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LES PLANIFICATEURS LINGUISTIQUES AU CHEVET DU WALLON

Jean Lechanteur

Les langues sont mortelles
Le wallon est malade
Mesures de sauvegarde
Émergence des planificateurs
Leur diagnostic
Uniformisation
Création de néologismes
Chances et risques
Que peut-on faire pour le wallon ?

Les langues sont mortelles
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Comme les hommes, comme les civilisations, les langues sont mortelles. Certaines disparaissent sans laisser de descendance ; d’autres ont la chance de se survivre et même, grâce aux innombrables métamorphoses qui ont provoqué leur disparition, de connaître un surcroît de vigueur : ainsi le latin, dont est sortie la prodigieuse prolifération des langues et des patois romans.

De certaines, qui n’ont jamais été écrites ni décrites, il ne reste aucune trace, ou seulement des vestiges dérisoires, tels ces fragments de mots des Indiens de l’Orénoque dont Chateaubriand, dans un de ces tableaux sublimes par lesquels il se plaît à rappeler la petitesse de l’homme au sein de la nature, nous dit qu’ils ne circulaient plus sur la cime des arbres que dans la voix des perroquets. Mais beaucoup de ces langues mortes ont été fixées, naturalisées, pourrait-on dire, dans des dictionnaires et des grammaires, elles ont été illustrées dans des œuvres d’art qui continuent à faire penser et à émouvoir. Si la vie réelle vaut mieux que la mort et sans doute qu’une immortalité figée, il est consolant de penser que souvent, du moins, subsiste la mémoire de ce qui fut vivant.

Le wallon est malade
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Le wallon n’est pas mort, mais il est malade, moribond. On le dit depuis plus d’un siècle, avec plus de raison aujourd’hui qu’hier. Ce n’est pas, comme d’aucuns aimeraient le penser, parce que le diagnostic est ancien qu’il est faux, au contraire. Tous les observateurs de bonne foi admettent que nos parlers populaires s’appauvrissent et se francisent, et, surtout, qu’ils sont de plus en plus délaissés et méconnus par les plus jeunes. Transformation ou dégénérescence, indifférence ou mépris ? On pourrait en discuter longuement, mais là n’est pas notre propos.

Mesures de sauvegarde
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Personne parmi ceux qui aiment ces parlers, qui en connaissent les richesses et les subtilités, qui les apprécient de quelque façon que ce soit, ne se réjouit évidemment d’une situation semblable. Et beaucoup d’hommes et d’associations, dans toutes les régions de la Wallonie, ont tâché et tâchent, avec leurs moyens, trop faibles et trop peu coordonnés, de retarder l’échéance fatale, de redonner le goût, d’améliorer la connaissance, par l’enseignement, par les spectacles, par la littérature, par l’édition... Les dialectologues, de leur côté, depuis plus d’un siècle, ont recensé, décrit, étudié, plus et mieux qu’on ne l’a fait pour la plupart des autres régions, notamment de France, le lexique, la grammaire, la phonétique d’un grand nombre de nos patois, à un moment où ceux-ci étaient encore très couramment pratiqués et où ils étaient encore dans leur pleine vitalité. Quoi qu’il advienne, cela subsistera. Grâce à ces chercheurs passionnés et patients, amateurs et professionnels, et particulièrement grâce à Jean Haust, en raison de la qualité et de l’importance de ses travaux, qui portent sur la totalité du domaine, des milliers de documents linguistiques, dont beaucoup déjà sont sortis d’usage, ont été tirés de la nuit où ils auraient sombré, mis au jour et assurés de sauvegarde. Il n’est pas seulement injuste, il est indigne de qualifier les dialectologues de " fossoyeurs de la langue wallonne ", comme le font certaines gens qui, sans eux, ne sauraient pas le dixième de ce qu’ils savent, quand ils n’ont pas tout appris d’eux : loin d’être des fossoyeurs, ni même des embaumeurs, car le wallon qu’ils enseignaient était bien vivant – et il n’est pas mort encore! –, les dialectologues ont fait connaître, révélé, maintenu, propagé l’objet de leur étude et de leur affection, et lui ont assuré une place de choix dans les synthèses scientifiques internationales.

