Décembre 2005

Le 100 m (1ère partie)

De toutes les spécialités de l’athlétisme, aucune n’a acquis le prestige du 100 m. Sacrée discipline reine de ce sport, cette épreuve est vraisemblablement aussi l’une des plus anciennes. Relativement aisée à pratiquer et innée, elle a, semble-t-il, fait son apparition plusieurs siècles avant que ne soient organisés les premiers jeux Olympiques de l’Antiquité en 776 avant notre ère.


John Owen, ici dans une reconstitution en studio, est le premier homme à descendre sous les 10” au 100 yards en 1890.
© Detroit Public Library

Décrit par André Obey comme “le plus grand effort humain perceptible dans un minimum de temps” dans son œuvre L’Orgue du Stade, l’hectomètre a pourtant dû attendre le milieu du 19e siècle pour être, grâce notamment à la généralisation du chronométrage, progressivement codifié, et pour enregistrer ses premières performances incontestables. En effet, jusque là, les exploits les plus farfelus n’ont pas manqué de frapper aussi bien les esprits que les manchettes des journaux locaux. Comme c’est alors le cas au saut en longueur où les athlètes font usage d’haltères pour améliorer leurs performances, les temps les plus incroyables sont enregistrés à l’occasion de courses lancées où l’athlète atteint une vitesse maximale dès le départ de l’épreuve.
C’est en mars 1864 qu’un étudiant d’Oxford, un certain Darbyshire, en couvrant la distance anglo-saxonne du 100 yards (1) en 10”1/2, enregistre la première performance reconnue officiellement sur les tablettes du sprint. En mars 1868, une vingtaine d’années avant que les premiers départs accroupis ne fassent leur apparition, le champion de cricket Charles Absalom, équipé de manière rudimentaire, parcourt la même distance en 10” dans des conditions régulières (soit environ 10”9 au 100 m). Ce temps sera égalé une vingtaine de fois par autant d’athlètes britanniques, irlandais et américains, tandis qu’ici et ailleurs fleurissent encore des exploits extraordinaires enregistrés dans le cadre de courses à handicap, par vent très favorable ou grâce à quelque départ largement anticipé.

Un départ accroupi ?

L’intérêt grandissant des Américains pour l’athlétisme n’est pas sans conséquence sur l’évolution du sprint. Ainsi, en 1887, Sherrill, malgré les railleries et les quolibets qu’il provoque, est le premier athlète à s’élancer en position accroupie. Ce pionnier ne demeurera pas longtemps esseulé et connaîtra de nombreux imitateurs. Parmi ceux-ci, son compatriote John Owen remporte, le 11 octobre 1890, les championnats des Etats-Unis en 9”8 sur 100 yards. Bien que les coureurs de classe internationale ne manquent pas des deux côtés de l’Atlantique, ce record demeure invaincu de nombreuses années durant. Ainsi, l’Anglais Charles Bradley, pourtant adepte du départ debout, est-il le premier européen à réaliser 9”8 au 100 yards en 1895.
La fin du 19e siècle est dominée par le sprinter américain Bernie Wefers. Puissant athlète d’1 m 83 et 79 kg, ce citoyen de la Nouvelle Angleterre affole les chronos au point d’améliorer le record d’Owen. Malheureusement, ses performances ne sont pas retenues, l’AAU arguant d’un vent trop favorable alors que les règlements n’en définissent pas encore la limite.

Premiers sprints olympiques

Si Wefers domine largement le sprint mondial, il ne fait toutefois pas partie du voyage qui conduit les athlètes américains aux premiers jeux Olympiques de l’ère moderne organisés à Athènes en 1896. Le coûteux déplacement n’est financé que par quelques prestigieuses universités et, en terre hellénique, c’est son compatriote Thomas Burke qui s’impose sur 100 m en 12” sur une piste sablonneuse de mauvaise qualité. Sur les quelques documents photographiques de l’époque, on note la délimitation des couloirs par des cordelettes et le fait que Burke soit le seul à s’élancer accroupi en finale.

