./MON MANÈGE À MOI

Notre famille n'a jamais été très unie. Mon père a rarement pu travailler sur de longues périodes, il buvait tellement que c'était impossible. Ses employeurs le renvoyaient invariablement au bout de quelques semaines, et quand il était au chômage il buvait encore plus. Il est mort d'un cancer du foie. Sans m'avoir prise ne serait-ce qu'une fois dans ses bras ni même caressé les cheveux, que j'ai pourtant toujours portés très longs comme toutes les petites filles sages. La seule photo où nous sommes tous les deux, il est assis à côté de moi et me regarde comme si je n'existais pas, comme si je n'étais qu'une excroissance incontrôlée du canapé. Ça se lit dans ses yeux. Pourtant je pense qu'il m'aimait, à sa façon peut-être. Ma mère, elle, est gouvernante dans un hôtel le matin de 5h à 13h, puis s'occupe du ménage dans un laboratoire pharmaceutique de 14 à 20. Quand nous nous croisons elle me demande ce que j'ai fait au Centre, ce que je voudrais manger le soir, si je n'ai pas regardé la télé trop tard la veille, si je n'ai pas eu d'incontinence et si elle ne doit pas changer mes draps. Depuis le décès de mon père, elle a rempli sa chambre à coucher de poupées en chiffon. Il y en a plein sur son lit, dans l'armoire et sur la commode en chêne avec un plateau en marbre héritée de Grand-mère. Elles me font peur avec leurs yeux noirs et ces triangles rouges qui leur servent de nez, et surtout avec leurs bouches ovales béantes cousues sur leurs visages figés.

À l'âge de trois ans, les médecins ont diagnostiqué chez moi un léger retard mental. À partir du C.P, j'ai été placée dans un établissement spécialisé, où j'ai dû subir de nombreux tests cognitifs et autres entraînements cérébraux. Les résultats normaux de mon Q.I verbal ont conduit les psychiatres sur la piste du syndrome d'Asperger, recensé par l'O.M.S sous le nom de CIM-10. J'ai toujours aimé les objets : un ventilateur, un globe-terrestre, une machine à laver, un vaisseau spatial télécommandé. Je me suis sentie dès le début en osmose avec eux, et chacun demeurera à tout jamais gravé dans mon cœur, même si pour l'instant malheureusement aucune histoire n'a duré. Comme tout le monde, je cherche le grand Amour, et je voudrais tellement un jour le trouver et rester avec lui, vieillir avec lui et me poser une fois pour toutes. Il n'y a rien d'autre que ça à attendre dans cette vie. Le mois dernier, j'ai flashé sur un manège qui se trouve en Norvège, à Rosenborg. Depuis que je l'ai vu sur YouTube, je ne pense plus qu'à lui. Je suis folle de son corps lumineux, de sa géométrie et de sa structure parfaites, de ses sons aussi : exactement la musique automatique du ciel. Je me passe et repasse en boucle le petit clip filmé sur un portable par une de ses possibles admiratrices, en priant pour qu'il ne soit pas déjà amoureux de quelqu'un d'autre. J'ai même imprimé une photo de lui que je garde continuellement avec moi. Un jour, j'irai le voir là-bas. Je l'observerai d'abord de loin jaillir du paysage nordique, fier de son altitude comme un prince héritier. Puis je m'approcherai lentement – très lentement – et mon cœur battra à se rompre. J'aurai mis ma plus belle robe et du gloss sur mes lèvres rien que pour lui, et il le saura car les amants attentifs savent toujours ça. Les larmes qui couleront de mes yeux seront des larmes de joie. Je me coucherai sous lui, poserai mes mains sur son corps en acier inox, caresserai chacune de ses vis, chacun de ses écrous. Et je lècherai sa graisse et son anti-rouille et m'en recouvrirai le visage, en lui disant tout bas « Tu sais ce que je veux, baise-moi maintenant. »

./SES MAINS

C'étaient des mains de personnages de Botero sur lesquelles auraient poussé les sourcils de Frida Kalho. Depuis mon réveil, couché sur mon lit, je passais mon temps à les observer. Scrutais en détail chaque pli et repli de leur épiderme. Y cherchais d'éventuelles cicatrices. Des traces de brûlure. Des crevasses. N'importe quoi qui m'aurait raconté leur histoire. Je voulais les connaître. Je voulais qu'elles me parlent. Apprendre à les aimer. Ne pas les rejeter. Mais plus je les regardais et plus elles me dégoûtaient. Je les voyais gantées déposer du sperme congelé de taureau dans l'utérus d'une Charolaise inséminée artificiellement. Je voyais la droite offrir son auriculaire à deux narines étrangères, pour y triturer joyeusement un mucus jaune visqueux et le rouler en boule comme de la pâte à modeler comestible. Je voyais la gauche retournée paume vers le haut, cartographie du Destin en évidence, faire pouffer de rire n'importe quelle diseuse de bonne aventure dans n'importe quelle fête foraine. Elles étaient sales ses mains. Laides. Ridicules. Improbables. Des brouillons, des ratures de mains. Pourtant ils les admiraient tous : les médecins, les journalistes, mes producteurs, mes fans, ma famille. Ils les prenaient en photo. Crevaient d'envie de les toucher. De les embrasser comme celles du Christ ressuscité. Dégueulasse. Moi, jamais je n'accepterais qu'elles m'effleurent le visage, ou qu'elles puissent caresser mon sexe. Encore moins celui de ma femme. Ce serait comme un viol. Ma carrière de rock-star était foutue. Ma Stratocaster 54, je pouvais la brûler. Jouer un solo de guitare avec ses gros doigts mous ? Simple comme taper un sms avec des gants de boxe. Putain de feux d'artifices du quatorze juillet. S'ils avaient explosé au bon moment, je n'en aurais pas eu besoin de ses mains.

J'aurais pu conserver les miennes.

./ODONTOS

Avant que pousse ma première dent, j'étais innocent. L'incisive latérale qui a en quelque sorte jailli de ma mâchoire à l'âge de six mois a été décisive et a changé pour toujours le cours de mon existence jusqu'alors pacifique. Dès cet instant, j'ai su au plus profond de mon être pour quoi j'étais fait : sectionner, broyer, déchiqueter, mastiquer la vie. L'évolution m'avait doté pour cela des armes les plus parfaites qui aient jamais existées sur terre, éprouvées par tous les mammifères depuis les Gnathostomes il y a quatre cent cinquante millions d'années. J'ai commencé par déchirer les mamelons de ma mère lorsqu'elle me donnait le sein, puis toutes les tétines de tous les biberons qu'elle me présentait. Plus tard je mutilais mon propre pouce, le rongeant jusqu'à l'os, et dans les cours de récréation personne n'osait m'affronter par peur d'y laisser un bout de cuisse ou de visage. Chaque nouvelle dent qui me venait était pour moi un cadeau inespéré de la préhistoire, et je bénissais chaque canine, chaque prémolaire, chaque molaire. J'ai cru mourir quand vers l'âge de six ans elles se sont mises à tomber, mais j'ai vite compris que cela n'était qu'un mal pour un bien : d'autres, plus nombreuses, plus solides et définitives ne tardèrent pas à envahir ma bouche. Trente-deux au total. Toutes merveilleusement rangées et saines. Contrairement à la plupart des gens, aller chez le dentiste n'a jamais été pour moi une torture, et je m'y rends toujours avec plaisir et bien plus souvent qu'il ne le faut. Comme un tireur d'élite qui passerait son temps à nettoyer son arme. Comme un boucher dans un abattoir qui n'aurait de cesse d'aiguiser son couteau. Avec mon praticien nous discutons tissu pulpaire, articulation temporo-mandibulaire, ou nous débattons des raisons de l'apparition de la carie à l'époque néolithique. L'entendre dire qu'il n'a jamais vu de dentition aussi parfaite que la mienne me met en forme pour le restant de la journée. C'est à ce moment-là que je travaille le mieux. Je ne suis pas le tueur en série dont on parle partout dans les journaux. Celui qui arrache la peau de ses victimes alors qu'elles sont encore vivantes. J'aurais effectivement pu être comme lui, et je comprends parfaitement l'instinct qui le pousse à commettre ses crimes. Je l'envie parfois, c'est vrai. Mordre dans la chair tendre mais ferme d'une adolescente, y a-t-il quelque chose de plus délicieux ? La mâcher ensuite lentement comme un chewing-gum de peau, what else ? Et pourtant non, ce n'est pas la direction que j'ai prise. Je suis une autre sorte de prédateur. Au lieu de perforer des corps, j'ai assigné une autre tâche à mes dents : sourire.

Je suis animateur télé.

./AROUND THE WORLD

Si tu veux tout savoir, les vacances ça m'emmerde. Y'a que des mecs en short et des meufs en tongs, putain rangez vos doigts de pieds salopes. T'as beau aller au fin fond de l'Argentine ou du Laos, les touristes ils ont tous le même uniforme et tu les repères de loin avec leur air de « J*suis cool j*suis en vacances et j*m'émerveille de tout parce que j*suis là pour ça ». Même après le tsunami en Thaïlande, ça les dérangeait pas de continuer à se faire cramer sur les plages pendant que la mer rapportait des cadavres sur le sable. Nan, c'est la pire des races. Surtout avec leurs photos à la con que tu dois obligé te taper en long en large et en travers, comme si ça pouvait intéresser quelqu'un de les voir bouffer une brochette de dinde dans un boui-boui égyptien, ou encore sourire bêtement devant le Sphinx à côté de leur guide « un chic type très sympa qui parle français à la perfection et qui gagne que cent dollars par mois tu t*rends compte ? ». Du bas de ces pyramides quarante mille connards se contemplent. Alors tu vois désolé mais venir passer trois semaines avec toi et ta copine dans le trou du cul du monde, ça m'excite moyen moins. Remarque après tu t*sentiras pas obligé de me montrer tes quatre giga de souvenirs. Encore que. Vous allez où déjà ? En Ardèche ? Ah ouais, ça va être genre atelier fromage de chèvre et vie au grand air ? Mode bio à donf « on mange que des produits frais du jardin youpi trop de la balle » ? Nan tu sais la nature c'est trop naturel pour moi. C'est un coup pour que j*pécho une maladie ça. J*suis allergique aux fleurs, aux guêpes, et ma peau elle supporte pas le soleil. Pis vous allez faire quoi sans Internet ? Des rando ? Déjà, j*te dis, j'aime pas trop marcher, et quand j*me promène dans la forêt j'imagine toujours que j*vais trouver un keum en train de se décomposer dans un trou derrière un arbre. Donc je préfère pas y aller, tu comprends ? Moi la dernière fois que j*suis parti loin c'était hier, quand j'ai fumé de la salvia. Tout mon salon s'est plié en deux et s'est rabattu d'un côté, et je m*suis retrouvé pendant une heure à visiter en détail le coin gauche de la pièce. Chanmé j*te jure. J'y avais jamais été. Tiens si tu veux voir, j'ai pris des photos. Nan, je goleri, te vexe pas. Tu sais comment j*suis. Dormir sous une tente en pleine campagne ça gère, mais que dans un Tekos avec du gros son partout, où la musique elle te repousse tellement quand tu t'approches des baffles que t'as l'impression qu'elle est presque solide. Quand on est dix mille, que y'a des camtars partout et que les animaux sauvages ils ont tous clamsé à cause des infra-basses. T'es venu une fois avec moi, tu t*souviens ? Ouais, on avait bouffé un toncar et toi toute la nuit t'avais cherché ton chien, tu demandais à tout le monde si quelqu'un l'avait pas vu et moi j'étais là mais putain t'as jamais eu de chien, lâche l'affaire Man t'es tripé c'est tout. Ben exact cette fois j'avais bien kiffé la nature, les arbres surtout. Même l'herbe j*trouvais pas ça sale. T'as raison en fait, c'était cool. Yo, ça te l*ferait à toi si genre je descends avec vous en caisse, dès qu'on arrive on se prend un acide pis le lendemain tu m'amènes direct à une gare pour que j*rentre ?

