The Protevangelium Jacobi
is one of the Gospels of the Infancy of Jesus. Initially it was accepted as a
part of the original tradition of Christianity, later it was banned from the
canon. The definitive redaction took place during the second century, but the
original source of the content is clearly a rather mythomanic woman. One of the
most amazing pericopes is the vision of Joseph, who experiences a standstill of
time, while nothing moves.
The personality of Jesus, his psychology
Psychopathology and the Bible
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Le Protévangile de Jacques est un
document qui permet de situer Jésus dans un milieu "visionnaire" qui
se rapporte à sa conception et sa naissance. Une opinion classique des
philologues est de considérer l'Evangile de l'enfance comme une légende, dénuée
de toute valeur historique. Il n'est pas exclu cependant que nous touchons par-là
précisément à l'apport maternel à la psychologie de Jésus.
Le Protévangile de Jacques est un
évangile apocryphe de l'enfance de Jésus. Du texte original grec il existe des
traductions latines, syriaques, coptes, arméniennes, géorgiennes, arabes et
éthiopiennes. On peut préciser comme terminus ante quem l'an 200 (vu les
citations explicites du texte d'Origène (mort en 253/4) et implicites par
Clément d'Alexandrie (mort vers 215).(1) Il s'agit donc certainement d'un texte
très ancien, qui a exercé une influence considérable sur la théologie et sur la
foi. Le fait que les rappels évangéliques dans le Protévangile sont d'une
grande fidélité textuelle a été interprété comme une indication d'une
dépendance nette du contenu du récit envers le texte des Evangiles. Cependant
il n'est strictement démontré que le fait que la rédaction du Protévangile a
tenu compte des textes déjà existants du Nouveau Testament et est relativement
tardive: le terminus post quem de sa rédaction définitive se situe donc à
première vue au début de la seconde moitié de IIe siècle et doit être localisée
probablement en Egypte.
A. Harnack dans son grand ouvrage
sur la chronologie de l'ancienne littérature chrétienne (2) conclut à
l'existence antérieure de trois récits indépendants:
Une des raisons importantes
pourquoi on croyait distinguer ces trois documents est précisément le passage
brusque de la troisième personne à la première quand l'auteur raconte la vision
de Joseph.
Voici le texte:
XVIII, 1 -" Et il (Joseph)
trouva là une grotte, l'y conduisit (Marie), mit près d'elle ses fils et partit
chercher une sage-femme juive dans la région de Bethléem.
2. Or moi, Joseph, je me
promenais et je ne promenais pas. Et je levai les yeux vers la voûte du ciel et
je vis qu'elle était immobile et (je regardai) en l'air, et je vis que l'air
était figé de saisissement et que les oiseaux du ciel ne bougeaient pas. Et je
jetai les yeux sur la terre et je vis une terrine déposée (par terre) et des
ouvriers couchés pour le repas, et leurs mains étaient dans la terrine. Et ceux
qui mâchaient, ne mâchaient pas, et ceux qui portaient à la bouche n'(y)
portaient pas, mais chez tous le visage était à regarder en haut.
3. Et je vis des moutons qu'on
poussait (devant soi), et les moutons étaient immobiles; et le berger leva la
main pour les frapper et sa main s'arrêta en l'air. Et je jetai les yeux sur le
courant de la rivière et je vis des chevreaux et leurs museaux qui étaient tout
contre l'eau et ne buvaient pas. Et subitement toutes choses étaient de nouveau
emportées par leur cours."
Un tel texte a étonné les
philologues: il est là comme un bloc erratique, étrange, au milieu d'un récit
romancé. On le trouve bizarre, inattendu et cela depuis l'antiquité: preuve en
est que le papyrus Bodmer, datant du troisième siècle, témoin le plus complet
du Protévangile, omet tout simplement le passage au point de devenir inintelligible.
Stylistiquement la vision fait irruption dans le texte, d'autant plus que c'est
un passage descriptif: de telles descriptions ne se présentent plus dans le
texte. Pourtant l'examen du style, de la langue, de la composition des trois
documents dont serait composé le Protévangile, n'a révélé aucune différence
notable entre ces trois parties. Ni la critique externe, ni la critique interne
prêtent un fondement à la théorie des trois documents d' Harnack, qui doit donc
être rejetée, d'autant plus que le changement de personne (il-je) est attesté
comme un phénomène qui se trouve même dans les écrits très homogènes en langue
hébraïque. Dans le livre d'Hénoch p.ex. on le trouve abondamment.(3) Ce
changement de personne semble donc plutôt une preuve de l'authenticité
hébraïque du récit qu'un signe d'hétérogénéité que les philologues ont cru y
découvrir. Le changement de personne peut aussi être le signe symptomatique
d'un affaiblissement de la conscience dans les états pathologiques.
