L' Exil et le Royaume est un recueil de nouvelles qui sont
contemporaines de La Chute.
L'auteur a tenu à le rappeler dans le prière d'insérer, daté de 1957 : D'après les notes de Camus,
on voit que lorsqu'il imagine le voyage dans les oasis du Sud algérien de La Femme
adultère, il a pour modèle Laghouat. Ses souvenirs étaient récents, d'où le
côté choses vues de cette nouvelle. Le Renégat, lui aussi, subit l'attrait du Sud. Un missionnaire a voulu aller à toute force dans une ville interdite, sauvage, pour enseigner la douceur, le pardon des offenses. Mais ses maîtres l'ont trompé, "avec la sale Europe". On ne peut pas convaincre les méchants. Le pauvre missionnaire se persuade que "le bien est une rêverie... son règne est impossible". Il va donc adorer le mal. Il va projeter de tuer le nouveau missionnaire dont la venue est annoncée. Un retournement final, dans sa tête malade, va le jeter de nouveau vers la bonté, la fraternité, la miséricorde. La dernière phrase réduit d'ailleurs à néant ces propos d' "esclave bavard". Le dialectique du bien et du mal, le tourment de l'absolu, puisque seul le mal, et non le bien, peut être absolu, font que ce conte cruel rejoint un des grands thèmes dostoïevskiens. Les Muets reviennent au contraire au réalisme, au populisme même. C'est le texte le plus proche de L' Envers et l'Endroit. L'action se passe dans une tonnellerie, et l'on se souvient de l'oncle Sintès, tonnelier à Belcourt, qui apparaît si souvent dans les premiers écrits. Il existe une photo d'Albert Camus, à l'age de six ou sept ans, dans la tonnellerie, au milieu des artisans. L'hôte ramène au Sud, ou tout au moins sur les Hauts Plateaux, pas loin "du contrefort montagneux où s'ouvrait la porte du désert". Un instituteur y vit dans le froid et la solitude. Mais il est né en Algérie. " Partout ailleurs, il se sentait exilé." Et dans cette vie rude, presque celle d'un ermite du désert, il se sent "un seigneur". Ainsi, reconnaît-on ici l'exil et le royaume. On a intérêt à comparer cette nouvelle à ce qu'écrivait en 1939 Camus des écoles du bled, dans l'article de son enquête Misère de la Kabylie consacré à l'enseignement. Jonas, nouvelle très autobiographique, dresse un inventaire à peu près complet de tout ce qui, dans ces années cinquante, rend la vie de Camus impossible. Elle contient une caricature du monde de l'édition, qu'il voit tous les jours de son petit bureau, chez Gallimard. Les lectures que fait Jonas - par épouse interposée, car Louise lit à sa place - lui permettent de donner un coup de patte "aux découvertes contemporaines", autrement dit à l'existentialisme. Il y a aussi, dans Jonas, un reflet des problèmes familiaux de l'auteur, en pleine crise du logement. Et Jonas, devenu un peintre célèbre, est bientôt envahi, de façon intolérable, par les amis, les disciples qui d'abord lui interdisent de suivre son inspiration, d'invoquer "le caprice, cet humble ami de l'artiste", et finissent, tant ils sont encombrants et égoïstes, par l'empêcher complètement de travailler. La Pierre qui pousse est le seul texte où Camus a recours à l'exotisme. On ne peut en effet parler d'exotisme dans La Femme adultère, L' Hôte ou Le Renégat, malgré l'évocation du Sud et du désert. Pour l'auteur, il s'agit encore de son pays. Mais, cette fois, il transporte son héros dans la forêt tropicale, au bord de fleuves immenses comme la mer, au milieu d'un peuple qui danse jusqu'à en mourir, à l'occasion de cérémonies où la religion révèle son aspect le plus barbare. L'exil du protagoniste de La Pierre qui pousse prend fin dans la fraternité. |