./LES SOLDATS

Ils arrivent la nuit par hélicoptère, dans un paysage hostile de fourmis rouges et de lianes. La jungle asiatique transpire sur eux. Ils la dégoulinent et avancent lentement en silence. Dans leur ventre, la peur les étouffe comme le lierre étouffe la pierre, par craquelures et morcellements. Si l'un d'entre vous se perd, n'appelez pas à l'aide, vous risqueriez de nous faire tous repérer. Restez tranquillement là où vous êtes : on vous retrouvera. Lors d'une première halte au bord d'un marécage boueux infesté de moustiques et de sangsues, le sergent-chef contacte par radio leur base arrière pour transmettre leurs coordonnées exactes et attendre de nouveaux ordres. Deux ou trois gars en profitent pour fumer une cigarette, chuchoter quelques mots dérisoires pour travestir leur angoisse. Putain fait chaud mec. Ouais. Le radar du QG a détecté des mouvements anormaux à 3 h. Ils doivent se tenir prêts pour un contact imminent avec l'Ennemi. Pas de repli stratégique possible, vous entendez ? Il va falloir se battre, à mains nues peut-être ou à l'arme blanche quand il n'y aura plus de balles. Courir pour ne pas mourir. Redevenir un animal. Retrouver cet instinct qui force à continuer à être, simplement être. Dans quelques minutes la nuit sera percée de détonations et de cris, d'éclairs d'armes à feu orange et bleus. Entachée du sang rouge technicolor des blessures. On verra se dessiner des silhouettes fines derrière les arbres, apparaissant et disparaissant comme des fantômes. On entendra hurler la Mort. Il y aura une musique sourde et lancinante, des percussions et des violons stridents surmixés qui rendront l'attaque encore plus violente. En haut à droite de l'écran de mon téléviseur, le visage d'un assaillant viêt-công sortira de l'ombre. J'appuierai sur pause en regardant peut-être mon père, ce père que je n'ai jamais connu.

./LA PLANÈTE PERDUE DES DIEUX

Je n'ai pas été construit au milieu de la Guerre de mille ans. Je n'ai jamais été le vaisseau du commandant Adama, ni le seul battlestar ayant survécu à la destruction des Douze colonies : on m'a fabriqué à la chaîne dans une usine aux États-Unis en 1980. J'ai des dizaines de milliers de frères, peut-être beaucoup plus mais je n'en connais aucun. Nous avons été disséminés à travers le monde emballés dans des boîtes en carton, et nous avons chacun atterri dans un magasin de jouets en France, au Brésil, au Japon, en Irlande. Puis la vie a suivi son cours : l'Enfant est venu avec ses parents pour m'acheter en septembre 1981. Je me suis retrouvé dans un petit appartement d'une de ces villes de province française où il ne se passe pas grand-chose, où il ne fait jamais ni très beau ni très mauvais, une sorte de planète perdue des Dieux. Dans le F3 il y avait des portes de saloon blanches à l'entrée du living, et l'Enfant se les prenait toujours dans la tête lorsqu'il tentait de les ouvrir. Il y avait aussi de larges fauteuils en velours noir, une table basse au design 70's, de la tapisserie à fleurs orange sur fond brun. L'atmosphère y était feutrée. Je m'y sentais bien. J'étais souvent utilisé et je volais de pièce en pièce, toujours au centre du même drame : quelqu'un avait été enlevé et il fallait le retrouver. Mais on ne le retrouvait jamais, et au fil du temps l'Enfant oubliait son nom et son visage, et après avoir cherché dans la cuisine, dans le couloir, sous l'évier de la salle de bains, derrière la porte de la chambre, je rentrais à la base. Les mois passèrent. Je faisais de moins en moins de sorties. Puis les années. Puis plus rien : il m'avait délaissé pour une petite guitare en plastique ou un circuit électrique avec une voiture bleue. Ses parents me donnèrent aux pauvres du Secours Catholique, et j'évitai la poubelle où nombre de mes frères durent finir comme des anges déchus, la télécommande brisée ou une aile en moins. J'eus même encore plus de chance, puisqu'ayant toujours appartenu à des gamins soigneux je suis resté entier, ce qui fit de moi un collector au début des années 2000. Grâce au remake de la série initiale et au buzz qui s'ensuivit, on me dépoussiéra et me mit en vente sur eBay. Une espèce de folle remporta les enchères et je dus à plusieurs reprises visiter son trou noir.

./L'ATLAS INTERNATIONAL DES NUAGES

Chère Mademoiselle,


nous avons bien reçu toutes vos lettres et vous remercions de l'intérêt que vous portez à l'Organisation météorologique mondiale. Nous sommes effectivement l'organisme officiel responsable du système de classification des nuages, et nous en avons jusqu'à présent recensé dix genres, quatorze espèces et neuf variétés – comme vous l'avez peut-être lu dans notre Atlas international des nuages. Pour faire simple, il en existe deux grands types : les convectifs et les stratiformes. Or aucun de ceux que vous nous décrivez ne rentre dans ces critères. Nous sommes donc au regret de vous annoncer que nous ne pouvons les homologuer et les ajouter à notre liste, qui du reste n'a pas été modifiée ou complétée de manière plus exhaustive depuis 1956 : il est très rare d'en découvrir de nouvelles formes. Nous vous serions donc extrêmement reconnaissants de bien vouloir cesser de nous écrire et de nous harceler comme vous le faites depuis maintenant des mois. Nous sommes un organisme sérieux, travaillant sur des bases scientifiques rigoureuses, et les descriptions que vous nous donnez de ces « nouveaux » nuages nous semblent pour le moins farfelues, au mieux complètement délirantes et au pire désespérément poétiques (ou l'inverse). Non, nous n'avons jamais eu connaissance de « polyèdre géant et multicolore comme un Rubik's cube mort crachant une pluie d'animaux et de sang », même s'il s'avère qu'au IVe siècle av. J.-C., le grec Athénée évoque bien une pluie de poissons ayant duré trois jours dans le Péloponnèse, et qu'au Ier siècle Pline l'Ancien rapporte des averses de chair, de sang et d'autres matières animales comme la laine. Mais nous tenons cela pour de la superstition et non pour des faits avérés. De plus, les Rubik's cubes ne meurent pas. Quant à une « nébulosité composée d'une turbulence d'âmes évaporées », cela n'est guère plus envisageable. Tout d'abord parce que les systèmes nuageux ne sont constitués que de gouttelettes d'eau ou de cristaux de glace, et ensuite parce qu'une âme supposée peser vingt et un grammes ne pourrait pas se maintenir en suspension dans l'air. Si tant est que les âmes existent. Voilà, par manque de temps nous ne commenterons pas toutes les images et autres définitions étranges (« la météorologie, c'est l'urologie du ciel ») dont vous nous avez fait part, et espérons vivement vous avoir apporté les éclaircissements rationnels qui apparemment vous font défaut afin d'apprécier la beauté véritable des structures nébuleuses. Pour ne pas rester sur une note entièrement négative – car il est somme toute peu fréquent que quelqu'un s'intéresse autant à notre discipline et que cela nous touche – nous voudrions confirmer une de vos intuitions. Il est effectivement possible « d'ensemencer » les nuages afin de déclencher ou d'augmenter les précipitations de pluie ou de grêle. Cela a d'ailleurs été fait à des fins militaires par les avions de l'U.S Air force pendant la guerre du Viêt Nam. Mais ceux-ci n'y déversaient que des noyaux d'iodure d'argent, et non du sperme.

./JE SUIS UN ÊTRE ÉBLOUISSANT

C'est normal. Pas parce que je suis diplômé de Stanford et qu'à vingt-sept ans ma boîte de consulting me verse un salaire annuel à sept chiffres. Ni parce que mes costumes bespoke viennent de Savile Row, et que je porte chaque jour une paire de lunettes Prada différente. Nous avons tous un déguisement et le mien n'est pas plus haïssable que le vôtre. Il me permet de vivre sans avoir à me soucier de l'argent, un luxe dont je suis conscient et que j'assume pleinement. J'ai beaucoup travaillé et je l'ai mérité. Rien ne me prédestinait à une success story : un père ex-militaire de carrière, une mère professeur d'anglais, pas de réseaux particuliers ni de connexions haut placées qui auraient pu faciliter mon ascension. J'incarne le cliché du Rêve américain, mais je ne peux décemment pas m'en plaindre. Je ne veux pas être insultant. Je suis si éblouissant. Mais pas non plus parce que je prends soin de mon corps, comme tous les hommes d'aujourd'hui et de demain. Que je cours un marathon en deux heures trente et joue scratch au golf. Que je surveille mon alimentation et dépense une fortune en régénérants et produits cosmétiques anti-âge. Encore moins parce que ma femme me le répète chaque jour. Elle est un peu bête et n'a pas plus de personnalité qu'une chaise de jardin, mais je l'ai choisie pour ces raisons : je la voulais pliable. Déchiffrer le graphique basique d'une Matrice BCG, elle en est incapable. Par contre pour tailler des pipes elle n'a pas son pareil. Et puis elle est affectueuse. Et propre. Je vais lui faire quatre enfants. Ils seront tous éblouissants. Comme moi. Parce que chaque fois que j'apparais, dix mille milliards de particules de la lumière que je réfléchis s'engouffrent à chaque seconde dans vos pupilles, percent votre cristallin et vos rétines et font danser soixante millions de milliards de molécules dans vos yeux.

./REINE DE LA PEAU

Une taxidermie est réussie quand l'animal vous donne l'impression d'être vivant au premier regard, comme s'il était en arrêt sur image et qu'il allait se mettre à bouger. Pour cela l'anatomie doit être exacte, et il faut des connaissances dans des domaines aussi variés que la sculpture, la zoologie ou la chimie. Mon métier consiste tout d'abord à trouver des animaux morts, que je me procure sur le bord de l'autoroute ou en allant à la chasse moi-même, mais aussi plus souvent en empoisonnant ceux de mes voisins. Je les dépouille en conservant leur squelette, puis tanne les peaux en les trempant dans des produits chimiques afin de les protéger de toutes bactéries ou champignons. Ensuite je les brosse comme les cheveux de ma fille – pour leur conserver souplesse et éclat – et c'est après que mon œuvre s'éloigne de celles de mes collègues : j'invente des chimères, je croise les races, définis de nouvelles espèces que je mets en situation. Dans mon atelier, il y a des poules à tête de renard qui se dévorent elles-mêmes. Dans un vase en cristal, des roses dont les pétales sont en peau de sanglier. Une étagère remplie d'Alice au Pays des merveilles en poils de lapin blanc. Dans les toilettes, un porc dans la position du Penseur de Rodin. Et sur la table en chêne au centre de la pièce, un cerf et une chienne en train de copuler en missionnaire. Un jour, j'ai eu la chance de récupérer le cadavre d'un petit ours tué dans les Pyrénées par un braconnier. Je me suis empressée de le dépecer et de gratter sa chair pour n'en garder que les os, afin de couler par dessus son squelette de la gélatine jaune comme un ourson Haribo. J'en ai d'ailleurs mis plein dans un bocal à côté de lui. Pour les enfants. Je travaille aussi en détail les expressions de mes naturalisations, les fais sourire par exemple ou encore lorsqu'il s'agit de femelles les maquille en hardeuses. Et si je ne les vends pas faute d'acheteurs alors je les expose, non pas dans un diorama mais directement replacées dans la nature. Au hasard de leurs promenades dominicales, quand les gens tombent nez à nez avec un veau en costume trois pièces pendu par le cou à un arbre, s'ils sursautent et hurlent et paniquent, peu importe et peut-être même tant mieux. L'important pour moi c'est que mes créations soient vues. Malheureusement mon chef-d'œuvre je n'ai encore pu le dévoiler à personne, et il y a peu de chances que cela soit possible avant ma mort. Il s'agit de ma fille, assemblée à partir du cadavre de ma mère et de celui d'une biche. Elle a de si jolis yeux. Elle crie de vérité.

./SAISON 4

Nous habitons une campagne neigeuse, ma femme et moi. Nous sourions. Nous nous tenons la main sous un ciel tout bleu, debout devant notre maison. Une grande ferme en pierres de taille avec un toit en tuiles rouges, des volets et une porte vertes. Un fantasme de ferme. Dans la cour est planté un sapin fier et altier : c'est le seul arbre dans notre paysage. Pendant les tempêtes, il ricane et se moque de nous. Lui il ne craint pas les tourbillons de cristaux blancs : il a confiance en ses racines. Nous nous tremblons et prions. Que notre monde reste stable, immobile, éternel. Que notre maison ne s'écroule pas. Qu'elle ne nous dise pas vous ne m'avez jamais habitée, vous m'avez hantée. Vous vous croyez heureux et vivants mais vous faites semblant. Votre bonheur n'existe pas. Il ne peut pas durer. L'Enfant va revenir.