En ce qui concerne le phénomène
décrit dans le texte G. van den Bergh van Eysinga(4) rappelle le chapitre VII
du poème pâli Lalita-Vistapa rapportant la naissance de Bouddha: " La
lune, le soleil, les chars célestes, les planètes, la foule des étoiles
restaient sans mouvement... Toutes les fleurs, entr'ouvrant leurs boutons, ne
fleurissaient pas... Tous les vents apaisés ne soufflaient pas. Toutes les
rivières et les ruisseaux arrêtés ne coulaient pas... Tous les travaux des
hommes étaient interrompus... "De là à conclure que l'arrêt du temps à la
naissance d'une personne divine sert à en souligner l'importance, il n'y a
qu'un pas. Si on ne comprend pas le sens véritable du passage, c'est une
affirmation gratuite. Le problème du bloc erratique de la vision de Joseph est
donc resté entier.
Il est normal que les
philologues, ainsi que le copiste antique, n'aient pas compris ce passage
bizarre. C'est en effet seulement la psychologie moderne qui permet de juger de
pareilles "visions".
Jaspers(5) énumère parmi les
symptômes de la schizophrénie diverses perceptions maladives du temps : le
sentiment du déjà vu, du jamais vu, le sentiment que le temps s'arrête, le
sentiment que les mouvements perçus ne bougent pas. Dans les exemples cités par
Jaspers les malades mentionnent explicitement le cours du temps: le temps
s'arrête, tout s'arrête.
Hadewijch, la mystique flamande
(13e siècle), décrit dans sa quatrième vision une expérience pareille : un ange
paraît qui bat des ailes pour établir un arrêt universel : au premier coup la
lune s'arrête, au deuxième coup le soleil, au troisième les astres, au
quatrième les habitants du ciel paraissent, au cinquième le ciel de cristal
s'arrête, au sixième tous les hommes, morts et vivants, paraissent, au septième
les cieux s'ouvrent et le silence ce fait. Tout s'arrête, tous doivent être
présents pour écouter le message de l'ange : c'est Hadewijch qui a été élue
pour recevoir la révélation.(6) Tout l'univers, toute l'humanité est centrée
sur Hadewijch. (Cet égocentrisme est caractéristique pour les processus
morbides).
D'autre part on sait que de
telles expériences peuvent être vécues en dehors des états schizophréniques. Nous
avons trouvé un médecin, dont ni la science, ni l'objectivité ne peuvent être
mises en doute, qui a fait l'expérience, même répétée, d'un arrêt du temps. Voici
comment il nous a décrit son expérience : "Il m'arrive, mais très
rarement, d'avoir l'impression que le présent devient immobile, comme se fixant
en dehors du temps. Il n'y a plus de passé, ni de devenir. Il n'y a qu'un
moment d'éternité. L'aspect des choses n'a pas changé, mais leur image est
comme perçue plus nettement, plus intensément. Il s'en dégage quelque chose de
transcendant qui absorbe toute ma conscience, sans en altérer la lucidité, pour
ne plus former qu'un seul état : celui de l'absolu, nécessairement figé et
éternel. D'être ainsi ravi à soi-même s'accompagne d'une paix profonde. La
durée de ces états que je viens de décrire ne dépasse pas deux secondes. Ils
surviennent brusquement, sans prodromes; le temps de les voir survenir, de s'en
réjouir et c'est fini ! Le temps reprend son cours ordinaire. Il n'en reste que
le souvenir précis et un peu ébloui, mais sans aucune influence sur le décours
de mon état affectif et comportement ultérieurs. J'ai atteint un âge très
avancé et je n'ai jamais souffert de troubles mentaux."
Les vécus que ce sujet vient de
décrire sont donc du domaine des processus psychologiques normaux, tout comme
le déjà vu et déjà vécu auxquels ils sont sans doute apparentés.
