ANALYSE - L'ETRANGER

Si près de la mort, vidé de tout espoir comme de toute crainte, Meursault s'ouvre "pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l'éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin j'ai senti que j'avais été heureux et que je l'étais encore". Dans l'interprétation de ces quelques lignes tient la compréhension d'une œuvre pour laquelle le rapport à la mère et/ou à la nature (là est le nœud du problème et la durée initiatique d'une histoire) joue le rôle essentiel.

Si l'on tente de lire le dénouement de L'Étranger à la lumière théorique et rétrospective du Mythe de Sisyphe, plusieurs interprétations se présentent à nous qui toutes nous disent que Meursault n'a pas su "soutenir le pari déchirant et merveilleux de l'absurde", car ces interprétations sont autant d'explications d'un "consentement". Si par exemple Meursault consent à sa propre mort il peut être comparé au suicidé. C'est l'acceptation à la limite. "Tout est consommé, l'homme rentre dans son histoire essentielle. Son avenir, son seul et terrible avenir, il le discerne et s'y précipite". Le suicide résout donc l'absurde. Il l'entraîne dans la mort. Certes Meursault n'a pas les moyens de sa propre mort, mais dans ce cas de figure il veut, à la manière héroïque et humoristique du sage stoïcien, ce qui lui arrive : sa condamnation à avoir la tête tranchée... Et par là même il échappe à l'absurde.

Deuxième hypothèse : Il s'agissait de "mourir irréconcilié" et c'est en communion avec le monde que Meursault va au contraire à la mort. Sa réconciliation finale n'apparaît alors que comme une ultime illusion consolatrice. En revêtant le monde d'un sens illusoire, Meursault cède à cette exigence anthropomorphique de familiarité avec ce qui pourtant nous est radicalement hostile et étranger. Il a nié "l'épaisseur" et "l'étrangeté" du monde et par là même l'absurde s'est évanoui. "Il y a tant d'espoir tenace dans le cœur humain. Les hommes les plus dépouillés finissent quelquefois par consentir à l'illusion. Cette approbation dictée par le besoin de paix est le frère intérieur du consentement existentiel".

Autre hypothèse : Meursault aurait adopté une philosophie de type chestovien, il consentirait non plus à la mort ni à la nature mais à l'absurde lui-même ; et éprouverait, dans sa communion avec le monde, "la griserie de l'irrationnel et la vocation à l'extase" qui détourne nécessairement de l'absurde un esprit clairvoyant. Ainsi la révolte est-elle à nouveau éludée : "L'homme intègre l'absurde et dans cette communion fait disparaître son caractère essentiel qui est opposition, déchirement et divorce. Ce saut est une dérobade". Car l'irrationnel est ici devenu dieu.
Et sans doute Camus ne choisit pas et n'adhère lui-même à aucune de ces réponses. Avec celle du héros absurde accompli, il propose sans référence à L' Étranger, ces possibilités en vrac à la méditation du lecteur, écrivant par ailleurs qu' "une œuvre absurde (...) ne fournit pas de réponses".

La leçon philosophique finale de L' Étranger dit qu'entre le monde et l'homme, comme entre la mère et l'enfant, il n'y a pas séparation mais unité ontologique.

