "drogue douce". Il s'agit là d'une approche centrée exclusivement sur le produit qui méconnaît complètement le type de consommation, les doses, la compulsivité éventuelle, etc.
En conclusion, soyons vigilants dans le choix du vocabulaire. Affranchis du piège du regard, dont on vient de voir comme il pouvait déformer la réalité selon le point d'observation où nous nous plaçons, ne nous laissons pas prendre au piège des mots, compris différemment selon les cultures, présentant un caractère dichotomique, chargés de connotations affectives, imprécis...
Le piège des théories.
L'intervenant en "toxicomanie" que nous souhaitons devenir a besoin, pour fonctionner harmonieusement, de connaître, au moins en partie, les théories de l'addictions qu'ont énoncés différents scientifiques. Ces théories apportent en effet un cadre, une référence scientifique et permettent, au sein d'une équipe, au sein d'un réseau, de travailler dans un projet commun référencé où chaque intervenant peut se retrouver.
Des dizaines de théories essaient d'expliquer la survenue d'états de dépendances. Le plupart sont parcellaires, généralisantes, plaquées directement sur la toxicomanie. Mais les recherches ont souvent été biaisées :
d'échantillons non significatifs, car puisés par exemple uniquement au départ de cas médicaux, de personnes s'adressant à des structures de soins... Et les autres? Ceux qui ne sont pas en demande de soins?
d'échantillons laborieusement réunis compte tenu de la prohibition de l'usage et de l'interdit légal qui frappe les usagers
à cause d'a priori dans le chef même des chercheurs.
Gardons-nous donc d'accepter ces théories comme des vérités absolues, mais connaissons-les pour ce qu'elles pourront nous apporter.
Notre regard sur les toxicomanes ne doit pas se laisser altérer par le filtre de nos propres convictions morales.(les pièges des mots et du regard), Prenons dans les théories les enseignements utiles qu'elles peuvent nous apporter, mais regardons-les toujours avec esprit critique .
Enfin, disait Ronald Verbecke, méfiez-vous du "piège de la niche".
Il disait avoir très souvent vu des associations ou des institutions se laisser entraîner à ne plus concentrer leurs efforts que sur la survie de leur projet.
Le maintien à tous prix du cadre institutionnel, la reconduction annuelle des subventions, la survie de l'équipe et la rédaction des "rapports" devient souvent l'activité principale des travailleurs sociaux. Il importe qu'au delà de cette réalité, l'objectif initial reste prioritaire. Dans le cas qui nous occupe pour réellement venir en aide aux usagers de drogues en demande de soins, l'institution saura s'adapter à l'évolution de l'épidémie, de l'offre de soins, de la demande des usagers.
Diversité et évolution des usages d'héroïne.
Quelques résultats d'une étude ethnographique et longitudinale de 80 usagers d'héroïne à Bruxelles.
De 1977 à 1987, c'est à dire pendant 10 ans, R. Verbecke a suivi un échantillon de 80 usagers d'héroïne résidant à Bruxelles et ses environs Il s'agissait d'une approche ethnographique: les sujets étaient rencontrés et observés dans leurs propres milieux de vie, dans le cadre de relations à la fois amicales et strictement non-interventionnistes. Cette étude a permis la collecte d'une grande quantité d'informations dont beaucoup sont très interpellantes.
L'auteur entretenait des relations d'ordre purement amical avec 96 usagers occasionnels ou quotidien d'héroïne et s'était mis à noter systématiquement leurs comportements. L'établissement de contacts a donc précédé la décision d'entamer une véritable recherche.
Les observations accumulées proviennent soit d'observations directes des comportements, soit de discussions avec les sujets. Les rencontres se situaient toujours dans un contexte très naturel et le plus souvent au domicile des sujets.
Au cours de ces 10 années de suivi, la déperdition des effectifs s'est élevée à 16 sujets : 5 décès par overdose, 2 par suicide, 2 par maladie, 1 par accident et 6 sujets dont la trace a été perdue. Cela représente un taux de déperdition étonnamment bas, de moins de 2% par an.
Dans quelle mesure l'échantillon de sujets est-il représentatif de l'ensemble des usagers d'héroïne à Bruxelles? Il est évidemment impossible de répondre à cette question, car on ignore quelle est la proportion exacte d'usagers de morphiniques dans les différents sous-groupes de la population de Bruxelles. Nous pouvons cependant apporter les précisions suivantes. Par rapport aux populations d'héroïnomanes habituellement décrites, celle-ci a pour principale caractéristique d'être beaucoup moins marginalisée sur les plans socioculturel et professionnel. Grosso modo, un quart de nos sujets s'apparentaient à des milieux aisés, bourgeois, une moitié à la classe moyenne et un quart à un milieu plutôt défavorisé. Au début de l'étude, l'âge des sujets variait entre 17 et 43 ans. 39 sujets étaient de sexe masculin et 41 de sexe féminin.
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Les résultats consistent en réponses aux deux questions suivantes.
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Une catégorisation des sujets en fonction de leurs types d'usage d'héroïne impliquait la mise au point d'un système de classification, d'une typologie. Cette typologie a été élaborée sur la base de trois variables dichotomiques, qui sont les suivantes :
1. la périodicité de l'usage, où on distingue :
2. Le degré de compulsivité de l'usage, où on distingue :
3. Le mode d'absorption du produit, où on distingue :
Ce système de 3 variables dichotomiques permet de distinguer huit catégories, correspondant à autant de types possibles de rapports de l'usager avec le produit.
Dans le tableau on présente comment se répartissaient nos 80 sujets au début des observations soit en 1977.
1. les proportions respectives de sujets relevant de chacune des ces catégories sont évidemment fonction des caractéristiques de l'échantillon. Un chercheur qui aurait réalisé une étude analogue dans un milieu composé uniquement de jeunes immigrés nord-africains, soit de professionnels du show-business aurait trouvé pour la plupart de ces catégories, des proportions de sujets assez différentes.
2. On constate une grande diversité dans les types de rapports qui s'établissent entre un consommateur d'héroïne et son produit.
3. On voit apparaître des types de rapports aux morphiniques qui n'ont probablement jamais été décrits dans la littérature scientifique et qui permettent de proposer deux nouveaux concepts à savoir :
En totalisant les sujets de ces deux sous-groupes, on se trouve avec un total de 38% de sujets de l'échantillon qui entretiennent avec l'héroïne des relations qui n'ont probablement jamais été évoquée dans la littérature scientifique.
Examinons maintenant l'évolution dans le temps de ces types d'usage. Comparons, dans le tableau, les proportions respectives de sujets classés dans chaque catégorie respectivement en 1977 et 1987. Rappelons qu'il s'agit donc des mêmes sujets.
Cette comparaison entraîne les commentaires suivants :
1. Au fil de ces 10 années années, 59 sujets sur 80, soit 74% ont changé au moins une fois de type d'usage et donc de catégorie.
2. Beaucoup de sujets ont fortement diminué leur consommation d'héroïne. Ainsi, rares sont ceux qui en sont restés à un usage correspondant à celui de l'héroïnomane décrit habituellement., à savoir un usage à la fois quotidien compulsif et par injection. De 1977 à 1987, le pourcentage de ces sujets est passé de 14% à 3%. Cette diminution progressive des usages au fil des années a été souvent décrite dans la littérature. Pour l'expliquer, on a invoqué un facteur de maturation. De nos observations, il ressort que cette diminution progressive des usages ne peut s'expliquer que par une conjonction de facteurs, parmi lesquels joue notamment un facteur de résignation, à savoir un découragement progressif face aux problèmes de plus en plus graves et multiples qu'entraîne la nécessité de se procurer continuellement sa dose quotidienne.
3. Si beaucoup de sujets ont nettement diminué leur consommation d'héroïne, rares sont ceux qui dans notre échantillon, on complètement renoncé à tout usage (2 sujets, soit 3%). Si un certain nombre de sujets on renoncé à toute recherche active d'héroïne rares sont ceux qui refuseront une dose d'héroïne qui leur est proposée occasionnellement et gratuitement.
4. Les principaux changement constatés au fil du temps sont les suivant :
5. En ce qui concerne la diminution des usagers quotidiens, celle-ci s'explique principalement par le désir de nombreux sujets de contrôler leur consommation. Constatant qu'il leur est de plus en plus difficile de limiter leur consommation lorsqu'ils disposent d'héroïne, ils choisissent de limiter les périodes de consommation en entrecoupant celles-ci de périodes d'abstinence totale.
6. En ce qui concerne l'évolution qui au niveau des modes d'absorption du produit, on constate ici une plus grande stabilité, mais avec une tendance à la diminution des usages par injection, qui passe de 34% à 27%. Cette diminution s'explique partiellement par l'apparition de ce nouveau mode d'absorption qu'est l'inhalation des fumées d'héroïne, qui représente pour un certain nombre d'usagers une alternative assez satisfaisante à une consommation par voie intraveineuse.
