Septembre 2004
Rodney Milburn : Gloire et déboires d'un génie des haies
Champion olympique du 110 m haies aux Jeux de Munich en 1972, l'Américain Rodney Milburn a réussi une incroyable série de 80 victoires en 82 courses disputées de 1971 à 1973, devenant par la même occasion le premier homme à réaliser 13" au chronométrage manuel sur les haies hautes.
Rodney Milburn file vers la victoire olympique en finale des Jeux de Munich en 1972
Rodney Milburn est né en mars 1950 au sein d'une famille noire américaine d'Opelousas en Louisiane. Dans le sud ségrégationniste de l'Amérique des années 1950 et 1960, Rodney se retrouva rapidement orphelin de père. Comme bon nombre de ses frères de couleur, c'est au travers du sport que cet enfant de nature douce et renfermée réussit le mieux à s'exprimer et fait bientôt étalage de ses nombreux talents athlétiques. A la J. S. Clark High School, école réservée aux noirs, le jeune Rod est pris en charge par l'entraîneur Claude Paxton qui le dirige vers les épreuves de sprint et de haies. A 16 ans, Milburn réalise déjà l'équivalent de 10"7 sur 100m et 14"7 sur les haies basses d'un 110 m haies. Ces résultats encourageants lui permettent d'être enrôlé par l'Université de Baton Rouge où il attire l'attention d'un certain Willie Davenport, champion olympique de la spécialité aux Jeux de Mexico en 1968. Ce dernier lui prodigue quelques conseils et l'encourage à poursuivre dans la voie que le jeune Rodney s'est tracée. Gagnant encore en vitesse (environ 10"3 sur 100m à 20 ans), Milburn travaille sa technique souple et féline qui lui permet d'attaquer les haies avec la jambe légèrement fléchie, faisant des ravages sur les courses d'obstacles au point d'accéder, dès 1970, à la finale des championnats des Etats-Unis et de porter son record personnel à 13"7.
Un champion déjà invincible
Profitant de la saison hivernale pour s'entraîner avec acharnement, alternant les séances de sprints répétés, d'haltérophilie et de cross, Milburn évite soigneusement les meetings en salle. Au printemps 1971, dès le début de la saison en plein air, il se présente aux avant-postes en compagnie de Paul Gibson, grand espoir blanc de la distance à la suite d'un chrono prometteur de 13"4, mais vite tenté par les sirènes financières du football américain professionnel. Milburn, pour sa part, commence par remporter le titre universitaire avant de se rendre, en juin, à Eugene dans l'Oregon sur une piste synthétique réputée comme étant l'une des plus rapides des Etats-Unis. En demi-finale, poussé par un vent favorable soufflant à la limite permise des 2 m/s, Milburn effectue une mise en action fulgurante dans le sillage de Lance Babb. Doublant ce dernier dès le second obstacle, Milburn, dans son style à la fois fluide et puissant, décroche Hall (médaillé d'argent aux Jeux de Mexico), Wilson et Davenport (champion olympique en titre) pour terminer en 13"0. Le record mondial est amélioré de 2/10 de seconde! Malheureusement, uniquement sur la distance américaine du 120 yards haies (soit 109,73 m). Qu'importe, Milburn démontre sa supériorité en finale en 13"1 devant Draper et Davenport, décrochant ainsi son premier titre de champion des Etats-Unis. Au mois d'août, Milburn complète une extraordinaire série de 28 victoires consécutives au cours de la saison pour s'imposer en finale des Jeux Pan américains organisés à l'altitude de Cali en Colombie dans le temps électronique de 13"46. Sur l'ensemble de sa saison, l'Américain a réalisé une moyenne chronométrique de 13"6, surpassant tout ce qui avait été accompli jusque là. Il n'est donc pas surprenant de le voir décrocher le titre convoité d'"Athlète de l'Année" décerné par le magazine Track & Field News.
Quelques doutes
En 1972, poursuivant sur cette formidable lancée, Rodney Milburn, que l'on surnomme déjà "Hot Rod", réalise par deux fois 13"0 (par vent trop favorable). En juin, à Seattle, il décroche un second titre de champion national en 13"56 (malgré un vent défavorable de 1,9 m/s). Pourtant, le retour au premier plan de son compatriote Thomas Hill, l'homme en forme de l'année 1970 (champion des Etats-Unis en 13"42), lui donne du fil à retordre. Comme si cela ne suffisait pas, Rod doit faire face à des ennuis familiaux et financiers qui l'empêchent de se concentrer pleinement sur sa carrière athlétique. Ainsi, en finale des Trials olympiques américains, rate-t-il sa mise en action, accroche-t-il plusieurs haies et manque-t-il de chuter sur le dernier obstacle. Ce n'est finalement que grâce à ses exceptionnelles ressources de sprinter qu'il doit d'arracher, sur le plat et pour quelques centièmes de seconde, sa qualification pour les Jeux de Munich.
La consécration
En septembre, en terre bavaroise, Milburn retrouve toute sa sérénité. Malgré un vent défavorable, il remporte sa série éliminatoire en 13"57 avant d'accélérer la cadence en demi-finale (13"44). Toutefois, dans la première demi-finale, Thomas Hill (en 13"47) et le Français Guy Drut (13"49), pourtant blessé une partie de l'été, ont concrétisé la menace. Retardée de vingt-quatre heures suite au drame qui a endeuillé les Jeux, la finale a lieu après une vibrante cérémonie d'hommage aux victimes israéliennes de l'attentat perpétré par le groupe palestinien Septembre Noir. Dès le coup de pistolet, Milburn effectue une parfaite mise en action et se porte rapidement en tête devant Hill et Davenport. Hill semble un instant en mesure de remonter Milburn, mais il heurte la quatrième haie, se déséquilibre et perd le rythme trop élevé qu'il s'est imposé. Guy Drut, parti plus modestement, le remonte et accélère nettement sur la fin de la course, échouant (en 13"34, record d'Europe) à la seconde place sur les talons de Milburn. Ce dernier remporte le titre olympique dans le temps électronique de 13"24, nouveau record mondial qui dépasse de loin tout ce qui a été accompli jusque là (le meilleur chrono électronique avait été réalisé en finale des Jeux de Mexico 1968 par Willie Davenport en 13"33) et qui ne sera amélioré que cinq ans plus tard.
