Son arrestation

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23 pluviôse an V de la République une et indivisible. (Vieux-style - 12 février 1797).

Mons, chef-lieu du département de Jemmapes, est une petite localité wallonne dont les maisons vétustes, aux toits de guingois, s’étagent agréablement sur les bords de la Trouille, qui coule en méandres capricieux à travers la plaine environnante. Dominant la ville, un beffroi imposant, lourd de pierres sculptées, inspecte l’horizon fumeux des quatre points duquel, aux jours de foire, accourt toute une population paisible et travailleuse.

Aujourd’hui, la ville, d’ordinaire si calme, est en effervescence. Un impressionnant détachement de gendarmerie à cheval vient de traverser les rues principales, au grand trot, en se dirigeant vers la porte de France. Après le passage de la force armée, des groupes se sont instantanément formés ; citoyens et citoyennes discutent d’abondance, pérorent à perte de vue, cherchant, mais en vain, à expliquer ce déploiement inusité de forces. Le nombre imposant des gendarmes, la présence insolite du lieutenant Martin à la tête du peloton, l’air affairé des braves pandores, tout cela dénote indubitablement que l’objectif de la mission vers lequel trotte la maréchaussée est important, périlleux, et qu’il sort surtout du cadre ordinaire de ses chevauchées quotidiennes.

L’objectif était en effet de grande envergure. Dans la matinée de ce même jour, le lieutenant Martin apprenait par un individu qui désirait garder l’incognito :

« Qu’il se retirait dans la commune de Petit-Quévy des brigands qui ont porté depuis longtemps la terreur dans le pays et qui, malgré l’activité des officiers, sous-officiers et gendarmes qui ont fait de fréquentes patrouilles infructueuses dans les différentes communes du canton, n’avaient jamais pu être capturés. »

Devant la précision de ces indications, le lieutenant n’hésite pas à mobiliser sur-le-champ toutes les forces dont il dispose et, vers 4 heures du soir, à la brume tombante, la maison publique du sieur Allard, cabaretier à Petit-Quévy, est complètement investie par la maréchaussée. A 8 heures et demie, après avoir pris toutes ses dispositions en vue de l’assaut, le lieutenant Martin, pistolet au poing, suivi de ses meilleurs gendarmes, fait irruption dans la salle commune du cabaret et capture les quatre personnages qui s’y trouvent, en train de jouer aux cartes sur une table encombrée de bouteilles et de verres, vides pour la plupart.

La prise est belle. Il y a là : Nicolas-joseph Gérin, dit Jean-Pierre, de Ciply ; Alexandre Buisseret, dit Mongros, de Frameries; puis le plus fameux brigand de toute la région, Antoine-joseph Moneuse, de Saint-Vaast-les-Vallées ; enfin, le tenancier même de ce louche établissement, « appréhendé comme suspect de donner la retraite à ces individus qui désolent la contrée ».

Dans la nuit, ces quatre drôles sont écroués à la prison cantonale d’Asquillies, au grand soulagement de toute la population.

Le procès de Moneuse est né.

Le célèbre historien Lenôtre, dans son livre Vieilles Maisons, Vieux Papiers, a consacré quelques pages intéressantes aux exploits de Moneuse. Des erreurs de détails se sont glissées dans son ouvrage. L’académicien dit notamment que Moneuse a été arrêté par un officier appelé Carbonelle, au moment où il s’apprêtait à franchir la frontière ; Moneuse aurait même tiré un coup de pistolet sur Carbonelle, sans l’atteindre heureusement. Le procès-verbal rédigé par le lieutenant Martin dit textuellement : « Nous avons saisi les quatre dénommés (dont Moneuse) chez le dit Allard, le 23 pluviôse, à 8 heures et demie du soir. » Quant au lieutenant Carbonelle, il s’agit vraisemblablement là d’une confusion avec le juge de paix Carbonaro, de la commune d’Asquillies, devant qui les accusés furent amenés le lendemain matin pour subir leur premier interrogatoire.

*
* *

Moneuse ! Évocation lugubre d’un nom à jamais abhorré qui glaçait d’effroi les populations terrorisées du Haut-Pays. Sinistre bandit; coquin exécré; infâme détrousseur de voyageurs attardés sur les grand-routes ; pillard éhonté de fermes isolées ; coureur infatigable de jupons troublants ; ivrogne invétéré ; pilier de cabarets ; brute odieuse dont le souvenir nauséabond intoxique encore les mémoires rancunières. Tout le long de la frontière française, de Feignies à Roisin, du nord au sud, de Ville-Pommerœul à Bavay, en passant par Thulin, Erquennes, Dour, Élouges ; de l’est à l’ouest, de Binche à Condé, en Hyon, en passant par Quévy, Nouvelles, Asquillies, Ciply, Moneuse sème une irrésistible terreur derrière lui.

