« La
Réunion des Amis du Nord » à Bruges,
une
résurrection manquée
1837-1838
L’abondante
historiographie consacrée à la ville de Bruges, ne comprend que peu
d’informations concernant la franc-maçonnerie en cette ville. Et encore ce
peu est-il, comme on le verra ci-après, susceptible d’être soumis à
corrections.
Avant
de consacrer des études plus approfondies à deux loges brugeoises,
La Parfaite Egalité (1765-1775) et La
Réunion des Amis du Nord (1803-1832), nous déblayons en quelque sorte le
terrain en publiant la présente étude. Elle décrit comment quelques personnes
essayèrent, en vain, de faire revivre fin 1837 la défunte Réunion
des Amis du Nord. Ce bref épisode valait la peine nous semble-t-il d’être
raconté par le menu.
Bruges
ne fut jamais terrain propice aux activités maçonniques. Au 18e siècle, une
seule loge, La Parfaite Egalité, y
travailla pendant tout au plus une dizaine d’années, avec peut-être vers
1770 une seconde loge « sauvage ». De 1803 à 1832 La
Réunion des Amis du Nord parvint à se maintenir sous les régimes français
et hollandais, mais ne survécut guère à la constitution du royaume de
Belgique. Trois loges, L’Espérance, L’Amitié et La
Réunion Désirée n’eurent entre 1804 et 1810 qu’une existence extrêmement
brève.
En
1839 La Tolérance fut fondée, mais
elle ne réussit pas à s’implanter. Elle avait déjà disparu lorsqu’en
1846 lui succéda Les Vrais Amis Réunis,
qui n’eut guère plus de souffle et se dispersa en 1852. Il fallut attendre
1881 pour voir réapparaître une loge à Bruges, avec la fondation de La
Flandre, toujours en activité et à laquelle sont venues s’ajouter
d’autres loges dans le courant du 20e siècle.
Dans
l’ensemble et surtout en comparaison avec d’autres villes belges, la
franc-maçonnerie n’a donc pas été très active dans le Bruges du 18e et du
19e siècle. Un des plus brefs et des moins concluants des essais de
constitution d’une loge à Bruges fut celui qui fut entrepris fin 1837 début
1838 et qui se solda rapidement par un échec. C’est l’histoire de cet échec
que nous racontons ici.
Nous
avons joint à notre étude, les textes de tous les documents conservés, qui se
rapportent à l’épisode en question. Nous complétons ainsi, pour une part
modeste et brugeoise, le travail de E. Witte et F. Borné Documents
relatifs à la franc-maçonnerie belge du 19e siècle 1830-1855. Leur
publication a prouvé, s’il en était besoin, combien il reste à découvrir,
à ordonner et à publier, en préparation d’une étude exhaustive de la maçonnerie
Belge au 19e siècle.
La
présente étude espère y contribuer en fournissant des documents authentiques
et en les interprétant et les situant dans leur contexte. Il s’agit d’un
tout petit épisode, mais l’histoire n’est-elle pas l’assemblage de nombre
de faits et événements qui deviennent significatifs lorsqu’après un examen
détaillé, on parvient à les insérer dans un contexte plus large ? Si ce
travail microscopique n’est pas effectué, le risque est grand que des faits
soient interprétés de façon erronée et que des conclusions hâtives soient
tirées.
Lorsqu’il
s’agit d’un terrain d’investigations resté vierge, il ne faut pas hésiter
à l’explorer jusque dans les moindres détails, de reproduire tous les
documents disponibles, de les analyser et interpréter, et d’arriver ainsi aux
conclusions qui s’imposent. Ce travail de détail deviendra dès lors un élément
structuré et digne de foi, utile aux descriptions et analyses historiques plus
vastes.
C’est
à une telle démarche de recherche historique au microscope que nous convions
le lecteur de la présente étude.
Fin
février 1832, la loge brugeoise La Réunion des Amis du Nord s’était définitivement dissoute,
après avoir à peine survécu aux événements de 1830. Une invitation de la
part d’Auguste de Wargny afin de participer à la création en 1833 du Grand
Orient de Belgique fut laissée sans suite par l’ancien Vénérable
Charles Doudan.