Il revient toujours. Comme aimanté par nous. On ne connaît pas son nom. Il nous appelle Papa et Maman. Il invente des histoires. Des histoires simples d'enfant. Il voudrait qu'on ait un chien. Parfois qu'on parte en vacances à la mer, ou près d'un lac dans les Hautes-Alpes. Qu'on soit une famille unie. Qu'on l'embrasse sur le front le soir dans sa chambre au moment de dormir, en lui murmurant n'aie pas peur nous t'aimons, tu n'es pas seul. Ni sale. Nous ne t'abandonnerons jamais. Mais nous restons figés, annulés, impossibles. À le regarder pleurer sans pouvoir rien faire. À sentir sa grande colère monter en lui. À attendre la tempête de neige inévitable, programmée. Celle qui se lève, furieuse, et retourne notre monde chaque fois que l'Enfant prend la boule en plastique dans sa petite main blanche, la secoue et la projette contre le mur en hurlant vous êtes morts.

./AIMEZ VOS PNEUS

Dans---huit cents---mètres---tournez à---droite---et---prenez---l'autoroute.

Tournez à---droite---et---prenez---l'autoroute.

Ouais ça va on a compris.

La clim est en position deux, toutes les fenêtres fermées. Notre stabilisateur de vitesse nous maintient à cent trente tandis que du très-haut du ciel, un satellite invisible et omniscient guide notre route. Les kilomètres se mettent à défiler. Les animaux écrasés aussi. Quelle distance ont-ils pu parcourir avant de se faire déchiqueter par un trente-huit tonnes rempli de fruits et légumes ? Souvent ils sont près du bord, sur la bande d'arrêt d'urgence, mais était-ce leur point de départ ou leur point d'arrivée, et cela change t-il ou non les choses de mourir tout près du but ? Qu'étaient-ils aussi, avant ? Chat, chien, lièvre, renard ? Depuis quand se décomposent-ils sur le macadam gris pâle et usé ? Combien de véhicules leur ont roulé dessus et combien de passages leur faut-il pour finir par ressembler à un tapis de prière défraîchi, à un paillasson mort ? Après seulement une heure de trajet le compteur du GPS indique cent vingt-huit kilomètres. S'il avait une fonction « cadavres d'animaux écrasés », il en serait à cinq.

Radar à---cent---mètres.

L'habitacle insonorisé nous protège des bruits extérieurs. On n'entend ni le moteur ni le vent, que l'aérodynamisme de notre Mazda Six force à glisser sur nous avec douceur, en silence. Des traces blanches-transparentes crayonnent le pare-brise verticalement comme une peinture abstraite, comme un art fauve véritable : ce sont les impacts des insectes. Petits coups secs et réguliers qui troublent notre quiétude. La mort est venue frapper au carreau. Il est temps de mettre de la musique. Fort.

Serrez à---gauche.

Est-ce qu'être assis à la place du mort oblige à penser à tout cela ? Non, même sur la banquette arrière on peut le faire, quand on est enfant et qu'on s'ennuie en attendant la mer. Mais à l'avant de la voiture la visibilité est bien meilleure, on voit venir le paysage de loin. Les reliefs montagneux, les champs jaunes et verts, les forêts naturelles ou artificielles, les sculptures grandioses et ridicules des artistes d'État, les panneaux de signalisation et les messages de la sécurité routière écrits en lettres orange sur fond noir : « Dormir ou conduire il faut choisir ». « Toutes les deux heures une pause s'impose ». Si seulement on pouvait en composer soi-même quelques-uns : « Aimez vos pneus ». « Écouter Daft Punk est obligatoire sur l'autoroute ». Surtout le morceau Rock'n roll, la bande-son idéale pour un trajet sur une voie rapide. Il y a tout dedans : la vitesse, la linéarité, l'accélération et le dépassement des autres véhicules, les klaxons, les bruits de freinage et ceux du frottement contre la barrière de sécurité, le suspens et la possibilité de crash. C'est un chef-d'œuvre techno-autoroutier. Il me donnerait presque envie d'apprendre à conduire.

Dans---cent---mètres---tournez à ---droite---et---prenez---la sortie.

Prenez---la sortie.

Après trois heures de route nous nous arrêtons sur l'aire du « Poulet de Bresse ». Café dégueulasse et visite des chiottes pour tout le monde, sauf pour celui qui dort à l'arrière depuis le départ parce qu'il est trop foncedé. Dans les toilettes, l'odeur de pisse est insupportable et il y a des miettes de pain au fond de l'urinoir. Toutes les stations-services se ressemblent : mêmes lumières blanches et crues, mêmes sandwichs triangulaires, mêmes caissières fatiguées et plus ou moins agréables, mêmes « Tubes de l'été 2001 » dans le rayon CD à côté des essuie-glaces. Choisir un poulet-crudités. Essayer d'imaginer qu'il y a vraiment de la volaille dedans. Pas facile sans le goût. Nous mangeons tous en faisant semblant que c'est comestible, par obligation de se nourrir ou par rite initiatique. Comme si un bon voyage ne pouvait se faire sans cela. Après vingt minutes de pause, notre conductrice donne le signal de redémarrage. Nous payons le plein et retournons à la voiture. Les baffles se remettent directement à cracher du son qui fait vibrer les portières.

Selon le GPS, nous arriverons à destination dans deux heures douze. Nous nous réinjectons dans la circulation. Le réseau autoroutier est un immense système veineux, et nous sommes des globules rouges.

./BAGUETTE OU PAIN DE MIE?

Trouver du bon pain est de plus en plus difficile. Quand j'étais enfant il y avait des flûtes, des miches, des couronnes avec du vrai levain et toujours pétries à la main, et le pain de mie on le laissait aux Américains. Une baguette doit se faire avec de la farine T65 – dont la teneur en minéraux varie entre 0,62 et 0,75% – car c'est au niveau de l'absorption de l'eau par celle-ci que sa qualité se joue : sa texture, son arôme, sa résistance aux moisissures et son craquant en dépendent. De plus, la T65 augmente le volume de pâte de 4 %, comme le démontre l'étude de Farine-info publiée récemment sur son blog. La tradition française se perd. Même dans les restaurants « gastronomiques », il n'est pas rare aujourd'hui de trouver des corbeilles remplies d'un pain sans alvéoles, bourré d'adjuvants, dégueulasse. À l'étranger je veux bien, mais chez nous c'est une honte. Immoral. Collabo. Il reste encore heureusement quelques artisans-résistants, et c'est chez eux que je m'approvisionne malgré leurs tarifs élevés. J'en achète toujours en assez grande quantité, surtout lors des départs en vacances. Il doit être encore chaud au moment où je le découpe. Mon rituel est identique à chaque fois : plan de travail nettoyé au savon de Marseille, main gauche gantée, je laisse les deux croûtons de côté. Ensuite, avec mon « Kasumi » à dentelures en demi-lune (la « Rolls » des couteaux, taillé dans trente-deux couches d'aciers doux et dur à forte teneur en carbone, et ensuite gravé à l'acide), je fais des tranches de deux centimètres d'épaisseur que je coupe une fois dans la longueur et deux fois dans la largeur, afin d'en récupérer six petits morceaux de tailles équivalentes. Pour vingt-cinq baguettes il me faut quand même une heure, c'est un peu long mais avec l'habitude j'ai gagné un temps fou par rapport aux premières fois. Comme le disait mon père, tout est une question de matériel et de technique. Une fois cette opération terminée, je mets les bouts de pain dans mon sac hermétique « Smelly Proof » à double zip – pour qu'ils conservent un maximum de fraîcheur – et je prends ma voiture direction l'A39. Je m'arrête sur toutes les aires de repos, dans toutes les stations-services entre Dijon et Bourg-en-Bresse, et j'en dépose trois dans chaque urinoir. Habillé en « Quechua » de la tête aux pieds comme un touriste français lambda, j'opère de préférence à 6 h du matin, quand il y a moins de monde et que le personnel de nuit somnole en attendant la relève. Puis je laisse mariner trente-six heures et vais récupérer ceux qui n'ont pas disparu, désintégrés par les chasses d'eau ou ramassés par les femmes de ménage. Je les déguste alors sur place, dans ma voiture, avec un vin blanc très fruité – un Coteaux du Layon 1997 – de bouche suave et de grande garde.

./GRAND-MÈRE

Ma première télévision le Papi l'avait achetée au début des années 80, si je me souviens bien. Elle était en noir et blanc et il n'y avait que trois chaînes. Je la regardais avec lui sans y prêter attention, en tricotant ou en faisant mes mots croisés. Je lui demandais juste de mettre son casque sur les oreilles quand le bruit m'énervait trop. C'est vrai qu'il était devenu sourd et que c'était tellement fort qu'on n'entendait même plus l'horloge sonner l'heure. Depuis qu'il est mort je ne l'allume plus beaucoup, mis à part pour le journal de 13 h ou la messe dominicale, que je suis en direct chaque semaine en sirotant mon petit whisky et en fumant un clope. Et puis aussi une fois par an pour le Tour de France. Pour la beauté des paysages. Le reste du temps, c'est elle qui me regarde. Pour mes quatre-vingts ans, mes petits-enfants m'ont quand même offert un nouvel appareil ultra-moderne, une espèce de machin immense et tout plat qui a dû leur coûter bonbon. J'ai fait semblant d'être contente, mais je trouve ça stupide. De toutes façons cette génération est stupide, elle ne rêve que d'être célèbre ou de passer à la télévision. Et mes petits-enfants n'y coupent pas. J'en ai même un qui voudrait être chanteur, mais le pauvre il chante aussi juste que mon frigo : tout le monde n'a pas la chance d'avoir une voix. C'est rare une voix. Quatre ou cinq par génération, pas plus. Enfin j'ai toujours fait de mon mieux pour l'aider, je lui ai même payé des cours de chant avec un professionnel. Évidemment ça a fait plof. Mais il s'accroche le petit. Il continue à aller se ridiculiser d'audition en audition, à dépenser tout son argent en maquettes que personne n'écoute, à faire des voyages à la capitale pour rentrer tout déconfit et venir pleurer dans mes jupons en me disant « j'y arriverai Mamie, je suis sûr que je peux y arriver ». Il me fait de la peine cet enfant. Il a bientôt trente ans et il croit encore au Père Noël. Nous les vieux on n'a jamais rêvé, on pouvait pas se le permettre. C'est peut-être pas ça qui nous a sauvés ou rendus plus heureux, mais par contre on n'est jamais tombés de haut. Ces gosses-là ils ont toujours cru les bobards qu'on leur racontait. Que tout le monde pouvait devenir une vedette d'un coup de baguette magique. Que c'était permis à tous, même aux fils d'ouvriers, même aux petites gens. Il chanterait juste que ça changerait rien. Comme je l'ai toujours dit : chacun reste dans son monde, les riches avec les riches, les pauvres avec les pauvres, et les vaches seront bien gardées. C'est vrai qu'il y a des exceptions, mais elles ne font pas la règle. Oh que non. Le gamin il finira comme son père et son grand-père avant lui, à trimer dans une usine pour un salaire de misère. C'est ce qu'il fait déjà d'ailleurs, et je suis sûre et certaine que ses collègues l'appellent « le chanteur » en se moquant de lui dans son dos. Il aurait pu faire des études pourtant. En tout cas au moins aller jusqu'au bac. Enfin il paraît que ça suffit plus un diplôme de nos jours pour trouver du travail. Quelque part je m'en veux de ne pas lui avoir fait garder les pieds sur terre. De toutes façons, quand on est jeune on ne veut rien entendre. On est tellement sûr de soi qu'on s'imagine qu'on va casser la baraque. Les conseils des vieux, on les écoute pas. Maintenant c'est trop tard, il arrive toujours un moment où c'est trop tard. Et bien plus vite qu'on le croit. Mais je vais quand même faire une dernière chose pour lui, car malgré tout c'est mon petit-fils et je l'aime. Moi j'ai fait mon temps, et la vie je n'y tiens plus tellement. À présent, il est l'heure que je m'en aille. Tous les soirs je prie pour ne pas me réveiller et pourtant chaque matin je suis encore là. Alors je vais laisser le gaz allumé. Puis avec la flamme de mon briquet, je vais faire sauter mon appartement. Demain, aux informations, il passera enfin à la télévision. Quand les journalistes l'interrogeront, il dira que j'étais vieille et que je n'avais plus toute ma tête, et que c'est sans doute par inadvertance que je me suis fait exploser.