L’effroi est si vif que toute habitation un peu à l’écart, cachée au coin d’un bois, enfouie dans une vallée ou isolée au bord d’une route, est transformée en une forteresse de façon à pouvoir résister victorieusement aux attaques à main armée du bandit qui, escorté de nombreux complices, ravage la contrée. Tout mur de clôture est soigneusement couronné de tessons de bouteilles scellés durement dans du ciment ; toute fenêtre, si petite soit-elle, est renforcée par de gros et lourds barreaux de fer forgé ; toute issue est protégée par de solides verrous et par d’épais madriers en chêne ; tout maître de céans, pour plus de sûreté encore, possède un molosse féroce, nourri de sang frais et qui, au moindre bruit, aboie avec fureur. Comme en période troublée, le soir tenu, on passe en revue minutieusement portes et fenêtres, on vérifie soigneusement le bon fonctionnement des verrous, la résistance des barreaux, l’état de santé du chien; bien souvent aussi, quand servantes et enfants sont au lit, l’on descend précieusement dans la cachette argent et objets de valeur, afin de soustraire le tout au bandit, si par malheur il parvenait à forcer l’une ou l’autre des issues.

La désorganisation profonde des pouvoirs publics, la veulerie des agents nationaux, la couardise de la plupart des juges de paix, l’état d’impuissance manifeste de l’accusateur public devant l’apathie de ses subordonnés, l’anarchie dans laquelle se débat le département de Jemmapes, les sourdes menées contre-révolutionnaires, tout cela, évidemment, fait la partie belle à Moneuse.

Le bandit se moque du tribunal criminel ; il nargue les magistrats cantonaux, qui tremblent dans leur prétoire ; il méprise des agents municipaux, qui d’ailleurs n’ont jamais eu la moindre velléité de s’opposer si peu que ce soit à ses sanglantes prouesses. La gendarmerie ne réussit pas à lui mettre la main au collet ; la force armée, à chaque expédition, revient lamentablement bredouille. Moneuse est roi ; il fait la pluie et le beau temps, il n’est nulle part et partout à la fois. Point besoin pour lui de se cacher, de se terrer; qui donc oserait le dénoncer !

Le 13 août 1796, le commandant Gaudet, de Bavay, écrit au juge de paix de Dour, M. Harmegnies, de la part du général commandant la place de Valenciennes :

« Nous n’avons pas encore été assez heureux de joindre le bandit Moneuse, mais plusieurs villages ont l’ordre de tirer sur lui toute fois et quand ils le rencontreront; mais beaucoup de monde de sa trempe le supporte et lui porte, dans les bois, sa subsistance tant à lui qu’à ses acolytes.
» Salut amical. »

Tragique période. Le terrorisme est à son comble. La crainte de Moneuse est si grande, on le redoute tant que, même après son arrestation, les langues n’osent se délier. Le 21 ventôse an V, le président du tribunal criminel écrit aux juges de paix de son département la lettre suivante :

« Citoyen,

» L’arrestation :

» D’Antoine-joseph Moneuse, de Saint-Vaast-les-Vallées,
» De Nicolas Gérin, dit Jean-Pierre, de Ciply,
» D’Alexandre Buisseret, de Frameries,
» De Joseph Allard, de Petit-Quévy,
» Et de François Ciriez, d’Eugies,
vient d’avoir lieu. Cet acte de justice, il n’y a point de doute, a soustrait à la société des brigands que la rumeur publique accuse d’une infinité de crimes et a rendu la tranquillité à une partie des habitants de cet arrondissement.
» Mais cela ne suffit point, il faut, pour que la justice inflige aux êtres de cette trempe les peines que leur ont mérité leurs forfaits multiples, qu’elle les connaisse, qu’elle ait de fortes présomptions ou un commencement de preuves déterminantes qu’ils en sont les auteurs ou complices. je me persuadais en mon particulier, au moment de cette arrestation, que beaucoup de citoyens, amis du bon ordre et de la tranquillité, eussent afflué près de moi et m’eussent porté dénonciations sur dénonciations et des renseignements suffisants sur tous et chacun des délits commis par eux.
» Depuis vingt-six jours qu’ils sont détenus, il ne m’est rien parvenu; je vous invite en conséquence, citoyen, à faire tous vos efforts pour qu’il ne me reste rien à désirer sur les éclaircissements dont j’ai besoin pour instruire à leur charge.
» Je sais qu’il est difficile de parvenir à ce but malheureusement, l’évasion de quelques scélérats y est un obstacle, mais votre amour pour le bien public, votre patriotisme m’assurent que vous le surmonterez et que vous parviendrez aisément à dissiper la terreur panique dont pourraient être susceptibles certains de vos concitoyens sur des évasions futures ; vous pourrez leur affirmer qu’on a pris de nouvelles mesures pour finir une bonne fois semblables inconséquences.