Les résultats de cette étude sont parcellaires et déjà anciens. Il serait hautement hasardeux de vouloir en tirer de cette étude des conclusions générales et actuelles sur l'évolution dans le temps des modes de consommation d'héroïne. Le mérite de cette étude est qu'elle met en évidence des relations au produit très différentes de celles qui sont décrites en général, même par les professionnels. Elle donne donc à réfléchir et à se poser quelques questions :
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TABLEAU |
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| Type d'usage | Périodicité | Compulsivité | Mode d'absorption | Nombre de sujets | |||
| 1977 | 1987 | ||||||
| 1 | occasionnel | non compulsif | sans injection | 25 | 31% | 11 | 14% |
| 2 | occasionnel | non compulsif | par injection | 2 | 3% | 2 | 3% |
| 3 | occasionnel | compulsif | sans injection | 7 | 9% | 31 | 40% |
| 4 | occasionnel | compulsif | par injection | 16 | 20% | 19 | 21% |
| 5 | quotidien | non compulsif | sans injection | 6 | 8% | 3 | 4% |
| 6 | quotidien | non compulsif | par injection | 5 | 7% | 4 | 5% |
| 7 | quotidien | compulsif | sans injection | 8 | 10% | 6 | 8% |
| 8 | quotidien | compulsif | par injection | 11 | 14% | 2 | 3% |
| Arrêt de la consommation | 2 | 3% | |||||
| Totaux | 80 | 100% | 80 | 100% | |||
Les assuétudes et les démarches d'aides psychothérapeutiques (Dr Hers)
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important que je vous situe les lieux où je travaille, pour que vous compreniez mieux d’où s’origine mon propos.
Je travaille d’une part dans un centre de guidance, le centre Chapelle aux Champs à Woluwé, centre de consultation ambulatoire où un certain nombre de toxicomanes consultent, mais ce n’est pas le plus gros de la clientèle.
Je travaille également dans un service hospitalier de psychiatrie spécialisé dans les assuétudes où nous avons beaucoup d’alcooliques et de toxicomanes.
Ceux-ci viennent à l’hôpital quand ils sont très mal. La plupart sont sous méthadone et présentent des idées suicidaires ou sont poly toxicomanes. Vous savez qu’il y a beaucoup de toxicomanes qui, sous méthadone, commencent à boire ou à consommer des benzodiazépines.
Donc, à l’hôpital, se trouvent des patients qui traversent des moments de crise aiguë.
Je travaille aussi dans une communauté thérapeutique pour toxicomanes, le centre thérapeutique du Solbosch, qui accueille les toxicomanes pour de longs séjours, dont la durée varie entre 5 mois à 2 ans.
Ces patients y viennent pour très longtemps. C’est un centre« drug free », donc sans médicament, sans drogue et n’y viennent que des patients qui ont déjà tout essayé.
Ils ont en général conscience de la gravité de leur problème, car on ne rentre pas pour 5 mois dans un centre sans savoir que c’est sérieux. C’est donc un profil de patients un peu particulier.
Je vais aborder différents points dans mon exposé et les illustrer de
cas cliniques. Je m’appuierai sur un excellent livre que vous connaissez
peut-être. Il s’intitule :
« Pour en finir avec la toxicomanie » et a été écrit par J.-P.
Jacques, directeur du Projet Lama. Un livre passionnant, plein d’exemples
cliniques. Je vous le conseille si vous devez un jour vous documenter sur la
toxicomanie car il est à la fois amusant à lire et très pédagogique.
Je reprendrai
donc certains éléments que J.P. Jacques avance, et notamment sa description
du statut de l’objet drogue.
Donc, comme l'a bien dit monsieur Brohée, le regard que l’on porte
sur une pathologie va influencer notre comportement. Le regard que l’on va
porter sur la drogue et sur le toxicomane va conditionner de façon
déterminante notre relation à lui. On va l’aborder plus ou moins bien
selon l’image que l’on se fait de lui, suivant l’image plus ou moins
positive ou négative que l’on a de ce qui lui arrive.
Quel
est le statut des drogues et quelle représentation se fait-on du
toxicomane ?
C’est vrai
que l’idée banale et commune de « monsieur tout le monde » et
on est tous « monsieur tout le monde » au départ, c’est en
général que le toxicomane et l’alcoolique consomment pour avoir du
plaisir. On utilise d’ailleurs le terme de « flash », pour
désigner ce que l’on compare à une forme d’orgasme, le moment de l’injection
et c’est sans doute une image paradigmatique de ce plaisir. Ce
terme est synonyme d’un plaisir extraordinaire et les drogues donnent un
plaisir sulfureux et diabolique qu’on imagine extrême, aussi parce qu’on
ne le connaît pas. Les drogues sont illégales et la plupart d’entre nous n’ont
pas essayé ces produits, donc n’ont pas eu l’occasion d’en relativiser
les effets. On a tous bu de l’alcool et on sait que c’est bien mais ce n’est
pas si extraordinaire que ça, ce n’est pas un plaisir ultime et on en
connaît aussi les limites. On fantasme beaucoup plus sur ce qu’on ne
connaît pas.
Le toxicomane
recherche du plaisir et à tout plaisir correspond un déplaisir puisqu’il y
a une certaine injustice dans ce monde. La douleur, le manque, la douleur de
la drogue font suite au plaisir abusif dont « a profité le
toxicomane » et certains vont penser, « il a cherché un plaisir
immédiat et de là vient sa souffrance ».
Cette
vision là, amène à dire : « s’il arrêtait de prendre du
plaisir, il n’aurait plus de déplaisir et tout irait bien », et je
pense que c’est grosso modo la représentation que l’on a. L’idée
qu’avance J.P. Jacques et que d’autres ont avancé autrement, c’est que
« la drogue et plus précisément l’héroïne,
c’est avant tout un antalgique ».
Vous savez que tous les morphiniques sont des antalgiques, c’est-à-dire qu’ils soulagent très bien la douleur. On pense toujours à la douleur physique ils soulagent également la douleur morale.
Il faut donc considérer l’héroïne comme un antalgique avant tout, comme un réducteur de déplaisir plutôt que comme quelque chose qui donne du plaisir, comme un soulagement ou un refuge.
Soulagement à quoi ?
Soulagement à une douleur morale préexistante. Mais une douleur morale qui est souvent inconnue et inconsciente. Toute toxicomanie est une antalgie à des douleurs morales qui ne sont pas nécessairement connues. En général, quand vous demandez au gens s’il y a des problèmes, ils vous disent que non, enfin, parfois oui, parfois, les gens vous racontent des histoires, mais au départ, ils vous disent toujours : « chez moi, il n’y a pas de problème ». Ce qui est souvent le cas pour toutes les pathologies psychiques d’ailleurs. Ils vous disent cela car les problèmes existants sont « impensables » et s’ils avaient pu être pensés et partagés, leurs conséquences auraient pu être différentes.
Dans bien des cas, la prise de drogue commence à l’adolescence. Les problèmes qui se présentent à l’adolescence bien souvent ne sont pas verbalisables, pensables et échangeables. J’y reviendrai dans la suite de mon exposé.
On peut donc considérer que la drogue est avant tout une automédication, une façon par laquelle certaines personnes vont apaiser leur douleur, une façon aussi de se tenir à l’écart du plaisir sexuel. Jean-Pierre Jacques propose de considérer la toxicomanie comme un dispositif d’adaptation à des douleurs méconnues et inconscientes plutôt que de la considérer comme étant un produit procurant du plaisir avec des déplaisirs associés.
Alors, quelles sont ces douleurs ?
Si l’on suppose que des douleurs préexistent à la prise de drogue, il faut les nommer et quand on rencontre des toxicomanes, on se rend compte que peu ont des histoires simples.
En général, quand je fais les admissions du centre thérapeutique du Solbosch où ces patients viennent séjourner très longtemps, je me rend compte qu’ils sont tous très profondément marqués par des histoires douloureuses. Mais il s'agit aussi de l’extrémité de la courbe de Gauss, car viennent là les plus marqués, ceux qui ont les problèmes de personnalité les plus importants.
Parmi ces douleurs, on retrouve des traumatismes, un des plus évident est peut-être est l’abus sexuel.
On sait qu’avoir subi un abus sexuel est extrêmement traumatisant et parmi les femmes toxicomanes, il s'en trouve environ 30% qui en ont subi et pour qui la drogue se présente comme une solution, une sorte d’apaisement de cette douleur-là.
Il y a beaucoup d’autres traumatismes possibles, par exemple le suicide d’un parent. J'ai connu un patient dont le père s’était suicidé quand il était jeune. C’est un événement très traumatique pour un enfant, encore plus traumatique s'il n'a pas été possible d'en parler correctement.