Émergence des planificateurs
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En dépit de l’immense collecte documentaire des dialectologues, de l’illustration artistique remarquable des écrivains, d’un souci assez récent de promotion des dialectes, et même de l’amélioration de l’attitude générale à leur égard, ceux-ci, chez nous, ne se sont pas rétablis, mais ont continué à déchoir. De nouveaux docteurs entrèrent alors en scène. Les moins agressifs se contentèrent d’observer que leurs devanciers n’avaient pu enrayer le mal, mais quelques-uns n’hésitèrent pas à leur en imputer l’aggravation. Les dialectologues, en particulier, étaient, à leurs yeux, les responsables de la désaffection du public: ils étaient coupables de s’être attachés à relever des différences jugées secondaires en occultant les ressemblances fondamentales qui fonderaient tous ces parlers dans une unité linguistique supérieure ; coupables d’avoir, avec une minutie de maniaques, raffiné dans la notation de nuances phonétiques qualifiées d’"insignifiantes" ; coupables encore de s’être bornés à consigner passivement ce qui existait et de s’être interdit de créer personnellement des mots (cf. Singuliers, 1994, n° 2, p.7). Bref, certains de ces nouveaux venus reprochaient comme des défauts majeurs aux anciens ce que ceux-ci mettaient au rang des qualités premières : la fidélité au réel, le souci de la précision, l’objectivité dans la description.

Pour les attitudes, si quelques-uns, mieux informés ou plus policés, faisaient montre de modération ou de prudence, il en était de plus extrêmes qui, ne s’embarrassant guère de nuances et n’hésitant pas à utiliser les méthodes du commerce et de la publicité dans un domaine ou on ressent un peu de gêne à les trouver, se présentaient comme les forces de la vie et du progrès en face des puissances du conservatisme et de la mort, et valorisaient leurs " produits ", à la manière des lessives, par des qualifications soulignant une excellence toujours renouvelée.

On le sait, lès novês ramons hovèt vol’tî ; èt i hovèt vol’tî foû dèl vôye tot çou qui lès-éhale. Faisons la part de l’âge, et de l’esprit du temps, d’un temps où trop souvent la compétition l’emporte sur la collaboration et le faire-savoir sur le savoir-faire. Nous espérons que sous des dehors assez fanfarons (dans mon patois, cela se dit avant-går, littéralement " avant-garde "), ils éprouvent parfois des doutes et qu’ils soient moins entiers et moins systématiques qu’ils ne le donnent à penser. Nous voulons même bien admettre – sans espérer la réciproque – que la plupart d’entre eux sont animés par un goût sincère du wallon et par un souci véritable de le maintenir.

Leur diagnostic
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Ce qui sépare les " dialectologues " et les " planificateurs " n’est pas là, ni même dans une évaluation différente qu’ils feraient des actions pédagogiques à entreprendre.

Beaucoup plus fondamental, et probablement irréconciliable, le désaccord provient de la conception même (formée d’observations, de réflexions et liée à une sensibilité) que les uns et les autres se font du wallon. Les uns aiment le wallon tel qu’il est, c’est-à-dire comme un ensemble de parlers singuliers, apparentés mais différents, et ils se résigneraient à les voir disparaître s’ils devaient changer, non certes de la façon normale dont change constamment tout langage vivant, mais s’ils devaient changer de nature. Les autres aiment, ou en tout cas défendent un wallon abstrait, irréel, tel qu’ils voudraient qu’il fût et qu’ils se disposent à le faire.

