Les tomes 29-30 des Dialectes de Wallonie, intitulés Mélanges Lechanteur, ont été élaborés en secret et à l'insu de celui que la SLLW entendait honorer. Le secret a été bien gardé. Et c'est au cours d'une petite cérémonie conviviale, sous prétexte d'offrir un apéritif à l'occasion de la nouvelle année, que ce volume lui a été remis. C'était le 15 janvier 2003. Au cours de cette petite cérémonie, Guy Belleflamme, le président en exercice de la SLLW, lui a adressé les propos qui suivent.


Chers Consœurs, Chers Confrères, Chers amis,

Vous n'y couperez pas : le protocole veut que le « bibitif » se trouve stimulé par un petit speech apéritif. J'avais informé ceux d'entre vous qui étaient présents à la dernière assemblée de notre société que, cette année, je souhaitais déroger quelque peu à la tradition des vœux qu'on échange traditionnellement par la voie postale, non que je veuille singer les usages diplomatiques qui prévoient que, pour « les corps constitués », cette cérémonie protocolaire ait lieu, en présence du Roi et dans un lieu prestigieux, dans le courant du mois de janvier, mais parce que, me semblait-il, il était bon, occasionnellement et exceptionnellement, de donner à notre rencontre un caractère un peu plus convivial que d'habitude. Je souhaitais, de la sorte, ponctuer une fin de mandat qui, par votre volonté, n'est devenu qu'une fin de mi-mandat. Il faudra bien, puisque j'ai dit « ponctuer », que vous considériez que le « point » final qu'on aurait dû mettre doit céder la place à un modeste « point-virgule ». Le Roi ne sera donc pas présent - encore que… ; enfin, vous verrez tout à l'heure - et notre rencontre aura forcément moins de faste.

Toutefois, le caractère volontairement confidentiel de cette petite rencontre n'empêchera pas que celle-ci soit quelque peu rehaussée à la faveur de quelques circonstances concomitantes qui relèvent de la vie même de notre société. À ce sujet, je vous dois quelques explications. Avec un certain retard, dont les causes multiples ont, pour certaines, échappé à notre contrôle et pour d'autres pas, nous nous réjouissons que ce début d'année coïncide avec la parution de diverses publications de notre Société. Le dernier numéro de Wallonnes pour l'année 2002 vient de paraître, de même que le numéro de notre collection Mémoire Wallonne consacré à l'évocation de l'œuvre de Maurice Piron. Mais aussi, et surtout, nous nous réjouissons que paraisse un double et volumineux numéro spécial de la revue Les Dialectes de Wallonie… qui porte les numéros 29 et 30.

Un trentenaire, c'est un « chiffre rond », c'est un bail, c'est un anniversaire… à défaut d'être encore un jubilé. C'est, en effet, en 1972, alors que la compagnie des « Amis de nos dialectes » (Bruxelles) venait de publier le 25e et dernier numéro de la revue annuelle Les dialectes belgo-romans (DBR), que la Société et Langue et de Littérature wallonnes renonçait, en même temps qu'à son grand projet de dictionnaire, à la revue qui en avait été l'ambassadrice et le soutien, le Bulletin du dictionnaire wallon (BDW, 23 volumes parus). Elle décidait toutefois de créer une nouvelle revue annuelle, Les Dialectes de Wallonie (DW), qui accueillerait - je cite - « les études, descriptives ou historiques, relatives au lexique, à la grammaire, à la phonétique de nos patois, et aussi, à l'occasion, des articles concernant notre onomastique, notre folklore et notre littérature » (DW, 1, 6).