Du 100 yards au 100 m

Les temps réalisés sur 100 m ont longtemps été quelque peu à la traîne par rapport aux prestations plus compétitives très prisées par les athlètes britanniques et américains au 100 yards. Ce n’est donc pas un hasard si le premier chrono d’importance sur la distance métrique ne fut réalisé qu’en 1891 à Paris par l’Américain Luther Cary en 10”3/4. Cet excellente performance est approchée par Frank Jarvis et Walter Tewksbury en 10”4/5 aux Jeux de Paris en 1900, respectivement en séries et en demi-finale. En finale, c’est pourtant leur compatriote Arthur Duffy, champion exceptionnel, qui l’aurait emporté si un claquage n’avait coupé net son élan aux deux tiers de la course alors qu’il semblait parti pour réaliser 10”3/5, voire mieux !
Une certaine guigne semble ensuite poursuivre Duffy. Ainsi, après avoir porté le record du 100 yards à 9”3/5 (soit 10”5 au 100 m) en 1902, se voit-il, douze mois plus tard, disqualifié et privé rétroactivement de ce record pour faits de professionnalisme (quelques cachets et la publication d’un ouvrage consacré à la technique athlétique). Ce n’est que quatre ans plus tard, en 1906, que Dan Kelly parvient à son tour, cette fois officiellement, à 10”3/5.
Bien qu’ils semblent dominer le sprint mondial, les athlètes des Etats-Unis se font cependant surprendre aux jeux Olympiques de Londres en 1908 par Reginald Walker. Cet athlète sud-africain s’impose en 10”4/5 et démontre par la suite que sa victoire est loin d’être usurpée en réalisant, par exemple, un 120 yards en 11”2/5, soit l’équivalent d’un 100 m en 10”4.
Quatre ans plus tard, aux Jeux de Stockholm, où pour la première fois le chronométrage manuel au 1/10e de seconde et le chronométrage électrique automatisé sont utilisés, les Américains reviennent en force. Ralph Craig réalise le doublé sur 100 (en 10”8) et 200 m tandis que son compatriote Howard Drew, premier sprinteur noir de classe internationale, très impressionnant en demi-finale (10”7), doit abandonner suite à une tendinite au mollet droit. Deux ans plus tard, Drew égale à son tour le record mondial du 100 yards en 9”3/5, ponctuant ainsi le premier chapitre de l’aventure moderne du sprint court auquel le cataclysme de la Première Guerre Mondiale vient brutalement mettre un terme.

Le phénomène


Au sortir de la Première Guerre Mondiale, Charlie Paddock s’impose comme l’un des plus extraordinaires champions du 100m, ponctuant ses courses d’un bond de plusieurs mètres sur la ligne d’arrivée.
Au sortir des hostilités, émerge pourtant l’un des plus formidables champions que la discipline ait connus. Effectuant ses débuts internationaux aux Jeux interalliés de 1919 à Vincennes, l’Américain Charlie Paddock étonne déjà par sa vélocité, sa puissance et la manière spectaculaire qu’il a de terminer ses courses par un bond de plusieurs mètres avant de franchir la ligne d’arrivée. Aux jeux Olympiques organisés à Anvers en 1920, Paddock s’impose en 10”8 à son compatriote Kirksey mais doit se contenter de la médaille d’argent sur 200 m. Exceptionnellement doué, petit et puissant (75 kg pour 1 m 71), il n’est cependant pas un modèle de technique. Sur la piste, Paddock semble tituber, zigzaguer et son style est déplorable. Pourtant, en 1921, il égale à trois reprises le record mondial du 100 yards en 9”3/5 avant de réaliser un excellent 10”2/5 sur 100 m. Capable de couvrir un 300 m en à peine plus de 33”, Paddock enfonce le clou en juin 1921 à Pasadena où il court un 110 yards (soit légèrement plus de 100 m) en 10”1/5. Bien qu’il semble évident que l’Américain vient de réaliser moins de 10”2 au 100 m, l’AAU se contente, étrangement, de n’officialiser cette performance que sur la distance du 110 yards.

