L'EXIL ET LE ROYAUME

L' Exil et le Royaume est un recueil de nouvelles qui sont contemporaines de La Chute. L'auteur a tenu à le rappeler dans le prière d'insérer, daté de 1957 :
"La Chute, avant de devenir un long récit, faisait partie de L' Exil et le Royaume. Ce recueil comprend six nouvelles : La femme adultère, Le Renégat, Les Muets, L' Hôte, Jonas et La Pierre qui pousse. Un seul thème pourtant, celui de l'exil, y est traité de six façons différentes, depuis le monologue intérieur jusqu'au récit réaliste. Les six récits ont d'ailleurs été écrits à la suite, bien qu'ils aient été repris et travaillés séparément.
"Quant au royaume dont il est question aussi, dans le titre, il coïncide avec une certaine vie libre et nue que nous avons à retrouver, pour renaître enfin. L' Exil, à sa manière, nous en montre les chemins, à la seule condition que nous sachions y refuser en même temps la servitude et la possession."

D'après les notes de Camus, on voit que lorsqu'il imagine le voyage dans les oasis du Sud algérien de La Femme adultère, il a pour modèle Laghouat. Ses souvenirs étaient récents, d'où le côté choses vues de cette nouvelle.

La rencontre entre la splendeur d'une nuit du Sud et une femme dont la vie est faite de banalité, de grisaille, d'un compagnonnage sans amour, provoque une explosion sexuelle où il y a vraiment deux partenaires. Pas seulement la femme, dont le corps connaît l'extase, mais le ciel qui fait tomber sur elle ses grappes d'étoiles, comme une voie lactée de sperme. Contraste violent avec l'image sinistre qui est donnée des couples. Ils ne se forment, ils ne durent que par peur de la mort. C'est un délire qui prend les hommes "et les jette désespérément vers un corps de femme pour y enfouir, sans désir, ce que la solitude et la nuit leur montrent d'effrayant".Ceux, forts rares, qui sont capables de dormir seuls "couchent alors tous les soirs dans le même lit que la mort".

Le Renégat, lui aussi, subit l'attrait du Sud. Un missionnaire a voulu aller à toute force dans une ville interdite, sauvage, pour enseigner la douceur, le pardon des offenses. Mais ses maîtres l'ont trompé, "avec la sale Europe". On ne peut pas convaincre les méchants. Le pauvre missionnaire se persuade que "le bien est une rêverie... son règne est impossible". Il va donc adorer le mal. Il va projeter de tuer le nouveau missionnaire dont la venue est annoncée. Un retournement final, dans sa tête malade, va le jeter de nouveau vers la bonté, la fraternité, la miséricorde. La dernière phrase réduit d'ailleurs à néant ces propos d' "esclave bavard". Le dialectique du bien et du mal, le tourment de l'absolu, puisque seul le mal, et non le bien, peut être absolu, font que ce conte cruel rejoint un des grands thèmes dostoïevskiens.

Les Muets reviennent au contraire au réalisme, au populisme même. C'est le texte le plus proche de L' Envers et l'Endroit. L'action se passe dans une tonnellerie, et l'on se souvient de l'oncle Sintès, tonnelier à Belcourt, qui apparaît si souvent dans les premiers écrits. Il existe une photo d'Albert Camus, à l'age de six ou sept ans, dans la tonnellerie, au milieu des artisans.

L'hôte ramène au Sud, ou tout au moins sur les Hauts Plateaux, pas loin "du contrefort montagneux où s'ouvrait la porte du désert". Un instituteur y vit dans le froid et la solitude. Mais il est né en Algérie. " Partout ailleurs, il se sentait exilé." Et dans cette vie rude, presque celle d'un ermite du désert, il se sent "un seigneur". Ainsi, reconnaît-on ici l'exil et le royaume. On a intérêt à comparer cette nouvelle à ce qu'écrivait en 1939 Camus des écoles du bled, dans l'article de son enquête Misère de la Kabylie consacré à l'enseignement.

Jonas, nouvelle très autobiographique, dresse un inventaire à peu près complet de tout ce qui, dans ces années cinquante, rend la vie de Camus impossible. Elle contient une caricature du monde de l'édition, qu'il voit tous les jours de son petit bureau, chez Gallimard. Les lectures que fait Jonas - par épouse interposée, car Louise lit à sa place - lui permettent de donner un coup de patte "aux découvertes contemporaines", autrement dit à l'existentialisme. Il y a aussi, dans Jonas, un reflet des problèmes familiaux de l'auteur, en pleine crise du logement. Et Jonas, devenu un peintre célèbre, est bientôt envahi, de façon intolérable, par les amis, les disciples qui d'abord lui interdisent de suivre son inspiration, d'invoquer "le caprice, cet humble ami de l'artiste", et finissent, tant ils sont encombrants et égoïstes, par l'empêcher complètement de travailler.

La Pierre qui pousse est le seul texte où Camus a recours à l'exotisme. On ne peut en effet parler d'exotisme dans La Femme adultère, L' Hôte ou Le Renégat, malgré l'évocation du Sud et du désert. Pour l'auteur, il s'agit encore de son pays. Mais, cette fois, il transporte son héros dans la forêt tropicale, au bord de fleuves immenses comme la mer, au milieu d'un peuple qui danse jusqu'à en mourir, à l'occasion de cérémonies où la religion révèle son aspect le plus barbare. L'exil du protagoniste de La Pierre qui pousse prend fin dans la fraternité.

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