Et c'est ici que je vais m'adresser plus personnellement à l'un d'entre vous, à celui qui, dès l'origine, et jusqu'en 1996, allait assurer le secrétariat de rédaction de la revue en même temps que, pendant cette même période, il allait également assumer la responsabilité de toutes les publications de notre Société. Mon cher Jean, - au nom de notre vieille amitié je m'autorise la privauté du tutoiement - mon cher Jean, dju v's-èl va dîre, vî camaråde, vos-alez sofri ô moumint, mins dju v' rassure, çu n' sèrè né lôg. L'élaboration de ce numéro spécial des DW, auquel exceptionnellement tu n'as pas été appelé à collaborer - ce qui n'a pas manqué, je suppose, de t'interpeller - explique les quelques cachotteries de coquettes dont nous nous sommes rendus coupables pour garder à cet événement un caractère de surprise. Je ne sais si nous y sommes vraiment arrivés, mais tel était en tout cas notre projet de départ.

Ce numéro spécial des DW s'intitule Mélanges Lechanteur. Le projet de la Société, qui souhaitait rendre hommage au linguiste et plus particulièrement au dialectologue et au professeur d'université, n'était pas d'élaborer un liber memorialis qui aurait été consacré à célébrer l'œuvre de celui à qui nous souhaitions dire notre reconnaissance ; il ne s'agissait en aucun cas, - et, comme nous te connaissons, tu ne l'aurais pas supporté - de te rendre un hommage anthume ni de faire ton panégyrique. Dans ce volume, nous avons simplement voulu évoquer l'œuvre abondante et de qualité qui est la tienne en nous contentant de publier ta bibliographie, que nous savons incomplète, bibliographie qui n'a pu être établie qu'au terme de démarches où la rouerie, le mensonge, mais le « pieux mensonge », ont joué un rôle déterminant. Cette bibliographie illustre à suffisance que, parallèlement à ta tâche de responsable des publications de la société et de la revue DW, tâche ingrate autant qu'obscure, tu continuais inlassablement de mener de front tes activités de chercheur et de professeur à l'université de Liège. Sans qu'elle soit exclusivement consacrée à la dialectologie - car la curiosité de Jean LECHANTEUR est éclectique et sa vaste culture touche, entre autres, à bien des aspects, souvent laissés dans l'ombre, de la littérature française d'hier et d'aujourd'hui, - on peut considérer que l'essentiel de l'œuvre de Jean Lechanteur a consisté à étudier surtout les patois belgo-romans. Il a non seulement donné aux Dialectes de Wallonie plus de trente-cinq communications substantielles et une dizaine d'autres à Wallonnes, mais encore il a été, pendant de nom-breuses années, à la suite de Jean Haust, d'Élisée Legros et de Louis Remacle, la cheville ouvrière du magistral Atlas linguistique de Wallonie qui, sous son impulsion, a vu paraître plus de volumes, dont deux qu'il a rédigés lui-même, qu'il n'y en avait eu auparavant. Et, dans la foulée de l'ALW, il a imaginé la création - et en collaboration avec celles qui ont commencé par être ses assistantes : Marie-Thérèse Counet, Martine Willems, Marie-Guy Boutier - du Petit Atlas Linguistique de Wallonie (PALW), dont trois volumes ont déjà paru, publication qui met à la disposition du spécialiste comme du profane une documentation commode à consulter sans qu'elle renonce en rien à la rigueur scientifique qu'une telle démarche postule. Et parlerai-je du chercheur, qui, avec une patience et une minutie de bénédictin, a, par exemple, revu, relu, remanié, édité le glossaire champenois de Sugny ou le dictionnaire malmédien de Villers ? Et, pour avoir eu le privilège de recueillir de lui certaines confidences sur certaines de ses préoccupations, nous savons qu'il a accumulé des milliers des fiches, établies au cours du dépouillement patient et systématique des archives des notaires liégeois des XVIIe et XVIIIe siècles, fiches encore presque inexploitées, mais qui contiennent un précieux trésor d'informations sur l'histoire de nos patois.