Les chariots de feu

Si Paddock parvient à maintenir sa forme exceptionnelle jusqu’au milieu des années 1920, il doit toutefois compter de plus en plus avec la montée en puissance de nouveaux adversaires. Parmi ceux-ci, son compatriote Jackson Sholz, capable de couvrir un 100 m en 10”3/5 et excellent coureur de 200 m, lui conteste la suprématie nationale. Pourtant, les deux Américains vont trouver leur maître aux jeux Olympiques de Paris en 1924 en la personne d’Harold Abrahams. Immortalisé par le magnifique film “Les Chariots de Feu”, le Britannique ne figurait cependant pas parmi les favoris de l’épreuve, son meilleur temps sur 100 yards étant alors de 9”9. Pourtant, dès les demi-finales, il envoie un sérieux avertissement à Paddock en le devançant sur la ligne. Habité d’un véritable “Fighting spirit” britannique, Abrahams dévore la piste et renouvelle l’exploit en finale en coupant le fil en 10”6 devant Sholtz. Paddock termine 4e. Le chronométrage électrique indique 10”52 pour le Britannique, temps exceptionnel compte tenu de la lourdeur de la piste en cendrée et du fait que les athlètes ne bénéficient pas encore, à cette époque, de l’apport des starting-blocks. Athlète polyvalent, Harold Abrahams se blesse malheureusement en 1925, mais devient un journaliste sportif respecté et estimé.
Paddock en profite pour retrouver le devant de la scène en 1926 en égalant à nouveau le record mondial du 100 yards en 9”3/5. Il réussit même 9”5 mais, malheureusement, se voit privé de ce record pour la simple raison que l’IAAF ne reconnaît alors pas encore les temps au 1/10e de seconde. L’Américain prend sa retraite sportive en 1929. Engagé sur le front du Pacifique pendant la Seconde Guerre Mondiale, il trouve la mort au-dessus de l’Alaska en juillet 1943. Le record mondial du 100 m est alors toujours de 10”2.

Une invention révolutionnaire

La fin des années 1920 est le théâtre d’une invention qui révolutionne le sprint. Constatant la friabilité des pistes en cendrée et le délai nécessaire aux athlètes pour creuser leur tranchée de départ avant chaque course, les entraîneurs américains Breshnahan et Tuttle mettent au point les premiers starting-blocks. Bien qu’il faille attendre 1937 pour que l’IAAF reconnaisse l’usage de ces plots de départ, ils font d’entrée la preuve de leur utilité. Les deux inventeurs calculent ainsi que l’utilisation des blocs de départ offre un avantage de l’ordre de 34/100e de seconde.
Malheureusement, les plus grands sprinteurs des années 1930 ne pourront pas en bénéficier et il faudra attendre l’après-guerre pour voir leur utilisation se généraliser dans les compétitions internationales. Cela n’empêche pas le Canadien Percy Williams, champion olympique en titre, de porter le record mondial de l’hectomètre à 10”3 (la performance de Paddock n’ayant pas été homologuée sur cette distance) en août 1930 à Toronto. Mais déjà une exceptionnelle génération de sprinters noirs américains se lève.

“Orteils scintillants” et l’“Express de Marquette”

L’un de ses représentants les plus étonnants n’est autre qu’Eddy Tolan. Aussi véloce qu’il est petit (1m66), ce sprinteur originaire du Colorado s’affirme à la fin des années 1920 comme un partant exceptionnel. Bien que peu voient en lui un potentiel champion sur l’hectomètre, Tolan persiste et tient souvent tête à des athlètes aux dons physiques nettement plus évidents que les siens. A l’aube de la saison 1932, l’un de ceux-ci, Frank Wykoff, champion des Etats-Unis en titre, se blesse. Tolan, que le journaliste Maxwell Styles a surnommé “Orteils scintillants”, n’a pas pour autant le champ libre car, face à lui, se dresse la haute et puissante silhouette (1m82 et 83 kg) de Ralph Metcalfe. Originaire de Géorgie, ce futur député de la Chambre des représentants, surnommé “L’Express de Marquette” par ses camarades d’université en raison de sa vitesse terminale, s’impose aux championnats universitaires à Chicago en 10”2 sur 100m. Dans des conditions régulières, il remporte également le 220 yards ligne droite en 20”5 (soit 20”3 au 200m). Pour de sombres raisons de rivalité entre fédérations américaines, aucun de ces chronos ne sera homologué. Cela n’empêche pas Metcalfe de s’imposer à Tolan et Simpson aux championnats nationaux de Palo Alto la semaine suivante.
Les deux hommes se retrouvent pour un duel au sommet en finale olympique du 100m au Mémorial Coliseum de Los Angeles. Sous un soleil de plomb, le Japonais Yoshioka, tel un corsaire arborant fièrement son bandeau blanc, se porte en tête de la course. Il est toutefois rejoint par Eddie Tolan à la mi-course. Le petit sprinteur à lunettes semble avoir course gagnée lorsque, fidèle à son habitude, Ralph Metcalfe, à l’image de Carl Lewis cinquante ans plus tard, revient très fort dans les dernières foulées. Les deux hommes franchissent ensemble la ligne. Si le film d’arrivée ne permet pas de départager les deux adversaires (le chrono électrique a enregistré un exceptionnel 10”38 pour chacun), le règlement de l’époque précise que la course ne prend fin que lorsque le torse de l’athlète a entièrement franchi la ligne. Tolan étant plus fin que Metcalfe, c’est logiquement lui qui l’emporte.
Bien que ce dernier puisse trouver quelque consolation dans le fait qu’il égale lui aussi le record mondial manuel en 10”3, tout le monde s’attend à ce qu’il prenne une belle revanche sur 200m. Poursuivi par une incroyable guigne tout au long de sa carrière, Metcalfe y est cependant surclassé par Tolan (21”2) et ne termine que troisième avant que l’on ne s’aperçoive que le décalage de son couloir a été mal calculé et qu’il a, en fait, couru 1m50 de plus que les autres concurrents! Sportivement, il refuse néanmoins une seconde chance et déclare simplement que “Tolan était plus fort que moi aujourd’hui.”
Pourtant, quelques semaines plus tard, à l’occasion d’un 220 yards ligne droite couvert en 19”8 (soit 19”7 au 200m!), Metcalfe prouve, malgré un fort vent arrière, qu’il bénéficie d’une pointe de vitesse exceptionnelle. Ce n’est donc pas un hasard si, en 1933 et 1934, il remporte le titre national tant sur 100 que 200m. En Europe, il égale une fois encore le record mondial en 10”3 et porte celui du 200 m à 20”6. Pourtant, en 1935, à peine “débarrassé” d’Eddie Tolan, voit-il apparaître deux jeunes loups venus de l’Alabama et bien décidés à contester sa suprématie.