./WORLD TRADE CENTER, BATTISTON ET SCHUMACHER

J'ai vécu l'enfer du World Trade Center, et l'inutilité des extincteurs. Mon souvenir est encore chaud et rouge comme une braise éternelle, car ma mémoire est sans faille. Ça a toujours été plus un handicap qu'un atout. Le 11 septembre 2001, je suis arrivé au bureau à 08 h 13. Dans l'ascenseur nous étions seize personnes : cinq sont descendues au dix-huitième étage, trois au quarante-quatrième, deux au soixantième. Quand je suis moi-même sorti au quatre-vingt-douzième accompagné de trois de mes collègues, il y avait encore deux hommes – portant tous deux des cravates bleues et des lunettes Prada – à l'intérieur de l'Otis. Après avoir bu mon café avec John et Beverly (lui comme à son habitude ponctuant ses phrases par un « you know », onze en tout durant notre bavardage, elle vêtue ce jour d'un tailleur gris clair où il manquait un bouton), j'ai traversé l'open-space jusqu'à mon poste de travail et allumé mon Mac : il était 08 h 32. Douze minutes plus tard, le plafond s'effondre et des flammes se répandent partout comme une rivière d'essence en crue. Je sens l'odeur des traders en feu, la fin fétide du plastique ; je vois la mort numérique des ordinateurs, remplis de chiffres et d'infamie. Dans les yeux des gens il y a cette même urgence précise de Dieu, de l'existence de Dieu. Il est l'heure non plus de croire, mais de savoir. Ma vie défile en accéléré. Je veux m'en aller avec de la Vérité en moi. Je m'accroche à un instant qui compte : le 8 juillet 1982. J'ai neuf ans et c'est la demi-finale du Mondial entre la France et la RFA, au stade Sánchez Pizjuán, à Séville en Espagne. Il fait chaud et j'assiste en direct devant mon poste de télévision à ce que le commentateur appelle une véritable attaque terroriste. À la cinquante et unième minute, Genghini sort sur blessure, remplacé par Patrick Battiston au poste de milieu-défensif. À la cinquante-septième, il se présente seul balle au pied devant le but adverse. Et se fait exploser par Schumacher. Inconscient, une vertèbre cassée et deux dents en moins, il est transporté hors du terrain sur une civière pendant que le peuple français enragé exige une sanction exemplaire contre le gardien allemand. Mais l'arbitre hollandais – M. Corver – se contente d'ordonner une remise en jeu en faveur de la RFA. Après prolongation la France s'incline aux tirs au but quatre à cinq. Cet attentat tragique pèse sur moi depuis mon enfance. À la dernière seconde de ma vie, c'est la seule image que j'ai dans les yeux : l'injustice et l'impunité intrinsèques du monde.

Je sais bien que mon histoire est difficile à croire : si je vous la raconte, c'est que de toute évidence je ne suis pas mort dans cette Twin Tower, le 11 septembre 2001. En réalité, à cette époque j'étais encore dans ce que les médecins appellent un état végétatif, ni communicatif ni réceptif, suite à mon accident de voiture du 12 juillet 1998 survenu alors que j'allais acheter du pain. Mais dans le coma, qui sait où l'on va ?

./BALISTIQUE TERMINALE

Il n'est pas très loin, à peine trois cent cinquante kilomètres. Mais à la verticale, et c'est ça qui change tout. Il a toujours voulu être astronaute. Lorsqu'il a vu Armstrong et Aldrin alunir le 20 juillet 1969, sa vie s'est déplacée dans l'après-ciel. C'est là qu'il est en ce moment, seul dans la thermosphère. Il regarde la Terre où il a grandi, enfant précoce écrivant des rédactions sur le rayonnement cosmique, étudiant brillant à Cambridge (Massachussetts), pilote d'essai pour la NASA à seulement vingt-trois ans : un cursus étoilé. À bord de l'ISS, il était en charge de la maintenance extérieure du module Quest, installé en 2001 lors de la mission STS-104. Il s'en éloigne désormais à la vitesse de sept mètres par seconde. Quand le câble a lâché, il a entendu les autres membres de l'équipage crier son nom. Et pleurer. Et implorer Dieu. Puis plus rien. Fin de transmission. Devant ses yeux, il n'y a plus qu'une sphère ovoïde bleutée parsemée de nuages blancs sur un fond noir infini. Il écoute un silence qui n'existe pas : l'univers chante depuis sa naissance. La panique première a lentement fait place au calme. Au recueillement. À la lucidité. Il lui reste une heure quarante d'autonomie avant que ses réserves d'oxygène soient épuisées, et que l'alimentation électrique de son scaphandre spatial cesse de fonctionner. Soit il mourra asphyxié, soit ses liquides corporels se mettront à bouillir du fait de la différence de pression avec l'extérieur, déclenchant en quelques minutes l'implosion de son corps. Avant cela, par chance, une micrométéorite ou un débris métallique errant dans l'espace depuis la formation du système solaire l'impactera. Il sera transpercé par un morceau d'Éternité.

Il en rêve depuis toujours.

./WESSON & SMITH

Elle me dégoûtait avec son amour, ce virus rose fluo-gélatine molle. Cette petite conne avec la tête d'une fille-clone mal encodée, et dedans un cyclone sans vent. Elle aurait dû servir d'enfant-médicament à qui on prend les organes pour les mettre dans quelqu'un qui en vaut vraiment la peine. La pute, elle m'avait volé mon frère. Par effraction. Bris de clôture dans ses zones érogènes. Il n'y avait plus rien à faire, je ne le sentais plus avec moi. Comme s'il avait redéfini en distance notre espace insécable. On était pourtant complices comme Wesson & Smith, avant. Notre enfance avait été merveilleuse, compliquée mais merveilleuse. On habitait à la campagne, un peu à l'écart du monde, dans une grande maison entourée de champs verts-jaunes-bruns, des territoires à couleurs variables selon les saisons. On traînait toujours ensemble. Les villageois n'étaient pas tous sympas avec nous, mais nos parents eux nous choyaient plus que de raison. À l'école, notre union faisait notre force. On pliait les mathématiques : 1+1=1. En conjugué : le parfait à l'imparfait.

Pendant les grandes vacances, une collègue de notre mère était venue passer quelques jours chez nous avec sa fille. C'était l'été dernier. Mon frère en est tout de suite tombé amoureux. Après cette irruption – entrée brutale de l'Ennemie dans notre patrie – ce fut guerre fulgurante, blitzkrieg de peau. Je le voyais sombrer dans l'acidulé et ça me rendait fou. On se battait jusqu'au sang. Il voulait me déchirer. De mon côté, je cognais de plus en plus fort, pour qu'il se réveille ou ne se relève pas. Mais il ne se réveillait pas, et en le mettant à terre je tombais toujours avec lui. Je savais bien ce qui l'attirait inconsciemment chez cette fille : elle puait le sexe et la mort. Moi aussi je l'avais reniflée. On n'abandonne pas son frère pour autant, ou si peu, une odeur. Lui si. Ma proximité était devenue un obstacle. Sous prétexte que je l'encombrais, j'étais désormais jetable. Obsolète. Méprisable. Il me traitait comme un étranger. Moi. Son double. Sa fraternité. Est-ce qu'il y croyait lui-même, réellement ? Qu'il pouvait me rejeter sans que je m'y oppose de tout mon être ? C'est ça qui m'a fait le plus mal : il pensait que c'était possible. Et il avait raison.

J'ai lutté pourtant. Peut-être pas assez. Simplement jusqu'à mon épuisement. Il y a cependant un autre niveau après, il y a la volonté, la dernière chose qui peut se dresser contre le sang. Mais je ne pouvais pas y aller seul. Nous avons vu l'automne, nous avons vu l'hiver, puis au printemps nous nous sommes séparés. C'est un chirurgien de l'hôpital Necker, spécialiste des jumeaux fusionnés, qui s'est chargé de l'opération.

./MIAM

Il était une fois, dans le rayon « bœuf charolais » d'un supermarché d'une petite ville de province, un steak périmé qui attendait en vain qu'on vienne l'acheter. Sous sa forme animale, il avait brouté dans des bocages généreux et tendres, au sein d'un élevage extensif dont les normes rigoureuses avaient valu à sa viande le Label rouge bovin. C'était un spécimen d'une grande noblesse, et l'éleveur l'avait vu partir pour la mort avec une tristesse inhabituelle. Il n'avait cependant pas le choix : l'économie primait. Avant la beauté. Avant tout. À l'abattoir, on l'identifia grâce aux marques auriculaires apposées dès sa naissance par l'E.D.E, et on l'anesthésia d'un coup de pistolet à projectile captif tiré dans le front. Il fut ensuite suspendu par une patte à un crochet métallique, puis saigné au couteau au niveau des artères carotides. Et transformé en steak. Emballé dans une petite barquette en polystyrène sur laquelle on apposa un autocollant avec sa date de péremption. Qui venait d'être dépassée d'un jour. Les gens défilaient sans lui prêter attention, ou alors le reposaient avec un air dégoûté. Il restait là, à regarder les autres steaks atterrir dans des caddies débordant de surgelés et de shampooing et de cure-dents. Seul, ignoré de tous. Lui une pièce de premier choix qui était promis à un Destin fabuleux. Lui qui aurait dû finir en prime sur Cuisine TV, préparé par un chef de renommée mondiale qui aurait chanté que « cette viande, c'est du Mallarmé, de la poésie pure ». Il restait là. À pourrir. Comme toi. Tu es la sœur exacte de ce steak périmé. Tu ne connaîtras jamais l'Amour. Personne ne veut de toi parce que tu as un jour de trop. Mais tu peux continuer à rêver en secret que ton prince charmant viendra. Ou que tu es un bout de viande à l'intérieur de son corps, qui court dans ses parois intestinales et se fait dissoudre par ses sucs gastriques. Parce que l'Amour ce n'est que ça : manger, être mangé(e), et puis se transformer.

./GÉRALDINE

Elle était arrivée en décembre. Dans une camisole de force qui l'avait obligée à s'étreindre elle-même, mais ne l'avait pas empêchée de hurler ni de cracher sur les infirmiers. Elle donnait des coups de tête si violents dans les portes et les vitres qu'ils durent se mettre à quatre pour la maîtriser. Il y avait de la rage en elle. Quand elle pleurait, c'était de la lave en fusion et non des larmes qui s'échappait de ses yeux. La police l'avait arrêtée à la gare, lors d'un banal contrôle d'identité auquel elle avait refusé de se soumettre. Au commissariat, alors qu'ils essayaient de savoir qui elle était, elle fut soudain prise d'une peur panique – d'une angoisse monstre – et tenta de s'échapper. Les policiers la plaquèrent au sol, la frappèrent et la traitèrent de tous les noms. C'est à cet instant précis qu'elle perdit le contrôle d'elle-même. Appelé en renfort, le service d'urgences psychiatriques établit un diagnostic sans appel : délire paranoïaque et tendances hébéphréniques, psychose avec perte de contact avec la réalité, internement immédiat. Moins de deux heures après être descendue de son train, Géraldine se retrouva sanglée à un lit métallique. Enfermée à clef dans une chambre avec des barreaux aux fenêtres. Droguée par une infirmière qui lui injecta un sédatif sans même lui adresser la parole, elle s'endormit lourdement. C'est le lendemain qu'elle fit ma connaissance et me parla pour la première fois. Nous devînmes vite inséparables. Elle avait une grandeur d'âme qui laissait supposer qu'elle en possédait plusieurs. Sa grand-mère maternelle – d'origine vietnamienne – lui avait génétiquement légué des yeux noirs et profonds, ainsi qu'un visage rond identique à celui d'une petite fille. Une petite fille qui aurait grandi trop vite et compris trop de choses trop tôt. Cela lui donnait un air mélancolique et absent, mais aussi un côté ténébreux parfois effrayant. Son corps, celui d'une jeune eurasienne de vingt-six ans, semblait lui si fin et si fragile qu'il était difficile à croire qu'elle avait physiquement pu agresser les urgentistes lors de son arrivée.

