I) LES INTERVALLES

Il est toujours intéressant de poser un regard sur notre passé afin de mieux savoir où nous en sommes et, qui sait, peut-être de mieux deviner notre futur. Analysons comment nos ancêtres ont découvert et/ou conçu, mais surtout assimilé chronologiquement, les intervalles harmoniques.

Que nous enseigne le graphique général(*) intervalles / époques ?

1) l'ordre des intervalles que nos ancêtres musiciens ont trouvé logique ou naturel d'acquérir et d'assimiler.

(*) Les données de ce graphique ont été recueillies dans l'excellent ouvrage de Mr. Jacques Chailley :Traité historique d'analyse harmonique aux éditions Alphonse Leduc.

2) le temps relatif et absolu qu'il a fallu pour assimiler ces intervalles. Pour mémoire, de la Grèce antique au Moyen-âge, en d'autres termes de l'assimilation de l'octave à celle de la quinte, nous comptons +/- 7 siècles. Alors que l'assimilation de la 12ème. au chromatisme ne nous a pris que quelques décennies.

Ce graphique nous pose la question suivante: nos ancêtres compositeurs étaient-ils moins hardis que les compositeurs actuels?

A cette question, je répondrais qu'il y a toujours eu des compositeurs en avance sur leur époque et qu'il y en aura toujours. Les problèmes d'assimilation d'intervalles et de rapports harmoniques proviennent de l'auditeur dit "moyen".

Une étude relativement récente démontre qu'il est plus facile pour un néerlandophone d'apprendre une langue étrangère et un peu plus pénible pour un francophone de faire de même.
Si notre langue maternelle a une influence sur l'apprentissage d'un langue étrangère, qui émet des sons et des harmoniques différents de la nôtre, n'a-t-elle pas eu des conséquences dans le temps (latin, vieux français, français) sur notre capacité d'assimiler plus rapidement les intervalles harmoniques?

En d'autres termes, est-ce que l'auditeur "moyen" n'a pas eu des problèmes physiologiques de compréhension du langage musical? N'en a-t-il pas encore ...?

Il est évident que je ne suis pas le premier à soulever ces questions, de nombreux musiciens, musicologues et linguistes se sont penchés sur ces interrogations, le but de ce cahier n'est pas d'envenimer ou d'entretenir les polémiques en cours, ni encore moins de décourager l'apprenti "harmoniste" dans sa démarche de recherche et de développement, mais de lui faire prendre conscience qu'il y a tellement d'éléments historiques, physiques, physiologiques et socioculturels que personne n'a eu, n'a ou n'aura le monopole de la vérité dans l'enseignement de l'harmonie.
Mais ceci dit, comme pour l'apprentissage d'une langue - et la musique en est une - il y a un vocabulaire élémentaire à acquérir, ceci est le but réel du cahier et ce, même si le chapitre suivant va encore susciter de nombreuses interrogations.

Courage! le troisième chapitre nous verra entrer de plein pied dans le vif du sujet.



II) NOTION DE CONSONANCE ET DE DISSONANCE

La matière de ce chapitre a toujours été hautement contesté et est (et restera) toujours hautement contestable.

Qu'est ce qu'une consonance et qu'est ce qu'une dissonance?

Bon nombre de théoriciens se sont cassés les dents sur ce sujet, je pense entre autre à Jean-Philippe Rameau (1683-1764) - grand compositeur qui contribua à fixer la "science" de l'harmonie -.
J.-P. Rameau utilisait en tant que praticien la «consonance de 7ème.», comme tous ses contemporains, et la réfutait en tant que théoricien. Que de conflits intérieurs pour cet homme qui coiffait les deux chapeaux.

Première définition, je cite: " Une consonance est un ensemble de sons qui, entendus simultanément, donne à l'oreille une impression de fusion en un tout homogène, reçu sans effort comme naturellement agréable (au sens ancien: susceptible d'être agréé). La dissonance n'est que le refus de cet agrément."

Oui certes, mais du reste cependant pas très claire et surtout pas très objective cette définition.

Deuxième définition, je cite toujours : " Deux sons sont consonants lorsqu'ils se trouvent entre eux dans un rapport plus proche et plus simple de nombre de vibrations. Deux sons sont dissonants lorsqu'ils se trouvent entre eux dans un rapport plus éloigné et plus complexe de nombre de vibrations."

Si cette deuxième définition n'est pas d'une limpidité exemplaire, elle a au moins le mérite de faire appel à des notions de physique nous permettant d'acquérir une autre vision d'un classement objectif
(si cela est possible de nos jours!) .

