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En mai 1940, Albert Camus
note dans ses Carnets : "L' Étranger est terminé." Il a vingt-six
ans.
A partir du printemps 1937, alors que Camus s'efforce de terminer ce qui
aurait dû être son premier roman, La Mort heureuse, apparaissent
dans ses Carnets des
notes concernant de façon de plus en plus précise un autre ouvrage qui, un jour, sera L'Étranger.
Un roman qui ira jusqu'à prendre au premier le nom de son héros, à une lettre près :
Mersault est devenu Meursault.
L' Étranger est un titre volontairement banal. Combien d'uvres de toutes
sortes, et aux sujets les plus divers, se sont appelées ainsi ! Mais ce titre,
parfaitement adapté au propos de Camus,
le résume en un mot. Et s'il est banal, à première vue, il annonce une uvre tout
à fait nouvelle, par le fond comme par la forme.
Le narrateur, Meursault, employé de bureau à Alger, apprend que sa mère
est morte, dans un asile. Il va l'enterrer sans larmes et trouverait hypocrite de simuler
un chagrin qu'il n'éprouve pas. De retour à Alger, il va se baigner avec une jeune
fille, Marie Cardona. Ils se rendent au cinéma et elle devient sa maîtresse. Meursault
se lie avec son voisin de palier, une sorte de souteneur, Raymond, qui lui demande de
rédiger une lettre pour lui. Invité par Raymond à passer un dimanche dans le cabanon
d'un ami, au bord de la mer, Meursault s'y rend avec Marie. Deux Arabes qui avaient à se
venger de Raymond les trouvent là-bas. Il y a bagarre sur la plage, et Raymond est
blessé. Un peu plus tard, Meursault revoit par hasard les Arabes. Sans savoir pourquoi,
il tue l'un d'eux, avec le pistolet qu'il avait enlevé à Raymond.
La seconde partie, complètement parallèle à la première, raconte le procès de
Meursault. Tous les événements de sa vie, que nous connaissons, sont passés en revue.
Son indifférence prouve qu'il a une âme de criminel. Il est condamné à mort, refuse
les consolations de la religion, et meurt en s'ouvrant "pour la première fois à la
tendre indifférence du monde".
Dans une préface pour une édition universitaire américaine de L'
Étranger, Camus s'est
clairement expliqué sur ses intentions : "J'ai résumé L' Étranger, il y
a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu'elle est très paradoxale : 'Dans notre
société tout homme qui ne pleure pas à l'enterrement de sa mère risque d'être
condamné à mort.' Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce
qu'il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, il
erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c'est
pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. Meursault ne
joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir. Mentir ce n'est pas
seulement dire ce qui n'est pas. C'est aussi, c'est surtout dire plus que ce qui est et,
en ce qui concerne le cur humain, dire plus qu'on ne sent. C'est ce que nous faisons
tous, tous les jours, pour simplifier la vie. Meursault, contrairement aux apparences, ne
veut pas simplifier la vie. Il dit ce qu'il est, il refuse de masquer ses sentiments et
aussitôt la société se sent menacée. On lui demande par exemple de dire qu'il regrette
son crime, selon la formule consacrée. Il répond qu'il éprouve à cet égard plus
d'ennui que de regret véritable. Et cette nuance le condamne.
"Meursault pour moi n'est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux
du soleil qui ne laisse pas d'ombres. Loin qu'il soit privé de toute sensibilité, une
passion profonde, parce que tenace, l'anime, la passion de l'absolu et de la vérité. Il
s'agit d'une vérité encore négative, la vérité d'être et de sentir, mais sans
laquelle nulle conquête sur soi et sur le monde ne sera jamais possible." "On
ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans L' Étranger l'histoire d'un
homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Il m'est
arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j'avais essayé de figurer dans mon
personnage le seul christ que nous méritions. On comprendra, après mes explications, que
je l'aie dit sans aucune intention de blasphème et seulement avec l'affection un peu
ironique qu'un artiste a le droit d'éprouver à l'égard des personnages de sa
création."
Résumant la façon dont les critiques ont compris son roman, Camus note dans ses Carnets :
" L'Impassibilité, disent-ils. Le mot est mauvais. Bienveillance serait
meilleur."
L' Étranger paraît en juin 1942 et fait rapidement son chemin. Des critiques
reconnaissent tout de suite l'importance du livre. Par exemple, Marcel Arland, dont
l'article dans Comoedia du 11 juillet 1942 a pour titre : Un écrivain qui
vient, Albert Camus. A Oran,
l'auteur n'en a guère connaissance. Il apprend seulement que l'on reproche à son roman
d'être immoral, ou amoral.
Il note dans ses Carnets
:
"La 'Moraline' sévit. Imbéciles qui croyez que la négation est un abandon quand
elle est un choix."
Et aussi : "Trois ans pour faire un livre, cinq lignes pour le ridiculiser - et les
citations fausses."
Suit une longue lettre à A.R., c'est-à-dire André Rousseaux, le critique du Figaro,
"destinée à ne pas être envoyée."