La figure du Christ hante L' Étranger, et Camus multiplie son sens. Le Nietzsche de L'Antéchrist nourrit ici le texte de ses significations. Antéchrist, c'est la dénomination que reprend ironiquement - et symptomatiquement - à l'adresse de Meursault, le juge d'instruction à la fin de chacun de ses interrogatoires : "C'est fini pour aujourd'hui, monsieur l'Antéchrist". Cette appellation n'a pas, bien sûr, le même sens pour le juge et pour l'auteur. Pour le juge, anté signifie anti et l'expression joanique de L'Apocalypse, dit l'indifférence et l'insensibilité de Meursault (l'endurcissement du cœur) face à l'image paradigmatique de la douleur rédemptrice qu'exprime le crucifix que le juge brandit avec véhémence devant les yeux du pécheur : "Moi je suis chrétien. Je demande pardon de tes fautes à celui-là. Comment peux-tu ne pas croire qu'il a souffert pour toi ? Face à la harangue du théologien-juge, sur le sacrifice de l'innocent pour les fautes du coupable, Camus - suivant en ce sens Nietzsche - décrit à travers Meursault un christ ou un Antéchrist d'un tout autre type : un christ d'avant la théologie chrétienne, d'avant l'invention de la faute, du péché, du sacrifice et du rachat, un christ essentiellement innocent, en communion immédiate avec Dieu dans une expérience vécue d'une béatitude qui n'est pas le privilège d'un seul ou de quelques-uns mais qui peut-être partagé par tous, "en tant que vie dans l'amour sans réticence ni exclusive, sans distance" ni résistance. Meursault, à l'exemple de sa mère, à l'exemple de ce christ (qu'elle est aussi) et que Nietzsche décrit, Meursault non plus "ne résiste pas, il ne défend pas son droit, il ne fait pas un geste pour détourner de lui l'extrême, bien mieux, il le provoque..." Et cette négation n'est pas un abandon, c'est un choix. Dans un schéma historique essentiellement nietzschéen, Meursault exprimerait donc (dans l'identité à sa mère) le type du "dernier homme", celui pour qui "tout est vide, tout est égal, tout est révolu". C'est le stade du nihilisme passif, c'est-à-dire le "point zéro" d'épuisement d'une culture (ou d'une imagination) qui retrouverait ainsi, dans sa fin, le type naturel, élémentaire de son origine mais aussi le point d'appui d'un possible rebondissement. Le dernier homme prépare une renaissance.

Dans le parloir bruyant et grillagé de la prison où les êtres compensent par des cris la distance de la séparation, dans cet espace limité où les fragments de phrases simplifiées à l'extrême se choquent les uns contre les autres de manière absurde, où Marie avec un sourire crispé tente artificiellement de faire vivre l'espoir - c'est notre monde même... - Meursault remarque à coté de lui un "petit jeune homme aux mains fines" en face d'une "petite vieille" qui se regardent sans parler avec intensité :" Le seul îlot de silence était à côté de moi dans ce petit jeune homme cette vieille qui se regardaient. Peu à peu, on a emmené les Arabes. Presque tout le monde s'est tu dès que le premier est sorti. La petite vieille s'est rapprochée des barreaux et, au même moment, un gardien a fait signe à son fils. Il a dit : "Au revoir, maman" et elle a passé sa main entre deux barreaux pour lui faire un petit signe lent et prolongé". Communion intense et silencieuse et, finalement, inéluctable séparation de la mère et de l'enfant, de l'homme et du monde. Ce petit signe entre les barreaux, sans espoir, c'est aussi celui qu'à l'orée de la mort et au cœur même de sa fraternité avec le monde, Meursault perçoit au sein de la "nuit chargée de signes et d'étoiles". Signe d'adieu de la vie, adieu de la mère à son fils du fond de la nuit de sa vérité. Comme l'enseigne Épicure, la séparation et la mort sont nécessairement incluses dans les pactes de l'homme avec la nature. La mère transmet silencieusement la vie et se retire lentement, laissant son fils dans la prison du monde. Dans le monde absurde la valeur d'une vie se mesure à son infécondité et la mère de Jacques et de Meursault "a choisi d'être rien". Et cette stérilité, qui échappe au mensonge, est exemplaire : elle libère l'amour de l'imagination, du désir d'identification et de possession et de la suite de toutes ses affections passives. Elle signifie aussi cependant un accroissement de la disponibilité à la vie dans sa diversité. L'amour exclusif de la mère totalisatrice, dévorante et névrotique, fait place à une tendre indifférence, un certain "air d'absence et de douce distraction comme en porte perpétuellement certains innocents" et dont seule l'immense solitude d'une terre magnifique et sans âme, sereine et primitive, peut donner la mesure. Silencieusement, discrètement, la mère s'est faite nature s'accordant "à cet immense pays autour de lui dont, tout enfant, il avait senti la pesée avec l'immense mer devant lui, et derrière lui cet espace interminable de montagnes, de plateaux et de désert qu'on appelait l'intérieur, et entre les deux le danger permanent dont personne ne parlait parce qu'il paraissait naturel..." Et Meursault de s'ouvrir librement à ce vide immense, à cette présence permanente de la mort et, en même temps aussi, à la richesse du monde. Son chemin : de n"être rien à être plusieurs".