» Salut et fraternité,

Dubois. »

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Sa personnalité

Si ce n’est dans tous les derniers temps de sa liberté, Moneuse n’a nullement l’habitude de se cacher. Au contraire, le brigand circule comme un paisible citoyen, ostensiblement, soit à pied, soit à cheval, soit en carriole; il s’arrête dans les villages, cause avec les jolies filles, qu’il affectionne tout particulièrement, converse de-ci de-là avec qui bon lui semble, feint d’ignorer sa triste réputation. Cabaretiers et aubergistes reçoivent régulièrement sa visite, à laquelle d’ailleurs ils tiennent beaucoup, car Moneuse est un excellent client, qui paye rubis sur l’ongle et qui dépense sans compter.

Pour quelles raisons lui fermerait-on sa porte puisqu’il possède un passeport qui présente tous les aspects extérieurs de l’authenticité la plus absolue.

« Liberté. Égalité.
» République française, une et indivisible.
» Municipalité de Saint-Vaast-les-Vallées, canton de Bavay, district du Quesnoy, département du Nord. » Laissez passer le citoyen Antoine-joseph Moneuse, du dit Saint-Vaast-les-Vallées ; taille de cinq pieds, cinq pouces, cheveux et sourcils noirs-châtains, nez long, bouche ordinaire, menton un peu long ; donnez-lui aide et assistance au besoin allant dans l’intérieur de la République française. »

N’est-ce pas exquis : « Donnez-lui aide et assistance ! » Le comble est que ce laissez-passer a été soumis à l’approbation du comité de surveillance, qui l’a surchargé de cinq signatures compliquées et de deux énormes cachets.

Il existe un portrait de Moneuse, fait à la plume, par le juge de paix Harmegnies. Croquis d’audience. Le brigand a, certes, belle prestance ; des yeux noirs curieusement enfoncés sous des sourcils bien marqués ; un nez assez long, en bec d’aigle, surplombant une bouche sympathique aux lèvres petites, mais admirablement dessinées ; des oreilles haut placées, finement sculptées, se perdant dans une noire chevelure, bouclée et abondante.

Joli garçon, il est naturellement bien en cour auprès du beau sexe, qui se le dispute les soirs de bals champêtres, où il apparaît soudain, l’air un peu mystérieux. La légende prétend qu’il eut des maîtresses en grand nombre. N’exagérons rien ; aucun document officiel ne permet de l’affirmer. L’histoire lui en connaît trois — et c’est bien assez pour un seul homme — la fille Lallemand, avec laquelle il vit maritalement à Saint-Vaast ; la fille Gilmand, de Thulin ; la fille Gérin, de Ciply, de qui il eut un enfant.

Un signalement de Moneuse, trouvé dans les archives du juge de paix Harmegnies, nous le dépeint comme suit :

« Sa démarche est fière et audacieuse, il est habillé ordinairement d’une grande capote dite « Saquiné », avec collet rouge, d’une veste de soie rayée violet rouge et blanc, et d’un pantalon de drap couleur gris de fer, garni de peau noire ; chaussé d’une paire de bottes très propres; coiffé d’un chapeau rond ou quelquefois d’un bonnet de paille tigrée à queue de renard ; montant ordinairement un cheval gris-blanc ; armé de pistolets, au moins une paire, et bonnes munitions. »

Ce signalement de Moneuse date de 1795, lorsqu’il fut détenu pendant quelques jours, à la suite du drame de la Houlette. A cette époque, le bandit était dans toute sa gloire ; le sexe faible l’adulait, une foule de coquins de sa trempe considéraient comme un honneur de faire partie de sa bande.

Quand, traqué de toutes parts, il est enfin arrêté par le lieutenant Martin, le hasard veut qu’une de ses anciennes victimes, le docteur Beugnies, le voie passer tête basse, entre deux gendarmes :

« Antoine Moneuse est de haute taille, les jambes longues, le buste court, la tête proportionnée. Ses cheveux, ses yeux, ses sourcils sont noirs, le nez aquilin, le visage imberbe, le teint bistré, le haut du crâne un peu dégarni. Une balafre marque la joue gauche et passe au-dessus de l’oreille. Il porte un frac, trop large pour lui, de couleur bleuâtre, à deux rangées de boutons de cuivre, ouvert par le dessus et boutonné jusqu’au col. Le collet de ce frac est haut et droit. Un pantalon de drap gris, garni de cuir à l’intérieur et en bas. Sa coiffure consiste en un bonnet russe, en peau de renard, avec touffe ou floche en laine grise et pendante. Au cou, une cravate de laine rouge dont les bouts flottent sur sa poitrine. Aux pieds, des demi-bottes sales et garnies d’éperons. Sous le frac, serré à la taille, une ceinture à pochette à laquelle sont suspendus à leur gaine deux pistolets et un poignard catalan, le tout couvert d’une écharpe rouge dont on voit les plis par le frac entrouvert. Aucun linge apparent. Moneuse est gêné dans ce costume qui n’est pas fait pour lui et provient de vol. Il boite un peu du pied gauche. »

