CALIGULA

Comme pour L' Étranger et dans la foulée, si l'on peut dire, puisqu'il s'agit d'une même lettre, Jean Grenier se montre assez critique, quand il lit la pièce en 1941 :
"Le Caligula romantique à la Jules Laforgue du 1er acte ne me plaît pas - désespoir d'amour - le crépuscule - les seins des femmes (qui dans vos 2 mss sont une obsession freudienne), n'est-ce pas quelque peu mièvre et faux ? Il se peut qu'au théâtre ce soit différent. Sur le Caligula-monstre il y a de belles tirades. Aussi sur le Caligula-Hamlet. Votre Caligula est complexe, peut-être contradictoire, je ne sais pas si ce n'est pas une qualité plutôt qu'un défaut quand il y a du mouvement comme il y en a dans votre pièce."

Réponse de Camus :
" Pour Caligula, c'est évidemment, avant tout, une pièce de théâtre. J'ai beaucoup réfléchi au théâtre. Je crois qu'il demande du mouvement (mais non du désordre comme j'ai pu le faire quelquefois), et des ressorts très simples, presque "feuilleton". C'est pourquoi je donne à mon Caligula des motifs de révolte très conventionnels. C'est cela sans doute qui vous gêne. Mais cela prouve seulement (si j'ose dire) que l'expression est mauvaise...
Je vous remercie encore pour votre lettre. Oui, vous avez toujours été sévère pour ce que je faisais. Mais je n'ai jamais souhaité qu'il en fût autrement. Vous m'avez aidé et je ne peux pas dire cela de beaucoup d'hommes. Pour ce coup-ci, votre avis m'a laissé un peu mélancolique. J'ai mis beaucoup d'espoir dans mon travail actuel. Sur quoi donc mettrais-je de l'espoir?"
Après cet aveu, Jean Grenier atténue un peu ses critiques. Mais il ne peut s'empêcher, cette fois, de dire de la pièce :

"... La seule chose que je n'y aime pas, c'est son côté Lorenzaccio ( au début surtout )."
Camus réplique que Caligula et L' Étranger ont plu à Malraux, à qui Pascal Pia avait fait lire la pièce, en mai 1941.

Camus n'a cessé de remanier le texte de Caligula et encore plus à partir du moment où la pièce a été représentée. Pour lui, un texte théâtral est quelque chose de vivant, de mouvant, que l'on aménage suivant les acteurs, l'espace scénique, le décor. La pièce fut d'abord divisée en trois actes, puis en quatre. Le premier Caligula a été écrit de 1938 à 1940. Il existe une version de 1941, celle que Camus voulait faire éditer en même temps que L' Étranger et Le Mythe de Sisyphe, ce qu'il appelait "Les trois Absurdes". Cette version a été jouée - traduite en italien - en 1983, à Rome, par le Teatro di Roma, dans une mise en scène de Maurizio Scaparro.Puis, en juin 1984, au Festival d'Angers, où Camus lui-même, vingt-sept ans plus tôt, avait mis en scène un Caligula assez différent de cette version primitive. La version de 1941 a été publiée en 1984, dans les "Cahiers Albert Camus", par les soins de A. James Arnold.

La première édition de Caligula date de 1944. La pièce est groupée avec Le Malentendu. Une seconde édition, la même année, présente Caligula seul. Par rapport à la version de 1941, celle de 1944 est plus politique. On sent que l'auteur a vécu l'Occupation. Il insiste sur la dénonciation du totalitarisme.

Au lendemain de la première, l'auteur, loin d'être heureux, se montre désenchantée :
" Trente articles. La raison des louanges est aussi mauvaise que celles des critiques. A peine une ou deux voix authentiques ou émues."

La pièce est reprise en 1950 par Michel Herbaut. Le 26 mars 1955, Camus en fait lui-même une lecture, au théâtre des Noctambules, soirée impressionnante, car il joue plutôt qu'il ne lit. En 1957, il mettra Caligula en scène au Festival d'Angers et signera aussi la mise en scène de 1958, au Nouveau Théâtre de Paris. Souvent joué en France et à l'étranger, Caligula sera le succès le plus durable de Camus au théâtre.

- PAGE D'ACCUEIL -

France Bpath Network