Il y a le contentement parfait dans les choses les plus simples : "Le ciel était vert, je me sentais content. Tout de même, je suis rentré directement chez moi parce que je voulais me préparer des pommes de terre bouillies" ; la vie retirée dans une seule pièce... "le reste est à l'abandon" ; l'aptitude que Meursault se reconnaît de pouvoir "vivre dans un tronc d'arbre sec sans autre occupation que de regarder la fleur du ciel". Là s'exprime sans doute l'activité immobile caractéristique de l'energeia épicurienne. L'exploration du divers paraît alors, du point de vue de cette simplification de la vie, contradictoire. C'est pourtant le contraire d'une agitation suscitée par le manque et l'infinité illusoire des désirs. Plutôt l'extension indéfinie de l'activité immobile d'une plénitude. Meursault c'est aussi Don Juan. Cette vie le comble. Il ne connaît pas le manque, mais son désir court pourtant de corps en corps. Il se promène avec Marie et attire son attention sur la beauté des femmes. Ils vont à la plage :" j'ai remarqué tout de suite une fille magnifique en maillot blanc, et j'en ai eu envie"...

Revenons à la pauvreté. Celle qui a ramené Meursault auprès de sa mère après quelque temps passé à Paris pour des études supérieures qu'il n'a pas pu terminer et dont on ne saura rien ; pauvreté qui a supprimé en lui, avec ses ambitions, tout espoir et tout regret, et qui l'amène à présent à penser en vérité qu'au fond on ne change jamais de vie, que toutes se valent et que la sienne, disponible au hasard d'un "ciel plein de rougeur" ou d' "une odeur de sel", ne lui déplaît pas du tout. Cette pauvreté qui le conduit enfin à mettre sa mère à l'asile au moment même où leur mutuel silence, épuisé de sa richesse initiatique, est devenu celui de l'ennui, de la séparation inéluctable des êtres et déjà de la mort : "maman ni moi n'attendions plus rien l'un de l'autre, ni d'ailleurs de personne". C'est pourtant par fidélité à la vérité de la mère, par fidélité essentielle à la vie, que Meursault s'en sépare ou plutôt entérine, par son acte, le divorce que l'existence avait déjà ouvert irréversiblement entre eux. Par un même geste, il libère sa mère de sa propre présence comme objet hallucinatoire et exclusif du désir, et la rend disponible à d'autres amours : "Quand elle était à la maison maman passait son temps à me suivre des yeux en silence". A l'asile elle trouvera un "fiancé" et jouera à tout recommencer. Ce que le frère de Catherine Cormery avait, sous les yeux du jeune Jacques, empêché, Meursault le rend possible pour sa propre mère. Il faut voir là de la gratitude, le don d'une seconde naissance. Le rapport mère-enfant est réversible car il n'y a en réalité que des fraternités par lesquelles la vie se diffuse, rebondit, ressuscite, se multiplie, s'amplifie.

La mère disparue ne sera plus alors évoquée qu'en rapport avec cet amour fraternel de la vie, de la nature et du plaisir devant la beauté de la terre. Le parcours de Meursault va ainsi de l'expérience du vide, de son aptitude à désaffecter l'univers des mythes et des sentiments qui y sont assujettis, à celle de la densité et de la diversité réelle du réel, en lui-même et en dehors de soi.

"Je n'ai jamais eu, confie Meursault, de véritable imagination". A ce quasi degré zéro du fanatisme ou de l'hallucination, ce sont les structures en apparence les plus naturelles de notre rapport au monde et à autrui qui sont bouleversées. Car l'unité, l'identité à partir desquelles nous reconnaissons un autre homme voire une chose, font elles-mêmes aussi déjà partie de l'imagination. Lorsque Meursault, par fidélité à la richesse du réel, à sa vérité, refuse de simplifier la vie - c'est-à-dire de mentir sur la réalité de ses sentiments en identifiant ceux-ci en fonction du consensus sur ce qui doit être fait ou ressenti voire même du consensus sur des mots (c'est de la peine, c'est du regret, c'est de l'amour...) - par ce refus, il affirme que la vie tout entière, que chaque vie est vouée à la vérité de sa dispersion, de sa multiplicité, de sa diversité. Et que cette réalité est irréductible aux signes, à l'identique ou au contradictoire, qu'elle est silencieuse, affective, relationnelle, multiple. Mais aussi que cette vérité est autant la sienne que celle du monde. Par là Meursault se délivre du déchirement absurde. Cette richesse du monde c'est lui-même, rien ne l'en sépare, rien en lui ne s'y oppose. Son silence - celui de la vie comme celui de la mort - c'est son propre silence. Cet amour désintéressé, cette tendre indifférence qu'il ressent en toutes choses, c'est son propre amour de la vie libre de toute possession, de toute identification, de tout "objet"... Cet immanentisme radical parcourt, à travers le jeu de ses symboles, le chemin initiatique de Meursault : la mère disparue, mise en terre la veille, Marie apparaît.