Mais voilà que vers la fin de 1837 quelques francs-maçons résidant à Bruges se mirent a songer a ouvrir une loge régulière[1]. Il leur sembla le plus logique et le plus expéditif de réveiller l'ancienne loge endormie, plutôt que d’en constituer une nouvelle. Disons tout de suite que cette tentative échoua et qu’après peu de semaines les efforts déployés par quelques uns s’arrêtèrent.
L’époque
où se situe cette tentative, fin 1837 début 1838, est intéressante dans
l’histoire de la franc-maçonnerie. Fin décembre 1837 les évêques de
Belgique publièrent un mandement dans lequel la franc-maçonnerie était à
nouveau condamnée en termes sévères. Il fut lu en chaire de vérité dans
toutes les églises du royaume, le premier dimanche de l’année 1838. Quel en
fut le résultat à l’intérieur des loges ? « La condamnation de
1837 n'éloigna pas des loges les catholiques qui s'y trouvaient, même si elle
découragea d'autres catholiques à y entrer. Les départs furent rares, et en
revanche, les demandes d'initiation ou d'affiliations nombreuses. Des frères
qui avaient quitté les loges comme A. Gendebien, retrouvèrent leurs Temples. Des
ateliers restés longtemps en sommeil se réveillèrent et d'autres se créèrent[2] ».
De
là à supposer que les efforts entrepris à Bruges à la même époque
s’inscrivaient dans le contexte général et que des maçons établis à
Bruges, outrés par le mandement, voulurent en prendre le contre-pied en tirant
la loge brugeoise de son profond sommeil, il n’y a qu’un pas. Qu’en même
temps ces efforts tendaient à regrouper au sein de la loge les promoteurs de
l’anticléricalisme et du libéralisme politique naissant, pouvait également
paraître plausible.
Els
Witte l’a écrit la première : « La loge La
Réunion des Amis du Nord était il est vrai devenue inactive après la révolution,
mais là (à Bruges) aussi on tenta de former un noyau libéral, grâce à la
renaissance de la loge brugeoise. Des libéraux comme Verhaeghe, les frères
Chantrell, de Vrière et le propriétaire du Journal
de Bruges Poppe[3]
s'y efforcèrent, mais sans résultat positif[4]. »
Deux
textes plus récents vont dans le même sens. Ainsi Willy De Zutter :
« En 1838 des efforts furent entrepris à cette fin par les libéraux F.
Verhaeghe, G. Chantrell, A. de Vrière et P. Popp, l'imprimeur-éditeur du Journal
de Bruges. On n'y réussit pas et les anticléricaux brugeois trouvèrent un
agréable refuge dan la Société Littéraire[5]. »
Et dans l’historique consacré à la loge brugeoise La Flandre on lit : « Une tentative de rétablissement
eut lieu six ans plus tard. Le premier dimanche de 1838 les évêques belges
avaient condamné publiquement la franc-maçonnerie et après ce mandement épiscopal
la présence catholique romaine dans les loges belges appartenait au passé. Un
certain nombre d'anticléricaux brugeois s'employa dès lors à faire revivre La
Réunion des Amis du Nord pour en faire le noyau d'une force libérale. En
ce qui concerne la résurrection de la loge, ils échouèrent[6]. »
Pourtant,
une nouvelle lecture des quelques documents à notre disposition, nous permet
d’aboutir, mis à part le fait de l’échec, à des conclusions différentes[7].
Des
comptes-rendus qui sont parvenus jusqu’à nous, il apparaît que
l’initiative de réveiller la loge en sommeil fut prise par le résident
anglais Henry Chapman, en collaboration avec le Brugeois Joseph Staffyn et le
Bruxellois Charles van der Voordt.