Un tour supplémentaire
Malgré son titre olympique, Milburn n'est pas parvenu à décrocher un intéressant contrat de professionnel en football américain. Il se maintient néanmoins au sommet de la hiérarchie mondiale tout au long de l'année 1973. Il s'impose à Charles Foster (futur finaliste olympique à Montréal) aux championnats universitaires de Baton Rouge en 13"1. Pourtant, mal adapté à de nouvelles chaussures, il glisse en finale des championnats nationaux organisés à Bakersfield et laisse la victoire à Thomas Hill en 13"2 manuel (13"52 au chrono électronique). Ce n'est que la seconde défaite de "Hot Rod" en 82 courses et trois saisons athlétiques. Quelques jours plus tard, sur sa piste fétiche de Eugene, Milburn lave l'affront en s'imposant en 13"0 (record mondial égalé) sur 120 yards haies. A l'occasion de sa tournée européenne, en juillet, l'Américain fait escale au prestigieux meeting de Zurich. Sans opposition, il couvre la distance en 13"1 (le chronométrage électronique indiquant 13"41) et efface le record mondial manuel sur la distance métrique que l'Allemand Lauer avait établi sur cette même piste en 1959, sans toutefois approcher la performance électronique qu'il a réalisée aux Jeux de Munich un an plus tôt.
Le champ libre
Attardé au coup de pistolet helvétique, le Français Guy Drut tente de prendre sa revanche le lendemain à l'occasion du meeting de Colombes. Milburn et Drut demeurent côte à côte pendant la majeur partie de la course, mais la puissance (80 kilos pour 1m83) et la vitesse de l'Américain ont, une fois encore, raison du Français. Drut, qui ne battra jamais Milburn, s'incline en 13"5 contre 13"4. Fin juillet, Rodney Milburn réalise encore un excellent 13"1 à Sienne en Italie avant de reprendre le chemin des Etats-Unis. Ne parvenant pas à décrocher un contrat en football américain, il accepte, début 1974, de céder aux avances de l'International Track Association, troupe itinérante professionnelle d'athlétisme, délaissant un sport qui, dans les années 1970, persiste à entretenir une aura d'amateurisme pleine d'hypocrisie. S'il réussit quelques chronos d'envergure sur les haies en tant que professionnel (6"7 au 60 yards haies et 13"0 au 110m haies en 1975), Milburn laisse ainsi le champ libre à Guy Drut qui saura magnifiquement en profiter aux Jeux de Montréal 1976 en devenant le premier non américain à s'imposer sur la distance depuis 1928!
Une occasion manquée
A l'instar de Bob Hayes sur 100 m dix ans plus tôt, Rodney Milburn quitte l'athlétisme alors qu'il n'a que 24 ans et possède une importante marge de sécurité par rapport à ses adversaires et une marge de progression tout aussi conséquente. Son entraîneur Dick Hill pense même qu'il aurait pu devenir le premier homme sous les 13 secondes au chronométrage manuel. La vitesse exceptionnelle de Milburn expliquait l'ensemble de son style tout à la fois souple, dynamique et puissant, lui permettant peut-être d'envisager des chronos de l'ordre de 12"8, voire même 12"7 manuel. Toujours est-il qu'en 1980, suite à l'impossibilité d'imposer un athlétisme entièrement professionnel aux Etats-Unis, Milburn recouvre son statut d'amateur. Prouvant, à plus de 30 ans, qu'il n'a pas perdu grand chose de ses formidables qualités, il remporte cette année-là le championnat national en salle sur 60 yards haies. Au printemps, il est même chronométré en 13"40 à Houston. Mais, déjà, il doit s'incliner face à la nouvelle merveille américaine des haies hautes, Renaldo Nehemiah qui, en 12"93 à Zurich en 1981, devient le premier homme sous les 13 secondes au chronométrage électronique. Le boycott américain des Jeux de Moscou décrété par le président Carter lui ôte définitivement toute chance de participer à ses seconds Jeux.
Une fin tragique
Classé parmi les meilleurs hurdlers mondiaux de nombreuses années durant, Milburn prend enfin sa retraite en 1983. Un temps, on le retrouve entraîneur à la Southern University de Louisiane. Il s'investit également au niveau de sa communauté à Baton Rouge. Pourtant, la vie ne fut jamais simple pour Rodney Milburn. Comme nombre de champions olympiques l'ayant précédé, il était né trop tôt à une époque où la gloire et les exploits athlétiques ne suffisaient pas encore à assurer une carrière ou même suffisamment de rentrées financières pour survivre. Ainsi, l'Américain se retrouva-t-il fréquemment à la recherche d'un emploi stable. En novembre 1997, à l'âge de 47 ans, il disparut tragiquement à la suite d'un accident industriel dans une fabrique de papier près de Los Angeles. Les vapeurs de chlorate de sodium ont trop tôt emporté "Hot Rod" au paradis des plus grands hurdlers de l'histoire où il figure en bonne place aux côtés de Forrest Towns, Lee Calhoun et Willie Davenport.
Vincent Spletinckx