John Coltrane et les martiens

          Chaque fois que les battants de la porte lambrissée s'écartaient, un bruit de bastringue traversait l'arrière-salle enfumée. L'assemblée déjà réunie - des hommes en majorité - délaissait les rangées de chaises tournées vers la scène et s'agglutinait autour d'une machinerie ronronnante dont l'armure semblait retenir des flots de lumière crue et tumultueuse. 
          Nouveau ressac de bastringue. Deux personnages serrés dans des redingotes concentrèrent tous les regards. Le premier, un sourire discret noyé dans une épaisse barbe poivre et sel, se tenait droit comme un i malgré qu'il dû s'appuyer sur une canne pour accompagner ses pas. Il jetait un regard mi-amusé, mi-curieux sur toutes choses. Le second, plus petit et plus mince, portait la barbiche et son crâne s'ornait d'une calvitie prononcée. Il parlait sans cesse, s'accompagnant de gestes et de mimiques, une cigarette nerveuse au coin des lèvres. Ils parvinrent ainsi jusqu'à l'estrade où un vieux noir finissait d'accorder le piano. L'assemblée vint se serrer dans les premières rangées du parterre. Immédiatement, le petit homme pris la parole d'une voix pointue mais forte, forgée au boniment.
            - Mesdames, Messieurs, je vous souhaite le bonjour. Vous êtes réunis dans cette salle pour assister à un événement extraordinaire. En première américaine, nous vous convions à la projection du
Voyage sur la Lune, un film spectaculaire de Monsieur Georges Méliès de Paris, mon frère. La projection sera rehaussée de la participation exceptionnelle de Monsieur Jules Verne qui a bien voulu réaliser la traversée de l'Atlantique aux fins de supporter notre entreprise.
            Le grand homme barbu inclina la tête en réponse aux acclamations du public. Gaston Méliès poursuivit sa harangue.
          - J'assurerai moi-même le commentaire du film et tiendrai un débat à son issue. Enfin, last but certainement not the least, l'accompagnement au piano sera assuré par notre prodige local, j'ai nommé, Mons...
Le reste de la diatribe fut couverte par une salve d'applaudissement alors qu'apparaissait devant le clavier un noir jovial à la figure poupine.
- Projectionniste ! Nous sommes à vous.
Les lampions furent mouchés et le ronronnement de la machine se fit plus obsédant. La lumière en jaillit comme un souffle libéré par un mufle de fer.

        Lorsque l'écho des ovations se fut atténué, les derniers invités en partance, Gaston Méliès se tourna vers Jules Verne.
        - Alors mon Cher, qu'avez-vous pensé de cette projection.
        - Vous savez combien j'apprécie le travail de votre frère. Je suis toujours émerveillé d'assister à ses spectacles. Mais il y avait en plus cette musique... surprenante, surprenante et novatrice
- Ah, le ragtime. J'avais pensé que ce style s'accorderait bien avec l'esprit novateur de nos films.
- Et un interprète de toute première force.
- Un visionnaire, un authentique génie, comme vous. Mais je constate que je manque à mes devoirs. Permettez, je vais vous introduire auprès de notre brillant pianiste... Monsieur Verne, je vous présente Scott Joplin.

Cette rencontre marqua la naissance d'un lien profond entre le jazz et la science-fiction. Elle explique pourquoi les héros de nos grandes sagas galactiques possèdent invariablement des qualités de musicien de jazz, pourquoi le swing imprègne à ce point nos nouvelles et nos récits de S-F et de fantastique, pourquoi les deux cultures, ensemble, ont aujourd'hui cette audience et ont relégué dans l'ombre les autres genres. Peut-on encore en douter lorsque l'on assiste à ces jam-sfsessions où les musiciens illustrent les thèmes des écrivains dans des improvisations entrecoupées de lectures ?
Comment ? Vous n'avez jamais assisté à une jam-sfsession ? Nom de  Dièse, seriez-vous de cet univers parallèle où la musique et l'écriture imaginaire ne se rencontrent pas ? Vous l'êtes. Bémol. Je suis fort marri que vous viviez dans cette triste uchronie.