Joseph
Staffyn était le fils du tailleur Jan Staffyn (Bruges 1763-1826) et de Françoise
Achtergael (Dudzele 1768-Bruges 1847). La mère avait dans sa jeunesse été
d’abord la servante, puis l’épouse du peintre Jan Garemyn (Bruges
1712-1799). Le couple mal assorti (à la naissance du fils aîné, lui avait 84
ans, elle 28) eut trois enfants, qui vu l’âge avancé du père légal, étaient
très probablement dus à l’ami de la maison Jan Staffyn. La veuve Garemyn ne
tarda d’ailleurs pas à se remarier avec lui et eut encore deux fils, dont
Joseph né le 18 octobre 1804[8].
Le ménage continua d’habiter la maison héritée de Garemyn, rue des Grisons
(Grauwwerkersstraat) n° 6 (à l’époque E3-57).
A
l’époque qui nous occupe, la veuve Achtergael y vivait avec ses enfants,
Joseph Staffyn et Marie-Anne Garemyn (Bruges 1799-1873) et avec un enfant
naturel de celle-ci Henriette Garemyn (°Gand 1833). Frère et sœur, tous deux
célibataires, fabriquaient et vendaient des fleurs artificielles. Staffyn était
également tailleur. Il s’agissait donc de commerçants modestes, n’ayant
pas de « surface » sociale élevée. Leur maison, profonde mais
assez étroite, comptait trois étages, et ils en mirent une partie en location.
C’est
ainsi que deux anglais vinrent s’y installer en janvier 1832. Il s’agissait
de Henry Chapman (°Largan, Iran ( ?) 1785) et de son fils Henry Chapman
junior (°Londres 1816). Ils étaient porteurs de passeports français qui leur
avaient été délivrés à Londres en 1828. Le père avait 46 ans, le fils 16.
Que faisaient-ils à Bruges et quelle était ou avait
été la profession du père ? Nous l’ignorons[9].
Le logement était sans doute décent, mais sans grand prestige ; la rue
des Grisons n’avait pas tellement bonne réputation en raison des estaminets
et du bordel qui s’y trouvaient[10].
Vers
l’époque de l’installation des Chapman chez lui, Staffyn devint également
libraire : en 1832 il reprit d’un certain Willis une English
Library et un cabinet de lecture qu’il installa à côté des fleurs de sa
sœur et en remplacement du commerce de draps de sa mère. Début 1837 la
librairie prit le nom Derete and Strong,
mais continua à être exploitée dans la maison Staffyn : sans doute
prit-elle l’enseigne d’un éditeur ou d’une maison à succursales anglaise[11].
Père et fils Chapman vinrent-ils afin de seconder Staffyn dans son activité ? Ce n’est pas impossible, vu la concomitance des dates. De toute façon peut-on supposer que les Chapman étaient des représentants quelque peu besogneux de cette classe d’anglais de petite bourgeoise qui venait chercher sur le continent la possibilité de vivre meilleur marché qu’en Angleterre et dont plusieurs centaines s’étaient installés à Bruges.
Henry
Chapman avait profité de son séjour en France pour se faire initier dans les
hauts grades maçonniques. Il se disait Souverain Prince Rose-Croix du Chapitre
de Saint-Louis de la Martinique des Frères
Réunis dans la Vallée de Paris, ainsi que des chapitres de La
Trinité et de Amitié et Fraternité
dans la Vallée de Dunkerque. Il affirmait en outre être Souverain Prince du
Consistoire du 32e degré de La Trinité,
rite écossais ancien et accepté, à Dunkerque.
Joseph
Staffyn quant à lui s’était, sans doute lors d’un séjour à Paris, fait
initier en cette ville dans la loge Les Amis Triomphants. Chapman connaissait-il la qualité maçonnique
de Staffyn avant d’arriver à Bruges et devons-nous y chercher la raison pour
laquelle il élut domicile chez lui ? Ou n’est-ce que plus tard qu’ils
se reconnurent comme maçons ?