Ces états appartiennent également
au domaine de la psychopathologie. On remarquera que le phénomène est analogue
à l'aura précédant les grandes crises épileptiques. Signalons également qu'ils
peuvent être provoqués expérimentalement chez l'homme psychiquement normal en
stimulant électriquement l'écorce temporale au cours d'interventions
chirurgicales à cerveau découvert sous anesthésie locale.
Les philologues ont cru que de
telles descriptions étaient un pur produit de l'imagination, les psychologues y
découvrent les descriptions fidèles d'expériences authentiques. Dans la vision
de Joseph, dans le récit de la naissance de Bouddha, dans le témoignage cité,
dans les exemples de Jaspers, dans la vision de Hadewijch, il s'agit d'un
phénomène toujours décrit avec un parfaite netteté et facilement reconnaissable
comme manifestation typique d'un processus mental spécifique. C'est du vécu.(7)
Il est parfaitement improbable
qu'un auteur ait purement et simplement imaginé une vision pareille, surtout
parce qu'on ne connaît pas de thèmes littéraires qui auraient pu servir de
modèle, sauf le récit de la naissance de Bouddha qui, notons-le est beaucoup
plus cosmique et qui ne rappelle en rien les descriptions détaillées (brebis,
terrine) de la vision de Joseph. (La conclusion doit être que ces deux récits
sont indépendants, mais qu'il s'agit de phénomènes analogues). Comment l'auteur
de ce passage aurait-il d'ailleurs eu l'idée de s'exprimer brusquement dans la
première personne : "Moi, Joseph, ..." sinon parce qu'en écrivant il
s'inspirait d'une expérience personnelle exceptionnelle, à moins qu'il s'agisse
en même temps d'un phénomène stylistique semblable aux changements de personne
dans le livre d'Hénoch. Même si on admet que ce passage pourrait être un
"bloc erratique", une pièce rapportée,(8) il manque la preuve qu'on
retrouve cette pièce dans un écrit antérieur.
Psychologiquement il s'agit d'un
passage symptomatique, tel qu'on le trouve dans la schizophrénie, les états de
stimulation du cerveau, ainsi que dans les conditions (hystero)mystiques.(9)
Cette brusque transition de
"il" à "moi" paraît donc trouver une explication
psychologique, fondée en psychopathologie. Toutefois un seul symptôme est
insuffisant pour porter un diagnostic. Ici on doit donc poser la question :
trouve-t-on d'autres éléments pathologiques typiques dans le Protévangile de
nature à compléter le profil psychologique; la réponse est : oui, et la récolte
en est même relativement abondante.
D'abord l'auteur se présente
comme l'apôtre Jacques; ce qu'il n'est certainement pas; ensuite il prétend
avoir écrit son évangile pendant la période de troubles qui a suivie la mort
d'Hérode le Grand (4 av. J.C.), ce qui est certainement complètement faux. Bien
entendu, dans cette période les juifs écrivent surtout des pseudo-épigraphes,
attribuant leurs écrits à des personnages connus; néanmoins ces déclarations
peuvent indiquer une tendance mythomane chez le rédacteur.
Ce qui est plus grave, c'est que
tout le récit du Protévangile peut être qualifié "mythe génétique"
(naissance de Marie, naissance de Jésus); le mot mythe signifiant un récit de
caractère imaginaire.
On doit notamment savoir que
souvent le mythe génétique est la forme par laquelle s'exprime une paraphrénie
mythomane, entendue dans le sens d'une maladie mentale où la fabulation et
l'imagination débordent les symptômes hallucinatoires et où le système de la
réalité quotidienne est paradoxalement intègre.(10)
Dans cette maladie la fabuleuse
maternité à concours de puissances naturelles et surnaturelles est un thème prépondérant.
On ne saurait caractériser mieux le récit du Protévangile que par cette
définition reprise d'un manuel de psychiatrie.
A la base du mythe génétique, il
y a dans les tendances mythomanes une sorte d'inflation du Moi. (Psychanalytiquement
cette inflation est une surcompensation provoquée par le traumatisme humiliant
d'être né d'une union sexuelle vulgaire et ressentie comme avilissante. Elle
serait due aussi au refoulement sexuel qui en résulte.)
