REQUIEM POUR UNE NONNE

La genèse de Requiem pour une nonne est une longue et assez étrange histoire. Les deux personnages principaux apparaissent, dès 1931, dans deux œuvres de Faulkner. Temple Drake est l'héroïne de Sanctuaire. Nancy Mannigoe celle de Soleil Couchant ,nouvelle qui fait partie du recueil Treize Histoires et qui doit son titre original, That Evening Sun, aux paroles du célèbre Saint Louis Blues. En novembre 1931, Faulkner, dans une lettre à sa femme Estelle, parle d'une adaptation qui aurait été faite de Sanctuaire. Cette version théâtrale ne semble pas avoir été jouée et on n'en retrouve pas trace. Mais c'est peut-être là l'origine de l'idée qui aboutira à Requiem pour une nonne. En décembre 1933, il commence une nouvelle portant ce titre, mais la laisse inachevée.

En août 1949, une étudiante de 21 ans, Joan Williams, qui admire Faulkner et se sent une vocation littéraire, lui rend visite chez lui, à Oxford, Mississipi, où elle est introduite par des amis de l'écrivain. Faulkner la revoit à New York, en février. Au cours de cette idylle avec l'étudiante (qu'elle transposera plus tard dans un roman, The Wintering), une idée bizarre s'empare de Faulkner. Il veut absolument écrire une pièce en collaboration avec elle. Il pense comme sujet à celui de la nouvelle inachevée. L'étudiante est complètement affolée. Comment pourrait-elle collaborer, sur un pied d'égalité, avec celui qu'elle considère comme un génie ? Dans le train qui les ramène à Oxford, le 12 février, Faulkner commence à prendre des notes, l'acte d'accusation contre Nancy Mannigoe. Il l' envoit à Joan. Les lettres à Joan, que l'on peut lire dans Lettres choisies de Faulkner, donnent une idée de leur travail en commun.

"Je te le répète, écrit Faulkner le 21 mars 1950, la pièce est aussi la tienne. Si tu la refuses, je ferai de même. Je n'aurais pas songé à en écrire une si je ne t'avais pas rencontrée... J'ai les notes que tu m'as envoyées : elles sont très bien, au point que je n'ai aucun commentaire à te faire. Maintenant, il faut mettre tout sur le papier, même si, une fois écrit, ça doit, bien entendu, être nettoyé, corrigé faute de quoi nous ne serions pas, l'un et l'autre, satisfaits."

En mai deux actes sont terminés, mais Faulkner se rend compte qu'il est incapable d'écrire pour le théâtre et envisage de transformer la pièce en roman. Ou plutôt, il pense que Requiem sera composé de scènes de théâtre intégrées à un roman. Il continuait à dire à Joan que, si elle trouvait que c'était possible, elle pourrait en faire une pièce pour être jouée.

Il va à Stockholm, fait un tour en Europe, puis se rend à Hollywood travailler sur un film, retourne à Paris. Malgré ses voyages, l'œuvre est terminé en juin 1951. Que s'est-il passé avec Joan ? Le 18 juin, il lui annonce qu'il vient à New York parce qu'un producteur lui propose de monter "ce que je persiste à appeler notre pièce, bien que tu l'aies désavouée". En fait, c'est une ancienne étudiante de l'université du Mississipi, Ruth Ford, devenue actrice, restée liée à Faulkner, qui avait montré des épreuves au producteur et désirait porter Requiem à la scène.

Tandis que se poursuit le travail d'adaptation, avec Ruth Ford, le producteur Lemuel Ayers et le metteur en scène Albert Marre, Requiem pour une nonne paraît en librairie, le 27 septembre.
Plus tard, l'adaptation de Ruth Ford sera jouée à plusieurs reprises, sur diverses scènes du monde.

Camus a expliqué avec précision la façon dont il a adapté Requiem pour une nonne, dans la préface qu'il écrivit pour la traduction française, par Maurice-Edgar Coindreau, du livre de Faulkner. Cette traduction parut en mars 1957, postérieurement à l'adaptation de Camus qui fut éditée en octobre 1956. Pour travailler, Camus utilisa une traduction mot à mot faite pour lui par Louis Guilloux.

On peut trouver bien des points commun à Camus et à Faulkner. L'un et l'autre sont des créateurs de mythes. L'un et l'autre aiment les femmes et respectent l'amour. L'un et l'autre sont attachés à une terre qui connaît la malédiction. Etc.

Ils divergent néanmoins sur un point important, le sentiment religieux. Dans sa préface au roman, Camus explique pour quelles raisons scéniques il a modifié la fin dans laquelle Faulkner exposait longuement "son étrange religion". On a voulu voir, dans le dernier tableau tel que l'a transformé Camus, et au cours duquel Nancy dit sa foi, le signe qu'il était proche de se convertir. Il s'en est défendu avec énergie. Mais il ne pouvait, sans trahir l'œuvre, faire que Nancy Mannigoe, droguée, prostituée, criminelle, ne devînt, ainsi que l'avait voulu Faulkner, une "nonn", et même une sainte. Après Requiem pour une nonne, Faulkner va écrire Parabole, œuvre ambitieuse et ratée, où un soldat de Verdun, fusillé pour mutinerie en 1917, devient à la fois le Christ et le Soldat inconnu. Adapter Requiem, c'était adapter en quelque sorte une tragédie chrétienne, le moment où, dans l'œuvre de Faulkner, après tant de pages sur la damnation, le destin et le pêché, apparaît un sentiment nouveau chez lui, de pardon, de rachat et de foi. La souffrance de Nancy lui apporte la grâce. "Si je traduisais et mettais en scène une tragédie grecque, personne ne me demanderait si je crois en Zeus", fait remarquer Camus.

On joua à bureaux fermés pendant deux ans. Il est arrivé à Camus de remplacer, au pied levé, Michel Maurette, dans le rôle du gouverneur. Le public bouleversé retenait chaque soir son souffle, quand Nancy s'offrait au châtiment, quand Temple, venue chez le gouverneur demander la grâce de Nancy, confessait enfin ses fautes, et attendait à son tour le rachat, l'absolution.

- PAGE D'ACCUEIL -

France Bpath Network