Pour faire témoignage à notre confrère et ami de la reconnaissance que tous les amoureux des langues et des littératures dialectales lui doivent est donc né le projet du volumineux numéro spécial de notre revue, qui voit le jour aujourd'hui. Toutes les contributions de ce volume ont été rédigées soit par des membres de la SLLW soit par des collaborateurs de la revue et cer-tains de leurs amis. Même les membres correspondants de notre Société, que nous tenons à remercier tout particulièrement, - qu'ils soient de Grande-Bretagne (Yan Lovelock), de Roumanie (Matilda Caragiu) ou du Japon (Takeshi Matsumura), - ont tenu à s'associer à cet hommage. De plus, nous avons pu, ainsi, nous assurer la collaboration de professeurs des universités de Bruxelles, de Louvain et de Liège. Parmi les collaborateurs plus exceptionnels, tu relèveras même les noms de vieux compagnons de route, condisciples d'université, tels Louis Chalon ou Pierre Nisolle (dont la présence aujourd'hui parmi nous aurait pu t'étonner) qui ont souhaité s'associer à cet hommage. Et puis, je me dois de citer explicitement ceux qui auraient voulu apporter leur propre collaboration à la construction de ce numéro spécial, mais qui, pour des raisons personnelles, de santé le plus souvent, n'ont pas pu le faire. Je tiens à citer tout particulièrement Willy Bal, Albert Leloup, Armand Deltenre, Marc Duysinx, Martine Willems, Renée Boulengier-Sedyn… et ceux des nôtres dont l'amour qu'ils portent au wallon les ont orientés vers des travaux qui, tout aussi honorables, relèvent moins directement des objectifs poursuivis par la revue des DW. Je tiens donc à préciser que, si on ne retrouve pas leur contribution dans ce numéro spécial, ce n'est nullement par indifférence : d'ailleurs, ceux-là qui ne figurent pas dans la revue sont, pour la plupart, ici présents pour s'associer à cette petite cérémonie d'hommage et je les en remercie. Plusieurs d'entre eux, dont Willy Bal, Albert Leloup, Danielle Trempont, Michel Francard, Chantal Denis, Joseph Selvais, et j'en oublie sûrement, - qui n'ont pas pu être présents aujourd'hui - m'ont écrit expressément pour me dire combien ils souhaitaient être associés à cet hommage, ce que je fais bien volontiers.

Des circonstances telles que celles que nous vivons aujourd'hui m'autorisent, je pense, à faire réflexion sur certains des mécanismes mystérieux qui éveillent une vocation, sur les rencontres qui l'orientent et la canalisent, sur tous les impondérables qui construisent une destinée. Vous m'autoriserez à évoquer ici quelques souvenirs plus personnels. Il m'a été donné de rencontrer et de connaître certains traits de la personnalité de Jean Lechanteur dans des circonstances autres que celles au cours desquelles, au sein de notre société, il a été donné à la plupart d'entre vous de le connaître. J'aimerais, si vous le permettez, évoquer devant vous, quelques traits de ses « enfances » comme ont dit des héros des poèmes épiques.

En faisant appel à mes souvenirs et en exhumant quelques-uns des documents qu'il a lui-même perdus ou égarés, en raison probablement du peu d'intérêt qu'il leur accordait, je sais que je cours le risque d'être accusé par celui-là même dont nous honorons la carrière de commettre un sacrilège de lèse-amitié, qu'il voudra bien me pardonner, je n'en doute pas. De quel droit osé-je donc révéler aux membres érudits de cette vénérables société des textes qui n'étaient, somme toute, à ses yeux mais à ses yeux seulement, qu'exercices de potaches ou que balbutiements maladroits ? Tel doit être le sentiment de celui dont certaines des qualités premières, contrebalançant une fine intelligence précocement éveillée et étonnamment curieuse, sont la pudeur, la réserve et la discrétion. Et pourtant, c'est en analysant ces prémices hâtives qu'il nous révélait de lui-même que l'on mesure mieux combien Jean Lechanteur, dont le sacerdoce en dialectologie wallonne allait trouver sa vocation dans l'admiration et dans la vénération qu'il avait pour son maître Louis Remacle, aurait pu faire une tout autre carrière, tout aussi brillante, dans bien d'autres directions. La « promesse des fleurs », selon l'expression de Malherbe, était telle que l'on pouvait espérer d'autres fruits, aussi diversifiés que resplendissants.