Marie. C'est la mère emblématique, celle du Christ. Pour Meursault c'est la femme-mère, la médiation entre l'union avec sa propre mère et son accord avec la nature. Marie ne se distingue pas d'ailleurs réellement de la nature ni des attributs maternels. Meursault la rencontre "dans l'eau" (celle de la naissance et du baptême) , effleure immédiatement ses seins, s'endort comme un enfant sur son ventre. Marie sommeille avec lui. Ils ne parlent pas. Le soir "elle est venue chez moi". Que dire de Marie sinon qu'elle est tout en surface, celle de la beauté de son corps brun. Marie c'est la nature en mouvement dans son affirmation singulière, comme corps, comme pure joie, comme plénitude : elle rit sans cesse. L'inverse en apparence de l'immobilité et du vide de la mère. Mais c'est pourtant la même prégnance du présent, le même savoir de la vie, la même liberté. Son rire c'est son silence. Sa sagesse même. Marie ne dit rien d'autre que l'urgence du plaisir de vivre. Elle libère la sagesse de la figure encore réactive de la résignation. Et c'est avec ce désir, ces rires, ces fragments de corps et de tissu, ces mouvements fugitifs du visage, que Meursault s'unit avec Marie/la mère/la nature, en deçà du moi (le sien ou celui de Marie) dans l'immanence des purs affects.

Cette union atteint son point sublime durant la matinée du dimanche. Le texte a ici, plus qu'ailleurs encore, la simplicité d'un système. Union tout d'abord avec les quatre éléments : l'eau ("l'eau était froide et j'étais content de nager"), l'air ("je suis entré en nageant régulièrement et en respirant bien"), la terre ("j'ai mis ma figure dans le sable. Je lui ai dit que c'était bon..."), le feu ("j'étais occupé à éprouver que le soleil me faisait du bien"). Puis union avec Marie ; dans l'eau tout d'abord, selon un même corps ("avec Marie, nous nous sommes éloignés et nous nous sentions d'accord dans nos gestes et dans notre consentement. (...) Marie a voulu que nous nagions ensemble. Je me suis mis derrière elle pour la prendre par la taille et elle avançait à la force des bras pendant que je l'aidais en battant des pieds") ; et sur le sable ("elle s'est allongée flanc à flanc avec moi et les deux chaleurs de son corps et du soleil m'ont un peu endormi"). Marie lui fera remarquer qu'il ne l'a pas embrassée depuis le matin. Là où Meursault vit la béatitude de la symbiose, les signes d'amour, le désir même de s'unir à l'autre davantage (dans un baiser par exemple) n'ont plus de place. Les structures du moi et d'autrui se sont dissoutes. Marie n'est plus "objet de désir". Dans cette jouissance illimitée de l'être il n'y a plus rien à dire, à montrer, à prouver ou à désirer. Cette plénitude se vit dans une douce somnolence. C'est le sommeil comblé du nourrisson "sommeil léger et sans rêves". Ce contact direct au monde est un moment d'innocence... qui pareillement peut se renverser en cruauté. Le moment du crime sera aussi celui d'un contact direct avec les éléments, aussi innocent. Pour le meilleur ou le pire, le plus grand plaisir ou l'extrême douleur, démuni de la cuirasse de nos illusions, Meursault vit totalement exposé à la tendresse ou à la fureur du réel. Cette passivité est déjà aussi sa force.