Au bout d'une semaine à passer test sur test sans que cela change quoi que ce soit, Géraldine avait commencé à baisser les bras. Elle ne comprenait pas ce qu'on lui voulait. Elle était persuadée que tout avait été manigancé par son ex, et que personne ne l'aiderait jamais à sortir d'ici parce qu'il était écrivain et qu'il pouvait pénétrer dans la conscience des gens pour les manipuler à sa guise. Un mois s'était écoulé. Elle n'avait toujours reçu aucune visite de sa famille. Ils prétextaient qu'ils habitaient loin et qu'ils n'avaient pas le temps. Ils l'avaient abandonnée comme on abandonne un chien sur le bord de l'autoroute. Sans véritable remords. Juste contents d'avoir plus de place dans la voiture. Elle ne pouvait se confier qu'à moi, et aussi à un garçon qu'elle n'avait croisé qu'une ou deux fois mais dont elle se sentait proche. Elle l'appelait le soir, vers 19 h, et lui demandait de placer le combiné de son téléphone près de sa chaîne hi-fi pour écouter Last night i dreamt that somebody loved me, The Lovecats ou encore Les Écorchés. Ils restaient tous les deux silencieux à chaque bout de la ligne pendant que les chansons passaient. Puis elle lui disait merci et raccrochait. Elle ne lui a jamais demandé de lui rendre visite. Il n'y est jamais allé.

Géraldine s'effaçait de jour en jour, apathique et de plus en plus lointaine, bientôt définitivement hors de portée. Elle passait son temps à observer la forme des nuages, immobile derrière la fenêtre de sa chambre. Elle donnait l'impression de ne plus s'intéresser à elle, mais continuait néanmoins à se maquiller tous les matins. Lorsqu'à de rares occasions elle se promenait dans les couloirs, toujours élégante, on aurait facilement pu la confondre avec une simple visiteuse tant elle semblait ne rien avoir en commun avec les autres malades. Pourtant elle aussi était bien folle. Une fois elle m'a même dit que je n'existais pas, que je n'étais qu'une voix dans sa tête. Maintenant qu'elle nous a quittés, c'est triste à dire mais je pense que c'était mieux pour elle qu'elle disparaisse. Là où elle est désormais, je suis sûre qu'elle est plus heureuse. Voilà Docteur. À présent que je vous ai raconté son histoire comme vous me l'avez demandé, pourrions-nous s'il vous plaît revenir à moi ? Oui moi, Nathalie, l'amie avec qui Géraldine parlait tout le temps. C'est curieux que vous ne m'ayez jamais vue.

./FICTION

Il pille mon être. Il mange ma grâce. Mes idées, mes intuitions, mon sens de la virgule. Les ondes qui émanent de moi, l'énergie que je développe et diffuse telle une force motrice invisible, il les aspire sans relâche. Jour après jour. Méthodiquement. Aujourd'hui je l'ai vu noter dans son Moleskine :

— Mardi 22 juin. 09 h 24. Matin ensoleillé et clair. Elle se maquille. Rouge à lèvres qui glisse. « J'ai fait une erreur dans ma bouche », dit-elle. On dirait qu'elle demande pardon au miroir.

Il m'observe comme un phénomène météorologique ou une réaction chimique, un précipité dans un tube à essai. Au début j'y voyais une marque d'attention extraordinaire, une preuve d'amour d'une intense et rare beauté : on confond souvent beaucoup de choses avec l'amour. Maintenant j'ai compris et tout s'est brisé comme du verre à l'intérieur de moi. Tailladée, salie, idiote, j'ai offert mon âme au diable. Celui qui partage ma vie est un parasite qui se nourrit de moi dans un but unique : écrire. Et me faire devenir un personnage de roman. Il n'y a d'ailleurs jamais eu que moi dans ses livres. J'y suis non seulement l'héroïne, la figure principale et sublime, mais aussi les paysages, la respiration, l'espace-temps, la poésie. Toutes les sensations décrites dans son œuvre, je les ai éprouvées dans mon corps. Toutes les répliques de ses dialogues ont été travaillées dans ma bouche, ciselées entre mes dents. Lui se contente juste de les retranscrire mot pour mot, le plus fidèlement possible. C'est là son seul talent finalement : me copier. Me recopier. Colorier mon sang pour en faire de l'encre. C'est pour ça qu'il me retient prisonnière de force dans le sous-sol de notre hôtel particulier. Pour faire taire le Réel. Et comme personne ne s'inquiète de ma disparition, je commence à douter que j'existe. Et j'ai peur. Peur qu'un jour il arrête d'écrire. Et de disparaître sans même que quelqu'un puisse porter plainte pour meurtre.

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Le champion du monde de Rubik's cube met sept secondes huit dixièmes pour terminer les six faces. Il s'appelle Erik Akkersdijk et il est hollandais. Le robot champion du monde de Rubik's cube met une minute quatre dixièmes. Il n'a pas de nom mais son concepteur s'appelle Pete Redmond et il est irlandais. Les généticiens anglais Keith Campbell et Ian Wilmut ont résolu le Rubik's cube des brebis. Ils ont assemblé correctement Dolly. Le Rubik's cube des continents continue de se faire depuis l'aurore des temps. Ça s'appelle la tectonique des plaques. Personne ne sait à qui appartiennent les mains qui les déplacent. Je ne suis pas obsédé par le casse-tête emblématique des années 80. J'ai juste envie d'aller trouver Erno Rubik et le découper en petits morceaux pour voir combien de temps je mets pour le ré-assembler. Je hais les Hongrois. Et les professeurs de mathématiques.

Ça a débuté au collège, en sixième. J'avais onze ans et lui devait être proche de la soixantaine, il allait partir à la retraite à la fin de l'année scolaire. Il s'appelait Monsieur Dreyer : cheveux grisonnant, type germanique, grand et sec, toujours en blouse bleue. Définitivement old-school, très. Années 50. Pour nous punir il nous frappait sur les doigts avec sa règle, un vieux triple décimètre en bois possiblement martyre de deux générations successives d'élèves. Qu'il appelait toujours par leurs noms de famille. Wurtz, Duranton, Boudjadja : au tableau. C'était ma hantise de me retrouver sur l'estrade avec une craie dans la main et de ne pas savoir résoudre telle ou telle équation. Pourtant j'ai toujours aimé les langages, même les langues mortes, mais celui-là j'y étais hermétique. Y compris sous ses formes pseudo-ludiques. Dans une pièce noire se trouvent trois chapeaux bleus et deux verts. On fait entrer trois personnes dont une aveugle. Chacune prend un chapeau au hasard sans le voir, le pose sur sa tête et on retire les deux restants. On rallume la lumière et on demande à chaque personne si elle est capable de deviner la couleur de son chapeau. La première regarde les deux autres et dit non. La deuxième regarde également les deux autres et dit non. La troisième, pourtant aveugle, répond oui. Comment cette personne, qui ne voit pas, devine t-elle la couleur de son chapeau ? Je ne comprends toujours pas comment on peut trouver cela logique, et de quelle logique il s'agit. Moi ça me terrifiait. Terrifie. Je suis encore devant le tableau noir comme devant un peloton d'exécution, le regard sadique du Dreyer posé sur moi. L'angoisse me liquéfie. Le jugement définitif tombe et m'anéantit : tu es un idiot. Tu n'arriveras jamais à rien. Retourne à ta place. Nullité.

J'errais dans un océan de fractions, de géométrie dans l'espace, de théorèmes, de discriminants. Je me suis noyé toute l'année. Et puis fin juin, durant les derniers jours de classe, il est arrivé avec son Rubik's cube. Avec plus de quarante-trois milliards de milliards de combinaisons. Quarante-trois trillions deux cent cinquante-deux billiards trois billions deux cent soixante-quatorze milliards quatre cent quatre-vingt-neuf millions huit cent cinquante-six mille exactement. À cette époque personne n'en avait encore jamais vu, et tout le monde était curieux de savoir à quoi cela servait. À rien, forcément. Mais pendant quelques secondes j'ai tout de même espéré que ça soit amusant. Dès qu'il s'est mis à le mélanger, j'ai compris que ça ne le serait pas pour moi. Je n'applique pas de formules. Seul le hasard me guide, et le hasard c'est long. Si je pouvais analyser un milliard de combinaisons par seconde, il me faudrait plus de mille deux cents ans pour assembler correctement les six faces. Mais je m'en fiche. Car jusqu'à preuve du contraire, je suis Immortel. Tant que je ne suis pas mort, je suis Immortel. Le Temps ça ne signifie rien pour moi. Comme les mots « bleu » et « vert » pour un aveugle.

./VIVE LE FÊTE

Essaye de dormir putain. Prends un Lorazepam et essaye de dormir. Ça fait trente-six heures que t'as pas fermé l'œil. Dont quatre que tu es là dans ton lit, à te tourner d'un côté puis d'un autre, à essayer d'adapter ta tête à ton oreiller, à vouloir la plier pour qu'elle rentre dedans. À appeler à l'aide des gens imaginaires. À allumer puis éteindre la lumière. Il y a une boucle dans ton cerveau, il y a une boucle dans ton cerveau. Elle t'insulte. Fais comme si elle n'existait pas. Ton ventre vide crie et tu voudrais le faire taire lui aussi, mais la seule idée d'ingurgiter quelque chose de solide te dégoûte. Tu te lèves pour aller boire de l'eau, tu étires tes jambes, tu fixes longuement les meubles comme des choses étranges. Debout le carrelage du sol est mouvant. Comme vivant. Tenir en équilibre : pas possible. Recouche-toi. Allume la télévision, regarde les images sans le son. Le télé-achat, les petites annonces de rencontres en région bruxelloise, la météo des plages. Tu es une merde. Chie-toi au fond des yeux. N'écoute pas, n'écoute pas. Hier tu te prenais pour quelqu'un d'intelligent, cultivé, insolite. Qu'est-ce que tu racontais dans ce bar ? Avec ton air supérieur ? Tu crois que tu as du talent, ah ah. Ce n'est vraiment pas beau d'être toi. Tu prends tellement la tête aux gens avec tes conversations qu'au final tu te retrouves toujours tout seul à la table. On te fuit parce que tu es ennuyeux et déprimant. Fun comme un boucher bosniaque. Tu n'aimes jamais la musique qui passe, tu ne veux jamais danser et rire tu n'as pas bien compris à quoi ça servait on dirait. Le seul truc qui te rapproche des autres dans les bars, c'est que tu viens te bourrer la gueule comme eux. Sauf que toi c'est pour te détruire. Pas pour t'amuser. Repose cette clope, c'est la cinquantième que tu fumes depuis hier. Elle va te laisser un sale goût de cendrier dans la bouche et te cintrer la tête. Complètement inutile et idiot. Tu le fais quand même. Connard. Ça y est, tu craches tes poumons comme si tu allais gerber. Tu fais vraiment pitié. Tes mains puent la sueur, la bière et la pisse. Tu n'as même pas la force d'aller les laver. Reste dans ta crasse. Regarde un film porno pour te dégoûter encore plus. Tire sur ta bite. Il est 5 h 13, ton cœur bat toujours aussi vite, comme s'il allait exploser bientôt. Tant mieux. Crève et qu'on n'en parle plus. La nuit te fait de plus en plus peur, le silence surtout. Oui le mur est toujours là, il n'a pas bougé. Si tu avais du courage tu t'éclaterais la tête contre. Toujours à pleurer sur ton sort, sur ta petite personne minable. Comme un enfant. Un faible. Ferme ta gueule, ne dis plus rien. Assume ta merde avec le peu d'amour-propre qu'il te reste. Suicide-toi, disparais. Jette-toi du haut d'un pont ou du toit de ton immeuble, que tes organes dégueulasses éclatent dans ton corps et que ton sang te sorte par la bouche, si c'est ça que tu veux. Mais arrête de tousser bordel. Essaye de fermer les paupières, et de penser au monde merveilleux de Baby TV. À une petite musique douce et à des kaléidoscopes multicolores. À des oisillons qui volent dans un ciel tout bleu. Tu entends le toy-piano ? Va pas dans le glauque, tu vas te cramer. Reste sur Baby TV. Là il fait beau. Serre pas ta mâchoire, essaye de détendre tes muscles. Tu es tout seul dans le lit mais elle ne t'a pas abandonné, elle va revenir. Non ? Non. C'est vrai, ça a duré un quart de seconde. Elle a vu dans tes yeux quelque chose qui lui a fait peur. Il y avait du dégoût dans son regard. Tu t'en es aperçu mais tu n'as rien pu faire. C'était trop tard. Ça s'est écroulé à ce moment précis. Toi. Oui. Tu le sais. Tu n'auras pas de deuxième chance. C'est comme ça que ça se finit. Demande pas d'explication, l'oblige pas à la pitié. Une fois dans ta vie essaye d'être classe. Elle va revenir dans le lit, mais elle en a terminé avec ta gueule. Elle a pris sa décision. Tu es liquidé. Nan tu te fais une parano. Elle est juste allée dormir sur le canapé en bas pour pas que tu la déranges en remuant sans cesse. Tu délires, elle va pas te quitter. Elle t'aime encore. Elle te l'a même redit tout à l'heure. Tu deviens complètement fou. Reprends un anxio, ils sont pas assez forts. Faut absolument que tu dormes. Va chercher la bouteille de whisky, bourre-toi la gueule encore plus, abrutis-toi jusqu'à ce que le sommeil vienne. Et te répare. Arrête de compter les battements de ton cœur, tu vas paniquer. Dangereux. Concentre-toi pour ne plus penser à rien. Le mur est toujours là, tu le sais. Le radiateur et la lampe de chevet aussi. Ne les regarde pas, laisse-les là où ils sont, ignore-les. Ils ne te veulent pas de mal, il ne faut pas qu'ils t'obsèdent ce n'est pas normal. Ce ne sont que des objets. Non pas comme toi. Tais-toi. Il est 6 h 16 maintenant. Le jour se lève. Éteins ton ordinateur. Dors. Dors. Dors. Dors.