C'est sur les bancs de la première candidature à l'université de Liège, en octobre 1956, que j'ai rencontré pour la première fois Jean Lechanteur. L'aventure, que je voudrais vous raconter, celle de la revue littéraire et artistique Lettres 55 était cependant déjà bien engagée. Et que nombre de nos condisciples de l'époque aient tout ignoré de cette entreprise témoigne aussi que les promoteurs de cette initiative, plutôt que de se complaire dans un narcissisme de mauvais goût en cherchant par exemple à diffuser à tout prix la revue auprès de leurs compagnons d'études, et en courant le risque de les épater, n'avaient qu'un seul objectif : servir la littérature, et plus particulièrement la poésie, pour laquelle ils nourrissaient un amour sans bornes et qu'ils voulaient révolutionner.

Tout est parti, essentiellement, du collège royal Marie-Thérèse de Herve et du Petit Séminaire Saint-Roch de Ferrières, où trois Éliacins, plus ou moins soumis, plus ou moins rebelles, en tout cas éminemment réceptifs en même temps que lucides et critiques, terminaient leurs « humanités anciennes », comme on disait à l'époque. Ils s'appelaient Jean Collette, Alain-Guy Jacob et leur cadet - car les éducateurs de ce dernier avaient jugé bon de « l'avancer » d'un an, - Jean Lechanteur. Ce dernier, en effet, n'avait pas dix-sept ans quand il obtint son diplôme d'humanités. On n'oubliera pas de garder en mémoire cette dernière information tout le long des considérations qui suivent. Ce trio de collégiens donc, doués et amis, a formé le projet de lancer une revue littéraire, à laquelle ils ont donné le nom de Lettres 55, « revue littéraire et artistique », le millésime étant celui de l'année où la version imprimée du premier numéro a été lancée. Je n'ai malheureusement pas pu retrouver tous les numéros de cette revue, mais je crois néanmoins que les documents qu'il m'a été donné - en allant fouiner jusqu'à l'Albertine - de sortir des oubliettes où ils risquaient de s'empoussiérer définitivement sont significatifs.

J'ai parlé de l'audace de ces jeunes gens, je devrais dire de leur culot. Qu'on en juge, la première page du premier numéro contient ces phrases : « Le conseil de rédaction de Lettres 55 se doit de remercier tous ceux qui, par leur généreux concours, ont permis à cette revue de voir le jour, et tout particulièrement, S.A.R. le Prince Albert de Liège, - quand je vous disais qu'on y reviendrait… - M. Georges Duhamel de l'Académie Française et l'association Au Service de la pensée française dont il est président, M. Georges Simenon de l'Académie de langue et de littérature françaises, ainsi que M. Franz Hellens, grand prix de la Société des gens de lettres. » Rien que du beau monde !

Et les ambitions des auteurs sont grandes. Aussi lit-on dès la préface du premier numéro : « Cette revue répond à une nécessité profonde. Les jeunes de toute la Belgique ont besoin d'une revue littéraire qui soit faite à leur mesure. Une mesure de jeunesse, d'idéal, disons le mot, d'avant-garde, sans verser pour cela dans le snobisme. C'est un fait, actuellement Lettres 55 est le seul journal, dans notre pays, qui réponde à toutes ces exigences, apportant au moyen de cette formule qui est notre devise, une revue jeune par des jeunes pour des jeunes, un merveilleux instrument de formation et de conquête intellectuelle à tous ceux, à toutes celles qui forment l'élite de la génération montante. Les questions les plus diverses relatives aux lettres et aux arts y seront débattues. Les meilleurs essais, poésies, nouvelles de jeunes auteurs belges y paraîtront. Surtout, et ce point seul en aurait motivé la création, Lettres 55 est décidée à consacrer un tiers de ses pages aux productions de ses lecteurs. Afin de favoriser, de valoriser cette collaboration unique, un concours littéraire y sera attaché. » J'ai parlé du culot de ces jeunes ; on ne peut pas exclure non plus une certaine part de naïveté : nombreux sont ceux qui, à cet âge, entendent révolutionner le monde, rares sont ceux qui y parviennent.