Dans le récit du Protévangile,
comme d'ailleurs dans les Evangiles, c'est le trône d'Israël, c'est la royauté
qui fournit le motif fondamental au drame et à l'action. Selon les évangiles la
succession au trône est promise à Marie par l'ange Gabriel : "Le Seigneur
lui donnera le trône de son père David" (Lc 1,32); les mages en arrivant à
Jérusalem demandent : "Où est le roi nouveau-né des Juifs ?" (Mt
2,2); Jésus meurt sur la croix portant l'inscription : Roi des Juifs. Or dans
le Protévangile ce même motif est très prononcé.
Après la naissance de Jésus
"remplie de joie, Salomé s'approche de l'enfant et le prit dans ses bras
disant: "Je l'adorerai, car c'est lui qui est né (comme) roi pour Israël".
Hérode cherche non seulement Jésus, mais aussi Jean, le fils de Zacharie et
Elisabeth, tous deux ayant été cachés par leurs parents. Zacharie est
interpellé par les serviteurs d'Hérode : "Où as-tu caché ton fils ?".
Il répondit leur disant : "Je suis moi un ministre de Dieu et je demeure
constamment dans le temple. Comment puis-je savoir où est mon fils ? " Et
ses serviteurs (d'Hérode) partirent et lui rapportèrent tout cela. Et Hérode se
mit en colère et dit : "Son fils va-t-il régner sur Israël ?" (XXIII,
1-2). Zacharie est tué alors par les serviteurs d'Hérode le Grand.
Le Moi de la vierge est non
seulement exalté par sa propre naissance particulière, mais au surplus par le
fait qu'elle est la Mère du futur Roi d'Israël et qu'elle l'est devenue par une
série d'interventions surnaturelles.
Dans ce récit le Moi est féminin.
Ce qui frappe est la sphère féminine, la sensibilité féminine qui marque le
récit : les motifs allégués par les personnages sont la peur, la crainte, le
respect humain, le désir d'échapper à l'humiliation (de la stérilité e.a.); les
émotions sont décrites abondamment dans le texte (les longues lamentations, les
thrènes); la thématique concerne la fécondité, la conception sans intervention
masculine, la pureté sexuelle, la virginité, le refoulement sexuel avec la
phobie de tout ce qui pourrait souiller. On remarquera le soucis d'Anne (la
mère de Marie) à éviter à son enfant dans sa propre maison tout contact avec un
sol ou une nourriture profane; à l'âge de trois ans Marie quitte ses parents et
va résider dans le lieu consacré par excellence, le saint des saints, et c'est
de la main d'un ange qu'elle reçoit désormais sa nourriture.(11)
La virginité in partu est même
l'objet d'un miracle spécial : (après la naissance du Christ) "la
sage-femme sortit de la grotte, et Salomé la rencontra. Et elle lui dit: 3
"Salomé, Salomé, j'ai à te raconter une merveille inouïe : une vierge a
mis au monde, ce dont la nature n'est pas capable et Salomé dit : "(aussi
vrai que) vit le Seigneur, mon Dieu, si je ne mets mon doigt et (si) je
n'examine sa nature, je ne croirai jamais que la vierge ait enfanté" et la
sage-femme entra et dit: " : "Marie, dispose-toi, car ce n'est pas un
mince débat qui s'ouvre à ton sujet". Et Marie ayant entendu cela, se
disposa. Et Salomé mit son doigt dans sa nature.".
Parce que le Pseudo-Jacques
"adapte" certains textes évangéliques à son récit parfois d'une façon
originale, on voit dans ce passage une adaptation de l'incrédulité de Thomas
(Jn 20, 24-29), dans laquelle il fait reprendre à Salomé, les gestes, les
attitudes et les paroles de Thomas.
On échappe difficilement à
l'impression que la source de ce récit ne soit une femme. Le rôle masculin
cependant ne manque pas : Joachim, Joseph, Zacharie se montrent généreux,
pieux, courageux, en complète harmonie paternelle avec le rôle formidable de la
femme (la réaction de Joseph est celui d'un tuteur). Le rôle du mari est
nettement éliminé par rapport au terminus ad quem : l'engendrement d'un futur
roi d'Israel. Le rôle masculin comporte aussi celui de prêtre, responsable
d'une certaine ritualisation de la vie quotidienne (la fréquente bénédiction et
l'oraison), et autorité à laquelle il revient de donner sa bénédiction et de
prendre elle-même toutes les décisions importantes. Le conseil pastoral décide
en dernière instance. Ces données sont essentielles, non seulement pour
reconstituer le milieu auquel le Protévangile réfère : milieu juif très
observant et croyant, pour lequel le Seigneur et les anges sont des données
très familières, mais aussi pour juger de la sphère hiérarchique et autoritaire
dans laquelle baigne l'action des personnages : on dirait une sphère de
traditionalisme rigide, favorable au refoulement. Il est clair que le jour où
les contraintes de décence et de tradition sont devenues tellement
emprisonnantes pour la sensibilité d'une jeune fille passionnée, ce jour là
naîtra le mythe, parce que le mythe est le compromis entre les tendances
fondamentales de la fille et les préjugés autoritaires de son milieu.