./CUCHO

J'habite à Santa Fé, près de la rotonde Quilín, avenida Vespucio n°3472. Dans une cabane en bois dans le jardin derrière la maison de Luis. À Santa Fé il n'y a qu'une saison, celle du soleil qui plombe. Jamais tombé de neige par ici. Mon instinct me dit que c'est beau. Que ça habille les montagnes de pureté et d'oubli vertigineux. Que quand on marche dessus, on entend le silence craquer doucement. En Europe en hiver il y en a plein, et c'est là que Luis va m'envoyer. Ça fait des mois qu'il prépare mon voyage : j'atterrirai à Madrid puis j'irai en voiture jusqu'à Paris, Amsterdam, Moscou. Tout est déjà planifié avec mon futur maître, Alejandro, le cousin de Luis. C'est lui qui doit me réceptionner à l'aéroport et prendre soin de moi, m'ouvrir enfin au monde. Je suis un chien précieux. Pas unique, non, car je ne serai pas le premier à faire ce voyage. Luis a déjà envoyé Pimki, un berger allemand énorme avec une oreille cassée, et aussi Goldo, un labrador noir avec qui je jouais souvent. Eux ils sont partis l'année dernière. Maintenant c'est mon tour. Je viens d'avoir trois ans. Comme mes deux prédécesseurs, je suis calme, obéissant, très sociable. Mais surtout grand et large : hauteur au garrot soixante-cinq centimètres, poids soixante-dix kilos. J'ai toujours beaucoup mangé. Tout ce qu'on me donnait. De la viande crue, des os à moelle, des croquettes XXL survitaminées. Quatre repas par jour, mon estomac est monstrueux. C'est ce que diront les douaniers et le vétérinaire à Madrid. Quand ils m'auront déchiré le ventre et trouvé les six kilos de cocaïne emballés par Luis dans des petites boulettes plastifiées. Ils seront peut-être surpris. Ou affolés. Ou heureux de leur découverte. Pas moi. Je suis un Saint-Bernard, j'ai toujours su que j'avais de la neige à l'intérieur de moi. Mais je voulais la voir en vrai. Il paraît qu'en dessous, il reste toujours quelque chose à manger.

./PHở

Vous serez vietnamienne. Entre vingt et vingt-cinq ans. Un mètre cinquante-huit maximum. Moins de cinquante kilos. Vous aurez les cheveux longs jusqu'au bassin. Vous vous rendrez chez moi à l'heure du dîner, à 20 h 30 précises. Ne soyez pas en retard. J'habite au 39 rue des Vinaigriers, dans le 10e arrondissement. Code 14b6. Sixième étage ascenseur gauche. Vous serez impérativement en áo dài blanc, col Mao, manches longues. La caméra de surveillance installée sur mon palier me permettra de le vérifier. Quand vous sonnerez, j'entrouvrirai la porte mais vous ne rentrerez pas tout de suite. Vous attendrez quinze secondes afin que je puisse rejoindre ma chambre et m'y enfermer. J'y resterai jusqu'à ce que vous soyez partie. Vous ne parlerez pas. Vous vous dirigerez directement vers la salle de bain, au fond du couloir à droite. Vous ne vous serez pas lavée depuis au moins quarante-huit heures. Trois ou quatre jours serait l'idéal. Vous remplirez la baignoire d'eau chaude, vous vous déchausserez et vous plongerez dedans en gardant votre tunique. Vous y resterez quarante-cinq minutes, sans vous savonner ni utiliser aucun produit de beauté. Pendant tout ce temps, votre chevelure devra être entièrement immergée et vous chanterez en boucle l'hymne national vietnamien. Puis, sans la vider, vous sortirez de la baignoire et vous vous sècherez. Vous pourrez alors vous changer. N'oubliez pas d'apporter des vêtements propres. J'aurai déposé les deux cents euros sur la table de la cuisine, à côté d'une grande casserole. Avant de partir, vous la remplirez avec l'eau de votre bain et allumerez le gaz.

J'y ajouterai moi-même les nouilles, la viande, les épices et les aromates manquants.

./TEMPÊTE DE CYTOKINES

Je serais selon vous apparemment originaire de Chine, mais vous n'en savez rien.

Vous interrogez des cadavres d'Inuits conservés dans le pergélisol qui ne vous répondent pas.

Vous questionnez des oiseaux morts qui en terme de symptomatologie sont assez peu expressifs.

Vous prétendez que je suis née en 1918.

Que je me cache dans le Grand Nord, dans la froideur extrême des banquises de l'arctique, dans l'eau gelée éternelle.

Que je dors par cycle de trente-neuf ans dans mon antre de cristaux translucides, sereine et immobile.

Vous n'avez pas idée des cauchemars que je fais.

Je rêve de mégalopoles grouillantes d'ambition et de vanité qui se construisent sur du sable.

Je rêve de savants fous et de démiurges autodidactes qui saccagent un langage qu'ils ne comprennent pas.

Je rêve d'animaux chimiques, de glaciers qui ont soif et de forêts en feu.

Je rêve industriel.

Je rêve contre-nature.

Je rêve que l'oxygène a peur.

Et qu'il n'y a d'issue que dans des chiffres ou des monnaies d'échange qui n'ont pas de valeur.

Lorsque je me réveille, vous avez transformé mes songes en réalité et vous me tenez responsable de votre malheur.

Vous me traitez de serial-killer, dénombrez mes victimes en centaine de millions, pire que Hitler, Pol Pot et toutes vos guerres mondiales.

Vous me traquez sur les cinq continents.

Vous me décrivez comme un monstre, un mutant, le Mal à un degré létal.

Vous m'appelez virus, pandémie, zoonose.

Je travaillerais dans l'invisible pour vous exterminer.

C'est vrai que je ne vous aime pas.

Mais je n'ai jamais tué aucun de vous.

C'est votre propre tempête qui vous emporte.

./LA COURSE MAJORITAIRE, OU LES RACES QUI S'ENNUIENT

Je m'aligne au départ d'une course sur un tracé arc-en-ciel. Un circuit dans l'espace où la première sortie de piste m'enverra dans le vide. Il y a Hitler sur une moto à côté de moi en position deux, puis Takeshi©, Player, Anal King Kong, Manuel Casarès, ObAma BeN LaDeN, [[[Poussin Féroce]]], Shimi-x34F. Le signal est donné. Je démarre en wheeling. Prends les deux accélérateurs striés roses et blancs encastrés dans le sol. Passe sous les arches lumineuses. Avale le tremplin céleste. Les autres rient et grognent dans mon dos. Je les sais l'œil vicieux. La bave aux commissures des lèvres. Le vent numérique me fouette violemment le visage. J'étincelle dans les courbes. Après le passage en forme de huit, je fais une erreur de trajectoire et Hitler me dépasse. Mais je le suis de près et les autres sont loin derrière. Entre-tués. Accidentés. Piégés par les virages assassins. J'ai pu contrer les attaques de mes adversaires qui brouillaient mon spectre visible. Roule au maximum du potentiel mécanique de ma machine. Personne dans mon rétroviseur. J'ai le mental de mon moteur. Soudain sur la grande ligne droite je vois Hitler à l'arrêt. Immobile. Buggant. Je le contourne par la droite en remerciant Dieu de me donner la possibilité de victoire. Une dizaine de secondes après, je double en lui prenant un tour un autre de mes adversaires, lui aussi arrêté. Puis un autre. Et encore un autre. Plus personne ne bouge. Il n'y a plus que moi en mouvement sur le circuit. Je cours seul dans mon monde et je vais gagner, parce que la faille spatio-temporelle n'a emporté que moi. Parce que mes concurrents sont en fait ailleurs. Dans la vraie dimension. Dans la course majoritaire dont j'ai été éjecté. La connexion avec les autres joueurs a été interrompue, erreur code de transmission n° 86420.

./LES MONSTRES

Chaque nuit, mon sang bouillonne et s'agite dans mes veines. Comme s'il voulait les faire exploser pour inonder mon corps. Je me glisse hors du lit. M'habille sans froisser le silence. Sans allumer la lumière. Puis descends les escaliers dans l'obscurité, enveloppé dans mon manteau de honte et de plaisir malsain. Dans la pièce du bas les autres monstres m'attendent, toujours au rendez-vous à 3 h du matin. Ils chuchotent des mots que je connais par cœur, dans une extase religieuse comme les moines tibétains. C'est un langage secret que nous sommes seuls à comprendre. Il est fait d'abjections et de dégoût, de cauchemars et de peur panique. De dégueulis obscènes. De mensonges et d'ordures. Nous parlons pour faire mal : c'est notre raison de vivre. Chaque soir nous choisissons une victime que nous pourrissons lentement, le plus lentement possible afin qu'elle comprenne ce qu'est vraiment le Temps. Les sévices que nous lui infligeons, tu ne les concevrais pas même dans tes fantasmes les plus tordus, les plus sales. Demain ce pourrait être toi, ou ta femme, ou ton enfant, et lorsque nous en aurons fini tu ne seras plus rien : nos voix dans ta tête t'empêcheront de penser, de dormir, de manger. Tu n'auras plus ni libre-arbitre ni amour-propre, si tant est que tu en aies eu un jour. Tu essaieras de dissimuler ta nouvelle nature mais tu ne le pourras pas : tes yeux te trahiront car en vérité ils ne sont pas faits pour que tu voies, mais pour que tu sois vu. Tu l'ignorais peut-être. Les gens auront peur de ton regard, et ta voix leur semblera fausse, mielleuse, hypocrite. Tes amis et tes proches s'éloigneront de toi, et même cette mère qui t'a porté dans son ventre et qui t'a élevé et qui t'a chéri plus que tout au monde te reniera comme elle renie ses mauvaises odeurs corporelles. Perdu dans ta vie devenue abstraction, histoire écrite au second degré, ce que tu appelais si pathétiquement ta situation s'effondrera comme un vulgaire château de cartes balayé par un petit va-et-vient de vent. Tu songeras au suicide mais tu n'en auras pas le courage. Mis à part nous, il ne te restera rien. Nous t'attendrons toutes les nuits à 3 h du matin. Tu finiras bien par nous rejoindre.