Un traumatisme n’est jamais traumatique en soi. Ce n’est pas la gravité du traumatisme lui-même qui définit la gravité de l’impact sur la personne mais c’est la façon dont il a pu être parlé, absorbé, digéré. Il est possible d'avoir subi un traumatisme grave et d'avoir été bien accompagné, d'avoir eu des proches qui ont pu aider à dépasser les événements, à donner du sens à ce qui est arrivé, ce qui permet de surmonter cette douleur. Un événement dramatique est encore plus traumatique s’il n’est pas accompagné de mots ou de paroles. Il ne peut dès lors pas être intégré dans le psychisme du sujet, ni faire partie de son histoire comme quelque chose que d'accepté, que l’on peut échanger avec d’autres et donc dépasser.
On sait aussi que certaines personnes utilisent leur traumatisme comme ressort créatif, arrivent à le surmonter en créant.
Magritte a vécu le suicide d’un parent. Sa mère s’est suicidée lorsqu’il avait 10 ans . Je pense que ce fut pour lui un élément déterminant, qui apparaît dans plusieurs de ses tableaux de façon masquée et voilée mais qu’il a pu sublimer dans un acte créatif.
Tout le monde n’a pas le ressort psychique et l’énergie créatrice pour faire, à partir de son traumatisme, quelque chose d’aussi créatif. Vous savez que Boris Cyrulnik a écrit un livre sur la résilience, qui est la capacité qu'ont certaines personnes de surmonter une histoire traumatique et de s'appuyer sur elle pour étayer leur créativité. De leur point faible, ils arrivent à tirer une force qui leur permet de créer. une façon de montrer que les gens font de leur difficulté, quand ils arrivent à la sublimer et à l’utiliser correctement, leur point le plus fort.
Un traumatisme, quand il a pu être dépassé et sublimé, est parfois aussi un point de départ dans la vie de quelqu’un. Parmi les traumatismes, il y a les abandons. Beaucoup de toxicomanes ont subi des carences affectives majeures, des abandons, ont vécu avec une mère ou un père alcoolique,... D’autres ont subi de la violence durant leur enfance, violence qui n’a pas pu trouver de sens et être intégrée psychiquement.
Je pense aussi au suicide d’un ami. J’ai connu un patient qui était toxicomane à la cocaïne. Il avait 27 ans et travaillait comme technicien. Il était à la fois suicidaire et en bout de course, il commençait aussi à avoir des problèmes professionnels. Il avait subi un traumatisme à l’âge de 18 ans. A cette époque, un ami et lui avaient le projet de se suicider à la même heure mais pas au même endroit. C'était une idée assez folle, comme peuvent en avoir les adolescents. Sans doute faut il déjà avoir un certaine souffrance pour imaginer cela, mais je pense que c’était aussi une forme de défi. Son ami s’est réellement suicidé mais lui ne l’a pas fait. Il est resté avec un poids de culpabilité énorme car il n'en n'a jamais parlé et c’est quelque chose qu’il a porté tout seul. Il y eu une bien une enquête policière, mais celle-ci n'a jamais abouti. Ce patient utilisait la cocaïne pour ne pas penser et pour faire taire cette souffrance et cette culpabilité relative au décès de son ami, auquel il avait indirectement participé.
La drogue dans son cas, c’était pour ne pas penser. Pour beaucoup de toxicomanes, prendre de la drogue permet de ne pas penser à tout ce qui revient de sa propre histoire. C’est une façon d’apaiser ce qu’on ne sait pas penser, les traumatismes qu’on n’a pas pu intégrer psychiquement.
Beaucoup d'entre eux vous diront que le problème à l’arrêt de la drogue, c’est le retour des pensées, de tout ce que la drogue avait pu apaiser.
Parmi les souffrances, il y a aussi des souffrances psychotiques. Certains patients psychotiques se soignent avec de l’héroïne, qui apaise des angoisses extrêmement fortes et cela a plutôt un effet soulageant. Beaucoup de psychotiques vont un peu mieux en prenant de la drogue, ils sont plus apaisés et donc pour eux, il s'agit d'une forme d’automédication par rapport à des pathologies psychiatriques tout à fait réelles . Ces douleurs peuvent être aussi liées à de la dépression. La dépression est un peu un fourre-tout qui vient nommer tout ce qui est susceptible de recevoir la prescription d'un antidépresseur et cela a pris une extension énorme ces dernières années. C’est un concept un peu mou, la dépression, mais, cela existe et la drogue peut aussi y être une forme de réponse.
Ces douleurs peuvent aussi être de l’ennui, de la rage, de la haine, de l’angoisse de compétition, de la séduction. Les rapports amoureux sont la meilleures des choses mais peuvent être la pire aussi quand cela se passe mal. A l’adolescence, où il est normal que ce phénomène arrive, chacun n’est pas armé pour y faire face et certains adolescents sont très mal équipés psychiquement pour établir une relation qui puisse être positive pour eux.
Tout ça pour dire qu’il y a un certain nombre de douleurs par rapport auxquelles la drogue peut être une solution. Et donc il vaut mieux considérer la toxicomanie non pas comme un problème mais comme une tentative de guérison, un essai d’automédication. Ceci devrait nous enlever l’idée qu’il suffirait de supprimer le produit pour qu’il n’y ait plus de problème. Au contraire, quand on supprime le produit, on retrouve le problème et souvent c'est pire.
On a toujours tendance à sous estimer que le remède qu'un patient a trouvé lui-même est souvent un bon remède. Autrement dit, beaucoup de patients trouvent dans la drogue un véritable équilibre, ils vivent mieux avec que sans, ils vivent mieux leur difficulté, ils fonctionnent mieux que s’ils ne l’avaient pas et ils ne sont pas capables de se passer de ce symptôme. Il y a donc une forme d’utilité du symptôme qu’on a tendance à sous estimer.On ne pense jamais assez combien un symptôme sert à quelque chose. C’est une forme de béquille qui permet l’équilibre de quelqu’un. Or, on pense en bonne logique médicale, que le symptôme, c’est ce dont les gens veulent se débarrasser. Cette logique médicale est pour moi un peu naïve, elle vaut sûrement pour un certain nombre de maladies, mais, quand le psychisme y participe, les gens tiennent à leur symptôme.
Dans une maladie purement biologique, on aurait , du gène jusqu’au symptôme, une explication biologique complète. Mais, ce n’est pas de ce type de maladie que je parle. Il existe aussi des maladies où le psychisme interfère beaucoup plus et je pense que l’ensemble des maladies se trouve entre ces deux extrêmes.
Dès
que le symptôme est en lien étroit avec le psychisme, les patients y
tiennent parce que ce symptôme vient témoigner de leur propre impasse et
aussi de ce qu’ils ont de plus personnel.
Un concept qui m’a toujours frappé, c’est la notion de « guéricide ».
«Guéricide », cela veut dire "guérir à mort". C’est un travers des médecins qui risquent tous à certains moments d'être pris là dedans. Cela arrive lorsque l'on veut supprimer un symptôme sans se rendre compte qu’il participe à l’équilibre du patient qui vient s'en plaindre. Quand on en est averti, on devient plus prudent. Malheureusement, les exemples qui nous enseignent sont souvent dramatiques.
J’ai connu un cas assez tragique qui m’a marqué. C'était un patient anorexique, pathologie rare chez les garçons, évoluant probablement dans le cas présent sur fond de psychose. Il avait été hospitalisé pour cette anorexie et il avait reçu des neuroleptiques parce qu'on pressentait une psychose sous jacente. En quelques semaines, son état s’était effectivement bien amélioré du point de vue pondéral.. Il avait repris 10 ou 15 kilos et tout le monde était content de le voir reprendre un poids normal. Psychiquement , il était amélioré également et le contact avec les autres était plus facile En tant que soignants, on avait l’impression d’avoir fait du bon travail et le patient a quitté l'hôpital nettement mieux qu'à son admission. Il se fait que dès son retour à domicile, il a arrêté ses médicaments. Il s’est retrouvé à la fois sans ses neuroleptiques qui le protégeaient de certaines angoisses et sans son symptôme, qui était sa forme de refuge et de protection.
Le symptôme anorexique était une conduite symptomatique refuge dont il s’est retrouvé soudainement dépourvu . En proie à des angoisses insupportables et privé de sa béquille symptomatique, ce patient s’est suicidé. C’est un exemple tragique, mais le phénomène est beaucoup plus fréquent qu'on ne l'imagine.
On sous estime toujours combien les symptômes psychiques et notamment les conduites addictives et toxicomaniaques peuvent être une forme de solution et parfois la moins mauvaise que les patients ont trouvé. On a toujours tendance à penser que nos patients seraient mieux s’ils guérissaient mais je pense qu’à cet égard, il faut être prudent et tolérant.
Il faut rester très modeste par rapport au compromis que les patients ont trouvé dans la maladie car il est souvent le meilleur pour eux. Avant de mettre à l’oeuvre notre volonté bien intentionnée de guérir, il faut avoir beaucoup de respect pour l’équilibre symptomatique qu’ ils ont trouvé et ne pas le considérer comme un simple accident ou comme quelque chose qui ne devrait pas être là. C’est vrai pour les toxicomanies et aussi pour pas mal d’autres pathologies.
