LA PESTE

L'histoire, qui se veut réaliste, aussi bien dans son décor, ses péripéties, la description clinique de la maladie et la variété des personnages, raconte comment la peste se déclare non dans une cité imaginaire, mais à Oran, comment la ville sera coupée du monde et livrée à son malheur, et comment quelques hommes sauront, par leur révolte, opposer au mal la seule attitude possible. La Peste a été le fruit d'une lente maturation : des notes éparses, des lectures, des idées qui germent et, un jour, le romancier sait qu'il tient un sujet et se met au travail. Cela a peut-être commencé par la lecture de la célèbre conférence d'Antonin Artaud Le théâtre et la Peste, prononcée en 1933 à la Sorbonne, publiée en 1934 dans La Nouvelle Revue Française, et qui fera partie du Théâtre et son double.

Pendant les années 1941 et 1942, une grande épidémie de typhus fait des ravages en Algérie et, par un hasard étrange, fournit à l'auteur un modèle bien réel. Les victimes sont nombreuses dans les villages et dans les quartiers musulmans. Des zones entières sont interdites, frappés de quarantaine, comme Oran dans le roman. On estime le nombre des personnes contaminées à 55000 pour 1941 et 200000 pour 1942, avec une mortalité de trente pour cent.

Camus écrit dans ses Carnets, en 1942 : "Je veux exprimer au moyen de la peste l'étouffement dont nous avons souffert et l'atmosphère de menace et d'exil dans laquelle nous avons vécu. Je veux du même coup étendre cette interprétation à la notion d'existence en général."
La peste, c'est-à-dire la terreur de la souffrance et de la mort, l'enfermement, l'exil, même s'il s'agit de "l'exil chez soi", la séparation, tel est le lot des hommes. Ils peuvent s'y abandonner, s'avouer vaincus, y voir la main d'un dieu châtiant on ne sait quel péché, ou bien retrouver leur dignité et leur liberté par la révolte, et la solidarité.

Avec ironie, la conclusion du prière d'insérer, rédigé par l'auteur, montre bien la portée très générale du sujet :

"Histoire fort simple, comme on le voit, et, d'une certaine manière, assez commune."
Le mot "exil" revient également dans le prière d'insérer. L'un des premiers titres auxquels Camus songeait est Les Exilés. On a vu que le titre qu'il a donné à l'extrait publié dans Domaine français est Les Exilés dans la peste. Dans le roman tout entier, il insiste sur l'idée de séparation. C'est une des épreuves qu'il semble avoir ressenti le plus fortement pendant la guerre. "Ce qui me semble caractériser le mieux cette époque, c'est la séparation", lit-on dans un carnet rouge où il prend des notes pour La Peste. Et encore : "Tous sont renvoyés à leur solitude. Si bien que la séparation devient générale... Faire ainsi du thème de la séparation le grand thème du roman."

Au début de 1943, une première version est à peu près terminée. Mais la maturation va durer encore des années. Les personnages évoluent. Il y en a même un qui disparaît : Stephan, et cède la place à d'autres : Grand et Rambert. La construction se modifie, prend de l'ampleur, le style trouve cette justesse qui fait deviner l'honnêteté, la pudeur, la haine de toute grandiloquence du narrateur, bien avant que l'on sache qu'il n'est autre que le docteur Rieux. De la conception à la version finale, La Peste a occupé l'écrivain pendant sept ans. Les manuscrits de La Peste, offerts par les enfants d'Albert Camus à la Bibliothèque nationale, témoignent de ce travail considérable.
Le roman commence sur un ton calme, par un discours modeste, à la respiration tranquille. C'est souvent la marque des grandes œuvres. Elles prennent leur temps :

"Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en 194*, à Oran. De l'avis général, ils n'y étaient pas à leur place, sortant un peu de l'ordinaire. A la première vue, Oran est, en effet, une ville ordinaire et rien de plus qu'une préfecture française de la côte algérienne."

Au moment de passer en revue ces personnages, une évidence saute aux yeux. Les femmes sont absentes de La Peste. Ou, si l'on préfère parler plus élégamment, disons qu'elles y sont peintes "en abîme". La femme de Rieux part au début et meurt. Celle qu'aime Rambert ne se définit que par la séparation. Quant à celle de Grand, il y a longtemps qu'elle l'a quitté et, du fond des années lointaines, elle lui arrache encore des larmes. Seule présente, la mère de Rieux ne parle pas. On voit sur son visage "tout ce qu'une vie laborieuse y avait mis de mutisme"... "Ainsi, sa mère et lui s'aimeraient toujours dans le silence. Et elle mourrait à son tour - ou lui - sans que, pendant toute leur vie, ils pussent aller plus loin dans l'aveu de leur tendresse". Pourquoi cette absence de femmes ? Camus l'a voulue, qui note dans ses Carnets, en soulignant la phrase : "En pratique : il n'y a que des hommes seuls dans le roman."

Alors qu'il se trouve aux États-Unis, en 1946, il arrête de noter ses impressions de voyage pour écrire : "Peste : c'est un monde sans femmes et donc irrespirable."

Il n'oublie jamais que le thème principal du roman est la séparation. Les femmes n'ont pas leur place dans une ville qui ressemble à une forteresse assiégée. Mais, à travers leur absence, l'amour est évoqué davantage que dans la plupart des œuvres de Camus. Le roman montre combien des lettres, les télégrammes, la mémoire même sont impuissants à lutter contre la séparation. Lorsque Rieux surprend Grand en larmes, il "savait ce que pensait à cette minute le vieil homme qui pleurait, et il le pensait comme lui, que ce monde sans amour était comme un monde mort et qu'il vient toujours une heure où on se lasse des prisons, du travail et du courage pour réclamer le visage d'un être et le cœur émerveillé de la tendresse".

En face de Rieux, il arrive à Tarrou de constater avec lassitude que le mal est trop universel, qu'il gîte même en nous. Chacun porte la peste. Personne n'en est indemne. "... il faut se surveiller sans arrêt pour ne pas être amené, dans une minute de distraction, à respirer dans la figure d'un autre et à lui coller l'infection. Ce qui est naturel, c'est le microbe. Le reste, la santé, l'intégrité, la pureté, si vous voulez, c'est un effet de la volonté et d'une volonté qui ne doit jamais s'arrêter. L'honnête homme, c'est celui qui n'infecte presque personne, c'est celui qui a le moins de distraction possible. Et il en faut de la volonté et de la tension pour ne jamais être distrait ! Oui, Rieux, c'est bien fatigant d'être un pestiféré. Mais c'est encore plus fatigant de ne pas vouloir l'être. C'est pour cela que tout le monde se montre fatigué, puisque tout le monde, aujourd'hui, se trouve un peu pestiféré. Mais c'est pour cela que quelques-uns, qui veulent cesser de l'être, connaissent une extrémité de fatigue dont rien ne les délivrera plus que la mort."

Si la leçon de La Peste reste la révolte, il arrive ainsi que l'on frôle l'abîme. L'auteur a sans doute partagé ces moments de désespoir d'un personnage auquel il s'est particulièrement attaché. C'est ainsi que l'on passe de La Peste aux amères de La Chute.

Actuellement, le tirage de La Peste, toutes éditions confondues, tourne autour de cinq millions d'exemplaires. Ce chiffre ne tient pas compte des traductions.

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