En vérité, seuls ceux qui sont libres de toute attache à un patois particulier, et qu’ainsi aucune attache sentimentale ne refrène, acceptent sans état d’âme de s’approprier une variété ou une autre, quelque variété que ce soit, ou un complexe hybride fait d’emprunts aux parlers les plus divers, ou encore, terme final, envisagent d’élaborer eux-mêmes un wallon " refondu ", être nouveau, tout à fait inédit, qu’ils seront les premiers – et peut-être les seuls – à utiliser. Mais ceux d’entre eux qui, connaissant les attaches d’un patois, ont cru pourtant devoir se rallier à la cause des normalisateurs ne l’ont fait qu’en désespoir de cause, voyant dans cette solution radicale le seul moyen susceptible non pas même d’assurer la survie du wallon, mais de permettre d’envisager son sursis.

Dans cette conception, une politique en profondeur doit être menée non seulement en faveur de la langue, mais sur la langue. Le wallon de demain sera a) unifié ; b) modernisé et universalisé, de manière à le rendre capable d’exprimer toutes les notions du monde contemporain ; c) officialisé. Ou bien il ne sera plus.

Uniformisation
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La diversité des parlers de Wallonie (qu’on accuse parfois les dialectologues d’avoir exagérée, voire inventée) et la désaffection d’une grande partie des jeunes à leur égard font que l’émiettement linguistique, de plus en plus sensible, conduira peu à peu, mais nécessairement, à la désagrégation. Tel est le constat pessimiste de départ. Dès lors, une solution s’impose : il faut supprimer les différences, inventer de toutes pièces un wallon unifié, réservé dans un premier temps à l’écriture, qui coiffera tous les patois locaux et qui s’y superposera avant, sans doute, de les supplanter.

On uniformisera le lexique pour commencer, parce que cela paraît plus simple ; à plus tard, la morphologie, noyau dur d’une langue, sur lequel il est plus délicat d’agir. Quant aux graphies, il est inutile, bien entendu, qu’elles s’efforcent de calquer des réalités phoniques trop précises, puisqu’elles devront couvrir tout le champ des réalisations possibles, et que les usagers, estime-t-on, n’auront aucune peine à les transposer dans leurs propres parlers. On suppose que ceux qu’on espère ramener au wallon par cette voie et qui n’en ont pas d’autre connaissance s’en remettront au hasard pour la prononciation, à moins que des grâces particulières ne leur soient accordées pour les récompenser de leur bonne volonté. Afin de mieux encore faire ressortir la profonde unité des divers wallons, on recourra aux graphies hybrides (bea " beau " pourra se dire aussi bien et variantes que bia ; xh, se dire aussi bien h que ch), dont on a estimé, contrairement à Jean Germain (Toudi, 3, p. 218), qu’elles sont plus commodes que dangereuses. Les Liégeois, qui savent les conséquences de ces deux graphies (v. les noms propres Saroléa, Donnéa, prononcés -éya, en liég. Sårôlê, Donê  ; les toponymes Moxhe, Droixhe, Xhoris, Xhendelesse, etc., prononcés avec cs ou gz) apprécieront les avantages de cette innovation qui nous ramène au Moyen Âge. Pour la normalisation du lexique, diverses techniques sont possibles. La plus simple, c’est quand la même forme règne partout, mais on ne peut pas vraiment parler d’uniformisation en cette occurrence, puisqu’on se borne à consigner une unité réelle. Ces cas sont très rares, heureusement, et les normalisateurs ne manqueront pas de pain sur la planche. Nous ne nous attarderons pas aux critères de choix de la forme commune – forme majoritaire ou forme centrale ou forme la plus wallonne ou encore adoption de plusieurs formes considérées comme synonymes – qui sont assez variés pour provoquer la dialectalisation du petit groupe des unificateurs.

Revenons à la diversité wallonne. Elle est bien moindre, nous dit-on, que les dialectologues ne l’ont laissé entendre. Et Jean Germain (Toudi, loc. cit.), de tenter de le prouver par un petit exercice qu’il reconnaît extrêmement limité, et j’ajouterai " extrêmement orienté " : qu’y-a-t-il, en effet, d’étonnant que les 5 points (c’est peu) choisis comme représentatifs des principales variétés du wallon (La Louvière, Namur, Saint-Hubert, Liège, Malmedy) expriment les 15 notions retenues par des termes apparentés ? Toutes ces informations sont extraites du tome I de l’Atlas linguistique de la Wallonie, dont les 100 cartes, visant à illustrer les variantes phonétiques, ont été choisies précisément à cause de l’identité des types lexicaux, identité qui se prolonge, d’ailleurs, en picard, en lorrain, et, pour la plupart, en français ?