Il ne faut pas trop vouloir guérir.
Pourquoi
les patients tiennent-ils à leur symptôme ?
Leur symptôme est le fanion témoin de quelque chose qui leur est personnel.
Je vous cite un exemple qui m’a frappé . Une femme, qui avait été anorexique durant son adolescence et qui s’était améliorée, me consulte à l’âge de 30 ans, de nouveau anorexique. Elle a une histoire familiale difficile, faite de ruptures avec toute sa famille. Cette patiente a depuis toujours le sentiment d’être traitée différemment des autres dans sa famille. Elle a toujours dû aider beaucoup sa mère et on lui a toujours confié les tâches un peu ingrates. Ses sœurs ont fait des études qu’elle n’a pas pu faire. Tout cela participe grandement à sa souffrance et elle trouve une forme d’équilibre dans l’anorexie. Elle est devenue anorexique au moment où ses parents ont rejeté son amour vis à vis d’un jeune homme. Elle avait 18 ans à l’époque.
Au cours de son traitement et de sa thérapie, certaines choses lui revinrent en mémoire. Lors d’une fête de village où tout le monde avait un peu bu, le curé du village avait dit à son père : « ah ! ta grande fille, c’est vraiment quelqu’un de bien » et son père avait répondu : « ce n’est pas ma fille ».
Il avait dit cela un peu éméché et elle l’avait entendu sans pouvoir l’intégrer à son histoire. Cela lui était resté sous la forme d’un doute dont elle ne su que faire. Elle semblait avoir tout oublié, mais c’était resté dans sa mémoire, car ce que l’on ne peut intégrer psychiquement, on le refoule dans l’inconscient.
L’autre chose qui lui revint en mémoire au cours, de sa thérapie, c’est que quand elle allait chez son médecin traitant, il lui disait toujours: « tiens, voilà ma grande fille ! ».
Vingt ans après, elle fait le lien entre ces éléments et elle va
interroger différents témoins de cette époque. Elle apprend qu’effectivement,
sa mère eu une liaison avec ce médecin. Ces phrases qui lui étaient
restées en mémoire étaient donc fondées et il apparaît qu’elle est la
fille naturelle de ce médecin. Elle lui faudra beaucoup d’acharnement dans
son enquête car ces chose étaient cachées avec l’assentiment de
tous. A partir de là a lieu une réinterprétation complète de son histoire
et du sentiment qu’elle a depuis toujours d’être différente, rejetée.
Tout cela s’éclaire d’un autre jour, avec aussi des côtés
positifs car elle s’était toujours trouvée différente de ses frères et sœurs
et qu’elle ne voulait pas être comme eux. Cela confirmait donc cette
différence qu’elle avait toujours pressentie, mais à laquelle elle ne
pouvait donner sens. eux mais aussi tout le deuil, tout ce que tout le monde
savait sauf elle.
Peu après, elle abandonne son symptôme anorexique. Je pense qu’il était lié à cette part d’elle-même cachée dans l’ inconscient, à cette part de son histoire à laquelle elle n’avait pas accès.
On voit bien dès lors, qu’à travers un symptôme, viennent se dire des choses auxquelles on n’a pas accès autrement. Le porteur du symptôme a donc de très bonnes raisons d’y tenir. S’il y a symptôme, c’est qu’il ne dispose pas des mots pour (se) le dire. Des éléments de sa propre histoire ne peuvent pas être pensés car il est pris dans le discours des autres, dans la façon dont les autres ont modelé le discours et l’histoire et il n’y trouve habituellement pas sa place.
Ceci était donc mon premier point. La drogue est bien plus que quelque chose dont on devrait absolument se passer.
L’adolescence est un moment de grand changement, qui nécessite de faire face aux transformations corporelles de la puberté et au réveil des pulsions sexuelles. Des relations familiales proches, qui étaient jusque là bien acceptées, deviennent insupportables parce que trop incestueuses. Alors que les parents étaient jusque là les principaux objets d’amour et d’investissement de leurs enfants, une trop grande proximité avec eux devient trop angoissante. Les adolescents auront dès lors tendance à s’éloigner d’eux et à rechercher en dehors de la famille des lien affectifs forts et des « objets » d’investissement amoureux. Cela s’accompagne d’une prise de distance et d’une certaine dévalorisation des parents qui vivent cela plus ou moins mal. Un très grande proximité durant l’enfance pourra donner lieu à un arrachement encore plus difficile et problématique, qui parait d’autant plus incompréhensible que la relation semblait jusque là facile et sans ombres.
L’adolescent ne laissera plus porter entièrement par le discours familial et il va y faire un tri. Il va s’approprier certaines valeurs, faire des choix et dire : « pour moi, c’est cela ou cela qui compte ». Il va rechercher ses propres limites. Pour les trouver, il lui faudra pousser trop loin. Il faudra, par exemple avoir frisé l’accident de voiture ou en avoir fait un (ou beaucoup pour certains) pour savoir jusqu’où l’on roule trop vite. Il faut avoir roulé trop vite pour savoir qu’on doit rouler plus lentement.
Pour trouver ses propres limites, on est obligé d’aller buter contre
un réel qui nous rappelle que non, là, décidément, ça va trop loin.
L’adolescence, c’est donc une
période de dépassement des limites et la prise de drogue peut en faire
partie. Dans ce moment de grande transformation, elle vient s’inscrire
dans la recherche d’une limite, il s’agira alors d’une toxicomanie
expérimentale, dont le moteur est la curiosité, la recherche, le goût de l’interdit.
Mais aussi dans
certain cas, c’est le moment où des choses qui ont été mal positionnées
dès le début, viennent constituer un réel problème.
La drogue crée un effet de mise à distance et de voile. Elle permet de supporter des choses qu’on ne supporterait jamais. Dans toutes les guerres, il y a prise de drogues pour permettre aux soldats d’aller au front, pour faire écran par rapport à la réalité.
Est-ce quelque chose
qu’on utilise encore maintenant ?
Je n’en sais rien, mais je sais que pendant la guerre du Vietnam, certains Américains ont utilisé beaucoup d’héroïne et de cocaïne et n’en n’ont plus pris après.
Les amphétamines
sont utilisées aussi car elles permettent de faire de longues marches, de se
battre plus longtemps et dans des moments cruciaux, cela peut être utile.
Donc, la drogue permet de supporter l’insupportable et est une forme de remède utilisé.
Beaucoup de prostituées se droguent ou ne font ce métier qu’en se droguant. Certains de vos collègues me faisaient la remarque : « Oui, mais enfin, elles se prostituent pour pouvoir payer leur drogue ».
C’est vrai dans certain cas mais, l’inverse est vrai aussi. Elles se droguent pour supporter la prostitution et un certain nombre d’entre elles doivent avoir cet écran protecteur qu’est la drogue pour faire ce métier.
Ceci pour amener que la drogue est un écran protecteur ou quelque chose qui permet aussi de supporter ce qu’on ne supporterait pas sans elle.
J.-P. Jacques a aussi cette jolie formule: « La drogue est une protection contre la menace incestueuse »
Au moment de l’adolescence, la relation aux parent devient très ambivalente. L’adolescent va fuir la proximité de ce parent car c’est pour lui potentiellement incestueux. Ce sera d’autant plus fort si les choses ont été mal positionnées auparavant.
Illustrons par un exemple :
Il s’agit d’ un patient de 22 ans et alcoolique grave qui avait 2000 de Gamma GT et qui vomissait du sang tous les matins. Pour être étiqueté alcoolique à 22 ans, il faut déjà boire beaucoup. Dans sa famille, il était dit que ce n’était pas lui le problème, c’était un bon fils.
Le problème, c’était sa sœur toxicomane qui avait donné beaucoup de soucis à sa mère notamment. Lui, avait toujours été le confident de sa mère et l’avait toujours soutenue lors des moments difficiles. Le père était considéré comme incapable d’être père. Il avait été lui-même élevé dans un home depuis la petite enfance et n’avait pas connu son père. Il était considéré comme n’intervenant jamais à bon escient. Sa fonction de père était disqualifiée, non reconnue dans la famille. Tout le monde était d’accord là-dessus, il n’était pas « digne d’être père ».
Par contre, celui qui
était le soutien de la mère, c’était son fils. Il était l’amant
imaginaire de la mère.
Il s’agit d’une transgression des limites générationnelles et c’est fréquent. Lorsqu’un amour soit père fille, soit père-fils est plus fort que l’amour conjugal, les relations familiales sont mal positionnées. Au moment de l’adolescence, le caractère incestueux de cette relation devient insupportable de par la charge affective de tout ce qui a été ambigu, tout ce qui n’a pas eu de limites assez nettes.
Le message habituel des parents est que l’amour se fait entre les gens d’une même génération. L’amour parent- enfant existe aussi, bien sûr, mais il est d’un autre ordre.