Le troisième trait fondamental du
récit, à part la mythification génétique et l'inflation de Moi, est la présence
d'une sphère magique, automatique et surtout l'appel à une foi aveugle et
complète. Littéralement rien n'est impossible à ceux qui croient au mythe. (En
général le mythomane parvient à se faire croire). Quand Elisabeth s'enfuit avec
Jean pour échapper à Hérode, Elisabeth prie que la montagne s'ouvre pour
l'abriter. Ce qui se fait sur-le-champ. Salomé, dont la main est brûlée par le
contact avec la nature de Marie, est guérie sur-le-champ dès qu'elle prie le
Seigneur.
Certains mythomanes disposent
d'une rare puissance de conviction en faisant appel à une foi totale, telle la
femme mythomane, mise en observation dans un hôpital psychiatrique par les
autorités judiciaires qui a pu convaincre l'assistante psychiatrique,
d'ailleurs très expérimentée, chargée d'elle, de s'enfuir ensemble. Vers 1970
Lou, le pêcheur d'anguilles, un Néerlandais, a réussi à fonder une église dans
la croyance qu'il était l'incarnation de Dieu le Père et que la femme qui
cohabitait avec lui était le Saint Esprit. On ne sait qu'on doit croire ses
propres oreilles quand on les entend affirmer devant la Télévision néerlandaise
que Lou est immortel, qu'il ne mourra jamais (Ce qu'il a fait néanmoins entre-temps).
Le fait est qu'un certain nombre de disciples y croient et défendent leur foi. La
foi est le fondement sur lequel l'édifice du mythe se construit.
Il faut enfin comparer les traits
typiques du Protévangile avec la structure des fables, telles que nous les
connaissons par les contes d'Andersen p.ex. Dans le récit du Protévangile il y
a les anges, bonnes fées qui sont là pour résoudre les problèmes, elles
apparaissent au bon moment, annoncent, protègent; il y a le gros méchant ogre,
qui mange les petits enfants (Hérode) et puis il y a les sentiments des
personnages : la princesse toute triste au début, toute joyeuse à la fin; il y
a, bien entendu, les merveilles, les roches qui s'ouvrent à la simple demande;
puis il y a les rois, les princes et enfin le royaume. Tous les éléments du rêve
fabulatoire y sont présents. Ce qui semble confirmer l'impression que la source
de ces récits pourrait bien être une jeune fille sensible, passablement
mythomane.
On serait de plus tenté de
retrouver quelques traits hystériques jusque dans le style du Protévangile. Le
style du Protévangile est en effet remarquablement terne et uni, pauvre en
descriptions, pauvre en particules, la proposition infinitive et le discours
indirect y manquent totalement.(12)
Au contraire dans un certain sens
le discours direct marque le caractère histrionique du texte : il est tout prêt
à être joué sur scène. On pourrait donc reconnaître dans cette langue pauvre et
le caractère histrionique de la narration des tendances hystériques, (13) si on
ne devait pas tenir compte du fait que le grec n'est probablement pas la langue
maternelle de l'auteur ou du rédacteur.
A la lumière de ces données on se
demande s'il ne faut pas faire la distinction entre la source primaire du récit
et le rédacteur final. Résumons brièvement les arguments : l'analyse du contenu
revèle une sphère typiquement féminine, mais du même coup une parfaite
connaissance des évangiles et d'autres écrits du Nouveu Testament, telle qu'on
la peut retrouver seulement dans un milieu clérical. Les adaptations libres,
empruntées aux quatre évangiles, font preuve en même temps d'une grande
familiarité de l'auteur avec ces textes. La langue pauvre peut indiquer que le
grec n'était pas la langue maternelle de l'auteur; sans doute il était
d'origine juive. Si on peut douter de la connaissance personnelle géographique
de la Judée et de Jérusalem, néanmoins ces points d'interrogation que la
critique moderne a posés, ne sont pas d'un caractère tellement décisif. Même
certains détails semblent favoriser l'hypothèse que parfois il s'agit
d'éléments plus anciens que les évangiles: p.ex. il est dit que Marie lors de
la visite à Elisabeth (XII, 2)) avait oublié les paroles de l'ange Gabriel,
comme une jeune fille enceinte, uniquement préoccupée de sa grossesse
intempestive, qui a oublié les promesses et les belles paroles de son amant.
