L’allocation universelle,

solution d’avenir ou utopie dangereuse ?

(Conférence)

 

Plaidoyer pour l’allocation universelle

ou la nécessaire reconnexion de l’économie au social

 

L’idée de l’allocation universelle m’est venue il y a une quinzaine d’années, alors que je rédigeais un rapport sur les conséquences de la robotisation du secteur industriel sur l’emploi. Je ne connaissais pas encore le terme d’allocation universelle. D’autres penseurs, à la même époque, avaient développé cette idée et peu après l’apparition de mon article dans la revue Esprit, Philippe van Parijs m’avait envoyé un dossier où il m’expliquait sa vision de l’allocation. Nos avis divergeaient sur certains points, mais nous étions d’accord sur l’idée d’un droit inconditionnel à un revenu versé à chacun, indépendamment de sa situation dans la production, qu’il (ou elle) soit actif, chômeur, étudiant, retraité, femme au foyer, banquier ou autre. L’idée, qui n’a d’abord eu aucun écho, est montée en puissance ces derniers temps avec les problèmes liés à l’exclusion.

 

Selon les auteurs, l’allocation universelle est chargée d’attributs différents. Elle peut être conçue comme un revenu de base, comme un revenu d’existence, ou encore comme un revenu de citoyenneté.

 

L’allocation - revenu de base

 

L’allocation universelle vue comme un revenu de base repose sur l’idée d’un revenu disponible garanti destiné à asseoir concrètement une certaine liberté de l’individu. Cette allocation permettrait en effet à chacun de choisir sa vie de manière plus indépendante dans la mesure où elle détend la contrainte de travail, liée à celle du revenu. Pratiquement, grâce à ce socle inconditionnellement attribué, chacun pourrait opter entre les différents types d’activités – lucrative, bénévole, privée – ou même pour la non-activité. Il ne s’agit toutefois là que d’une conception minimale de l’allocation universelle. En effet, vue comme un revenu de base, d’un montant voulu modeste, elle ne supprime pas la contrainte de travail mais l’assouplit légèrement. Les promoteurs de cette vision de l’allocation, comme Philippe Van Parijs, ne proposent en effet de verser que de faibles sommes car, selon eux, l’allocation universelle ne doit pas remplacer les prestations sélectives de l’État social. L’allocation universelle ne viendrait que s’ajouter au revenu disponible dont elle ferait intégralement partie parce qu’elle ne serait pas imposée fiscalement.

 

L’allocation - revenu de citoyenneté

 

À la conception de l’allocation universelle comme revenu de citoyenneté correspond une demande politique originale, l’idée étant que la solidarité ne doit pas simplement s’exercer au moment où nous en avons besoin (après la perte de l’emploi) mais qu’elle doit être au contraire constamment présente. Selon ce principe de solidarité continue concrétisé par le revenu de citoyenneté, l’État dont nous sommes les ressortissants devrait rendre inconditionnel le revenu propre à autoriser matériellement notre participation à la vie sociale. L’Allocation vue comme un revenu de citoyenneté est donc une conception nouvelle de la solidarité qui s’exerce a priori et automatiquement et non plus a posteriori et sur demande. Ce droit au revenu doit en outre être indépendant du droit au travail. c’est-à-dire qu’il doit se concrétiser par un versement automatique, égalitaire et universel.

 

L’allocation - revenu d’existence

 

C’est autant sur fond des droits civiques que des droits sociaux que s’élève la réclamation d’un droit inconditionnel à l’allocation universelle vue comme un revenu d’existence. Ce revenu, assuré quelles que soient les aptitudes du système économique à pourvoir les demandes d’emplois, est un facteur d’intégration sociale. Il répond donc aux problèmes liés à la déconnexion de l’économie par rapport au social.

 

Un impératif de solidarité

 

Ces trois visions ne sont pas contradictoires car aucune d’elles ne remet en cause la base de l’allocation universelle, à savoir l’octroi d’un revenu minimum, fondé sur le principe que tout individu a un droit absolu au revenu et que ce droit ne doit pas être totalement conditionné par l’accès à l’emploi. En outre, l’allocation universelle se justifie par un impératif de solidarité que la société doit à chacun de ses membres, non pour leur éviter de mourir de faim ou de froid, mais plutôt pour les aider à atteindre un équilibre psychologique face aux aléas économiques et à la précarité sociale.