Quoi
qu’il en soit, on peut s’imaginer que Chapman en s’installant à Bruges,
voulut s’affilier auprès d’une loge locale et dut à sa surprise constater
qu’il n’y en avait pas. A un Anglais, ayant de surcroît résidé dans des
villes telles que Paris et Dunkerque où les loges étaient nombreuses, ce vide
devait sembler anormal. Au début il garda le contact avec Dunkerque et y fit
initier son fils. Au bout de cinq ans il se mit en quête d’autres maçons
susceptibles de l’aider à « redresser les colonnes » d’une loge à
l'Orient, sinon même d’un chapitre dans la Vallée de Bruges.
Il
en résulta une première réunion le 6 décembre 1837 en son appartement où il
accueillit son propriétaire Joseph Staffyn et un autre résident de date récente,
Charles Van der Voordt, qui était membre des Amis
Philanthropes, la loge bruxelloise affiliée au Grand
Orient de Belgique et qui faisait partie du Suprême
Conseil à Bruxelles, avec le grade de 33ième.
Chapman
ne parlait que l’anglais, langue que Van der Voordt ignorait. Staffyn leur
servit d’interprète. Devant s’avouer mutuellement leur ignorance sur la
situation brugeoise, ils décidèrent de prendre contact avec le dernier secrétaire
de la Réunion des Amis du Nord, afin
d’obtenir de plus amples renseignements sur l’atelier et sur les raisons qui
avaient provoqué sa suspension[12].
Qui était ce secrétaire ? Son nom n’est pas mentionné et il semble
s’être borné à conseiller de prendre contact avec le dernier Vénérable,
Charles Antoine Doudan. Une invitation afin de se joindre au premier trio et de
reprendre sa fonction ne sembla pas intéresser l’ancien secrétaire. Il déclina
l’offre mais promit toutefois sa collaboration comme membre individuel.
Charles
Doudan refusa-t-il de recevoir les trois hommes ? Il fut en tout cas trouvé
impossible de le rencontrer ce jour. Pourtant il n’était ni absent ni malade,
car en sa qualité d’échevin il assista aux réunions du collège échevinal
de Bruges les 6, 8, 11 et 13 décembre[13].
Les trois frères ne se découragèrent pas pour autant et décidèrent
d’organiser sans tarder une première rencontre entre maçons intéressés par
la reprise des travaux. Ils se mettraient en campagne, chacun de leur côté,
afin de les inviter à se rendre le vendredi 8 décembre à 17 heures au
domicile de Chapman. Le résultat fut assez maigre, et une lettre adressée par
le vice-consul d’Angleterre Roger Norie nous apprend même qu’un sujet
britannique pouvait estimer la participation à des travaux maçonniques en
Belgique comme une affaire délicate, susceptible de lui causer des ennuis[14].
Le
résultat fut donc qu’à la réunion du 8 décembre, seulement trois nouveaux
intéressés se présentèrent : Ruwet, A. Buffet et F. Verhaeghe. Aucun
des trois n’avait été membre de la Réunion des Amis du Nord. Les six présents décidèrent à
l’unanimité de reprendre les travaux dans les délais les plus brefs et de
charger une commission de deux ou trois membres de se rendre auprès de Doudan
afin de l’inviter à reprendre ses fonctions ou à tout le moins à restituer
les archives et objets ayant appartenus à sa loge.
Nourrissait-on
déjà quelques doutes sur l’accueil que Doudan réserverait à une telle
demande ? On prit en tout cas les devants en décidant que si la réponse
s’avérait être négative, on constituerait une nouvelle loge sous les
auspices du Grand Orient de Belgique.
La commission reçut tout pouvoir afin d’agir en ce sens[15].
Vingt
quatre heures plus tard, nouvelles réunions. Le trio Chapman, Van der Voordt et
Staffyn n’avait pas mieux réussi dans ses efforts pour joindre Doudan, mais
avait du moins pu rencontrer un autre membre de l’ancienne loge, François Van
Loo, que connaissait le fils Chapman, affilié récemment à la Gilde des
escrimeurs de Saint-Michel, dont Van Loo était le greffier. Van Loo avait été
premier expert en 1818 et 1819 et trésorier en 1821 de la Réunion
des Amis du Nord. Il avait démissionné de la loge en 1824.