Meursault est avec Marie ou la nature, comme l'enfant avec sa mère, totalement disponible à sa chaleur, son amour, mais par lui-même passif. De la mère-nature lui vient tout son contentement. C'est par elle qu'il entre en accord avec elle, comme avec lui-même. Entre l'union de la plage et celle de la prison il y a ainsi à la fois continuité et rupture. Continuité dans l'innocence et la jouissance du rapport au monde et à soi-même. Rupture dans le passage de l'affect joyeux passif à l'affect actif de la béatitude. Par la connaissance, l'innocent devient autonomie. Certes la joie passive de Meursault suppose elle-même l'activité d'une affirmation qui est celle de la sagesse spontanée du corps au présent quand il est libre de tout avenir. Car en lui-même "le corps ignore l'espoir".Mais cette activité anonyme et sans fin de notre persévérance est livrée aux circonstances extérieures qui font et défont à leur gré notre accord aux autres, au monde et à nous-même. Dans la prison, c'est du point de vue de sa propre force, de sa propre lucidité, que Meursault éprouve son accord essentiel avec lui-même comme avec le monde. La sagesse spontanée du corps est devenue celle d'une connaissance adéquate. Toute la joie silencieuse et sereine de Meursault est là, son bonheur lui appartient et il est irréversible. Dans un amour si puissant et lucide de la vie qu'il le rend aussi capable de dire "oui" à la mort sans que ce "oui" ne soit en aucun cas l'expression d'un désir de mourir, mais au contraire le consentement au monde le plus heureux, le plus tendre et le plus humain.

Le rapport de Meursault à Marie est donc vrai et totalement physique : c'est une union des corps. Et pourtant radicalement différente voire opposée de ce qu'habituellement on entend par là. Car Marie n'est pas pour Meursault "un" corps identifié à une chose, un objet qu'on s'approprie et dont on jouit, ni d'ailleurs inversement un sujet, une "personne" - autre face morale de la même pièce imaginative. Misère de tous les mensonges du dualisme et de la "moraline". Marie c'est un désir. Le contraire d' "un sentiment pour son coït" suivant l'image que Raymond donne du rapport qu'il entretient avec sa maîtresse. Ce sont l'imagination et les fantasmes qui réduisent la femme à une identité, un corps, une chose, "la" chose (le coït) ou inversement (mais c'est la même chose) la personne morale par excellence, la Mère. C'est selon une même logique que Raymond veut entraîner Meursault au bordel :"j'ai dit non parce que je n'aime pas ça". Le refus est éclairant. Meursault ne fait pas l'amour avec des images.

Meursault désire spontanément contenter Raymond, sans penser aux possibles conséquences de ses actes, malgré la très mauvaise réputation de son voisin. Il regrette aussi devoir mécontenter son patron. Mais sa sympathie avec Alger qu'il aime, la mer et le soleil, et inversement son antipathie pour Paris ("C'est sale. Il y a des pigeons et des cours noires. Les gens ont la peau blanche") sont trop fortes pour lui permettre d'accepter ce changement de vie. Sympathie ou antipathie correspondent ainsi aux aptitudes à affecter ou à être affecté des corps. "Le ciel était vert, je me sentais content" : c'est de la sympathie. Par contre Meursault remarque les avant-bras "très blancs sous les poils noirs" de Raymond :"j'en étais un peu dégoûté", dit-il.

Loin d'être étranger aux autres et au monde, le désir spontané de Meursault est pourtant dans une sympathie immédiate, naturelle, avec tout ce qui l'entoure. Et cela en dehors de souci de soi. De son avocat, qui part d'un air fâché, il nous dit qu'il aurait voulu le retenir, "lui expliquer que je désirais sa sympathie, non pour être mieux défendu, mais, si je puis dire, naturellement". Un journaliste qui s'adresse à lui et qu'il trouve "sympathique", lui dit que son affaire sera câblée vers Paris ; "j'ai failli le remercier. Mais j'ai pensé que ce serait ridicule". Lorsqu'il se sent détesté il a, comme un enfant, naturellement l'envie de pleurer. Ce désir spontané du désir de l'autre n'est nullement encore le symptôme d'un manque ou d'une demande d'amour. A Raymond qui désire être son copain il répond "oui" et commente : "Cela m'était égal d'être son copain et il avait vraiment l'air d'en avoir envie". Sa sympathie est déjà aussi de la générosité. Elle le conduira en prison. Après l'incident avec les Arabes, Raymond veut retourner sur la plage. Masson et Meursault veulent l'accompagner. Il se met en colère, les insulte. Le vieil ami de Raymond le laisse partir seul... "Moi, je l'ai suivi quand même". Et c'est pure générosité. Camus est en retrait de son personnage lorsqu'il dit de lui qu'il "n'a jamais d'initiative". Comment appeler alors la décision qu'il prend ici de suivre Raymond pour le protéger contre lui-même ? C'est en effet de manière consciente et très ajustée (comme de l'intérieur) à la mentalité de Raymond, à son langage ("Prends-le d'homme à homme...), qu'il l'amènera à lui abandonner son revolver et qu'il prendra ainsi sur lui le risque de s'en servir si la vie de son copain était mise en danger. Meursault aime-t-il Raymond plus que lui-même ? Que répondre sinon que le souci de soi ne limite pas son amitié ou que son souci de la vie est plus grand... Face à l'agitation impulsive et irrationnelle de Raymond, à son orgueil d'adolescent et de petit voyou, Meursault maîtrise lucidement la situation, il prend tout sur lui jusqu'à cet instant limite où il comprend que la réalité atteint à son point d'aléatoire et de vanité de toute maîtrise : "J'ai pensé à ce moment qu'on pouvait tirer ou ne pas tirer". Les Arabes se retireront et Meursault ne tirera pas, mais il est à présent - pour avoir voulu éviter un meurtre - en possession d'une arme. La sympathie c'est donc déjà l'amitié sans limite. Au delà de Raymond, pour la vie même, ce que d'autres appellent son respect.