Ce signalement n’est, certes, pas flatteur pour celui qui se vantait de posséder les plus jolies filles des environs. Il est vrai que le Moneuse du docteur Beugnies est un bandit aux abois, tandis que celui que nous silhouette le juge Harmegnies est un Moneuse dans tout le rayonnement de sa splendeur.

Un jour Moneuse se trouve au « cabaret de la belle maison », à l’orée du bois de Colfontaine, dénommé alors « Bos L’Vêque », près de Pâturages, quand vient à passer un marchand de bestiaux d’Eugies, s’en revenant de la foire de Mons, la ceinture garnie du prix des six vaches qu’il y venait de vendre ; il est accompagné de Célestin Carlot, son ami. Moneuse, d’un air indifférent, tout en fumant sa pipe sur le pas de la porte de l’estaminet, appelle Carlot et lui dit « qu’il est accompagné d’un homme propre pour casser la tête et partager ensuite sa ceinture ». A cette proposition dénuée d’artifices, Carlot se rebiffe et répond : « qu’ayant été demandé par son ami pour l’accompagner il ne se prêtera pas à chose semblable ». Là-dessus, Carlot et son ami s’empressent de disparaître sans crier gare.

Moneuse a la langue bien pendue ; dans les nombreux cabarets qu’il fréquente, il raconte à qui veut l’entendre, avec force détails, sa dernière équipée. En vendémiaire an V, à Fayt-le-Franc, à l’auberge de Jean-Baptiste Michez, dit Le Dégelé, Moneuse fait bombance avec quelques-uns de ses amis dont Nicolas Gérin et des femmes de moeurs légères, « portant dans des hottes des marchandises qu’il disait lui appartenir, savoir : cartelles de savon et de l’huile ». Au cours de la soirée, le citoyen Ribeaucourt, qui loge chez Michez, « représente à Moneuse qu’il fait un métier qui le mènera un jour à sa perte ; qu’il y a un moyen pour lui d’échapper à la justice que c’est celui de déclarer tous les individus qui composent sa bande et qu’en faveur de cette déclaration il obtiendra sa grâce ».

Moneuse lui répond aussitôt : « que ce serait exposer trop de personnes chargées de famille et que le nombre de ces individus est trop grand puisqu’ils sont au moins trois cents répartis dans les villages de Frameries, Wasmes, La Bouverie, Eugies, etc., depuis Binche jusque Douai ».
Du fond de sa prison Moneuse s’est souvenu des paroles imprudentes qu’il avait ainsi lâchées un soir à Fayt-le-Franc ; aussi, grâce à là complicité d’un gardien et par l’intermédiaire de sa mère, s’empresset-il d’écrire une lettre à l’aubergiste Michez :

« Citoyen. je vous prie de vous rappeler que la veille de la Sainte-Martin, je me trouvais chez vous.

» Moneuse. »

C’était bref et précis. Michez trouvant « qu’il y avait de l’intrigue dans cette lettre et qu’elle pouvait avoir pour but de donner un détour quelconque à la conversation tenue », la restitua à la mère de l’accusé.

*
* *

Émile Van den Bussche, dans une petite brochure aujourd’hui fort rare, donne quelques détails très caractéristiques sur Moneuse. J’y puise ce qui suit :

« Il était quelque peu bateleur, saltimbanque queue rouge ; par manière de distraction, il s’amusait à faire des tours d’escamotage ; il pratiquait la ventriloquie ; il imitait le cri de toutes sortes d’oiseaux au moyen d’une pellicule de poireau placée sur la langue ; il n’avait pas son pareil pour couper les cartes et exécuter la danse des œufs.
» Lorsqu’il avait besoin de réunir ses hommes dans un endroit connu et qu’il n’avait personne de sûr sous la main, il prenait une carte à jouer derrière laquelle il écrivait une date et un chiffre. La carte indiquait le lieu, la date le jour et le chiffre l’heure du rendez-vous. Quelques-unes de ces cartes ont été retrouvées
» As de carreau, à Pâturages, chez Buisseret ;
» As de pique, à La Flamengrie, chez Jean Troignon ;
» Roi de cœur, à Petit-Quévy, chez Joseph Allard ;
» Roi de carreau, à Fayt-le-Franc, chez Alexis Michez ;
» Roi de trèfle, à Eugies, chez François Ciriez ;
» Dame de cœur, à Dour, chez Simonne R..., dite la Merluette ;
» Valet de cœur, à Roisin, chez Pierre François, dit la Mouche ;
» Valet de pique, à Ciply, chez Nicolas Gérin.
» En cas de contre ordre, la même carte était envoyée, mais sans inscription et avec, un coin déchiré. »

Moneuse, parait-il, était très superstitieux ; il n’aurait voulu, à aucun prix, organiser une expédition un vendredi ou un 13 du mois ; jamais il ne longeait un cimetière à la brume ou pendant la nuit.