André Rousseaux avait écrit, dans le numéro du samedi-dimanche 18-19
juillet 1942 :
"... Dans une France dont la poésie révèle les forces et les espérances, le roman
paraît avoir le triste privilège de se réserver le passif spirituel et le déchet
moral. Rien de plus caractéristique, à cet égard, et de plus navrant que L' Étranger
de M. Albert Camus."
Dans sa lettre à A.R., le jeune écrivain montre qu'il est blessé d'être mal lu et
compris de travers. Raidi dans sa fierté, mais vulnérable, tel apparaît Camus et il en sera ainsi toute sa vie,
les nombreuses fois où il sera attaqué.
Mais bientôt, de toutes parts, ce premier roman d'un débutant devient une référence.
Sartre, en février 1943, dans Les Cahiers du Sud, publie une explication de
"L' Étranger". Pour lui, l'uvre est "une communion brusque de
deux hommes, l'auteur et le lecteur, dans l'absurde, par-delà les raisons". Après
avoir montré toutes les nouveautés du roman, il le ramène soudain à un modèle bien
connu :
" Un court roman de romaliste [...] très proche, au fond, d'un conte de
Voltaire."
A la lecture de ce texte, Camus
confie à Jean Grenier :
"L'article de Sartre est un modèle de 'démontage'. Bien sûr, il y a dans toute
création un élément instinctif qu'il n'envisage pas. L'intelligence n'a pas si belle
part. Mais en critique, c'est la règle du jeu et c'est très bien ainsi puisqu'à
plusieurs reprises il m'éclaire sur ce que je voulais faire. Je sais aussi que la plupart
de ses critiques sont justes, mais pourquoi ce ton acide ?"
Jean Grenier répondit qu'il ne trouvait pas la critique de Sartre acide.
En 1945, dans un article en anglais, publié dans le magazine Vogue, Sartre
annoncera au public américain l'importance du nouvel écrivain français :
"... Il est probable que dans l'uvre sombre et pure de Camus se puissent discerner les
principaux traits des lettres françaises de l'avenir. Elle nous offre la promesse d'une
littérature classique, sans illusions, mais pleine de confiance en la grandeur de
l'humanité; dure, mais sans violence inutile, passionnée mais retenue... une
littérature qui s'efforce de peindre la condition métaphysique de l'homme tout en
participant pleinement aux mouvements de la société."
Alors que L' Étranger est encore à l'état de manuscrit, des
réserves surgissent d'un côté où l'auteur ne les attendait pas. Jean Grenier lui
écrit, le 9 avril 1941 :
"L' Étranger très réussi - surtout la 2e partie malgré l'influence de
Kafka qui me gêne; on ne peut oublier les pages sur la prison : la 1re est fort
intéressante mais l'attention se relâche - personnages épisodiques très bien venus
(l'homme au chien, le magasinier, Marie surtout qui est très touchante) - par un certain
manque d'unité et des phrases trop brèves, style qui tourne au procédé dans le début
:"j'étais content..." par exemple. Mais l'impression est souvent intense."
La réponse du jeune écrivain, datée du 5 mai 1941, est importante :
"Je suis content que vous ayez trouvé de bonnes choses dans L' Étranger,
je crois comprendre cependant que dans l'ensemble vous n'aimez pas tout à fait ce que je
vous ai envoyé. Cela me rend un peu incertain. Mais je n'hésiterai pas à continuer tout
ce que j'ai entrepris. Il y a longtemps que j'attendais de pouvoir écrire ce que vous
avez lu et ce que j'ai encore à faire. Il y a deux ou trois ans, il m'a semblé que je
pouvais commencer. Même si cela est mauvais ou moins bon que je l'attendais, je sais
cependant que c'est maintenant à moi et j'accepte d'être jugé là-dessus. C'est un peu
pour cela que je voudrais répondre à une seule au moins de vos observations :
l'influence de Kafka. Je me suis posé cette question avant d'écrire L' Étranger.
Je me suis demandé si j'avais raison de prendre ce thème du procès. Il s'éloignait de
Kafka dans mon esprit, mais non dans l'apparence. Cependant, il s'agissait là d'une
expérience que je connaissais bien, que j'avais éprouvé avec intensité (vous savez que
j'ai suivi beaucoup de procès et quelques-uns très grands, en cours d'assises). Je ne
pouvais pas y renoncer au profit d'une construction quelconque où mon expérience aurait
moins de part. J'ai donc choisi de risquer le même thème. Mais pour autant qu'on puisse
juger de ses propres influences, les personnages et les épisodes de L' Étranger
sont trop individualisés, trop "quotidiens" pour risquer de rencontrer les
symboles de Kafka. Cependant, il se peut que j'en juge mal."
Il y a surtout deux choses à retenir de cette réplique. Elle met l'accent sur un côté
réaliste qui existe dans L'Étranger. Camus
souligne qu'il a utilisé son expérience de chroniqueur judiciaire à Alger-républicain,
ainsi que nous l'avons déjà noté, ce qui lui permet de se démarquer du procès
mythique tel que l'a imaginé Kafka. Et, plus important, le jeune écrivain, qui s'est
longtemps exercé à l'écriture, annonce que maintenant il est prêt, et sûr de lui. L'
Étranger marque la naissance d'Albert Camus comme écrivain à part entière.
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