LES JUSTES

Camus avait songé à appeler sa pièce La Corde. C'est étrange de la part d'un homme qui a tant vécu dans le monde du théâtre, où une superstition universelle interdit que l'on prononce ce mot. Il y renonça d'ailleurs bientôt.

Les Justes ont été créée le 15 décembre 1949, au théâtre Hébertot, dans une mise en scène de Paul Oettly, avec notamment Maria Casarès, Serge Reggiani, Michel Bouquet. La pièce fut plutôt bien reçue, encore que Camus écrive à un ami : "chaleureusement accueilli par les uns... froidement exécuté par les autres. Match nul par conséquent". Il se sent blessé par une critique de la revue Caliban, dont le directeur est son ami Jean Daniel. Il écrit une réponse dont il a repris une partie dans Actuelles II :

"Le raisonnement "moderne", comme on dit, consiste à trancher : "Puisque vous ne voulez pas être des bourreaux, vous êtes des enfants de chœur" et inversement. Ce raisonnement ne figure rien d'autre qu'une bassesse. Kaliayev, Dora Brilliant et leurs camarades réfutent cette bassesse par-dessus cinquante années et nous disent au contraire qu'il y a une justice morte et une justice vivante. Et que la justice meurt dès l'instant où elle devient un confort, où elle cesse d'être une brûlure, et un effort sur soi-même."

Et, dans un passage encore plus violent, qu'il n'a pas conservé dans Actuelles :
"Saluez, saluez du moins et faites silence devant ces hommes et ces femmes dont la terrible mort vous permet de faire carrière aujourd'hui. "Car c'est bien au nom d'une justice déshonorée qu'on prétend tout juger à présent. "A quoi destinerons-nous Georges ?" dit la mère. "A la justice", répond le père qui en a vu d'autres. "C'est une carrière sans aléas et le rapport en est sûr." Mais cette justice-là, nous sommes quelques-uns à la vomir, et ce n'est pas sans intention que j'ai choisi de faire parler, malgré le risque d'impudeur, ceux qui ont vécu et qui sont morts d'une tout autre exigence."

Dans le prière d'insérer, qu'il a tenu à signer, Albert Camus indique clairement ses sources et expose ses intentions :

" En février 1905, à Moscou, un groupe de terroristes, appartenant au Parti socialiste-révolutionnaire, organisait un attentat à la bombe contre le grand-duc Serge, oncle du tsar. Cet attentat et les circonstances singulières qui l'ont précédé et suivi font le sujet des Justes. Si extraordinaires que puissent paraître, en effet, certaines des situations de cette pièce, elles sont pourtant historiques. Ceci ne veut pas dire, on le verra d'ailleurs, que Les Justes soient une pièce historique. Mais tous les personnages ont réellement existé et se sont conduits comme je le dis. J'ai seulement tâché de rendre vraisemblable ce qui était déjà vrai."

- PAGE D'ACCUEIL -

France Bpath Network