Le bandit a une façon toute spéciale d’opérer. Ses randonnées dans toute la région lui ont permis de repérer les endroits où il y a un bon coup à tenter. Quand son choix est fait, il réunit ses lieutenants, distribue les rôles suivant les capacités, arrête minutieusement les détails de l’opération ; un tel s’occupera du rassemblement de la troupe ; un tel ira aux renseignements ; un tel autre surveillera discrètement, pendant les jours qui précéderont l’attaque, les lieux où elle se développera ; et pendant ce temps Moneuse, comme un brave bourgeois désœuvré, pour se donner une sorte d’alibi moral, se pavane dans une localité avoisinante, minaude avec une jolie fille, partage le repas d’un digne et naïf ecclésiastique, ou chasse avec tel citoyen honorablement connu. Il s’arrange toujours néanmoins pour descendre dans une auberge où la disposition des lieux lui permet de s’éclipser pendant la nuit sans donner l’éveil ; de sorte que le bandit après avoir détaché son cheval de l’écurie, peut tout à son aise aller rejoindre ses hommes à l’endroit convenu. Après un dernier conciliabule, après avoir obtenu les derniers renseignements, la bande s’enfonce dans la nuit épaisse, Moneuse en tête sur son cheval gris-blanc, les autres suivant à pied, sans dire mot, se dirigeant lentement mais sûrement vers le lieu où, dans quelques instants, se jouera un terrible drame.

Pour les entreprises de plus modestes envergures, Moneuse ne fait évidemment pas appel à de gros déploiements de troupes; pourquoi gaspiller ses hommes et surtout comment les rémunérer ? Il se fait seulement accompagner d’un de ses lieutenants, Gérin ou Buisseret ou Troignon. Il s’agit alors tout simplement de détrousser un citoyen attardé sur une route, ou de faire irruption dans une ferme isolée. On fait vite, on fait bien et l’on n’est que deux à partager le butin.

En deux ans et neuf mois, soit de l’année 1794 à février 1797, Moneuse, aux dires de M. Van den Bussche, aurait commis 20 assassinats, 7 tentatives, 15 attaques nocturnes, 160 vols, sans compter une infinité de petits larcins. Il y a évidemment là une exagération, une formidable exagération.

Un historien belge, Th. Bernier, est parvenu, après de longues et minutieuses recherches, à reconstituer la généalogie de Moneuse.

Le grand-père de celui-ci habitait Nieppes, près d’Armentières, vers le milieu du XVIIIe siècle. Il professait l’honorable métier de tisserand, qu’il interrompit pour exercer celui, peut-être plus lucratif mais plus aléatoire, de voleur ; ce qui l’amena finalement à la prison de Saint-Omer, où il mourut pendant qu’il purgeait quatorze années de fer pour avoir été pris pillant les troncs d’une église.

Le père de notre bandit, Antoine Moneuse, meunier d’occasion trouvant que l’atmosphère d’Armentières n’était plus respirable ni pour lui ni pour les siens, alla se fixer à Marly, près de Valenciennes, vers 1763. Chose curieuse, le moulin d’Antoine Moneuse était situé précisément à Mont-du-Rolleur, en face des fourches patibulaires de Valenciennes. La vue de cet ancien gibet a dû faire réfléchir Moneuse sur les vicissitudes de la vie et les dangers que présentait le métier de brigand !

En 1776, Moneuse père quitte Marly pour venir s’installer à Saint-Vaast-les-Vallées. Il est déjà marié et traîne derrière lui trois enfants : l’ainé, Antoine-Joseph, notre bandit, né en 1768 ; le second, Martin-Joseph, né en 1773, décédé en 1863 à l’âge de 90 ans ; le troisième, Hyppolite, né en 1776, mort en 1840, horloger de profession ; et bientôt un quatrième, Pierre-François, né en 1778 et mort en 1850. Les frères de Moneuse eurent tous une vie calme, paisible. Ils avaient, il est vrai, un nom fort lourd à porter.

Il y a encore des Moneuse dans le Borinage.

Quant à la mère de Moneuse, Catherine Moreau, elle ne valait pas cher non plus. En voici la preuve :

« Saint-Vaast-les-Vallées.