Si une confusion a été entretenue autour de ça, au moment où il y a réveil des pulsions sexuelles, cela peut devenir tout à fait insupportable et je pense que ce patient buvait pour rester un bon fils c’est-à-dire pour rester aussi proche, d’une façon supportable. La boisson venait faire écran à cette proximité incestueuse insupportable.
C’est cela que J.-P. Jacques appelle protection contre la menace incestueuse. J’espère que cela vous paraît un peu moins abracadabrant, et je pense que c’est une réalité tout à fait tangible chez un certain nombre de patients.
La drogue peut donc servir à cela et peut mettre à distance un enfant qui serait l’objet d’un désir trop ardent de la part de la mère ou du père. La drogue vient mettre de la distance là où dans le symbolique, dans les mots, dans l’organisation familiale, la distance n’a pas été énoncée correctement ni reconnue.
La drogue dans ce cas-ci, n’est pas là par pur accident et a une fonction bien utile.
Presque tous les patients disent avoir commencé par hasard, pour faire comme tout le monde par défi , ou pour des raisons qui ont l’air anecdotiques. C’est quand ils déroulent leur histoire qu’apparaissent les arrières-plans. Quand une toxicomanie s’installe de façon durable, c’est souvent qu’il y a derrière une douleur à faire taire. Quand une toxicomanie est vraiment purement accidentelle, elle disparaît beaucoup plus facilement car elle n’obéit pas à une nécessité, elle n’a donc pas la même permanence.
Quand un toxicomane vient vous trouver et vous dit: « Je veux me soigner, je veux m’en sortir ». Quel est le déclic ?
Vous me précédez de 30 secondes, permettez un instant, je vais y arriver
Ce transparent montre quand survient le moment de la consultation.
Vous avez en abscisse le temps et en ordonnée, les effets positifs et négatifs du produit. Le graphique est libellé en fonction de l’alcool, mais le principe est valable pour tous les produits.
Les consommateurs prennent de la drogue au début parce que ça marche et que ça les aide. L’alcool est le toxique le plus répandu. Les gens boivent pour se donner du courage, pour être un peu moins tristes, un peu plus sociables. L’alcool leur donne du courage le soir quand ils rentrent chez eux et qu’ils sont fatigués.
La drogue marche très bien comme antidouleur, comme apaisement de souffrance. Les usagers ont à ce moment-là l’impression d’avoir trouvé une solution. Si vous venez à ce moment avec une idée thérapeutique, vous n’avez aucune chance d’être entendu, c’est ce qu’on appelle la période de « lune de miel ».
Il y a une seconde phase où devraient apparaître des inconvénients mais, ils sont compensés. L’entourage compense. C’est le conjoint qui reprend la gestion du ménage et essaie de limiter les dégâts. Il y a donc tout un temps où les dégâts devraient apparaître, mais le conjoint maintient un certain équilibre.
Il y a enfin le moment où ça bascule. Les effets négatifs se font ressentir. C’est le retour au réel, le moment où soit la personne, soit son entourage arrive avec une demande de soins et trouve que ça ne va plus. Quelqu’un demande quelque chose au moment où les inconvénients apparaissent de façon nette et claire, ou les inconvénients supplantent les avantages liés à la prise de produit.
Pour les toxicomanes, avant, c’était le jour où ils se faisaient arrêter par le juge et devaient aller en traitement. Ca peut être le jour où l’on découvre qu’ils sont toxicomanes ou le jour où ils ont tellement volés leur parents que ceux-ci font quelque chose et vont consulter. C’est très individuel le moment où ça bascule. La tolérance des personnes est très variable. Plus elles sont tolérantes, plus cela traîne et plus le système toxicomaniaque s’installe.
Il n’y a donc pas intérêt à être trop tolérant. Un conjoint qui vient nous voir assez vite aura plus de chance que l’on trouve autre chose que la solution toxicomaniaque, avant que celle-ci ne soit intégrée à un style de vie.
A partir du moment où chaque difficulté est solutionnée par la prise d’un verre de vin, il devient très difficile de recourir à d’autres solutions. On a tous des difficultés. On va se promener, on va au cinéma, on va voir des amis, on en parle. On a donc chacun sa manière de régler ses difficultés, manière bien souvent inconsciente et spontanée. Mais celui qui boit un verre chaque fois qu’il n’est pas bien n’aura plus la capacité de faire autre chose.
Il y a une forme d’habitude qui ne permet plus le recours qu’à une seule solution qui devient alors la seule possible. Le toxicomane n’a qu’une solution à ses problèmes, c’est de prendre du produit.
Mais alors, arrivent les inconvénients, les problèmes de santé, de comportement (accident de voiture, ivresse sur la voie publique, manque d’argent pour les toxicomanes, délits et infractions diverses), problèmes familiaux ou professionnels. Les toxicomanes souvent, n’ont pas eu l’occasion d’être insérés professionnellement car la toxicomanie survient souvent à l’adolescence, au moment où la personne devrait trouver une relation stable en-dehors de la famille, trouver un travail et vivre ailleurs que chez ses parents.
La toxicomanie vient à la fois signer la difficulté de s’autonomiser et aussi empêcher l’autonomisation par la suite. C’est-à-dire qu’à partir du moment où il y a recours à la toxicomanie, il est plus difficile de trouver du travail et il y a une forme de cristallisation du processus dans un non-changement. Le toxicomane prend une fausse distance par rapport à sa famille, il fuit dans le produit et on sait bien que quelques années plus tard, quand ils n’ont plus l’argent pour se payer de la drogue, ils retournent chez leurs parents.
Est-ce qu’il y a parfois des toxicomanes qui se rendent compte qu’ils ont envie d’avoir des enfants, une famille, une vie normale,… ?
Quand il y a demande de traitement, elle est toujours ambivalente. Le symptôme est trop encombrant, mais on y tient quand même. C’est quand la solution toxicomaniaque révèle ses limites ou ne fonctionne plus qu’il est question de changement et donc de traitement
C’est au moment où les choses basculent du côté de l’envie d’arrêter, qu’il peut y avoir du changement. Il y a à la fois envie de poursuivre la consommation, mais aussi envie de l’arrêter.Les avantages et les inconvénients d’éventuel changement sont résumés au tableau (voir tableau )
Tous les avantages à poursuivre la consommation poussent à ne pas changer.
La première raison de ne pas changer, c’est la peur du changement. On est un peu tous comme cela, on préfère ne pas changer quand il y a moyen. Quand on a trouvé une solution, même si elle est mauvaise, on préfère celle que l’on connaît plutôt que de partir vers l’inconnu. Changer, c’est aller vers quelque chose que l’on ne connaît pas, c’est traverser une période d’incertitude, de hasard…On préfère toujours une solution que l’on connaît à une solution hypothétique même si elle paraît meilleure. Le désir de non-changement, c’est donc une forme de résistance très puissante, en tout cas dans l’existence d’un certain nombre de gens.
Parmi les avantages à poursuivre la consommation, il y a bien sur tous les effets positifs du produit. On n’a pas envie de lâcher un produit qui nous apaise, nous calme, nous tranquillise.
Il y a aussi tout l’effet de stimulation. Il y a des produits qui stimulent, qui donnent de l’énergie. Le produit a comme avantage qu’il permet de ne pas penser, car les pensées qui reviennent sont souvent des pensées douloureuses, que l’on n’a pas pu faire siennes. Ce sont des pensées que l’on n’a pas pu intégrer dans son existence, qui sont parfois liées à un traumatisme. Un traumatisme n’est pas forcément grave s’il est intégré, c’est-à-dire s’il est pensé, partagé, échangé et accepté. On peut survivre à un traumatisme, mais tout le monde n’a pas l’occasion d’avoir des interlocuteurs qui permettent ce processus d’intégration et de dépassement, qui dès lors peut être enrayé.
Un autre avantage à poursuivre la consommation est l’effet anxiolytique du produit, qui apporte un soulagement bénéfique.
D’autre part, il y a les inconvénients à poursuivre la consommation.
C’est tout ce dont je viens de parler : problème de santé, problèmes
professionnels, problème avec la justice, accident. Je pense que les gens
changent quand ils butent sur un impossible. Il faut vraiment qu’ils n’aient
plus la possibilité de continuer pour lâcher une bonne solution, il faut
vraiment que cela ne marche plus et se trouver dans un impasse complète.
Il peut aussi y avoir des avantages à arrêter la consommation. Il y a aussi des éléments positifs qui motivent l’envie d’arrêter sa consommation et notamment, l’envie de réaliser l’un ou l’autre rêve
Je vois cela chez de nombreux toxicomanes qui rentrent dans le centre thérapeutique du Solbosch pour des cures de long séjour. Nombre d’entre eux ont envie de faire quelque chose de leur vie et se rendent compte de tout ce qu’ils ont gâché.