 

Une économie naguère intégratrice

 

Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, un rappel historique est nécessaire. Au XlXe siècle, le concept de société civile exprimait l’idée d’une dynamique civilisatrice de l’économie de marché. Vers la fin du XIXe siècle, il était devenu clair que désormais les individus devraient passer par l’école pour s’insérer dans la société. Celle-ci était alors tirée en avant par l’industrialisation et cela créait une certaine confiance dans les capacités intégratrices de l’économie.

 

Cependant, deux écoles s’opposaient. Les libéraux pensaient que l’économie conserverait ses capacités intégratrices et qu’il n’y aurait pas de chômage involontaire, l’idée étant que s’il y avait une grande flexibilité dans les salaires, il y aurait toujours une offre de travail à salaire assez bas pour inciter l’entrepreneur à offrir un emploi supplémentaire. De l’autre côté, les marxistes attribuaient ces capacités au fait qu’une socialisation des moyens de production permettrait de donner du travail à tous dès lors que les énergies seraient canalisées par un plan de production et non plus orientées par le marché. En réalité, la contrainte du travail a été durement organisée des deux côtés, du côté libéral sous un régime d’exploitation économique et du côté marxiste sous un régime de répression politique. Dans les deux cas, l’économie est parvenue à intégrer les individus, même si, au début, l’intégration s’est faite de manière violente.

 

La relance keynésienne dans des États souverains

 

Par la suite, dans le camp occidental, c’est le développement de l’État social qui a assuré le rapport fonctionnel de l’économie à la société. La grande crise des années trente avait permis d’accréditer l’analyse marxiste des contradictions du capitalisme mais elle avait aussi permis de mettre à l’honneur les thèses anticycliques que Keynes avait formulées à l’encontre des recettes néo-libérales. Keynes préconisait en effet une augmentation des dépenses publiques pour relancer l’économie. Après la seconde guerre mondiale, l’État social a pu se développer dans le monde occidental sur une base keynésienne : au cours de la période d’après-guerre et des "Trente glorieuses", il suffisait en effet de relancer la demande pour dynamiser la production et l’emploi, alors que le taux de pénétration des économies nationales dans l’économie mondiale restait assez faible. À cette époque, on pouvait encore valablement raisonner en termes d’économie nationale ; l’économie restait subordonnée au politique et l’État pouvait prétendre dompter le marché sans en briser les mécanismes. L’emploi national restait d’autre part lié à la production nationale, et les États nationaux maintenaient leur souveraineté sur la création monétaire tout comme sur la politique budgétaire ou sur les taux d’intérêt. Les États nationaux étaient donc, on le voit, souverains et puissants dans le domaine de l’économie.

 

L’impasse d’une relance

 

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Cet ensemble qui était favorable à l’intégration sociale par l’économie s’est effondré. Non seulement la croissance de la production a largement chuté, mais elle n’est plus autant pourvoyeuse d’emploi qu’autrefois. Ce fait inquiétant tient à deux raisons : d’une part, la production intérieure s’automatise dans tous les secteurs et, d’autre part, la production nationale se délocalise. Ces deux phénomènes expliquent la perte du lien positif entre la production et l’emploi. Cela relativise également du même coup l’efficacité d’une relance keynésienne de l’économie. Quant à une relance tentée à l’échelle d’un seul pays (comme ce fut le cas en France avec le gouvernement socialiste en 1981), elle se briserait sur le mur des pays à monnaie forte ou stable. Car pour défendre leur économie, ces pays, en l’absence d’un système monétaire international à taux de change fixe (qui s’est écroulé en 1971), doivent faire pression sur les organismes supranationaux comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale ou le Groupe des 7 (G7) afin que ceux-ci imposent la résorption des dettes et des déficits publics. Cela équivaut à engager une déflation mondiale qui ne serait pas compensée, au niveau international, par des mécanismes de redistribution.

 

Récession concertée et dumping social

 

Ainsi, au lieu d’une relance concertée, c’est une récession concertée qui se produit. Ce phénomène se double d’une régression sociale. Ses responsables invoquent le contexte de la concurrence internationale marquée par la montée en puissance des nouveaux pays industriels, en particulier dans l’Asie du sud-est et l’Amérique latine. Ces pays affirment ouvertement qu’ils entendent combler leur retard industriel par le dumping social : ils peuvent produire avec des coûts de main-d’œuvre extrêmement bas parce que l’exploitation du travail y est plus intense que chez nous et parce qu’ils ne connaissent pas autant de charges sociales qui, dans nos pays, permettent de financer l’État social. Ce dumping social provoque donc un phénomène de concurrence déloyale qui, selon certains, ne pourra être enrayé qu’en flexibilisant l’économie et en programmant la déprotection sociale : cela se fait déjà ouvertement aux États-Unis, mais pas encore en Europe de l’Ouest. On assiste au passage du welfare state au workfare state.