» L’an 1779, le 22 juin, est décédé un homme, à neuf heures du soir environ, dans la terre de «blet », du sieur Fauvelle, située sur la face qu’on appelle la Face d’Entre les deux chemins ; qui a été reconnu pour être le corps de Moneuse, meunier à Saint-Vaast âgé d’environ 44 ans. Fut inhumé, le 24 du susdit mois, à 4 heures après-midi, dans le cimetière de cette paroisse ensuite de l’ordonnance de M. Hennert, juge royal de Bavai et de sa dépendance, et bailly de SaintVaast ; assisté du sieur Robert, procureur du roi, et du sieur Moutié, avocat, tous deux domiciliés à Bavai. »

Il s’agit, dans cet acte du père de Moneuse, qui fut tué d’un coup de sabre au cours d’une rixe mystérieuse qu’il eut avec un voisin, au sujet d’un champ. C’est, selon la légende, Antoine-Joseph Moneuse, revenant de l’école de Bavai, qui découvrit le corps inanimé de son père. Il fit aussitôt part de sa terrifiante découverte à sa mère ; celle-ci, se rendant immédiatement compte de tous les ennuis que cette mort allait lui causer et des frais surtout qu’elle allait devoir faire, refusa de reconnaître officiellement le corps de son époux ; ce qui vous explique que celui-ci fut enterré par la commune, ainsi que l’atteste le document ci-dessus.

La jeunesse de Moneuse fut donc particulièrement agitée ; des disputes fréquentes et sanglantes lui rendirent bien vite le séjour de Saint-Vaast impossible ; il disparaît du pays pendant de longues années. Où alla-t-il ? On raconte qu’il prit du service sous les ordres du trop fameux Salembier, qui terrorisait alors la région de Lille ; on raconte aussi que, pendant la révolution, il prit une part active aux massacres de Septembre. Mais ici encore, nous tombons en pleine légende. Ce qui est certain, c’est que l’on perd sa trace jusqu’en 1795.

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Ses lieutenants

 

Parmi tous les lieutenants de Moneuse, il faut faire une place à part à Nicolas-Joseph Gérin, dit Jean-Pierre, beau spécimen de chenapan. Il fut son dernier lieutenant. Si la charge de lieutenant était honorifique, elle était aussi pleine de dangers. Ceux qui ont précédé Gérin dans ces fonctions le savent mieux que quiconque. Ce fut d’abord un certain Barthélémy Saussez, rapidement arrêté, incarcéré en prison et condamné à mort. Il attendait donc, au fond de son cachot, avec philosophie et résignation, que le bourreau vînt l’y tirer pour le faire grimper sur l’échafaud, quand il apprit un jour que son ancien chef était devenu, par suite de circonstances particulièrement malheureuses, son voisin de cellule. Il s’empressa d’écrire à l’accusateur public une longue lettre au cours de laquelle il dénonçait au magistrat tout ce qu’il savait sur le compte de Moneuse. Le magistrat entérina la dénonciation et laissa faire le bourreau.

C’est Troignon de la Flamengrie qui prit la succession jusqu’au moment où, à son tour et cette fois avec Moneuse, il fut emprisonné à la suite du drame de la Houlette. Moneuse, comme nous le verrons, parvint à se créer un alibi et à sortir de prison ; Troignon y mourut dans des circonstances mystérieuses au début de 1795.

Moneuse fit alors appel à François François, dit « La Mouche ». La maréchaussée l’arrêta, à peine en fonctions, à la suite d’un vol d’ânesses et de chevaux. Il se fit octroyer deux heures d’exposition et quatre ans de prison. Ayant purgé sa peine quelques mois après la mort de son chef, « La Mouche » recommença, pour son propre compte cette fois, ses exploits ; derechef il se fit pincer à Caurémont, près de Braine-le-Comte ; il avait assassiné, fort maladroitement d’ailleurs, un honorable citoyen, et la justice impitoyablement le décapita à Mons, en 1807.
Survient alors le tour de Nicolas Gérin, bien jeune encore pour exercer cette charge. Bien qu’âgé de 19 ans, Gérin a un passé fort peu recommandable.

Jugez-en ; le 10 janvier 1796 (20 nivôse an IV), François-Alexis Daubechies, curé de Ciply, est en train de célébrer la sainte messe avec toute l’onction, toute la ferveur, toute la dévotion qu’un ministre du culte bien pensant doit y mettre. Dans la nef de l’église, les fidèles agenouillés, immobiles, en extase, boivent avidement les paroles mystiques du brave curé, dont la voix sourde et monotone trouble seule le calme absolu qui plane sur l’assistance recueillie ; tout à coup, la porte basse de l’église s’ouvre et une voix de stentor fait retentir les échos endormis du saint lieu : « Monsieur le curé, on pille votre maison ! » Il n’en faut pas plus pour que M. le curé oublie instantanément le bon Dieu qui prend mélancoliquement l’air sur l’autel, les paroissiens, l’Évangile qui n’est pas encore chanté ; tous prennent leurs jambes à leur cou et courent sus au voleur, infâme mécréant qui, non seulement manque la grand’messe, mais encore vole son propre curé.