Pour certains ce sera l’envie d’avoir des enfants ou de réaliser quelque chose qu’ils ont eu l’occasion de faire, ou de ne pas avoir une vie inutile, par exemple. C’est un moteur très fort. Autre avantage, c’est de ne plus devoir mentir. vous Toute toxicomanie est associée à du mensonge, à du trafic, et cela génère des souffrances importantes. Certains patients m’ ont dit qu’un des grands soulagements du fait d’arrêter était de ne plus devoir mentir en permanence, de ne plus être obligés de cacher ou de trafiquer.
Retrouver la confiance des autres. C’est sûr que quand l’arrêt du produit s’accompagne d’une amélioration de la qualité des relations avec les proches, c’est un élément très positif et très stimulant, c’est quelque chose qui soutient le maintient du changement..
Être plus performant. Beaucoup de patients se rendent compte qu’ils sont diminués par la dépendance au produit et constatent une chute de leurs performances intellectuelles, professionnelles, affectives. S’ils peuvent être mieux sans produit qu’avec, ils ont beaucoup d’avantages à arrêter, c’est un moteur de guérison très puissant.
Il y a aussi des inconvénients à arrêter de consommer : se sentir vide, par exemple. Beaucoup de toxicomanes se sentent vides au moment où ils arrêtent. Forcément, comme ils n’ont plus élaboré ou plus pensé depuis tout un temps, ils n’ont plus vraiment de monde intérieur construit. Aparrait donc sentiment de vide qui estre très désagréable.
Il leur faut donc reconstruire tout un discours et découvrir des plaisirs un plus communs, plus banaux.
L’anxiété et l’ennui reviennent. L’ennui, c’est aussi le lot de pas mal de toxicomanes qui sont sous méthadone. Au début, cela soulage très bien. Ensuite, soit ils arrivent à organiser leur vie autour de quelque chose qui les intéresse, soit ils n’y arrivent pas. Dans ce cas, l’ennui les guette et les pousse à reconsommer. Lorsque les toxicomanes s’installent dans une vie à laquelle ils n’arrivent pas à donner un sens ou à se réaliser, et bien, arrêter la consommation c’est très embêtant. Et donc, plutôt que de vivre cet ennui, ils rechutent.
La toxicomanie est aussi un réseau d’intégration sociale, qu’en cas de changement, il faudra abandonner. C’est très difficile aussi.
Autre difficulté, être en manque. Quand on arrête, on se sent évidemment en manque, il y a des souffrances liées au sevrage qui incitent évidemment à poursuivre la consommation.
Il y a donc toujours une balance complexe entre tous ces éléments. Lorsque des patients viennent demander un traitement, ils ne sont pas forcément du côté de l’arrêt, ils sont encore dans une ambivalence qui est constitutive de cette problématique. Ils ont des raisons d’arrêter et des raisons de continuer, leur motivation est donc toujours partielle.
Mais, ils y a aussi des patients pour qui on a du mal à imaginer qu’ils aillent mieux Pensez à certains SDF ou des patients qui ont perdu leur travail, leur famille, qui émargent au CPAS, qui vivent dans un endroit sordide, qui n’ont plus d’autres relations que celles du bistrot ou de la rue. Il y a des patients pour qui la balance est très difficile à inverser et pour qui renoncer à une forme de solution toxicomaniaque paraît illusoire, parce qu’elle est peut-être la seule possible à ce moment-là.
Y
a t’il des patients qui viennent vous trouver et dont vous sentez qu'ils ne
sont pas
prêts à changer ou que
vous devez vraiment pousser pour y arriver ?
Oui, bien sûr. Certains auteurs ont théorisé cette problématique du changement et ont élaboré ce que ils appellent « l’interview motivationnel » qui permet d’amener des gens au changement en sachant que personne n’aime vraiment de changer. Ils ont détaillé tous des stades de prise de conscience qui peuvent amener à changer.
Mais, dans ce que vous dites, il y a des gens qui désirent quand même le changement et des gens pour qui c’est leur conjoint, leur proche, leurs parents qui organisent leur changement ?
C’est en effet une des situations possibles, qui est très difficile pour tout le monde. Ce n’est pas forcément les patients qui veulent changer, c’est parfois leurs proches, l’entourage ou encore la justice qui veut ce changement, alors qu’eux n’en n’ont pas grand chose à faire.
On se trouve effectivement face des degrés de motivation très variables. Notre travail doit respecter cette ambivalence. C’est en l’élaborant et en lui permettant de s’exprimer que cela avance, plutôt qu’en essayant de convaincre. Si vous essayez de convaincre quelqu’un de changer, il va s’installer dans une résistance que vous aurez induite et que vous stimulez
Vous savez bien que lorsque l’on vous pousse au changement, vous trouvez tous les arguments pour ne pas changer ou pour justifier votre position.
Ce n’est donc pas en poussant les patients au changement qu’on les fait mieux changer. C’est beaucoup plus en reconnaissant les bonnes raisons qu’ils ont de ne pas changer. Tout à l’heure, je vous ai dit que chacun tenait à ses symptômes parce qu’ils sont le témoin d’une part méconnue de soi, de quelque chose de très personnel. Si cette part de soi peut venir se dire à travers des mots et être reconnue par un autre, peut-être aura –t-elle moins besoin de se manifester ou de s’étouffer à travers la prise de produits.
Ce n’est pas en poussant au changement qu’on change le mieux, c’est en reconnaissant en quoi cela a été une bonne solution.
A la limite, on pourrait dire : « Et bien vous avez eu raison de faire cela pendant un certain nombre d’années, mais avez-vous toujours envie de le faire ou pas ? ». « Si vous en avez toujours envie, peut-être avez-vous encore de bonnes raisons de continuer ». Mais vous aiderez plus à changer en reconnaissant qu’ils y a de bonnes raisons de continuer. On ne peut se défaire d’un problème que s’il est reconnu. C’est comme cela dans notre travail de psychothérapeute, c’est quand les choses sont reconnues qu’elles peuvent être dépassées.
C’est quand les choses sont reconnues et acceptées que vous pouvez passer à autre chose. Quelque chose d’important qui reste nié ou non-reconnu bloque toute évolution psychique..
C’est la même chose pour un deuil. Quand vous faites un deuil vous en parlez jusqu’au moment ou vous avez tout dit et que finalement cela a été reconnu et accepté. Tous les rituels du deuil servent à cela, à reconnaître, à permettre une forme de reconnaissance. On ne dépasse un événement que il a été reconnu, intégré psychiquement et accepté. Ce qui est nié et non-dit, on ne peut le dépasser, on y reste fixé (comme le toxicomane à son aiguille) . Il y a des deuils pathologiques au cours desquels la mort ne peut être acceptée. Certains enfants naissent après un enfant mort, dont le deuil n’a pas pu être fait. Ils sont alors amenés à remplacer cet enfants mort sans pouvoir être reconnus et acceptés pour eux même, ce qui a souvent des conséquence dramatiques sur leur évolution subjective.
Il y a donc des degrés de motivation très variables et ce n’est pas forcément en donnant de bons arguments pour arrêter que la motivation pourra progresser. Au contraire, vous risquez de renforcer la résistance du patient. La résistance est souvent du côté du soignant, c’est-à-dire qu’on la fabrique et, en voulant que les gens changent, on les force à rester sur leurs positions. Il vaut toujours mieux rechercher avec eux les bonnes raisons qu’ils ont eues de prendre du produit, cela les aide beaucoup plus de trouver en quoi cela leur a été utile. Cela leur permet aussi de s’énoncer. En faisant cela, ils parlent et il peuvent être entendus. Ils peuvent aussi imaginer d’autres solutions pour faire face à leurs problèmes.
Quelque
part, connaît-il ces bonnes raisons qu’il a d’arrêter ?
C’est très difficile à gérer et il y a tout un travail à faire. Face à cela, je trouve que l’on a marqué un point quand on arrive à ce que la personne reconnaisse une part de sa souffrance.
Lorsqu’ils ne sont plus dans l’autojustification mais qu’ils peuvent reconnaître qu’il y a aussi de la souffrance, on est dans un processus de reconnaissance qui permet de nouer une autre forme de relation.
S’il y a
souffrance, il y a peut-être demande de quelque chose. Mais tant que la
souffrance est niée, ou tant qu’une toxicomanie est très en opposition à
quelque chose, cela tient par le fait de cette opposition. Il faut donc que
cela redevienne la question de la personne, sa question à elle, pour pouvoir
se réapproprier son destin et devenir demandeur.
Donc, cette question
de demande non-aboutie ou à moitié formulée ou mal formulée ou de demande
partielle est très réelle dans la clinique. Vous la connaissez sûrement
dans vos pharmacies, vous avez souvent des patients dont vous trouvez qu’ils
ne sont pas très motivés ou pas très demandeurs ou un peu forcés, et ce ne
sont pas les plus faciles.
Si
des patients demandent des soins, quel est le pourcentage de personnes
qui s ‘en sortent …….
