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Pour l'essentiel, Actuelles I se compose d'articles publiés dans
Combat. Camus n'a cependant
pas jugé bon de tous les recueillir. Aujourd'hui, il est difficile de dire sans se
tromper quels éditoriaux sont de lui. Une édition qui prétend les rassembler a été
faite au Canada, mais elle est fautive. C'est excusable si l'on sait qu'au début, les
éditoriaux n'étaient pas signés. C'était parce que Camus souhaitait que l'éditorial fût
une uvre collective, et que chaque rédacteur puisse en écrire. Certains s'y
essayaient. Mais le style de Camus
était contagieux et tous imitaient le modèle. Le public sut vite d'ailleurs que
l'éditorialiste anonyme de Combat était le plus souvent le jeune auteur de L' Étranger et du Mythe de Sisyphe.
Moins de trois ans plus tôt, dans la chaleur des nuits d'août, alors que Paris était
entré dans la bataille, Camus
écrivait ses premiers éditoriaux. Il n'a pas retenu le tout premier, celui du 21 août,
dans son choix fait pour Actuelles. Cet éditorial est intitulé : Le Combat
continue... il appelle à regarder plus loin que la Libération :
"Ce ne serait pas assez de reconquérir les apparences de liberté dont la France de
1939 devait se contenter. Et nous n'aurions accompli qu'une infime partie de notre tâche
si la République française de demain se trouvait comme la Troisième République sous la
dépendance étroite de l'argent."
Celui qui figure en tête d'Actuelles I date du 24 août. Lyrique, passionné,
écrit dans une langue superbe, il pose ce qui était déjà le thème des Lettres à un ami allemand
et qui ne changera pas, tout au long de l'action journalistique ou militante de Camus :
"Le Paris qui se bat ce soir veut commander demain. Non pour le pouvoir, mais pour la
justice, non pour la politique, mais pour la morale, non pour la domination de leur pays,
mais pour sa grandeur."
Un chapitre d'Actuelles I est intitulé "Morale et Politique". Les onze
éditoriaux qui le composent tournent autour de ce problème. On sera étonné, dans le
troisième, daté du 12 octobre 1944, de voir Camus citer, un peu légèrement, la
célèbre formule de Goethe à laquelle il faisait déjà allusion, en 1943, dans son
étude sur le roman classique intitulée L' Intelligence et l' Echafaud :
"Mieux vaut une injustice qu'un désordre."
Dans ce chapitre, "Morale et Politique", s'inscrit le débat entre Camus et Mauriac sur la justice et la
charité. Deux tempéraments et deux philosophies s'y opposent. Et chaque lecteur avait à
gagner en réfléchissant sur cet affrontement.
Le dernier texte du chapitre est un éditorial du 8 août 1945. La bombe atomique vient
d'exploser sur Hiroshima. Seul de tous les commentateurs, en France, et même en Europe, Camus n'hésite pas à écrire :
"La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il
va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou
l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.
En attendant, il est permis de penser qu'il y a quelque indécence à célébrer ainsi une
découverte, qui se met d'abord au service de la plus formidable rage de destruction dont
l'homme ait fait preuve depuis des siècles."
Le premier volume d'Actuelles garde la trace de la polémique qui avait éclaté entre Camus et Gabriel Marcel à propos de
l'Espagne et de L' État de siège
:
"... Vous acceptez de faire silence sur une terreur pour mieux en combattre une
autre. Nous sommes quelques-uns qui ne voulons faire silence sur rien."
Le lecteur qui n'a pas connu Camus
journaliste s'apercevra, à travers les articles d'Actuelles, qu'il était doué
d'un tempérament de polémiste, et que son humour pouvait être corrosif. Mais il
découvrira aussi un homme qui a le sens du dialogue. Il écoute les arguments de son
adversaire. Il se demande s'il ne faut pas s'y ranger. Il n'est jamais sûr d'avoir
raison.
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