Il serait facile, mais un peu vain, de faire l’inverse et de proposer un tableau similaire de 15 notions (ou davantage) choisies pour montrer la diversité des types lexicaux qui les traduisent. Le degré de parenté des divers parlers belgoromans, même si ceux-ci ont été répartis, pour des raisons méthodologiques, dans des familles dialectales, sous-dialectales, sous-sous-dialectales, n’est pas connu de façon très précise. Et il nous apprendrait probablement peu de choses sur la manière dont les usagers perçoivent les ressemblances et les différences. Qu’ils les perçoivent, en tout cas, cela ne fait aucun doute, les commentaires plaisants ou stupéfaits à propos d’autres parlers, lointains et même proches, en témoignent, ainsi que les moqueries stéréotypées dans lesquelles on accumule et on accentue les particularités langagières des voisins. Les usagers sont plus sensibles aux différences que les dialectologues, et, dispensés de l’impassibilité et de l’objectivité que ceux-ci s’imposent, ils ne se privent pas de porter des jugements de valeur et de railler ceux qui ne parlent pas comme eux. Un habitant de Chaudfontaine me racontait, bien des années après, sa stupéfaction d’avoir, pendant son service militaire, entendu des compagnons de chambrée nommer marone ce qu’il appelait pantalon ; et il ne se gênait pas pour ajouter " On s’ dimande wice qu’il ont sru cwèri çoula. " La norme, pour l’usager, qui n’est pas un linguiste, et moins encore un technicien du langage, c’est son parler à lui et celui de sa commune pour un Liégeois, ce ne sera jamais celui de Namur, ni l’inverse, ni même pour un Verviétois ou un Ardennais le parler de Liège, si prestigieux qu’il lui paraisse à certains égards.

Le patoisant ordinaire ressent comme des traits de discordance non seulement les variantes lexicales du type marone / pantalon, cina / cåvå ’fenil’ ; torê / gayèt ’taureau’, etc., mais aussi, et sans doute avec la même intensité, les variantes phonétiques de types lexicaux dont il ne perçoit pas l’identité étymologique liég. håhê / nam. ôja / s.-wall. hôjé ’ barrière’ ; liég. påhûle / nam. pôjêre / s.-wall. pôjieule ’paisible’, etc. ; quant à celles dont l’apparentement ne lui échappe pas (tchapê / tchapia ’chapeau’ ; mwért / mwârt ’mort’ ; peut-être sonler / choner ’sembler’, etc.), qui oserait soutenir que son sentiment linguistique met les deux formes sur le même plan et que, pour lui, l’une n’est pas la bonne, et l’autre, une étrangère, et, à ce titre, bizarre, comique, incongrue...? Il est plaisant que nos planificateurs, après avoir tant critiqué les dialectologues, prêtent aux usagers les moins teintés de linguistique des points de vue et des jugements de dialectologue. Eux-mêmes, on s’en doute, pratiquent, mais avec d’autres buts, ces schématisations auxquelles les dialectologues ne recourent que par souci méthodologique. Ceci ne nous étonnera guère, puisque c’est dans l’ALW, dans les dictionnaires, les grammaires, toutes les études des dialectologues qu’ils ont puisé et leur documentation et leurs interprétations (qui ne sont pas, rappelons-le, celles des usagers, qu’il serait utile de prendre en compte dans la perspective qui est la leur) et jusqu’à la délimitation de leur champ d’étude. En effet, pourquoi limitent-ils le wallon de la manière qu’ils le font, en excluant des parlers qui ont pu être qualifiés de wallons (comme le montois, par exemple : v. le dictionnaire de Delmotte), sinon parce qu’ils se fondent sur la segmentation dialectale telle qu’elle ressort des travaux de dialectologues ? Mais ils se sont bien gardés d’approfondir – il serait étonnant qu’ils ne les aient pas vus – le problème épineux des aires de transition, dont les frontières sont floues et mouvantes, et le problème, plus fondamental, de la notion même de dialecte. Des apparentements variés unissent, sans rupture brutale, de manière continue, le parler de Liège à ceux de Huy, de Namur, de Jodoigne, de Charleroi, de Mons, de Tournai... et, se prolongeant sur le territoire français, les rassemblent tous dans la grande famille des dialectes d’oïl, en même temps que des différences nombreuses, cheminant dans tous les sens et selon des parcours originaux, créent la spécificité de tous les patois locaux. Les dénominations usuelles – wallon, picard, lorrain...– sont commodes, certes, mais il importe de rappeler qu’elles reposent en partie sur des conventions et des habitudes : qui ne voit que la frontière entre le liégeois et le namurois (deux sous-dialectes) est aussi forte et plus nette que celle qui sépare le wallon du picard ou le wallon du lorrain et du champenois ? C’est pourtant le liégeois et le namurois qui ont été choisis comme l’unité assez homogène pour qu’on estime possible une uniformisation complète Dans la continuité linguistique qui unit les dialectes galloromans entre eux et qui les unit au français, dans la discontinuité qui segmente tous les patois, il y aurait donc des degrés significatifs, des blocs formant des unités séparables des autres ? On aimerait qu’on nous dise de façon plus précise ce qui permet de distinguer ces blocs.

