L'HOMME REVOLTE

"Je me révolte, donc nous sommes", écrit Camus dans une formule renouvelée du cogito cartésien. Il lui est arrivé aussi de déclarer : "Si nous avons conscience du néant et du non-sens, si nous trouvons que le monde est absurde et la condition humaine insupportable, ce n'est pas une fin et nous ne pouvons en rester là. En dehors du suicide, la réaction de l'homme est la révolte instinctive... Ainsi, du sentiment de l'absurde, nous voyons surgir quelque chose qui le dépasse." Si l'on ajoute d'autres explications, assez fréquentes de sa part, sur les étapes successives de son œuvre : absurde, puis révolte, tout nous renforce dans l'idée que L'homme révolté fait suite au Mythe de Sisyphe, prolonge sa réflexion, en découle logiquement. Mais est-ce bien sûr ? Deux raisons laissent à penser qu'il n'y a pas continuité d'un essai à l'autre, mais rupture.
La première est purement philosophique : Sisyphe est seul avec son rocher et l'unique révolte qui lui soit permise c'est d'avoir le courage de se dire heureux.
La seconde raison est historique.

Le véritable sujet de L' Homme révolté, celui qui resurgit à chaque page, est comment l'homme, au nom de la révolte, s'accommode du crime, comment la révolte a eu pour aboutissement les États policiers et concentrationnaires de notre siècle. Comment l'orgueil humain a-t-il dévié ?
Les contemporains de Camus n'étaient pas mûrs pour admettre ces vérités qui se sont imposées depuis. D'où les violentes polémiques qui accompagnèrent la sortie du livre.

Les premières ébauches de plans pour L' Homme révolté datent de 1943 et l'auteur va travailler à son essai jusqu'en 1951. Un texte écrit en 1943 et 1944, Remarque sur la révolte, est très proche du premier chapitre de L' Homme révolté, si ce n'est que, bizarrement, le personnage pris comme exemple pour analyser un mouvement de révolte n'est pas un esclave, mais un... fonctionnaire.

On ne peut pas dire que les années où Camus travaille à L' Homme révolté aient été une période de tout repos où l'essayiste aurait eu le loisir de s'enfermer dans son cabinet de travail, à supposer qu'il en ait eu un. Fin de l'Occupation, libération de Paris, création du quotidien Combat, naissance de ses enfants, voyages en Algérie, en Amérique du Nord et du Sud, direction de la collection "Espoir" chez Gallimard, représentations du Malentendu, de Caligula, de l'État de siège, des Justes, publication de La Peste, sans parler de nouveaux problèmes de santé.

Camus réunit une très importante documentation, avec l'idée d'englober dans son ouvrage un panorama complet de la révolte, aussi bien sur le terrain philosophique qu'en littérature, en art ou dans les faits historiques. Beaucoup plus que le Mythe de Sisyphe, L'Homme révolté appuie son argumentation sur des textes. Camus mobilise toute sa culture. Il se souvient même de son lointain diplôme d'étude supérieures sur "néoplatonisme et pensée chrétienne", pour parler du gnosticisme, qui cherche à trouver un compromis entre la mesure grecque et la révolte chrétienne.

Au début de 1951, il est pressé de terminer. Il écrit à René Char, le 27 février:
"Depuis un mois, je suis enfoncé dans un travail ininterrompu. La totale solitude et la volonté d'en finir font que je reste à ma table dix heures par jour. J'espère en finir avant le 15 mars. Mais l'accouchement est long, difficile et il me semble que l'enfant est bien laid. Cet effort est exténuant." En fait, fin juin, il travaille encore à refaire certaines pages.

Le Mythe de Sisyphe posait que le seul problème philosophique sérieux était celui du suicide. L' Homme révolté affirme que "le seul problème moral vraiment sérieux, c'est le meurtre". Autrement dit, cet essai examine en priorité le meurtre considéré dans ses rapports avec la révolte et la révolution.

Harcelé par les attaques, Albert Camus continua à considérer L' Homme révolté comme son livre le plus important. Il a déclaré :
"C'est un livre qui a fait beaucoup de bruit mais qui m'a valu plus d'ennemis que d'amis (du moins les premiers ont crié plus que les derniers). Je suis comme tout le monde et je n'aime pas avoir d'ennemis. Cependant, je récrirais mon œuvre telle qu'elle est, si j'avais à le faire. Parmi mes livres, c'est celui auquel je tiens le plus."

Les années ont passé et beaucoup d'illusions ont disparu, notamment la religion de l'Histoire et la peur, si l'on se permet de critiquer les régimes qui se disent socialistes, de se conduire en ennemi des déshérités. On a relu L' Homme révolté, en trouvant que c'était Camus qui avait raison. Telle fut, par exemple, la position de ceux qui avaient pris l'appellation publicitaire de "nouveaux philosophes". On a vu aussi des hommes et des femmes qui avaient cru avec ferveur au stanilisme ou au maoïsme et qui, une fois désabusés, comme ils sont au fond des esprits religieux, sont partis à la recherche d'une nouvelle foi. Beaucoup ont découvert Camus et, non sans excès, en ont presque fait leur Dieu. A travers de nouvelles générations de lecteurs, la querelle Sartre-Camus se perpétue ainsi, alors que la mort les a réconciliés.

Malgré tout l'appareil d'érudition, toutes les références qui l'alourdissent un peu, cet essai garde donc son actualité, se lit toujours d'un œil nouveau. La mesure, dont il fait l'éloge, est le contraire de la résignation. Après toutes les expériences malheureuses de notre siècle, L' Homme révolté empêche de perdre courage, et ouvre des portes vers l'espoir.

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