Cette revue jeune, par des jeunes, pour des jeunes, consacrera d'ailleurs plusieurs articles à présenter les étudiants dans le monde : les « Étudiants de Paris » (par François Ant. Delhez, n° 1), les « Étudiants d'Athènes » (par Roland Garsonnin de Godrika, n° 2), les « Étudiants en Amérique » (par Evelyn Van Hoydonck, dans le n° 3-4)…

Non seulement ces jeunes peuvent compter sur la collaboration de leurs aînés - ainsi, dans le premier numéro, le musicien Édouard Senny signe un article sur « l'influence de la musique dans une éducation humaniste », tandis que le septuagénaire Franz Hellens présente Émile Verhaeren, - mais aussi ils s'assurent, avec un flair quasiment divinatoire, la collaboration de jeunes qui feront parler d'eux : à côté de Jean Collette lui-même, qui rend hommage au peintre Fernand Léger, ou d'Alain-Guy Jacob qui signe la chronique réservée aux poètes, on trouve un papier consacré à Vercors et à son œuvre, sous la signature d'un certain André Damseaux et un autre consacré consacré au génie flamand, que l'on doit à la plume d'un certain Herman de Croo. Ce dernier illustre même son analyse d'une traduction française d'un poème flamand de Willem van Gansbeke.

Dans ce premier numéro, Jean Lechanteur signe un article qu'il intitule « Arthur Rimbaud ou la soif du Soleil ». Qu'on situe bien cet article dans son époque. Les programmes scolaires des années cinquante ne permettaient guère, dans l'étude, que les programmes voulaient chronologique, de la poésie française, d'aller, en classe de poésie, - et dans le réseau scolaire qu'il fréquentait - bien au-delà des quatre grands romantiques. On parlait à peine des poètes maudits, parmi lesquels Verlaine et Rimbaud, dont l'étude s'arrêtait le plus souvent à quelques poèmes de Sagesse et au sonnet Le dormeur du val, tandis que les poètes contemporains, dans le meilleur des cas, étaient rapidement évoqués à la faveur de la lecture du Choix de poèmes contemporains établi par Franz Weyergans. Seule une quête personnelle, qui allait bien au-delà de l'enseignement dispensé au collège et qui osait aussi braver certains interdits, avait permis au jeune élève de la classe de poésie de produire cet article… que je ne vous lirai pas.

Mais, croyez-moi, on ne sait ce que l'on doit admirer le plus de la qualité de l'information dont le jeune critique fait preuve, de la finesse de l'analyse qu'il nous propose ou de la pureté de la langue qu'il utilise. Il a quinze ans, seize ans peut-être…

De plus, il ne se contente pas d'analyser le poète auquel il s'abreuve. Et s'il se mettait lui-même à l'œuvre ? Et voici ce que cela donne, toujours dans le premier numéro de la revue :

Le temps
J'ai vu pendant l'été ta grande nappe d'eau,
Fontaine ! et sur la branche indocile, l'oiseau
Qui chante, et maintenant ô glace ! ô le silence !
Quand l'hiver et la neige ont uni l'indolence
De la saison qui passe et de ce noir ennui.
Impuissant et muet, j'ai regardé la fuite
D'un matin de rosée et je vais dans la nuit,
Le cœur las et blessé, morne, égrenant la suite
De mes heures finies, avec au fond des yeux
Le reflet de l'étoile éteinte dans mon âme.


L'expression poétique qui utilise un mode typiquement rimbaldien va rapidement évoluer et céder la place à des compositions exploitant d'autres tonalités. Dans le deuxième numéro de la revue, je lis le quatrain suivant :

Rencontre
O bleu, taillé du vent dans le ciel débordé
À l'infini songeur où palpite la vie,
J'ai vu ton pur regard et la foule suivie
Des oiseaux qui chantaient dans tes yeux débridés.