Car, pour ma part, s’il me fallait non uniformiser – Dieu m’en garde ! – mais tâcher de décrire un système supra-local, c’est à un domaine plus restreint que le wallon que je me sentirais forcé de me tenir – le liégeois ou le namurois, ou même la variété dominante de l’un ou de l’autre –, c’est-à-dire à un ensemble de parlers qui devraient présenter une très forte cohésion phonologique et morphologique. Il n’est pas possible de réduire au même moule des parlers, quelles que soient leurs parentés par ailleurs, et notamment lexicales, dont les structures morphologiques diffèrent sur des points essentiels : comp. liég. Iès-oûhês tchantèt / nam. lès mouchons tchant’nut ; liég. si vite k’i sèrè m’nou, houkîz-m’ nam. (Bouvignes D 38) ossitût k’i s’rè v’nu, (y)ukoz-m’ / s.-wall. (Longlier) tré ki s’rè v’ni, hutchez-m’ ; liég. ci-chal èst bon, mins i n’ vå nin I’ meun’ / nam. (Bouvignes D 38) cit-ci èst bon, més i n’ vôt nin I’ mèn’… Qu’on ne prétende pas que ces variantes géographiques sont des variantes libres ou des variantes sociales : loin de s’additionner dans un système supérieur qui serait ainsi enrichi d’innombrables synonymes ou équivalents approximatifs (du type de fr. il s’assied, il s’assoit, liég. i dèt, i d’ha ’il dit’ (passé simple), verv. i m’na, i vûne ’il vint’...), elles s’excluent. Et de même pour le lexique : si le liég. crompîre n’est pas séparable des variantes phonétiques locales (crôpire...), il ne s’accommode d’aucune façon de canada ou de truke, pas plus que oûhê du nam. mouchon ou le liég. mohon du nam. pièrot... La richesse lexicale de chaque patois est remarquable dans un certain nombre de domaines, celle de l’ensemble des parlers de Wallonie est extraordinaire, mais elle est la conséquence de la diversité de ceux-ci, et elle n’est évidemment pas à la disposition de la totalité des usagers.