Avant d'aborder un principe physique indispensable à la compréhension du sujet qui nous intéresse, remettons-nous en mémoire les intervalles découverts chronologiquement par nos ancêtres : octave, quinte, tierce, septième, neuvième, onzième, etc ... .

Résumé à sa plus simple expression, le principe est le suivant :
un son naturel est constitué d'une série d'autres sons qui résonnent avec lui et que l'on nomment : "sons harmoniques" ou "harmoniques" .

Un son fondamental do1 génère les harmoniques suivantes :
do2 - sol2 - do3 - mi3 - sol3 - sib3 - do4 - ré4 - mi4 - fa4 - sol4 - etc ... .

Ce qui saute aux yeux en regardant cette suite d'harmoniques, c'est qu'elle correspond fidèlement à l'ordre chronologique des intervalles découverts et/ou conçus par nos ancêtres.
D'où la déduction suivante : depuis la nuit des temps, l'homme a assimilé inconsciemment les harmoniques que généraient les fondamentales qu'il jouaient, pour ensuite les "entrevoir" et les assimiler consciemment et ce, de l'intervalle d'octave au chromatisme.

De cette déduction, je tire les principes pratiques suivants :

1) Plus on s'éloigne du son fondamental, plus on peut parler de dissonance, car ce sont les derniers intervalles assimilés consciemment par le musicien qui peuvent se révéler problématiques auprès de l'auditeur dit "moyen".

2) La classification des consonances et des dissonances ne peut-être définie que pour fonder une base concrète de travail, car cette notion est relative à l'époque de la classification et, par conséquent ; tout à fait subjective par rapport à l'histoire qui lie l'homme à la musique (à l'harmonie).

Avant de classifier et de définir une base de travail, il est bon de rappeler que la musique ne peut en aucun cas se résumer à un simple phénomène physique.
La musique est un langage qui c'est transmis de génération en génération.
La musique est l'une des "langues" qui exprime les sentiments et les sensations, et comme toutes les langues vivantes, elle s'est enrichie petit à petit d'un vocabulaire permettant aux praticiens d'acquérir un bagage de plus en plus élaboré pour exprimer leurs émotions intérieures.
Le développement de ce vocabulaire a souvent été logique, mais a parfois été instinctif laissant ainsi à nos prédécesseurs le droit et le pouvoir d'assimiler des notions que la physique seule ne peut expliquer "cartésiennement" de nos jours.

Le bon sens et le bon goût des musiciens ont fait le reste.

Ce sont, entre autre, les cas repris ci-dessous.

L'intervalle de tierce mineure a été assimilé par analogie modale (tonale). Quant aux intervalles de quarte et de sixte majeure et mineure, ils ont été assimilés grâce à de simples renversements d' intervalles déjà acquits et utilisés.

Nous serons tous d'accord pour dire, qu'il est regrettable de constater que dans bon nombre d'ouvrages traitant d'harmonie dite "académique", les intervalles de 7ème et de 9ème majeure sont considérés comme des intervalles dissonants.

La littérature dite "jazz" n'est pas triste non plus dans le domaine de la classification des intervalles, pour preuve l'ordre ci-joint.

Pour Mr. D. H., que j'apprécie beaucoup pour l'originalité de ses théories et travaux pratiques, nos ancêtres auraient utilisé l'intervalle d'octave suivi de l'intervalle de tierce majeure (et le renversement de ce dernier : l'intervalle de sixte majeure) avant d'assimiler et d'utiliser l'intervalle de quinte juste ?
Dans le cas présent, euh...comment vais-je dire?, Mr. D. H. a négligé plusieurs millénaires d'évolution/assimilation.
(quant à l' intervalle de tierce mineure - assimilation modale, certes - mais avant l'intervalle de quinte ?!?!)

Remarque : le terme auditeur «moyen» n'est absolument pas péjoratif et ne peut nullement être interprété comme étant un point de repère pour baser une quelconque discrimination.

Voici la classification et le vocabulaire que je vous propose.

Consonances
(sans tenir compte des sous-catégories: «parfaites» et «imparfaites» et des renversements chronologiques appliqués par nos ancêtres)

(*) Selon le contexte : 11ème. juste ou 11ème. augmentée.

Je classe parfois dans les dissonances (terme que je n'aime pas, car il est injustifié ... mais je n'ai pas d'autre mot!) : les altérations de 9ème., de 13 ème., la seconde majeure et mineure et la quinte augmentée et diminuée.