L'évolution a été rapide. Jean Lechanteur a assimilé en quelques mois Tristan Tzara, dada et les surréalistes. Il a lu André Breton, Louis Aragon, Paul Éluard… Que dire de plus de ce quatrain finement ciselé qui, dans sa concision même, parvient à suggérer tout un univers ?

Par ailleurs, un article, intitulé « Amitié et poésie », prend des allures de feu d'artifice. Jean Lechanteur, qui le signe, y a ajouté un sous-titre, « je suis amoureux de l'amitié », qui définit son auteur bien plus qu'il ne le pense. Par ailleurs, il révèle l'érudition du jeune homme, qui a exploré, - de la Chanson de Roland à Paul Éluard, de Tahureau à P.-J. Toulet - comme il le fera toute sa vie, des régions rarement parcourues par les jeunes gens de son âge.

Qui doutera encore que nous avons là, en germe, un amateur authentique de poésie et de littérature que les exigences de la vie professionnelle et de la vie de chercheur ne parviendront pas à étouffer, voire à mettre en veilleuse.

Les deux articles que je viens de citer révèlent au moins des qualités que Jean Lechanteur exploitera, entre autres, dans les nombreux articles qu'il a signés dans les Cahiers d'analyse textuelle, auxquels il collabora régulièrement : une analyse d'une pénétration inégalée, le sens de la nuance, la précision et la perspicacité, servis par un style qui ira en se dépouillant, une sorte de degré zéro de l'écriture, atteignant ainsi à cet idéal défini par Voltaire qui voulait tout dire, avec toutes les nuances qu'il fallait, mais dans une langue accessible à tous, lisible aussi par sa soubrette.

Je reviens à l'époque où je l'ai connu. On m'autorisera à faire appel à quelques souvenirs pour décrire certains aspects de sa personnalité. Ni lui ni moi ne fréquentions ni les cafés estudiantins ni ceux du célèbre « carré » liégeois. Et si nous allions au cinéma, c'était en dehors des moments de la journée réservés aux cours. Par contre, nous mettions à profit toutes les heures creuses - les fourches comme disent les Liégeois - pour hanter toutes les bouquineries de la cité ardente. Nous y avons passé des centaines d'heures. Disons que je l'ai suivi : il était une sorte d'éclaireur-pisteur apte à flairer l'occasion rare, le livre curieux, la publication insolite. Si je ne craignais de heurter sa modestie foncière, je dirais que j'ai toujours admiré l'aisance avec laquelle il maîtrisait parfaitement tous les locos memoriales de la culture littéraire « classique » en même temps qu'il se montrait curieux, à la manière d'Apollinaire, de tous les courants littéraires et de tous les mouvements artistiques marginaux qui font le bouillonnement d'une époque et sans lesquels on ne peut pas comprendre les œuvres qui, in fine, émergent et résistent à l'usure des ans. Il était à la fois mon ami et mon initiateur, car l'admiration que j'avais pour lui n'excluait pas les sentiments d'amitié ; et je sais que ces heures fouineuses et fureteuses ont été pour moi d'un grand enrichissement.

Le numéro double 5-6, daté de 1957, de Lettres 55 est constitué de deux plaquettes. Et on nous prévient, au bas de la première page : « Ce numéro a été réalisé par Jean Lechanteur et Jean-Colette J. » Il ne m'appartient pas, dans cet hommage, de célébrer les mérites de l'un et de minimiser ceux de l'autre : il s'agissait bien d'une entreprise commune, mais, on va le voir, elle nécessitait de la part de l'un comme de l'autre, audace, perspicacité, ténacité.

Nos deux compères nous proposaient, sous le titre Poésie autographe, une anthologie de poèmes autographes et inédits d'auteurs belges, une plaquette reproduisant, par un procédé lithographique d'époque, les textes manuscrits qui leur avaient été fournis, tandis qu'une autre plaquette proposait, celle-là, la version imprimée des mêmes textes.