Création de néologismes
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Je ne m’attarderai pas ici au dernier point du programme des planificateurs : l’officialisation du wallon. Et je me bornerai à quelques réflexions à propos du second : la nécessité de créer des néologismes en grand nombre et dans tous les secteurs. Le souci des dialectologues de ne recueillir que les termes existants, attitude scientifique s’il en est, apparaît aux normalisateurs, que la manipulation, loin d’effrayer, séduit, comme une tiédeur incompréhensible, une réserve condamnable, que certains n’hésitent pas à mettre sur le compte d’une conception erronée du langage, d’un langage figé, échappant à l’histoire et à l’évolution. Est-il besoin de commenter une critique aussi simpliste autrement qu’en disant qu’elle s’adresse à ceux-là mêmes qui nous ont fait connaître l’ancien wallon, qui ont édité le plus de textes anciens, dépouillé le plus d’archives? Bien sûr que des créations et des emprunts n’ont cessé, à toutes les époques, d’accroître et de renouveler nos parlers, comme toute autre langue, soit pour nommer des réalités nouvelles, soit pour restaurer les capacités expressives, mais cela s’est fait de manière organique et populaire, sous la pression de besoins pressants et partagés. À divers moments, aussi, des savants ou de pseudo-savants ou simplement des maladroits ont introduit leur propre lot de nouveautés : gallicismes des bourgeois du 18e siècle, plus à l’aise avec le français qu’avec un patois qu’ils maîtrisent mal ; gallicismes des lexicographes du 19e siècle, plus soucieux de quantité que de qualité et de justesse ; inventions d’écrivains qui sont comme des faux-fuyants devant les difficultés de l’expression dialectale (sur ces derniers, cf. M. Piron, in Mé/anges Haust, 1939, pp. 289-310). On peut se demander s’il est vraiment opportun de proposer à des jeunes auxquels on prétend redonner le goût du wallon, des néologismes – que personne, nulle part, n’utilise, notons-le bien – relatifs à l’astronautique, à l’informatique, à la psychologie, etc., quand ils ignorent jusqu’aux termes les plus courants, les plus banals : alors qu’ils ne savent pas comment on dit dans le patois de leur localité " maison ", " fenêtre ", " beurre ", " manger ", " dormir ", " poisson ", " hanneton "..., va-ton leur demander d’assimiler des inventions personnelles en " wallon unifié " comme wèt-y-oûte " transparent (pour rétro-projecteur) ", nèl-dîré-pus " ultimatum ", hapeû-scûle " capteur parabolique ", peûpe-stjpèta " génocide ", etc. (cf. Singuliers, 1994, n° 2, p. 19) ? Cela a tout l’air d’être une farce, mais ce n’en est pas une, ou, plutôt, c’est une farce ubuesque et sinistre : le " bâton (magique) à néologysmes " est comme un pendant du "croc à phynances".

Il n’empêche, la machine à néologiser est lancée, et elle tourne rond, pour ne pas dire sot, en circuit fermé, pour la satisfaction des quelques concepteurs, dont on ne s’étonnera pas qu’ils considèrent que le domaine notionnel à privilégier, celui qu’ils placent en tout premier lieu, juste avant la sexualité et la puériculture, est la linguistique, afin de " pouvoir conceptualiser leurs recherches sur le wallon en wallon " (Singuliers, loc. cit., p. 17).

La survie du wallon au 21e siècle est liée, d’après eux, à sa capacité de tout exprimer. On nous permettra de ne pas partager ce postulat : non seulement le wallon, pendant la période de sa plus grande vigueur, n’a jamais embrassé tout le champ du possible et n’a jamais prétendu à le faire, mais il nous paraît qu’une telle expansion, provoquée artificiellement, sans appel de la base, du peuple des gens qui parlent, ne pourrait aboutir qu’à la suppression, mieux, que par la suppression, de nos parlers populaires en tant que tels, parlers dont nous souhaitons, nous, la sauvegarde précisément, parce qu’ils sont ce qu’ils sont et non un ersatz de langue commune, et parce qu’ils offrent, à côté du français, un registre différent, plus limité, certes, mais original et apte à véhiculer les particularités qui nous importent.