./OH MON DIEU

Ce matin, comme chaque matin, je petit-déjeune devant Facebook : café noir, cigarettes & ragotages. Je ne suis pas curieuse mais j'aime bien tout savoir. Marie-Sophie s'est achetée le dernier « Birkin » d'Hermès, en orange. Elle a raison. L'orange, c'est le nouveau rose. Mylène a crée un groupe : « Pour le retour des espadrilles cet été, et pas seulement sur la plage ☺ ». Ridicule. Trop 2009. Je vais appeler Samantha pour rire de cette has-beenerie, quand je vois le laptop de mon mari sur le canapé. Oublié en partant travailler. Évidemment je l'allume. Je regarde d'abord ses mails. Rien d'intéressant. L'historique de ses navigations l'est beaucoup plus. Il visite régulièrement des sites porno spécialisés dans le gang bang. Trois clicks plus tard, je visionne des films d'une trentaine de minutes, avec un scénario identique à chaque fois : une seule fille pour plusieurs types, parfois plus de deux cents. Ça se passe en Californie au bord d'une piscine, dans un hangar ou sur un ring de boxe, et c'est écrit comme une dissertation de terminale en trois parties (fellations-pénétrations-éjaculations faciale), avec des « Oh my God » si peu vraisemblables qu'ils doivent faire douter Dieu lui-même de son existence. C'est donc ça le fantasme de Gautier : le sexe à la chaîne, brutal et productiviste. Das Kapital expliqué par Rocco Siffredi et Annabelle Chong. J'aurais pu m'en douter – rien de vraiment étonnant pour un capitaine d'industrie – mais avec moi il est tellement plan-plan-missionnaire que j'ai toujours cru que le cul ce n'était pas son truc. Il me baise respectueusement, comme si j'étais sa mère. Pauvre con. Un an qu'on est ensemble et je n'ai pas encore pris mon pied. Pourtant il me pénètre à intervalles aussi fréquents et réguliers que ceux d'un tramway suisse. Avec un grand souci de ponctualité et avec discipline. Mais tellement laborieusement que ça me donne des envies de fraude. Quand j'en discute avec Samantha, je suis obligée de mentir et de lui dire que c'est plutôt bien, même si je sais qu'elle ne me croit qu'à moitié. Les yeux ça ne triche pas. C'est pour ça que je les ferme quand je suis sous lui. Si au moins il m'en avait parlé de son fantasme de gang bang. Je lui aurais dit tu sais mon Amour, rassure-toi : chaque fois que tu me prends tu n'es jamais seul. Je convoque toujours dans le lit avec toi tous mes amants du passé.

./LA PENDAISON DE SEAMUS O'SHEA

Il pleuvait à l'aube de l'exécution de Seamus O'Shea. Toute la nuit le ciel s'était déchiré en haut des monts de Bragh, et le dernier paysage qui allait s'offrir à ses yeux n'était que désolation pluvieuse et ravage de vent – les tristes emblèmes météorologiques de son Irlande natale. Le visage tendu, il regardait loin devant lui. La forêt et les bras maigres des arbres. La petite rivière près de laquelle il faisait bon s'étendre en été pour accueillir le jour. Un des trois anglais lui serra la corde autour du cou et lui demanda de prononcer ses dernières paroles, s'il en avait. Seamus n'en avait pas. Il fit quelques pas en avant sur la planche en bois et ferma les yeux. Après un instant qui lui sembla long comme un siècle d'attente aux portes d'un rêve, il fut poussé dans le vide.

Mais la branche de l'arbre où était accrochée sa corde cassa.

Oubliant la douleur de la chute, Seamus se mit à courir droit devant lui. Parvint miraculeusement à éviter les balles que les trois hommes tiraient. Atteignit la forêt. Se retourna pour la première fois. Les coups de feu avaient cessé et les Anglais s'étaient lancés à sa poursuite. Appuyé contre un arbre, il reprit son souffle, haletant. Ils étaient encore assez loin. Cela lui laissait quelques secondes de répit. Une fois la rivière passée il ne risquerait plus rien, cette zone était entièrement contrôlée par les siens. Il prit un sentier à gauche et s'enfonça dans les bois, ces bois où enfant il confectionnait des arcs et des flèches et mourait pour de faux derrière les noisetiers. Il courait vite, il le savait, il allait les distancer c'était sûr, presque gagné : déjà il ne les voyait plus derrière lui. Dans quelques minutes il serait de retour dans son clan, sain et sauf et vivant comme jamais. On allait préparer une grande fête. Réunir toute la famille. Il jurerait à Breda qu'il ne repartirait plus en mission. Qu'il se consacrerait désormais entièrement à elle et à Ruairi et Ciara. Que rien ne serait plus comme avant. Il donnerait sa parole, devant Dieu. Là, après la rivière.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, il était toujours sur la planche en bois. Les trois Anglais discutaient à voix basse. Puis l'un d'entre eux dénoua la corde autour de son cou, sortit son revolver et fit entrer la mort dans la tête de Seamus O'Shea sous la forme d'un petit projectile en métal.

Par charité.

./MODERNITÉ

Tu fais chier avec ton désordre affectif saisonnier. C'est tout le temps la même chose avec toi : en été il fait trop chaud, en hiver y'a pas assez de lumière, au printemps y'a trop de pollen, en automne y'a pas assez de feuilles sur les arbres. En plus, comme tu mets chaque fois trois mois à t'en remettre, tu déprimes douze mois par an non-stop. Désolé d'avoir à te le dire mais c'était pas une vie pour ta femme, et si elle t'a quitté y'a rien d'étonnant. Elle a quand même tenu deux ans. Deux ans à t'entendre gémir que ça va pas, à te voir traîner en pyjama toute la journée et rester dix minutes devant le placard à hésiter entre un Mars et un Bounty. Et toi avec tes couilles molles-pendantes comme les oreilles d'un cocker, tes yeux de chien battu, qu'est-ce que t'as fait à part te lamenter sur ton sort ? Rien. T'es aussi rebelle qu'un meuble. Mais frangin, faut se battre quand on est comme ça. D'abord, tes trucs d'horloge interne biologique ou de sérotonine : oublie, c'est de la merde. Ça existe pas en vrai, c'est une invention des toubibs et des psy pour donner bonne conscience aux faibles comme toi, et se faire de la thune sur leur dos. À soixante euros la séance, tu vas les voir avec un petit problème et tu ressors avec une maladie. Fais comme tout le monde, trouve-toi un taf, ça te changera les idées. Ou alors tu pourras plus penser à rien. C'est pareil. De toute façon ça peut pas être pire que maintenant : discuter avec toi c'est comme parler à des points de suspension. Bon, c'est vrai que t'as jamais été très manuel ni bricoleur. Tu te souviens, le Père il disait toujours que t'avais deux mains gauches. Donc dans mon entreprise je peux pas te prendre, désolé. C'est dommage dans le bâtiment on a toujours du travail. Mais tu sais conduire une mobylette, non ? Livreur de pizza ou coursier, ça te plairait pas ? Moi je te dis, le dimanche soir quand je commande chez Domino's, le type qui m'apporte ma Quatre fromages il a l'air heureux. En tout cas au moins en bonne santé. Parce que toi t'as plutôt le teint du patient en phase terminale, mi-homme mi-cancer généralisé. Tu devrais peut-être te remettre à boire. Au moins ça, ça t'occupait. Je plaisante. Faut bien rigoler un peu, non ? C'est ça ton problème au fond : t'as pas de second degré ni de sens de la dérision. T'es pas moderne quoi. Tu prends toujours tout trop à cœur. Savoir que ton lecteur de DVD en veille consomme plus d'énergie à l'année qu'un habitant du Burundi, ça te rend mal à l'aise. Et depuis que t'as entendu dire qu'il faut je sais plus combien de litres de jus d'orange pour produire un steak, et qu'en CO2 ça rejette dans l'atmosphère l'équivalent du poids d'un ours polaire, tu manges plus que du tofu et des algues alimentaires. Mais faut arrêter les conneries là. T'as plus la lumière partout ou quoi ? Agis, ou au minimum réagis. Bouscule-toi un peu. Un beau soleil couchant, des palmiers et du sable blanc à l'infini. Un bungalow en bois sur la plage en face de l'océan. Un bon cocktail de fruits rouges et sucrés. Une vahiné souriante et un collier de fleurs. T'en as pas toujours rêvé ? Ben le Bonheur il est là, devant toi. Avec un peu de volonté tu peux même le toucher. T'as qu'à tendre le bras. N'aie pas peur, vas-y. Décroche la carte postale de ton frigo. Tu sais, celle que je t'ai envoyée de mes dernières vacances.

./ROND COMME UN BALLON ET PLUS JAUNE QU'UN CITRON

Je rêvais d'atteindre le score parfait : trois millions trois cent trente-trois mille trois cent soixante points. De passer les deux cent cinquante-six niveaux. De ne jamais mourir. Quand je sortais de classe, mon ivresse était jaune et en deux dimensions. Avec Wurtz, Duranton, Boudjaja, je courais à la salle d'arcade du centre commercial des Quatre As. Faisais de la monnaie. Deux francs la partie. Si la machine n'était pas libre, je posais une pièce sur le rebord pour réserver mon tour. Dieu, donnez-moi la force d'être une petite boule qui n'a peur de rien. Jamais réussi à aller jusqu'au bout. Pas assez bon. Quinze sur vingt, comme à l'école. À un point de la mention Très bien. J'ai laissé tomber. Les filles ont débarqué dans ma vie. Exit les jeux vidéo. Je n'astiquais plus mon joystick que pour Marie-Astrid et ses gros seins. Ses deux plantureuses cerises magiques. Son cul comme un bonus mondial. Elle ne me calculait même pas. Son mec avait déjà le permis et venait la chercher en 205 GTI après les cours. Je clignotais en game over. J'ai laissé tomber. Aussi. Aujourd'hui Pac-Man a trente ans. J'en ai sept de plus. Ma vie est un labyrinthe. Il n'y a pas de hasard dans l'algorithme qui détermine ma trajectoire. Ce sont les murs qui décident. Marie-Astrid, je la revois encore, dans les métaphores graphiques de mes rêves. Elle fait du shopping aux Quatre As. Elle s'est convertie à l'Islam radical. Elle porte le niqab. Quand elle marche, ses glandes mammaires ondulent en rythme binaire. Je la suis dans mon costume de camembert jaune avec une bouche. Devant la salle d'arcade, j'avale une super Pac-gomme et je la dévore comme un fantôme.

./L.

Elle sort de son lit sans difficulté. Il fait encore nuit. Après sa douche, elle reste debout derrière la fenêtre de la salle de bain, à regarder dehors. Son corps entier tendu vers le silence. La rue est déserte. Le camion-poubelle va bientôt passer. Elle entend au loin son moteur et les cris des éboueurs. Le jour bruyant qui se lève lui transperce les tympans. Comme le Prélude n°4 de Chopin.

Elle ne joue plus de piano depuis longtemps.

Un coup d'œil à son GSM. Son rendez-vous Rue Saint Sébastien est à 9 h. Elle partira à 8 h 30 : vingt minutes pour y aller, dix minutes supplémentaires pour avoir le droit de se perdre. Elle laisse un petit mot sur la table du salon. À tout à l'heure mon Amour. Passe une bonne journée. Croise les doigts pour moi. Je t'aime.

Elle marche jusqu'à l'arrêt de métro. Il fait plus froid que ce qu'elle avait imaginé. Le long de l'avenue de Birmingham, on a brisé les vitres d'une voiture. Mille éclats de verre couleur-coupure mosaïquent le trottoir. Un petit morceau pénètre dans la semelle de sa chaussure. Elle la frotte sur le sol pour essayer de l'enlever, mais il s'incruste de plus en plus. Et lacère le cuir en profondeur. Elle abandonne. Il restera dedans.

Elle s'engouffre dans la bouche de métro. Valide son ticket. Note dans un coin de sa tête qu'elle doit racheter un carnet. Elle en a pourtant encore un dans son portefeuille. Une rame vient juste de passer. Elle la regarde s'éloigner. S'assied sur un banc et récapitule mentalement ce qu'elle a prévu de dire au recruteur. Son cœur martèle sa cage thoracique. Elle transpire. Entend une fausse note. Et ne se rappelle plus qu'une chose : sa formation de base ? Perfectionniste. Les qualités et les défauts qui la caractérisent le mieux ? Perfectionniste. Ses prétentions salariales et ses objectifs à long terme ? Perfectionniste.

Le panneau d'affichage se met à clignoter pour annoncer l'arrivée du métro.

Elle se lève et marche deux pas au-delà de la ligne jaune.

La sirène d'alarme interrompt la musique diffusée sur le quai.