55 minutes d’éternité


En juillet 1935, à l’occasion de l’un des plus grands 100 m de l’athlétisme américain, Eulace Peacock (à gauche) s’impose en 10”2 (vent favorable) à Jesse Owens et Ralph Metcalfe.
La première étoile montante n’est autre que le légendaire Jesse Owens. Au cours des deux années précédentes, âgé d’une vingtaine d’années, il est déjà parvenu à décrocher une troisième puis une seconde place aux championnats nationaux sur 100m. Fasciné par sa rencontre avec Charlie Paddock en 1928, Owens fait preuve d’une détermination hors du commun. Technicien hors pair, il bénéficie d’une grande harmonie faite de grâce, de force et de fluidité en course. Très complet, il brille également au saut en longueur. Par une journée magique de mai 1935, les éléments cumulés de sa volonté, de son talent et d’un brin de chance, lui permettent de réaliser l’un des exploits les plus sensationnels de l’histoire athlétique. En effet, à Ann Harbor dans le Michigan, en l’espace de 55 minutes et bien qu’il se soit blessé au dos en tombant dans un escalier quelques jours auparavant, Owens parvient à améliorer ou égaler pas moins de six records mondiaux ! Parmi ceux-ci, celui du 100 yards qu’il égale en 9”4 et celui de la longueur qu’il porte à 8m13.
Le second sprinter qui, dès 1934, pointe derrière Metcalfe et Owens, est Eulace Peacock. Très puissant (82kg pour 1m80), il prend légèrement l’ascendant sur ses compatriote dans le courant de la saison 1935. En juillet, quelques semaines après l’exploit d’Owens à Ann Harbor, il retrouve ce dernier et Metcalfe en finale des championnats de l’AAU à l’occasion de l’un des plus splendides 100m de l’athlétisme américain. En série déjà, Peacock a frôlé l’exploit en 10”2. Malheureusement, un vent trop fort a empêché l’homologation de ce temps. En finale, il effectue un excellent départ, se détache progressivement et résiste au retour de Metcalfe et d’Owens qui terminent respectivement à un demi mètre et à un mètre. Le vent trop favorable, une fois encore, empêche Peacock de battre le record mondial en 10”2. Il s’impose pourtant encore à Owens en longueur (devenant le second sauteur à plus de 8m) et sur 100m avant de réaliser une brillante tournée en Europe où il égale le record mondial en 10”3. Malheureusement, au printemps 1936, il se blesse au mollet et ne peut se rétablir à temps pour défendre ses chances aux sélections olympiques américaines, laissant ainsi le champ libre à Owens... (à suivre)
Vincent Spletinckx
(1) Distance équivalente à 91,44 m très prisée en Angleterre et, ensuite, aux Etats-Unis. Le 100 yards y restera, par ailleurs, au même titre que le 100 m, la distance de référence du sprint jusque dans les années 1960.