Malgré un impressionnant molosse qui en garde l’entrée et qui donne furieusement de la voix, le voleur s’est introduit dans la cure en brisant un carreau ; l’alarme, par bonheur, est immédiatement donnée et l’intrus doit, plus tôt qu’il ne l’eût certes désiré, quitter les lieux par lui indûment occupés. la foule cependant a le temps d’investir la maison ainsi que le jardin entouré d’un mur assez élevé. Le bandit se sentant découvert quitte le presbytère, se réfugie dans le jardin, et les habitants de Ciply reconnaissent, sans trop de stupéfaction, que le voleur n’est autre que leur concitoyen Nicolas Gérin. Jean-Pierre n’hésite pas, il saute sur un fournil en ruines qui s’effondre naturellement sous son poids, évite, par un rétablissement, une chute inopportune, saute à pieds joints sur le mur de clôture juste comme son propre cousin Philippe Gérin y met les mains pour voir ce qui se passe de l’autre côté ! Les pieds plus agiles et rapides couvrent les mains qui se crispent, le curieux hurle de douleur, le voleur jure et bondit par-dessus le mur. On ne le rattrape point.

Les témoins de cette tentative audacieuse de vol avec escalade étaient assurément nombreux ; toute la commune était là rassemblée comme au spectacle lors de l’instruction de ce crime, les dépositions abondèrent ; tous ceux qui furent entendus affirmèrent, sous la foi du serment, qu’ils avaient parfaitement vu et reconnu Nicolas Gérin sauter par-dessus le mur de M. le curé. Gérin fut donc renvoyé devant le jury de jugement sous l’inculpation « d’avoir, le 10 janvier 1796, tenté un vol non consommé, avec effraction, commis en la maison du citoyen Daubechies, curé de Ciply ». Les jurés du département déclarèrent unanimement qu’il n’était pas constant que cette tentative de vol avait eu lieu ! Mais pour être tout à fait précis, il faut reconnaître cependant que, lorsque Gérin comparut devant le tribunal criminel de Douai, après cassation du jugement du tribunal criminel du département de Jemmapes, les jurés du Nord se montrèrent plus perspicaces que leurs collègues, puisqu’ils déclarèrent unanimement que le fait était constant !

Après l’escapade chez son curé, Gérin reste terré durant quelques semaines, puis, son humeur vagabonde aidant, il recommence à faire parler de lui.

Fin février 1796, Gérin, vraisemblablement en compagnie de Moneuse, se présente, à cheval, devant la grande grille d’entrée de l’abbaye de Bélian, à Ciply. Les deux chenapans descendent tranquillement de cheval, demandent poliment à parler à l’abbesse. Comme ils sont vêtus en militaires, ils inspirent immédiatement confiance au concierge, qui les introduit. A l’intérieur de l’abbaye, la face des choses aussitôt change ; un jardinier, Bourlard, reconnaît Gérin et lui intime l’ordre de filer. Gérin hausse les épaules, ricane et, comme Bourlard fait mine de prendre son cheval par la bride, il saute à terre, met en fuite Bourlard qu’il poursuit, sabre en main. Mais Bourlard en a vu d’autres, il saisit une longue fourche bien effilée devant laquelle le sabre du coquin paraît un bien modeste petit jouet. Gérin rengaine, veut fuir ; d’autres domestiques surgissent de partout, désarment les deux bandits atterrés et... les remettent en liberté sur la grand’route ! Gérin et Moneuse ont eu à répondre de ce crime ; Moneuse bénéficia du doute ; Gérin fut reconnu coupable.

Nous retrouvons encore Gérin à Tubize, le lundi de la Pentecôte de la même année ; il attend, au bord de la grand’route de Bruxelles, un complaisant voiturier qui consente à le déposer à proximité de Ciply. Le hasard veut que Bouqueniau, dit Sandrat, vient à passer et le malheur qu’il accepte de prendre comme compagnon de route le jeune malandrin. Chemin faisant, avec un art consommé, tout en fumant une excellente pipe de bon tabac, le transporté escamote au transporteur quatre escalins. Arrivée à Mons, la voiture lourdement chargée, au lieu de traverser la ville en dos d’âne, fait le grand tour par l’extérieur des fortifications ; la route est déserte et vide à souhait pour une fuite rapide, d’autant plus opportune que le brave Sandrat, fatigué par les cahots de la carriole, s’est laissé aller à une douce somnolence. D’un bond de félin, Gérin est sur la route ; rapide comme l’éclair, il ramasse un pavé de granit, qu’il lance de toutes ses forces en pleine figure de son bienfaiteur. Le réveil est plutôt brutal, mais l’ingrat passager, par contre, est déjà loin qui fuit à travers les campagnes ; tout ensanglanté, défaillant, jurant qu’on ne l’y prendrait plus à ramasser le premier venu le long des grand’routes, Bouqueniau n’a d’autres ressources que d’aller se faire panser à la maison la plus proche, chez un sieur Ghislain, aubergiste au Bélian.