Et ce choix, quarante-cinq ans après, apparaît comme un choix judicieux et étrangement prémonitoire de ce que l'histoire littéraire conservera comme illustration essentielle de la poésie belge de la seconde moitié du vingtième siècle. Qu'on me permette de citer les noms des vingt-deux poètes qui ont accepté de figurer dans ce recueil autographe : Albert Ayguesparse, Armand Bernier, Jacques Biebuyck, Maurice Carême, Alexis Curvers, Joseph Delmelle, Paul Dresse, Marie Gevers, Robert Goffin, Arthur Haulot, Philippe Jones, Anne-Marie Kegels, Roger Kervyn, André Légier, Géo Libbrecht, Georges Linze, Jean Mogin, Paul Neuhuys, Carlos de Radzitsky, Robert Vivier, Liliane Wouters, Jean Xavier-Franc. Cette énumération se suffit à elle-même.

On n'ose imaginer de quel pouvoir de séduction et de conviction ces jeunes gens ont dû faire preuve pour convaincre tous ces poètes de se laisser embarquer dans une aventure dont ils savaient pertinemment les risques qu'elle leur ferait courir.

Dois-je en dire plus ? Je m'autoriserai deux dernières remarques. La première, c'est que Jean Lechanteur a choisi la région de l'ombre, laissant à ses compères le soin de paraître sous les feux de la rampe. Ainsi, par exemple, laisse-t-il chaque fois à ceux-ci le soin de signer l'éditorial. Ceux qui l'ont côtoyé tout le long de sa carrière universitaire savent jusqu'à quel point ce travailleur infatigable haïssait - et hait encore - d'être à l'avant-plan et fuyait tout ce qu'il considérait comme pure vanité… La deuxième remarque : tout ce dont il vient d'être question concerne une partie de la vie de Jean Lechanteur qui est bien antérieure à son dix-huitième anniversaire.

Qu'il me pardonne d'avoir ramené à la lumière ces quelques vieux souvenirs enfouis.

Pourquoi avoir exhumé ces vieux souvenirs ? Tout simplement pour rappeler qu'une carrière n'est pas le résultat d'une sorte de prédestination ou de déterminisme scientiste, comme le prétendait Taine, déterminisme du lieu, du moment, et de la race, mais qu'elle est avant tout la mise en œuvre de qualités de base, d'intelligence et de caractère, qui peuvent être mises en œuvre dans bien des directions. Ces qualités de base étaient là. Pourquoi se sont-elles investies dans la dialectologie ? Je crois pouvoir dire que cela est dû à la rencontre d'un homme, qui fut notre professeur, Louis Remacle.

À l'occasion de l'hommage que nous rendons aujourd'hui au chercheur, je voudrais donc dire également les qualités de l'homme qui, fidèle en amitié, - et je peux en témoigner - a nourri, tout le long de sa carrière, à l'égard de son maître, le professeur Louis Remacle, des sentiments filiaux de vénération et de respect, sentiments qui l'ont conduit à continuer d'entretenir, avec son maître, et jusqu'au dernier souffle de ce dernier, des relations, que nous n'oserions dire d'amitié, mais qui allaient bien au-delà de l'estime et de la reconnaissance. Pour tout cela, entre autres raisons, nous pensions que ce numéro des Dialectes de Wallonie devait lui être offert en hommage.

Ce m'est donc une joie de lui remettre, en notre nom à tous, un exemplaire de ce numéro des Mélanges Lechanteur. Et, sur un plan plus personnel, je lui remets une photocopie de tous les numéros de la revue Lettres 55 que j'ai pu retrouver ainsi que de la double anthologie des poètes belges contemporains des années cinquante.

Anfin, dju roûvîve : à turtos, dju du sohête « one bone an.nêye èt one bone santé ».


Guy BELLEFLAMME
15 janvier 2003


Jean Lechanteur, surpris, contemple le volume qui vient de lui être remis.

Jean Lechanteur remercie