Le travail d’unification " n’est pas dirigé, écrivait Jean Germain en 1989 (loc. cit., p. 219) contre le français ". Cette déclaration – que chacun peut-être ne ferait pas sienne – se veut rassurante, mais elle est loin de nous rassurer. Ce n’est pas contre le français, d’abord, que l’entreprise est dirigée, on veut bien l’admettre, mais – et ceci est aussi grave – c’est contre nos patois, à l’anéantissement desquels la réussite du projet conduirait à plus ou moins brève échéance, puisque cette langue unifiée ne pourrait s’implanter que par la destruction des parlers qu’elle prétend sauvegarder. Illustration de la parole d’Oscar Wilde : " On tue toujours ce que l’on aime. " À moins – et on peut se poser la question – que nos linguistes n’aiment pas vraiment les patois, dont le nom même les rebute, ni les patoisants, aux connaissances bornées, à la science pauvre et instinctive. À leurs yeux, la " langue wallonne " doit avoir d’autres prestiges et d’autres séductions ; mais cette chienne de luxe qu’ils prétendent mener à leur guise au bout d’une laisse démesurée a toutes les apparences d’une chimère.

Chances et risques
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Le projet d’unification est, selon nous, néfaste, mais heureusement, il nous semble tout à fait utopique. Une langue commune ne s’institue pas par la décision de quelques intellectuels, et dans une période de déclin, mais elle se façonne petit à petit, en réponse aux aspirations de toute une communauté ou sous la poussée d’un parler devenu illustre sur la primauté duquel un accord s’établit.

Nous l’avons dit, pour nous, les patois wallons n’ont une chance de durer que dans la mesure où ils demeureront des patois et pourront, ainsi, assumer un rôle spécifique à côté du français, ce français que nous avons, depuis des siècles, choisi librement comme notre langue commune. Comment, en effet, imaginer qu’on attirerait vers un wallon inexistant, artificiel, dépourvu de racines, des jeunes gens que les patois locaux, qu’ils ont pu entendre pourtant autour d’eux, dans leurs familles, dans leurs villages, sur leurs lieux de travail, n’ont pu captiver, et alors qu’ils ont à leur disposition une koinè dont l’excellence est reconnue, le français, poli, affiné, enrichi par des siècles de culture et d’art, à un moment, en outre, où l’apprentissage d’autres grandes langues internationales, comme l’anglais, l’espagnol, etc., s’avère de plus en plus indispensable ? Quant à ceux qui pratiquent encore un patois wallon, de façon régulière ou occasionnelle, et dans la presque totalité des cas sans jamais l’écrire ou le lire, pense-t-on qu’ils vont quitter la proie pour l’ombre?

Le projet de planification ne nous paraît avoir aucune chance de se réaliser. C’est là son moindre défaut. Les plus insupportables sont le dogmatisme qui le sous-tend, et le dirigisme qu’il entraîne. Peut-être ne consentent-ils à consacrer tant d’énergie et de temps à inventer ce " wallon refondu " que personne en dehors d’eux ne réclame que parce qu’ils espèrent dans leur for intérieur qu’ils pourront un jour l’imposer par un décret ? Nos parlers naturels et vivants, passés dans la moulinette des technocrates, deviendraient, par la grâce des politiques, la propriété de fonctionnaires qui auraient l’obligation d’en nourrir la jeunesse. Visio horribilis ! dirait-on en Angleterre, mais à peine exagérée. Rappelons-nous l’intention de rendre le wallon unifié langue " semi-officielle ". Semi pour commencer, de même que l’unification ne vise que l’écrit, dans un premier temps, et que, d’abord, les graphies hybrides étaient déconseillées. On commence par vouloir planifier la langue, puis on s’enhardit jusqu’à prétendre régenter les esprits et dicter les attitudes.