Alors là, monsieur Brohée a déjà répondu, vous avez vu la statistique, vous demandez peut-être si on a fait des progrès depuis 87 ?
Le pourcentage actuel de réussite, je ne peux pas vous le dire. personnellement, j’ai connu quelques patients qui ont arrêté, du moins je le crois. Je voudrais justement arriver à ce que vous ne trouviez plus que ce n’est pas encourageant.
Ce n’est pas encourageant si vous êtes dans la rage de guérir, en bonne logique médicale et on en est tous là au départ.
Dans ce travail, on doit viser autre chose me semble-t-il. Qu’est-ce que guérir ? Il y a une belle formule qui vient de Jean-Pierre Jacques aussi et qui est de dire : « guérir c’est peut-être trouver un rapport plus pacifié à son produit, c’est avoir un rapport moins passionnel à son produit ».
Être moins dans l’excès
et donc savoir en faire un usage qui soit moins destructeur. On ne soigne pas
forcément ses patients pour les guérir, mais on améliore leur qualité de
vie en les accompagnant . Peut-être qu’on les aide seulement à avoir une
vie un peu moins déstructurée, mais c’est un service non négligeable,
service à eux et à la société aussi.
On guérit surtout les
pathologies qui guérissent toutes seules. C’était surtout vrai avant.
Maintenant, on a quand même fait des progrès, mais rien ne guérit mieux que
ce qui guérit tout seul.
Dans la
proportion de patients qui viennent vous trouver, quelle est leur réaction en
générale quand ils viennent vous trouver ? On les oblige à venir
chercher de la méthadone tous les jours, comment perçoivent-ils cela ?
Vous savez que quand on les oblige, cela ne marche pas. Il faut au moins un peu de désir de leur côté. Mais il y a des désirs très partiels. Certains patients sont d’accord d’être dépannés avec de la méthadone de temps en temps tout en rechutant régulièrement. Ils n’ont aucun projet d’abstinence, mais ils cherchent à améliorer leur confort de vie.
La vie d’un toxicomane est une vie « de chien ». A devoir tous les jours en se levant trouver 3000 à 6000 francs pour payer sa drogue, je défie qui que ce soit d’entre-vous de tenir très longtemps, c’est une vie épuisante. A certains le traitement de substitution apporte une forme d’apaisement, même s’ils savent qu’ils vont encore consommer régulièrement et ne sont pas prêts à y renoncer . Ce n’est pas la même chose de trouver sa dose une fois par semaine que trois fois par jour.
Au départ de votre exposé, vous avez dit que l’héroïne pouvait supprimer la souffrance psychique. Alors, dans cette optique-là, on pourrait très bien dire que l’héroïne vient apporter un plaisir localisé dans le temps. Par exemple, on se paie un resto le vendredi soir, qui est un peu plus arrosé que les autres repas de la semaine, c’est récréatif.
Oui, c’est un usage qui est moins passionnel et moins destructeur, qui n’est plus l’unique pôle d’organisation de l’existence du patient. Celui qui consomme tous les jours, trois fois par jour, organise toute sa vie autour de cela, c’est son seul objet d’investissement. Celui qui consomme une fois par semaine, pendant le reste de la semaine, il peut faire autre chose.
Il peut vivre mieux, même s’il n’est pas guéri, il est un processus beaucoup moins destructeur que celui consomme tout le temps. Sa qualité de vie est améliorée, de même que la qualité de ses relations avec les autres.
Il y a quand même un regard qui est un peu hypocrite de notre société,
quand on parle de drogues licites et illicites, bonnes en officine, qu’est-ce
qu’on ne consomme pas comme drogues.
Il y a là un parti
pris social. Certaines drogues sont culturellement socialisées et les autres,
qui viennent en général de pays lointains, ne sont pas socialement
intégrées dans notre pays.
Toute toxicomanie comporte un facteur culturel très important.
Il y a là une forme d’hypocrisie peut-être, en tout cas un aveuglement de toute culture. Ce qu’on est habitué à considérer comme bon, on le pense tel, mais une autre culture véhiculera d’autres références et ce ne sera pas moins bien pour autant.
Olivenstein a bien
dit que la toxicomanie est la rencontre d’un produit, d’une personnalité
et d’un moment socio-culturel. Chez nous, on ne pense pas que l’alcool
soit une drogue, contrairement aux musulmans pour qui c’est peut-être le
pire des produits car il n’est pas culturellement intégré. Quand un
produit est intégré culturellement, il existe des normes de bon usage et de
mauvais usage. Chez nous, on boit socialement quand on est avec des amis, mais
on ne boit pas le matin en se levant. Pour qu’un produit soit socialement
intégré, il doit être accompagné de certaines normes de bon usage. Par
exemple, il y a des verres à bière et des verres à whisky et on ne boit pas
de whisky dans un verre à bière. C’est une façon d’intégrer le produit
et d’essayer d’en limiter les abus.
De nouveau, J.-P. Jacques disait : « Ce qui manquait aux drogues, c’était la notice dans la boîte ». C’est-à-dire qu’il manque le mode d’emploi. C’est un produit qui est consommé sans qu’un bon usage ne soit établi. Il faudrait une boîte avec une notice, comme les dépliants de Modus Vivendi, qui accompagne le produit. C’est très important pour le patient qu’il y ai une notice dans la boîte car cela définit quel est le bon usage du produit. Celui qui utilise des benzodiazépines sans respecter la notice peut tourner très mal. Les drogues sont des psychotropes pour lesquels il n’y a pas de bon usage socialement accepté. Concernant le cannabis, notre génération n’en a pas un usage socialement et on ne sait pas si ça se fume une ou plusieurs fois par semaine, seul ou avec des amis. Cette culture-là n’est pas la nôtre. Peut-être qu’une autre génération va en proposer un bon usage mais nous, nous ne sommes pas là-dedans, nous sommes nés trop tôt.
Dans votre centre fermé, quel est le pourcentage de réussite ?
On pense qu’il y a 30% de patients améliorés, assez bien améliorés.
On parle de prescrire de la méthadone, de faire des psychothérapies. Et pour
les alcooliques anonymes, ils ne peuvent pas recommencer !
Non, car « Les Alcooliques Anonymes » prônent l’abstinence et cette notion d’abstinence est relativisée de plus en plus depuis qu’on utilise la méthadone. On prescrit des produits à nos patients et on constate qu’une prescription socialement adaptée permet de vivre mieux. La solution n’est pas forcément l’abstinence complète. Mais l’alcool est un produit différent.
Maintenant, on utilise la méthadone et socialement, cela arrange tout le monde. Mais il y a 15/20 ans, au Patriarche, on prenait une tisane, on méditait, on priait, ou je ne sais quoi,…
Le Patriarche, c’est
un ensemble de communautés thérapeutiques, constituées en lieu de vie, ou
les patients sont amenés à séjourner durant des années, si pas à vie, dans
une dépendance très grande à l’institution.
Et pour terminer,
voici quelques histoires cliniques.
1. Le cas que l'on croyait idéal
La première
concerne une patiente de 23 ans, dont le père a été marié une première
fois à une femme qui s’est suicidée par la suite. De ce premier mariage
est née une fille qui a été rejetée par la famille de la seconde épouse.
Cette patiente
arrive à la consultation amenée par son père qui est policier et qui a vu
sur l’ordinateur de la police qu’on recherchait sa fille. Ce qui
fait qu’il me l’a amène par « la peau du dos ».
Elle consommait de
l’héroïne depuis quatre ans. Très intelligente, ayant terminé ses
humanités et ayant échoué à cause de la drogue ses études supérieures,
elle avait pourtant beaucoup d’ambition.
Elle avait beaucoup
d’affection pour son père (« brusselaire » dans toute sa
splendeur), parlant de lui comme d’un homme chaleureux. Elle avait une image
très positive de lui.
Par contre, elle n’a
jamais voulu ressembler à sa mère au sujet de qui elle a toujours tenu des
propos négatifs. Elle rencontre là une difficulté identificatoire majeure.
Quand on ne veut pas être comme sa mère, il est très difficile de savoir ce
que l’on veut être. Si l’identification est négative, il y a un risque
de répéter le même type de relation sur un mode inversé. Quand vous avez
un père très sévère, vous laissez tout faire à vos enfants. Cela parait
très caricatural mais en tout cas, c’est une réaction fréquente.
Cette patiente a
toujours été gênée de sa famille et durant son enfance, elle a
fréquentait des enfants d’un autre milieu social, plus bourgeois. Elle n’a
jamais ramené d’amis chez elle car elle était gênée de sa famille.