Le prêtre voulait purifier l'âme de Meursault, lui gagner l'éternité. Mais dans des bondissements mêlés de joie et de colère, "au sortir du tombeau" et de la terreur de la mort, comme le Christ ressuscitant de Piero della Franscesca, c'est de l'âme elle-même dont Meursault s'est définitivement purifié. Et par là de tout dualisme, de toute opposition de la conscience et du monde, du dernier obstacle au consentement et à l'amour universel qui est l'étoffe même des corps. "Où le bonheur naît de l'absence d'espoir, où l'esprit trouve sa raison dans le corps" la conscience, devenue pure phosphorescence de la nature entière, l'ouvre au présent, à la tendresse infinie du monde, pour la première fois dans la pure joie immanente du comprendre. Là où sentir, aimer, connaître, sont une seule et même chose, dans cet accord parfait au monde qui est aussi accord à soi-même et, malgré leur haine à tous les autres hommes. Absence d'espoir, fin de la crainte : "le contact direct, sans intermédiaire, donc l'innocence" a été retrouvée. Mais une "innocence au 2è degré". Celle que permet la lucidité du vrai. Vérité éternelle de la volonté d'être et de persister d'une vie définitivement arrachée à l'involontaire et à l'illusion. C'est le moment de vérité dans lequel tout s'inscrit, "l'humanité et la simplicité. Et quand donc suis-je plus vrai que lorsque je suis le monde ? Je suis comblé avant d'avoir désiré. L'éternité est là et moi je l'espérais. Ce n'est plus d'être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d'être conscient".

Souhaiter un changement de serviette plutôt qu'un changement de vie ; se faire avec plaisir des pommes de terres bouillies plutôt que faire carrière ; devenir silencieusement éternel et infini à sa place du sein de sa finitude et de sa propre prison, c'est le message sans espoir, mais non sans amour, laissé par Meursault. Une invitation à la plénitude, à la lucidité aride et à la joie des êtres libres et mortels. En proximité absolue de la vie comme de la mort, de la vérité comme du mensonge, son histoire essentielle tient à tout. Il n'était étranger à rien, sinon - mais il en comprenait aussi la contingence et la nécessité - aux tristes illusions des hommes.
Laissons Meursault dans sa cellule de condamné à mort. On ne saura jamais s'il a été exécuté. Et sans doute, comme les mythes, l'histoire que raconte Camus est faite pour que notre imagination l'anime. J'aime à penser que le hasard des circonstances s'est renversé en la faveur du héros et lui a permis d'obtenir sa grâce et finalement sa libération. J'imagine alors Meursault, riche de la sagesse solaire à laquelle il a accédé - qui maintient en lui vivant le feu d'une vie sauvage et éclatante - écrivant sa propre aventure (il ne s'appelle pas Meursault bien sûr, et l'histoire que nous avons lue, tout en étant autobiographique, est bien un roman). Le texte de Camus et celui de M. sont certes verbalement identiques, mais le second - qui réalise déjà l'œuvre dont rêvait Camus, qui parlerait confiait-il, "d'une certaine forme d'amour" - est, sur le plan de l'expérience philosophique, infiniment plus riche, mais au fond guère différent. La différence qu'il y a entre l'envers et l'endroit.

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