./YÉÉÉÉÉBÉ

Avec mes frères et mes sœurs on a mangé un gâteau à mon anniversaire j'ai soufflé sur les bougies mais j'ai craché dessus sans faire exprès alors ils ont crié putain il est dégueulasse il postillonne sur la crème. Ils m'ont demandé qu'est-ce que tu fais de beau au Centre ils s'appellent comment tes copains y'a Maurice la saucisse et pis Marie-Paule c'est ma copine Marie-Paule. Elle est jolie je l'aime elle est rouquine elle sent bon quand je l'embrasse elle dit non non je suis amoureuse du ventilateur. Yééééébé. Aussi les éducateurs tous les jours ils me disent arrête de bêler t'es pas un mouton lèche pas les piles oui je m'énerve crotte de cul dans ton cul. Après ils m'enferment dans ma chambre des fois je me calme des fois je mange mes habits à la restau j'ai plus faim. Yééééébé. Maurice il parle pas il se bave dessus Jimmy il est méchant il tape et pis il pleure parce qu'il dit je veux rentrer chez moi c'est pas chez moi ici. Le matin j'aime bien on travaille on fait des câblages pour l'usine l'après-midi je sais pas ce qu'on fait si on fait la sieste quand on veut pas on écoute des CD Michel Sardou il chante sur un lac Pierre Perret c'est le zizi. Yééééébé. Après mes frères ils ont fait ça va ça va ils m'ont donné des pâtes de fruits ils me donnent toujours des pâtes de fruits à mon anniversaire aussi ils ont redit Maman qu'est-ce que tu peux faire faut le laisser au Centre tu vas bientôt plus pouvoir t'en occuper toute seule à la maison. Moi si je reste là-bas je suis triste je peux faire du vélo ici je fais des tours dans la cour ça tourne bien. Eux ils ont discuté encore et pis fort j'entendais plus rien je me bouchais les oreilles avec mes doigts de mes mains ma sœur la petite elle m'a emmené dans la cuisine elle m'a refait mes lacets c'est pas grave elle a dit t'inquiète pas. Yééééébé. Maman elle m'a demandé donne des pâtes de fruits à tes petits neveux sois gentil partage un peu il ne faut pas que tu les frappes attention sinon je ne te prends plus à la maison et tu ne verras plus personne tu comprends ? Parce que des fois je crie fort je casse des choses quand ils touchent mes affaires non je veux pas Maman elle pleure elle dit qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça elle répète. Yééééébé. Aussi elle parle tout doucement au ciel Jean-Louis si tu m'entends aide-moi je t'en supplie dis-moi ce qu'il faut faire mais Papa il entend pas parce qu'il répond jamais il est caché là-haut trop loin sûrement.

./SYNDROME DE L'ACCENT ALLEMAND

Mon accident vasculaire-cérébral a eu lieu pendant la nuit du 8 mai 1945. Je n'ai rien senti. Je dormais. Le lendemain matin, je me suis réveillée avec un violent mal de tête. Mes rêves avaient gravé une croix gammée dans le corps calleux de mon cortex. Je parlais à mes jambes, qui ne répondaient plus. Si les mots que j'utilisais restaient ceux de ma langue maternelle, la tonalité de ma voix était plus agressive et son débit plus haché, les consonnes plus nasales, les plosives plus plosives. Dans ma bouche, les « B » sonnaient comme des « P ». Les « G » comme des « K ». Les « D » comme des « T ». J'ai appelé à l'aide ma sœur qui petit-déjeunait dans la cuisine. En hurlant. « PERRNATETTE, AU ZEKURR ». Je l'ai entendue claquer la porte de l'appartement et partir en courant. Quelques minutes plus tard, elle était de retour avec une demi-douzaine de voisins. Face à moi, sept paires de sourcils froncés et d'yeux inquisiteurs. « Tu te trouves drôle ? Pauvre idiote. Tu nous fais honte. Arrête ça tout de suite. » Mais comment ? Les nazis s'étaient enfuis de Paris avec ma voix en souvenir. Ou au contraire, ils continuaient l'Occupation à l'intérieur de ma gorge. Dans la soirée, j'avais retrouvé l'usage de mes jambes. Mais pas mon accent français. Par peur d'être tondue, emprisonnée, fusillée, je n'ai pas été voir les médecins. Bernadette se bouchait les oreilles pour ne pas m'entendre. Je n'osais plus parler aux inconnus. Dans la rue Quincampoix, une femme m'avait craché au visage. Depuis, si quelqu'un me posait une question, je prétendais être muette. Aussi rapidement qu'ils étaient devenus résistants à la Libération, mes amis m'ont tourné le dos. J'étais désormais « la folle qui se prend pour une boche », « l'hystérique hitlérique ». Je ne pouvais plus rester en France. Ni même en Europe. Le 1er août, j'ai embarqué sur un paquebot pour Montevideo, en Uruguay. Je n'étais plus que la moitié de la personne que j'étais. Moi qui voulais devenir poétesse, faire chanter les mots, j'ai dû vite abandonner : impossible de me relire à haute voix. À la place, j'ai ouvert un centre de dressage pour chiens.

./PONY LA ROUQUINE

Je suis comme la forêt primaire de mon île. Entièrement rasée et nue. Je ne porte qu'un collier de fausses perles et des bagues en plastique aux doigts. Les moustiques me décharnent sans pitié. Ils ne sont pas les seuls. Cela fait deux ans qu'on m'a capturée. Le reste de ma famille a été décimé. Je suis retenue enfermée jour et nuit dans une chambre, attachée au mur par une chaîne. Avec pour seul repas des fruits pourris et les cafards qui rampent sous mon lit. Et pour seule boisson de l'eau sale. Quand les hommes s'approchent de moi, je me mets à quatre pattes et j'attends. Cela peut durer longtemps. Je ne pleure jamais. Je n'ai jamais su pleurer. Je regarde au loin. Le haut des arbres à travers la fenêtre. Dès que c'est fini un nouveau client se présente, puis un autre et encore un autre. Jusqu'à cinquante les jours de fête. Je suis une mine d'or. Pony la rouquine. La mascotte du bordel. On dit que je porte chance. Qu'un jour après m'avoir baisé toute la nuit un touriste a gagné à la loterie. Les hommes viennent de loin rien que pour moi. Bien au-delà des frontières de Bornéo. Les autres putes ne les font pas bander. Quand ils sont saouls, ils me forcent à boire avec eux et me traitent pire qu'une bête. Tu aimes ça, hein ma petite salope de rouquine ? Ils me prennent sans capote. Éjaculent dans mes yeux. Souvent ils me frappent. Des coups de pied dans la gueule. Si ça dégénère trop, la maquerelle vient quand même voir ce qui se passe. C'est pas des manières ça. Attention à pas me l'abîmer, ok ? Un peu de galanterie nom de Dieu. Puis elle ramasse les billets et s'en va. T'inquiète pas, ça va aller mon bébé. C'est comme ça qu'elle m'appelle. Pourtant j'ai onze ans et je suis déjà vieille.

Pour une orang-outang.

./DU PIANO COMME PERFECTION

Il l'a obligée à en faire cinq heures par jour, tous les jours, pendant des années. Puis Lucrezia s'est enfuie de la maison et je ne l'ai plus jamais revue. Elle a dû courir très loin de la musique, dans les mondes où ça n'existe pas. Ou alors elle a pris un couteau et s'est sectionné tous les doigts pour ne plus pouvoir jouer. Elle a dû aussi se percer les tympans avec un aiguille à tricoter, et le petit son régulier qui parasite désormais sa tête – bzzzzzzzz – il lui est bien plus supportable que tous les Préludes de Chopin. À 18 h, dès qu'il rentrait du bureau, ils montaient ensemble sans un mot au premier étage. Lucrezia s'asseyait devant le Pleyel, lui dans le fauteuil en cuir noir près de la fenêtre, et la répétition commençait. Attention aux doigts extérieurs. Respecte le rubato. Fais onduler la mélodie. Non, pas comme ça espèce de conne. Reprends depuis le début. À 20 h, si son jeu l'avait satisfait, il la laissait descendre et dîner avec nous, sinon elle devait continuer à s'exercer seule pendant que nous mangions. Quand la musique s'interrompait plus de deux minutes, il remontait en courant. Feignante de merde. Travaille, travaille ou tu vas ramasser. Je vais te donner le goût de la perfection moi. Et les notes reprenaient. Ma mère baissait les yeux et me faisait signe de terminer mon assiette. Il revenait à table et nous finissions le repas, puis j'aidais à débarrasser et allais me coucher. À 23 h le piano se taisait et Lucrezia me rejoignait, souvent sans avoir pu avaler quoi que ce soit : pour la punir il avait mélangé ensemble les pâtes, le poulet et la tarte au citron du dessert. Puisque tu as joué de la bouillie, alors mange de la bouillie. Elle m'embrassait sur le front et me souhaitait bonne nuit, me murmurait ça va ne t'inquiète pas, dors petit frère. Déposait ses lunettes sur la table de chevet et se glissait dans son lit pour s'endormir aussitôt, épuisée par ses séances intensives et son jeûne forcé. On se levait à 7 h. Il était déjà parti. Nos journées se déroulaient de façon ordinaire, et nous ne parlions jamais de l'après-18 h ni entre nous ni avec nos camarades de classe. Chacun a son mode de vie, et nous avions le nôtre. Personne ne se doutait de rien. Avec moi il était gentil. Il ne m'a jamais obligé à apprendre le piano. Une fois mes devoirs terminés, je pouvais jouer avec ma console jusqu'à l'heure du repas. Le samedi après-midi il m'emmenait à mon entraînement de foot, discutait tactique avec l'entraîneur et payait souvent un Quick à toute l'équipe. Mes copains disaient qu'il était génial et que j'avais de la chance. Pourtant chaque nuit, je priais pour qu'à la place de Lucrezia il me détruise moi, pour qu'il me dise à moi je vais te crever à la tâche petite pute.

Pour être sa victime plutôt que son complice.

./OFF

Tu en as eu assez de ton cercueil à durée indéterminée. De tes trajets de deux heures pour te rendre chaque jour sur le lieu de ton propre crime. De la vie parisienne qui te faisait penser à un documentaire animalier. Tu as tout quitté. Tu es parti vivre au bord de l'Amazone, dans un petit village où le générateur de courant ne fonctionnait que jusqu'à 22 h. Les habitants ne voyaient jamais la fin des films à la télévision. La journée, tu regardais les hommes pêcher ou courir après une balle sur un terrain ocre. Tu jouais à la toupie avec les enfants. Tu te baignais avec eux dans ce fleuve brun où les femmes puisaient l'eau pour boire, se laver, nettoyer leur linge, mais y balançaient aussi leurs ordures. Et leurs excréments. Ce fleuve brun, c'était lui le personnage principal de cette partie du monde perdue entre le Brésil, la Colombie et le Pérou. Il mériterait un roman rédigé à la première personne, m'avais-tu écrit de là-bas. Je conserverai encore son goût dans ma bouche même quand l'eau aura cessé d'exister.

Lorsque tu es arrivé à la Gare du midi, je t'attendais à une autre sortie. Nous avons eu du mal à nous retrouver. J'ai cru t'apercevoir de loin, plusieurs fois. En ce mois de février, le ciel était pâle. Toi tu étais bronzé. La peau serrée sur ton visage, les pommettes saillantes, tu m'es apparu neuf, serein, aiguisé et lucide comme un couteau. Nous avons pris le métro, puis marché sous la pluie jusqu'à chez moi. Nous n'avons pas bavardé. Nous avons parlé. De ton voyage. Du mien. De tous. Du seul. Celui qui nous aide à traverser nos propres frontières et à nous trouver enfin. Celui qu'on a tardé à faire. Des kilomètres parcourus. Des failles dans la topographie. De la paix intérieure, plus simple que prévue.

Nous sommes sortis près d'Horta. Avons mélangé le vin, la Duvel, le whisky, la vodka. L'alcool t'a ramené de force dans un endroit dangereux. Dans la zone noyade de ton fleuve brun intérieur. Là où ça déborde de miasmes et de merde. Tu t'es mis à boire de plus en plus vite. Partais vomir en cachette. Revenais sans rien dire et recommandais une tournée. Au comptoir du bar, tu t'es acharné sur un Flamand qui riait, épais et heureux. Lui aussi était bronzé. Il rentrait de vacances en Égypte. Je n'ai pas entendu ce que tu lui as dit. N'importe quoi pour qu'il te frappe. Le coup de poing dans la gueule que j'ai reçu t'était destiné. Je ne t'en veux pas pour ça. Je me moque de mon sang. Mais tu aurais dû savoir que les inconnus visent mal. Et me demander de le faire moi.

Le lendemain matin, tu ne te souvenais plus de rien. Tu t'es étonné de la tache bleu-jaune au coin de ma bouche. Je t'ai raconté. Tu n'as pas expliqué. Je t'ai raccompagné à la gare. Tu repartais pour Paris, puis pour l'Amazonie. Rejoindre le fleuve brun.

Tu m'as dit Au revoir.

Nous savions tous les deux que tu mentais.

./[thx]

Merci à Isabelle Dro-Davies, David Leduc, Sandra + Jacqueline Fanizza.


Site + graphisme : Kate Wintjes


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