Cependant tout ce récit est
stylisé et coulé pour ainsi dire dans un moule biblique. On peut y voir à l’œuvre
une censure primitive, telle qu'elle a du arranger le texte pour le rendre plus
édifiant, plus acceptable à la communauté chrétienne. Nous avons mentionné déjà
l'omission de la vision de Joseph par le papyrus de Bodmer, qui omet aussi le
passage de l'incrédulité de Salomé, sa punition et sa guérison. Deux passages
qui pouvaient étonner le lecteur. Néanmoins il est possible que la censure ait
déjà opéré avant que le copiste du papyrus de Bodmer ait fait son oeuvre. Cette
censure antérieure a pu harmoniser le récit primaire avec les données éparses
des autres écrits néo-testamentaires, si bien que la rédaction ultime
paraissait les intégrer toutes dans son texte. A notre avis il y a un problème:
le problème de la source ultime de ce récit.
Mais si on admet que l'essentiel
de ce récit remonte à la féconde imagination d'une femme à tendance mythomane,
on crée par-là même aussi le problème du rédacteur final. Celui-ci, n'est-il
peut-être qu'un artiste qui s'est amusé à enjoliver une belle histoire déjà
racontée avant lui, comme les romanciers qui ont écrit un certain nombre de
récits très divers autour de la naissance du Christ ? Il faut remarquer
cependant que le Protévangile a été reçu longtemps et dans diverses églises
comme faisant partie de la tradition chrétienne. Il n'a pas été considéré comme
une belle légende ou un conte fantastique. Toutefois il n'a pas été accepté par
tous non plus, et finalement il n'est pas entré dans le canon. Cette hésitation
de la tradition montre clairement que le Protévangile n'était pas considéré
comme simple "roman", simple "légende". Il est certain que
l'auteur n'a pas eu l'intention de créer de toutes pièces une histoire
fantastique; autrement il n'aurait pas repris si fidèlement ses propres sources
néo-testamentaires. Le Protévangile a été rédigé parce qu'on croyait retrouver
dans le récit des traditions authentiques. Il est certainement une synthèse,
dans laquelle on a consciemment "rédigé et composé", utilisant la
tradition. Il y a une mise en scène très claire dans le récit, qu'il est
difficile de faire remonter à une tradition primitive. Evidemment dans le style
historique de l'antiquité on ajoute au récit des discours, qui reflètent
parfois imparfaitement les idées authentiques des personnages : (exemple
typique: les discours de Périclès rapportés par Thycidide).
Dans le récit du Protévangile
évidemment certaines lamentations, les discours des prêtres, etc. sont des
éléments du style et du genre littéraire. La mise en scène est donc l’œuvre du
rédacteur.
On peut conclure, à cause des
données certaines que nous avons découvertes, qu'il y a eu un travail de
rédaction, de synthèse littéraire; d'autre part il y a sans doute des symptômes
pathologiques relatés par le rédacteur (vision de Joseph); finalement le
contenu correspond au syndrome mythomane de type génétique. Il est intéressant
de faire remarquer, que nous possédons une rédaction du Protévangile beaucoup
plus tardive : le Pseudo-Matthieu. Ce dernier texte, (14) probablement rédigé
par un moine dans un but édifiant éclaire le procédé de stylisation et de
codage, qui, tout en recopiant l'essentiel de l'histoire, refond le tout en
exerçant une censure et en modifiant des détails. Comme l'évangéliste Luc, qui
nous a transmis une version abrégée du Protévangile, ces rédacteurs ont fait un
choix, ont remodelé le récit primitif. Ils ont pu ajouter certains traits
pathologiques comme la vision de Joseph. Néanmoins le contenu original du
Protévangile doit être authentique et remonter à une femme à tendance
mythomane.
Copyright © 1998 Dr. Herman H. Somers.
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