Ceci dit, elle fut longtemps une patiente idéale car à partir du moment où elle a reçu 50mg de méthadone, elle n’a jamais rechuté. Très vite, son état s’est amélioré et elle est tombée enceinte. Elle avait des rapports non protégés depuis des années et avait une vie chaotique comme tout héroïnomane, mode de vie qui l’avait, semble t-il, préservée de toute grossesse. La vie du « méthadonien » étant plus tranquille, elle retrouva sa fertilité dès le changement de rythme de vie. Ce n’est pas la première que je vois un couple d’héroïnomane qui dès le début d’un traitement se retrouvent en attente d’un enfant.
Ceci dit, elle
était motivée pour arrêter car sa plus jeune sœur venait d’accoucher et
elle avait toujours pensé qu’elle aurait un enfant avant. Ceci va faciliter
son traitement et elle va arriver en fin de grossesse à 10mg donc, c’est un
beau parcours car sans jamais rechuter. Elle va ensuite continuer à diminuer.
Deux ans après, elle sera à 2mg de méthadone et ce, pendant 5 à 6 ans.
Elle ne lâchera jamais. Son copain consomme encore du haschich et de l’héroïne,
de temps en temps mais rarement. Il y a quelque chose d’insécurisant,
quelque chose qui n’est pas clair. Elle va venir me voir au début toutes
les semaines. Il faut savoir que dans la famille, il y avait aussi une sœur
que j’aide qui est hyperkinétique et une encore plus jeune que j’ai vue
et qui a 15 ans. Il y a beaucoup de problèmes dans la famille et beaucoup de
tensions par rapport à la sœur, beaucoup de disputes et une très mauvaise
ambiance.
En cours de
thérapie, cette patiente va se rendre compte que d’après des bribes de
phrases, sa mère venait d’un milieu bourgeois, d’avocats et avait eu une
liaison avec un oncle. Elle a été rejetée de sa famille car elle avait en
plus épousé un bruxellois. Tout cela était un secret de famille dont on n’a
jamais parlé. Il y a de temps en temps quelque chose qu’on lâche et qui
vient s’inscrire dans l’inconscient. Cette toxicomanie qui s’est
inscrite au départ dans un accident, venait je pense d’un malaise beaucoup
plus profond, l’histoire de sa mère qui était cachée et sa toxicomanie
étaient une réponse à tout cela. Son malaise d’enfance par rapport à son
milieu social était une forme de malaise vis-à-vis de sa mère. Elle a donc
essayé de se réapproprier son histoire, de mettre des mots dessus, de mieux
comprendre dans quoi elle a été prise. Redonner du sens à un malaise qui
est non symbolisé, une douleur méconnue et inconsciente de cette relation
avec sa mère qui était difficile et qui est venue s’éclairer. C’est en
parlant que les choses prennent du sens. Elle a eu un enfant, tout allait
très bien, ils ont acheté une maison, elle a trouvé un travail dans les
assurances. Elle a ensuite négocié un changement de travail chez un autre
assureur, elle avait donc bien géré tout cela, mais, il y a eu des
problèmes avec son mari qui lui, était différent d’elle. Un jour, elle a
rompu et est partie avec son meilleur ami, à lui. Ce meilleur ami était
très riche et venait d’un milieu où l’on consommait de la cocaïne à
titre récréatif. Elle a donc commencé à consommer de la cocaïne après
avoir été abstinente complète pendant plusieurs années. Je l’ai trouvé
fort différente. Je l’ai questionnée et sans doute ai-je mis en doute le
fait qu’elle ait consommé et elle ne l’a pas supporté. Elle m’a écrit
une très longue lettre en me disant qu’elle avait l’impression que je n’avais
plus confiance en elle. Je pense que j’ai du commettre une maladresse. C’est
quelqu’un qui, au départ est venue me trouver pour quelque chose d’assez
banal et finalement, son histoire s’est éclairée, ce n’est pas aussi
anodin et récréatif qu’au départ. Questions prévention, elle était
mieux informée que n’importe qui. Il y avait aussi une dimension d’appel
au père.
C’est un exemple
parmi d’autre, elle avait pourtant été très bien pendant des années et j’étais
convaincu de sa guérison.
2 Le toxicomane séminariste.
L’autre patient
dont je voulais vous parler va très mal au départ et a déjà utilisé des
tas de produits. Il a fait à 14 ans une fugue d’une semaine en Belgique et
à 18 ans, une fugue de 2 mois en Italie avec un copain où ils ont consommé
des produits. Il vient chez moi car il a été arrêté par la police, ayant
volé de l’argent au mister-cash. Il se fait que 5 à 6ans auparavant, il
avait fait la même chose avec un revolver en plastic où il se faisait offrir
les billets que les gens avaient retirés. Il a fait suite à cela, 9 mois de
prison et il dit qu’il ne s’est jamais senti aussi bien qu’en prison. C’est
un des rares patients que j’ai eu qui a de la prison, un très bon souvenir,
une certaine nostalgie.
Il a commis
un vol du même mode et c’est pour cela qu’il s’est fait avoir. Il est
déjà sous méthadone, consomme 120mg et parfois, en prend 200mg. Il
boit, fume du haschich et me dit qu’il n’arrêtera jamais le
haschich parce que c’est le meilleur produit qui puisse exister, que tout le
monde devrait en prendre. J’ai un mal fou à le faire rentrer dans mon
cabinet de consultation en laissant sa cannette de bière devant la porte. Il
est très accroché. Il a fugué aussi à l’âge de 18 ans avec un ami sur
une île espagnole, avec 150 comprimés de LSD, qu’il a consommé pendant 3
mois, non-stop. (On ne voit plus beaucoup de gens qui consomment du LSD). Il
est revenu pour faire son service militaire, a tenu 15 jours et a été
réformé. Il a fait une dépression catastrophique où il est resté pendant
un an, dit-il : « la gueule par terre », sans sortir de sa
chambre.
C’est quelqu’un
qui a dans son histoire, consommé beaucoup de produits. L’ami avec qui il
était parti en Espagne, en fumant au lit, va mourir dans un incendie. Son
père était très autoritaire et très violent quand il était petit et à
13, 14 ans il s’est révolté en lui disant : « si tu me frappes
encore, je te frappe aussi ». Son père a capitulé complètement.
Ce patient est poly
toxicomane et a l’obsession des chiffres. Son chiffre fétiche est le 4.
Donc, quand il passe une porte, il va passer 4 fois. Vous connaissez les
« tocs », ce sont des patients qui sont dirigés par des idées
incontrôlables. Un jour, me dit-il, il a crevé 44 pneus dans la rue car c’est
un chiffre rond pour lui. Il a donc des comportements assez particuliers et un
problème psychologique depuis l’enfance.
Il va être mon
exemplaire de mauvais cas, c’est-à-dire que souvent, je l’ai présenté
comme poly toxicomane, qui souvent consomme des produits et de l’alcool et
qui est donc très difficile à contrôler.
Il parle assez bien
donc et de nouveau, vos collègues pharmaciens vont me dire que mon patient n’est
pas comme les leurs. Leurs patients ne disent rien. Je parle des patients qui
disent quelque chose car ceux qui ne disent rien, je ne sais rien.
C’est aussi quand
ils ont la parole qu’ils la prennent. Mais tous ne sont pas capables d’élaborer
et de parler comme celui-ci. Il a également des hallucinations qui à mon
avis, se calment avec sa drogue. Il dit que l’héroïne pour lui, c’est
comme si l’on se trouvait dans le ventre de sa mère, dans un filtre
protecteur, il ne se passe rien dans la tête, on est bien dans son corps, il
fait chaud, comme dans son lit. L’image qu’il a de l’héroïne, c’est
cet espèce de cocon protecteur. Je pense qu’il l’a bien utilisé. C’est
aussi un des rares patients qui m’a décrit les effets du LSD, effets qu’il
regrette beaucoup plus.
La raison pour
laquelle, je parle de ceci est que je raisonne par analogie. Combien de
familles ne voyons-nous pas, combien de personnes avec lesquelles nous n’avons
pas accès à quelque chose de plus personnel, pour lesquelles on a peu d’explication
ou de compréhension. Bien des gens, n’arrivent pas à faire ce premier pas
qui les introduirait dans une compréhension subjective de ce qui leur arrive
et nous introduirait. Ici, c’est un peu par accident et par hasard et je me
dit : « combien de fois donc, avec des familles dont on n’arrive
pas à trouver grand chose, est-ce qu’il n’y a pas d’histoire
cachée ». Je ne peux pas m’empêcher de comprendre ce symptôme comme
une interrogation par rapport à sa propre histoire. Histoire donc, bien
souvent dont il n’a pas les clés. C’est un des aspects que je voulais
aborder, c’est que le symptôme vient bien souvent interroger l’histoire
familiale dans un lieu où les informations manquent. Vous savez que les
patients savent des choses de façon inconsciente, partielle et des choses qui
sont déterminantes pour comprendre l’histoire. Le symptôme vient bien
souvent à cette place-là qui est d’interroger le fonctionnement familial
et l’histoire familiale ainsi que de faire ressortir des pans d’histoire
qui ont été volontairement ou inconsciemment gommé et annulé.