 

 

Une économie qui perd sa finalité

 

L’ensemble des éléments négatifs qui viennent d’être évoqués ne sont pourtant pas des fatalités liées à l’automatisation, à la délocalisation et à la mondialisation, mais ils se combinent pour opérer le retournement de l’économie contre la société où le lien entre la croissance et l’emploi n’est plus assuré. C’est la déconnexion de l’économie, la perte de son caractère intégrateur. Depuis une dizaine d’années, l’économie devient, selon une expression que j’emprunte à Marx, une "abstraction réelle" c’est-à-dire qu’elle se déconnecte de la société. Elle dévitalise le social et, en même temps, elle échappe de plus en plus au contrôle politique. C’est elle qui vient, même dans le secteur public, substituer sa régulation, à savoir celle du marché, à celle, politique, de l’État. L’économie perd ainsi totalement sa finalité sociale puisque, livrée à ses seuls indicateurs de profit, son but n’est plus de satisfaire des besoins mais de conquérir des marchés.

 

Raisonnement par l’absurde

 

Du fait de cette déconnexion inquiétante de l’économie par rapport à la société, il est devenu urgent d’introduire un système d’allocation universelle considéré comme revenu de citoyenneté. Imaginons un instant le processus actuel de l’automatisation et de la délocalisation porté à son extrême limite. Dans ce cas de figure fictif, toute la production du territoire national est automatisée, tandis que la production nationale non automatisée est réalisée à l’étranger. L’entreprise cesse d’être le centre de la production et de la répartition de la richesse, générée sous forme de revenu monétaire. En effet, dans cette situation. l’entreprise nationale ne verse plus de salaires mais uniquement des dividendes à ses actionnaires, et la population nationale n’est plus mise au travail pour assurer la production nationale car celle-ci n’a plus besoin d’emploi national. Les compétences d’emploi dont la production nationale peut encore avoir besoin se résument à des compétences pointues et à des activités immatérielles de conception, de communication ou d’imagination.

 

Dans cette hypothèse, on se retrouve coincé entre deux options insatisfaisantes : le chômage brutal ou le chômage déguisé. Soit on dégraisse brutalement en mettant la plupart des gens au chômage et on fait jouer l’aide sociale jusqu’à ce que les caisses de l’État soient vides, soit on maintient des emplois sur des postes auxiliaires de surveillance et de maintenance ainsi que des emplois de service que l’on peut, certes, multiplier en nombre, comme on le fait au Japon, mais dont on peut aussi se dispenser.

 

Des réponses politiques inadéquates

 

Ce sont là les deux options possibles dans la logique qui prévaut aujourd’hui, mais la situation, vue sous cet angle, est particulièrement déprimante, puisqu’il ne serait pas plus nécessaire économiquement de maintenir ces emplois que de les supprimer. Une telle situation créerait à coup sûr un malaise général dû à l’absence du sentiment d’utilité sociale. Or, ce n’est pas la réalité économique elle-même qui est déprimante, ce sont les réponses politiques formulées face à des phénomènes comme la délocalisation et l’automatisation croissantes. Face à cela, les stratégies de réponse sont généralement axées dans deux directions. Certains proposent la flexibilisation de l’emploi, flexibilisation qui peut se traduire par le partage du travail. Cette dernière solution peut s’avérer positive mais peut aussi masquer les processus mêmes de flexibilisation. D’autres pensent plutôt à la formation professionnelle.

 

Concrètement, les États-Unis mettent très fortement l’accent sur la flexibilisation alors que l’Union européenne équilibre ce volet par la formation professionnelle. Cette double réponse, contenue dans le Livre blanc pour la compétitivité et l’emploi de l’Union Européenne, mérite d’être décodée. Car derrière la devanture rhétorique du partage du travail et des gisements d’emploi, ces stratégies reposent sur la conviction que les emplois sont à grappiller sur les aspérités du mur qu’oppose désormais le système de production aux offres de travail, de plus en plus sélectives dans des secteurs de pointe. De plus, on voit poindre en filigrane le désir d’un homme nouveau, mobile, intelligent, souple, adaptable, sans lequel l’Occident de demain ne pourra pas s’en sortir. C’est ce qui se passe déjà aux États-Unis.