Dans le même mois, Gérin fait deux excellentes descentes dans le petit village de Nouvelles. La première a lieu chez Jean-François Lecocq, vers 1 heure après-midi. Gérin et « son associé », comme l’acta le juge d’instruction, entrent à cheval dans la cour de la ferme ; l’associé descend de sa monture et demande deux louis d’or à Lecocq, qui prétend ne pas les avoir ; l’associé retourne auprès de Gérin, qui attend sur son cheval la réponse du fermier. Celle-ci n’est pas jugée satisfaisante, Gérin tire son sabre, Lecocq allonge les deux louis demandés.

La seconde descente se fait chez Rose Carlier, le même jour, un peu plus tard. Mais la fermière a reconnu de loin Gérin, qui s’avance à cheval avec un inconnu ; elle s’empresse d’aller fermer la porte de sa cour. Gérin ne s’arrête pas pour si peu, pénètre par le jardin, abreuve la fermière d’injures, entre de force avec son compagnon dans la cuisine et exige de Rose Carlier de l’argent. La fermière leur offre une plaquette (quelque chose comme vingt centimes). Les bandits refusent cette aumône, mais acceptent de grand cœur une pièce de vingt sols.

On soupçonna Moneuse d’avoir été « l’associé » de Gérin ; les jurés l’ont lavé dé ce soupçon ; ce fut justice, reconnaissons-le loyalement, il n’y avait aucune charge contre Moneuse, si étrange que cela paraisse. Ce fut donc Gérin qui écopa pour l’associé anonyme.
Moneuse pouvait donc, à juste titre, être fier de son jeune lieutenant, qui, dans bien des cas, lui aurait remis des points. C’est ce qui arriva d’ailleurs dans la nuit du 19 au 20 pluviôse an V, l’avant-veille de leur arrestation. Laissons raconter cette mystification par Madeleine Colin, la veuve de Guillaume Gérin, pauvre femme, tante du chenapan, qu’elle détestait d’ailleurs cordialement. Maîtresse femme que cette veuve, un des rares témoins qui demanda à être interrogé lors du procès des bandits. Il est vrai que sa fille avait été séduite par Moneuse, qui lui avait fait un enfant ; galant homme, il l’avait demandée en mariage, mais elle avait refusé « parce qu’il avait eu plusieurs autres enfants avec d’autres ». Cela vous explique que Mme veuve Gérin devait nourrir à l’endroit des deux bandits des sentiments totalement dépourvus d’aménité.

Elle déclara donc au magistrat instructeur Carbonaro :

« Que mercredi 19 courant, passé minuit, étant occupée à faire du pain, étant sortie à la porte pour prendre de quoi chauffer le four, est entré soudainement le nommé Moneuse, avec Nicolas Gérin, le premier ayant mis son cheval derrière la maison, lié à un piquet, sur son refus de mettre le cheval à l’écurie ; qu’ils ont demandé qu’on leur fasse du café ; qu’elle avait d’abord refusé, mais qu’ensuite, par crainte de voir ces gens chez elle, qu’elle leur en a fait. Que, pendant le temps qu’on faisait du café, Nicolas Gérin est sorti de la maison en disant qu’il allait dire à ses parents qu’il était sorti de la prison de Cambrai et leur demander s’ils avaient reçu une lettre qu’il leur avait envoyée ; qu’il est venu ensuite prendre du café, quelque temps après l’on a pris le cheval de Moneuse, qui est sorti sur-le-champ, rentré de suite, avalé une tasse de café et sorti en colère, menaçant Nicolas Gérin, disant qu’il avait été faire la bête parmi le village et disant que c’était lui la cause qu’on lui avait pris le cheval ; qu’ils sont sortis vers deux heures.
» Que curieuse de savoir ce qu’était devenu le cheval, le vendredi matin, elle est allée surveiller le marché de Mons ; qu’elle s’est informée à un maquignon si on n’avait pas vendu un cheval avec la queue coupée, court et tout sellé; qu’il a répondu qu’il venait d’être vendu par un nommé Jean-Pierre, près de Mons ! »

Quand je vous disais que Gérin n’avait rien à envier à son chef.

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