Pourquoi encore écrire en langue wallonne ?

(Communication faite à la journée de clôture du colloque sur les langues collatérales de Dampremy le 24 novembre 2001)

Lorsque Jean-Luc Fauconnier sollicita mon témoignage dans la perspective de cette journée, pourquoi ma première pensée fut-elle pour Jean Guillaume, qu’un train emmenait vers Rome, pour un an au moins, et qui jetait ce quatrain sur le papier:

I faît si doûs po l’ trin roûler
Ossi doûs qu’ s’on caus’réve walon.
Poûve maujone, todi, come t’ès lon...
Lalîye, ni r’fioz pus mi p’tit lét.

Nostalgie de l’espace, tôt devenue celle du temps. Telle fut aussi ma démarche lorsqu’à vingt ans, je commis mes premiers vers, inspirés par l’éloignement. Mais pourquoi en wallon ? La question ne s’est même pas posée, tant le wallon s’est imposé à moi, naturellement, parce qu’il était, parce qu’il est ma langue maternelle, au sens le plus strict, celle que j’ai apprise sur les genoux de mes parents, la seule que j’aie pratiquée jusqu’à l’entrée à l’école primaire, lorsque j’avais cinq ans. Jusqu’à cet âge unilingue wallon, j’ai conscience aujourd’hui d’appartenir sans doute à une espèce en voie d’extinction... J’écrivais donc pour le plaisir, pour ma consolation, dirais-je. Une peu comme l’oiseau chante. Sans trop m’interroger, ni sur l’acte d’écrire, ni sur l’outil d’expression.

Tout au plus avais-je le sentiment d’œuvrer modestement pour la pérennité d’une langue – ma langue – à l’époque, et depuis longtemps déjà, menacée par l’indifférence voire le mépris. La raison majeure de cette désaffection ? Elle m’apparaissait et m’apparaît encore très claire : la vanité sociale ! I n’ faut nin aprinde li walon aus-èfants, ça n’èst nin bon po leû-z-avenîr : sentence recueillie autrefois et qui m’est restée telle une écharde dans le cœur. Il n’en faut pas douter : l’abandon du wallon en famille, tenu pour une promotion sociale, voilà bien la cause première de son déclin. Cette proscription en famille, et à l’école, s’aggrava évidemment d’autres facteurs, dont les moindres ne sont pas le brassage des populations et l’essor fulgurant des sciences et des techniques auquel nos parlers populaires n’ont pu s’adapter, alors qu’ils avaient pourtant assimilé la première révolution industrielle : j’en veux pour seule preuve le langage de la houillerie. La régression du wallon ne sera pas sans conséquences sur la pratique du français, mais les effets escomptés ne seront pas ceux qu’on attendait. La langue ne gagne pas en qualité : tout simplement l’argot occupe le terrain laissé libre, c’est lui qui devient le parler familier et expressif. Autre constat : la pratique d’un dialecte, en orientant la pensée vers le concret, préservait le locuteur de la tentation de l’hexagonal, du pédantisme et des snobismes qui règnent aujourd’hui dans tous les domaines.

Flash-back, comme on ne dit pas en français. Le bouillonnement des idées qui suivit mai 68 allait, si j’ose dire, me révéler à moi-même. L’amour du parler ancestral, de la terre et des traditions, que je tenais confusément pour une forme de conservatisme, voire de passéisme, se révélait être une attitude clairement contestataire. La pratique du wallon ? Non seulement une manière de se démarquer d’une société que l’on dénie, mais un rempart, parmi d’autres, contre l’uniformisation qui gomme les particularismes et donc les cultures, contre le nivellement qui coupe les têtes, contre le conditionnement qui anesthésie les consciences. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, dont Willy Bal a si joliment parlé autrefois dans la défunte revue Nords (Drogenbos, 1975.)

À ce propos, mon opinion n’a guère varié après un quart de siècle, sinon qu’elle s’est complétée d’une réflexion sur la littérature. Ne pas se voiler la face : l’immense majorité de la production écrite en wallon relève de la paralittérature et du folklore, ce qui n’est d’ailleurs pas sans intérêt. Il reste qu’une part – mineure, je le concède donc – relève de la littérature la plus authentique parce qu’elle a réussi à dire l’homme, de partout et de toujours, se projetant ainsi, par la magie de l’art, dans l’intemporel et dans l’universel. Elle est un instrument de culture et, sous ce rapport, j’ai plaisir à souligner sa précellence sur les autres littératures en langues régionales du domaine d’oïl. Aussi m’est-il intolérable de savoir que ses meilleures pages, pourtant traduites et diffusées dans le monde entier, ne seront même pas proposées à l’admiration des élèves de notre enseignement secondaire. Ignorer jusqu’à l’existence des chefs-d’œuvre qui s’enracinent dans le tuf naturel de leur région, voilà l’inculture à laquelle les Wallons sont condamnés par des politiciens hypocrites qui votent des décrets dont ils rendent l’application impossible, faute de moyens, qu’ils nous refusent.

Dans ces conditions, ce wallon, qui a cessé de se transmettre en famille, dans la rue, dans la cour de récréation et jusque dans les ateliers ou les usines, quel avenir lui reste-t-il ? Paradoxe : le théâtre fait recette plus que jamais, la chanson d’aujourd’hui séduit, l’écriture ne se porte pas mal. Il reste au wallon des lendemains, à défaut, sans doute, de surlendemains. Mais quel wallon? La question m’angoisse, tant la qualité de la langue se dégrade. Et très vite. Des adeptes, de jeunes recrues, ignorants des rudiments élémentaires de la langue, s’autorisent à tout dire n’importe comment. Faut-il ajouter qu’ils n’aboutissent qu’à un wallon dénaturé, un jargon qui ne mérite même pas qu’on l’appelle français régional puisqu’il ne reproduit pas la syntaxe du dialecte? La paresse intellectuelle de ces faux apôtres, qui s’attribuent la connaissance infuse, précipite le déclin. Il existe pourtant chez nous de bonnes écoles de wallon. Avec l’appoint des médias, elles peuvent contribuer à prolonger, sans acharnement thérapeutique, dans la dignité, l’existence des langues régionales.

Je n’ai rien dit, faute de temps, de l’inévitable évolution de la langue, de la nécessité de créer des néologismes, rien non plus du walon r’fondu, cette langue unifiée dont certains rêvent pour la Wallonie tout entière. Il me restait bien des choses à évoquer. Par exemple, ce soupçon de scrupule qui parfois m’effleure : avions-nous le droit d’engager le wallon dans l’aventure poétique la plus audacieuse ? N’était-ce pas le détourner de sa vivante veine populaire ? Mais ce sont là d’autres débats. Mutwêt po 1’ côp qui vint, s’i-n-a onk.

En attendant, si nos langues régionales peuvent tirer profit des moyens de communication les plus modernes, bravo ! Si ses tenants, pour mieux se faire entendre, se groupent au sein d’un Bureau européen pour les Langues moins répandues ou d’une Association pour la Défense des Langues et Cultures menacées, bravo! À condition de maintenir le cap sur l’essentiel : une langue de qualité au service d’œuvres de qualité, de quoi contribuer à refaire un peu « l’humanité des choses » à l’heure de la mondialisation, du Mac Donald et du Coca-cola.

Victor GEORGE

[Extrait de Wallonnes, 1/2002.]