 

L’allocation universelle, seul pendant au système américain

 

L’allocation universelle, en tant que nouvelle source exogène de revenu, constitue techniquement une solution de rechange à ces idéologies dures d’origine américaine. En dehors de cette solution, il n’y a pas de modèle européen qui tienne. Au lieu de plier la société à l’économie, il semble, au vu de tout ce qui précède, que seul un transfert d’argent sans contrepartie pourrait permettre de redéployer l’économie vers des activités socialisantes. Pour cela, il faut que I’État intervienne à nouveau pour reformer le circuit d’économie monétaire à la place de l’entreprise en versant aux ménages une allocation universelle. Après la seconde guerre mondiale, c’était bien grâce à la redistribution de l’État social, sous forme d’allocation sans contrepartie, que le capitalisme avait pu retrouver un second souffle par la reprise de la consommation des ménages. L’allocation universelle se situe dans la mouvance de ce phénomène et elle finira sans doute par constituer une alternative logique au chômage structurel. D’un point de vue purement fonctionnel, une telle allocation permettrait à l’économie de se recentrer sur sa base sociale en la tournant à nouveau vers le marché intérieur, tout au moins pour la part de revenu qui lui correspond.

 

Modifier la perception du chômage

 

L’allocation universelle inaugure donc la solution qui permettrait au circuit d’économie monétaire de continuer à tourner même si la production mondiale était entièrement automatisée. Elle peut également être appelée à fournir le revenu permettant d’absorber la grande production au cas où celle-ci cesserait de distribuer les revenus formant ses propres débouchés. Cette crise est actuellement latente et ira en s’accentuant si les entreprises continuent à appliquer de manière dure les principes du libéralisme. Psychologiquement et politiquement, il semble presque impossible de maintenir une population sous un statut de chômeur à temps partiel. C’est pourtant bien ce qui risque d’arriver. Pour tenter d’éviter cette issue, il faut donc recourir au droit qui fournit un fondement au social et qui, par l’instauration d’un revenu de citoyenneté, pourrait modifier la perception du chômage. Dans cette optique, le chômeur de longue durée n’aurait plus à se considérer comme quelqu’un qui vit de l’aide sociale ou aux frais des travailleurs : il serait transformé en celui qui passe d’un revenu d’emploi à un revenu de base auquel il a droit de toute façon en tant que citoyen. Et, même s’il reste chômeur de longue durée, il n’en demeure pas moins que, d’une part, l’allocation universelle créerait une plus grande égalité entre lui et les membres de sa famille par exemple et que, d’autre part, l’allocation universelle lui permettrait de se présenter plus facilement comme un offreur de travail car, grâce à elle, il aurait moins le couteau sur la gorge et il pourrait aussi se lancer plus aisément dans un projet de création d’entreprise.

 

Pour développer des activités non mécanisables

 

C’est en cela que l’allocation universelle pourrait permettre le redéploiement de l’économie vers des activités socialisantes. Elle pourrait en effet servir à favoriser le décollage de secteurs d’activités non mécanisables (eux seuls échappant à l’automatisation), personnelles et autonomes. C’est ce que j’appelle le secteur d’activités quaternaires. En regard de considérations historiques (tout le monde a contribué au progrès et il n’est pas juste que seule une minorité profite des avantages qu’il a générés), il semble logique que l’allocation universelle soit financée par des prélèvements sur les entreprises. À long terme, on peut escompter que l’allocation universelle ne se limitera pas à être un revenu social, mais qu’elle sera aussi un investissement économique à part entière. En effet, si l’on suppose le développement du secteur quaternaire, la question de l’investissement économique s’avérera centrale puisque cet investissement devra anticiper sur les revenus à venir de ce secteur. L’idée est que l’allocation universelle est un filet qui permettra à l’individu de prendre quelques risques financiers, dans la mesure où elle permettra de réduire la précarité sociale. Les banques pourraient en ce sens jouer un grand rôle dans ce processus en favorisant le crédit. De manière générale, on peut dire que l’Europe pourrait servir de laboratoire dans le développement du quaternaire.

 

En conclusion, je ne milite pas pour l’allocation universelle en soi, mais en relation avec des finalités de participation et d’intégration sociale. Ces finalités doivent se concrétiser par l’émergence d’un secteur d’activités quaternaires, réparties dans tous les domaines pour autant qu’elles ne soient pas mécanisables et qu’elles soient intrinsèquement personnelles. Il serait pourtant illusoire de croire que l’allocation universelle, si élevée fût-elle, permettrait de redéployer à elle seule l’économie vers le quaternaire. Il faudrait un appui politique très fort qui permette de sanctuariser fiscalement les activités liées à ce secteur, d’encourager les banques à en favoriser l’essor et de pousser les médias à parler de ces expériences nouvelles.



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