Le centralisme, l’autoritarisme, l’intransigeance, le jacobinisme, ces défauts si souvent – et en partie, à juste titre – dénoncés à propos du français, voilà qu’ils deviendraient des qualités si on les exerçait sur les parlers de Wallonie C’est que certains planificateurs, animés par une haine profonde du français, ne visent, en réalité, qu’à lui faire pièce et, s’il était possible, à l’évincer, par quelque moyen que ce soit. Il ne faut pas généraliser, certes, et je ne doute pas de la sincérité de Jean Germain, quand il plaide vigoureusement (loc. cit.) pour une coexistence pacifique du wallon et du français, mais s’il songe à plaider et s’il plaide avec force, n’est-ce pas parce qu’il connaît le sérail et qu’il tient à se démarquer de ceux qui ne pensent pas comme lui ? Par exemple, de ce prosélyte qui, dans Singuliers (1993, n° 3, p. 13), nous dit très clairement sa rage d’avoir été éduqué en français et qu’on lui ait " cassé les oreilles avec des Madame de Sévigné ou autres Ronsard ", sans jamais lui parler, - ce qui est regrettable, on l’admettra, - des dialectes et des auteurs wallons. Cette réaction est intéressante, dans la mesure où elle révèle que la haine et l’esprit de revanche peuvent être des motivations pour certains des planificateurs. Chacun est libre de ses sentiments et de ses goûts et je n’ai ni le pouvoir ni l’envie d’imposer les miens, moi qui refuse qu’on m’oblige à adopter ceux d’autrui. Mais, pour terminer, j’ajouterai que le désaccord entre partisans et adversaires d’une normalisation du wallon, autant que sur les raisons que j’ai tâché de dire, repose peut-être au fond sur de lointaines expériences d’enfance et de jeunesse : en ce qui me concerne, je n ai jamais éprouvé comme un manque l’absence à l’école du wallon, langage pour moi essentiellement extra-scolaire, je dirais presque buissonnier, des intimités familiales, amicales, communautaires, malgré le plaisir que j’avais à 1’entendre constamment parler autour de moi, et malgré la découverte assez tardive de ses possibilités littéraires que je n’avais pas soupçonnées avant l’âge de 17 ans ; en revanche, mes oreilles et mon esprit ont été charmés par Ronsard et par Madame de Sévigné, et aussi par Villon et La Fontaine et Racine et Balzac et Stendhal et Maupassant et Baudelaire et Verlaine et des dizaines d’autres, famille immense, inépuisable, pour m’avoir introduit dans laquelle je garde à mes premiers éducateurs une reconnaissance infinie. Qu’avec certains de ces écrivains j’aie plus d’affinités qu’avec d’autres, il va sans dire, et que, par exemple, ceux du Nord (les Ardennais, les Lorrains, les Normands, les Parisiens...) me touchent d’ordinaire davantage que ceux du Sud, cela tient à la parenté des cultures, des modes de vivre et des façons de sentir, mais ces voix françaises, toutes singulières, qu’elles soient de Paris, de Bordeaux, de Charleville, de Genève ou de Liège, parlent toutes une même langue, quelques menues variantes mises à part, et cette langue est la mienne, à part entière, au même titre que mon patois maternel, et lui seul parmi les patois belgoromans.

Que peut-on faire pour le wallon?
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Il ne faut pas s’illusionner et s’imaginer que des initiatives quelconques vont tout d’un coup ranimer le wallon comme une flambée de grand feu. Mais tout ce qui peut réveiller la braise qui couve sous la cendre mérite d’être encouragé.

Améliorer l’image du patois me paraît capital, bien faire sentir que ce n’est pas un équivalent pauvre et imparfait du français, mais un langage complémentaire que ses particularités – caractère concret, limitation géographique – rendent propre à mieux dire certaines choses ou à les dire autrement.

Favoriser ou rétablir les conversations entre jeunes et personnes âgées ; poursuivre et renforcer, s’il se peut, les actions culturelles et pédagogiques en cours, en demandant aux pouvoirs publics qu’ils les soutiennent, comme ils se sont engagés à le faire.

Mais, à aucun prix, n’admettre que des technocrates imposent leurs vues ni que l’État donne des directives et agisse sur la langue en prétextant qu’il agit pour elle.

9 avril 1996

Je remercie vivement mon collègue et ami Jean-Marie Pierret, qui a bien voulu relire le manuscrit et suggérer quelques amendements.