C'est vrai, nous y vivons. Aussi loin que remontent mes souvenirs S-F, je ne me rappelle pas avoir rencontré le jazz de manière explicite dans un roman ou une nouvelle. La musique parfois, en fond sonore (mêlée de senteurs inimaginables ou de lumière polarisée, d'infrasons, de chant de baleine, d'indescriptibles mélopées extra-terrestres), en arme fatale (Les harpistes de Titan d'Edmond Hamilton), en thème aussi comme dans Sonate sans accompagnement d'Orson Scott Card ou Maturité de Théodore Sturgeon. Deux textes où la référence à Jean-Sébastien Bach est explicite. Bach a manifestement davantage inspiré les auteurs de science-fiction que Duke Ellington où Miles Davis et il y a quelques paradoxes à cela.
Les deux genres, dans leur domaine respectif, présentent en effet plus d'une similitude. Leur audience pour commencer, leur idéal, leur histoire enfin.

Les amateurs des deux genres ne sont pas nécessairement confondus. Pourtant, aux yeux du commun des mortels, ils partagent la même singularité : celle d'être les aficionados excentriques d'une sous-culture marginale, dans le meilleur des cas absconse, dans le pire, débile. Il n'y a rien d'étonnant à cette connivence. Nés ensembles aux prémisses du XXième siècle, la S-F et le jazz sont issus du même rêve de liberté. Leurs histoires sont parallèles. Lorsque Sydney Bechet ou Satchmo émergent du ragtime pour poser les fondamentaux du dixieland dans les bouges de Storyville puis de Chicago, H.G. Wells définit les thèmes basiques de la S-F. C'est l'époque des pulps, l'apparition d'Amazing Stories. Count Basie se délie les doigts sur Metropolis.
Les années trente se mettent à swinguer. Duke Ellington, Benny Goodman, Lionel Hampton animent les cabarets de Swing Street. Le tempo déferle sur l'époque. Sur la S-F aussi. Astounding entame sa première révolution. Jack Williamson, Edmond Hamilton, Catherine L. Moore sont à bord. Huxley publie le Meilleur des Mondes.
La décennie suivante est le creuset d'une recherche d'identité culturelle commune ; une remise en question, une maturation. En jazz, c'est l'apparition du bebop, au firmament duquel éclatèrent de fulgurantes novae nommées Bud Powell ou Charlie Parker. En S-F on découvre les premières histoires d'une génération d'écrivains qui vont régner sur les années folles : l'âge d'or.
De la nébuleuse bebop vont naître deux courants dans l'après-guerre : le cool où s'illustrent Stan Getz et un certain Miles Davis (première période) et le hard d'Art Blakey et de Sonny Rollins. On retrouve un clivage similaire dans notre génération bénie : Asimov, Brown, Heinlein, Van Vogt, Bradbury, Poul Anderson côté cool, Philip K Dick ou Jose Philip Farmer côté hard.
Dans le même temps, la déferlante se répand sur l'Europe dans l'euphorie de la libération. Dans leurs paquetages, avec les cigarettes, Les GIs ont apporté le jazz et les super-héros. Les clubs bourgeonnent à Paris. Robert Merle et Barjavel publient leur premiers romans d'anticipation.

Pour la S-F comme pour le jazz, cette mue vers l'état adulte s'accompagne de la perte de leur racines populaires. Les pulps disparaissent. Le fandom émerge et se radicalise dans les années 70, les années free d'Ornette Coleman et John Coltrane. Briser la structure, rompre les harmonies. Harlan Ellison projette ses Dangereuses Visions.
Puis le jazz se mâtine d'acide comme les pluies des mondes post-apocalyptique de Pelot et d'Andrevon.
Puis le jazz se métisse ou fusionne, se déploie en un réseau de courants au milieu desquels coule un puissant Mainstream. Ainsi en va-t-il de la science-fiction. Dantec, Kim Robinson, Egan, naviguent sur les canaux parallèles. Card, Brin, Bordage occupent le monde du fleuve. Un fleuve grand comme le Mississipi.


Nous voici aux portes du millenium et l'histoire continue. Je vais pourtant m'arrêter là.  D'ailleurs, l'évocation de ce siècle de musique et d'imaginaire n'a aucune prétention à l'exhaustivité ni même à l'objectivité. On m'opposera facilement que  tel musicien, tel écrivain, inclassable, marginal, hors de son temps, ne rentre pas dans cette grille. A vrai dire, cela n'a pas d'importance. Il y a tant de points communs entre les deux genres que les rapprochements sont inévitables. La science-fiction est un peu le jazz de la littérature.
Puisse le swing imprégner la galaxie.


          Ah, si seulement Jules Verne avait serré la main de Scott Joplin...


© Thierry CHANTRAINE - Février 2000

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