Malgré
les nombreuses années qui s’étaient écoulées depuis, van Loo accueillit
amicalement ces étrangers qui manquaient manifestement de relations à Bruges
et il promit de les aider. Il s’y employa sans retard en leur fournissant un
ancien tableau des membres de l’atelier brugeois, leur permettant ainsi de
dresser la liste des anciens maçons encore en vie et habitant Bruges. Cette
première collaboration brugeoise étant acquise, on se tourna vers le frère
Van der Voordt, afin qu’il usât de ses relations bruxelloises pour obtenir
l’appui du Grand Orient. Ce qu’il fit, sans pousser les choses jusqu’à
introduire une demande officielle de reconnaissance[16].
Combien de frères participèrent ce même samedi 9 décembre à la réunion plénière ? Le compte-rendu établi par A. Buffet ne le mentionne pas, mais sans doute n’étaient-ils pas plus nombreux que la veille. De toute façon les six de la veille étaient tous là, puisqu’ils signèrent le projet de rapport rédigé en anglais par Chapman. Cette nouvelle réunion se limita à confirmer les membres de la commission, Van der Voordt, Chapman et Van Loo (en remplacement de Staffyn), qui s’emploieraient à réussir dans leur double mission : soit réveiller l’ancienne loge, soit en fonder une nouvelle[17]. Aussitôt les trois commissionnaires se réunirent et décidèrent que Van Loo seul prendrait contact avec Doudan, afin de tâter le terrain[18].
La
tactique utilisée s’avéra la bonne. Là où les Brugeois de fraîche date
n’avaient pu rencontrer Doudan, Van Loo pu conférer sans difficulté avec son
concitoyen et ancien collègue de la Réunion des Amis du Nord. Dès ce premier contact il semble certain
que Doudan ait décliné l’offre de reprendre le maillet : il ne fut plus
question que de la remise des objets et archives de l’ancienne loge.
Doudan s’y déclara disposé mais, sans doute à la déception des demandeurs, il estima ne pas pouvoir le faire à titre gratuit. Il ne fixa pas de prix mais parla vaguement d’un sixième de ce que le tout lui avait coûté. En outre il informa Van Loo que l’ancien temple qui avait fonctionné dans sa propriété au Quai des marbriers n’était plus disponible, la maison ayant été donnée en location pour plusieurs années au notaire Henri Bultynck.
La
commission se trouva dès lors confrontée au problème financier que le rétablissement
de la loge entraînerait inévitablement. La récupération de ce qui avait
appartenu à la Réunion des Amis du Nord
exigerait un investissement, tandis que pour l’érection d’un temple il
faudrait repartir à zéro[19].
Aussi
se mirent-ils à chiffrer et à examiner les ressources qu’ils pouvaient
escompter : un prêt de 25 francs à fournir par chaque membre, les
cotisations annuelles, les frais de réception ou d’affiliation. Les calculs
semblent leur avoir paru encourageants, puisqu’il fut décidé par eux – et
ensuite par l’ensemble des frères – qu’on se mettrait en campagne pour
arriver au chiffre de douze membres, civils et militaires. Aussitôt ce nombre
atteint, on procéderait à la réinstallation de la loge. Un nombre plus
restreint leur parut sans doute insuffisant si on voulait parvenir à équilibrer
le budget[20].
Les
choses ne s’arrangèrent toutefois pas aussi rapidement que les frères
l’auraient désiré. Deux mois plus tard aucun accord n’avait encore été réalisé.
Doudan s’était entre-temps plongé dans les anciens comptes et avait constaté
qu’à la dissolution de la loge, il était resté avec un déficit de 488,80 f[21].
Il lui paraissait équitable que les successeurs lui fassent le remboursement de
cette somme, contre remise des meubles, objets et archives dont il était resté
le dépositaire.
La
réunion qui en délibéra le 8 février trouva cette somme trop élevée et
autorisa la commission à traiter avec Doudan pour un maximum de 400 francs, ou
moins si possible[22].
Quel en fut le résultat ? Les documents à notre disposition n’en
soufflent mot. On peut supposer qu’un accord au moins partiel fut atteint,
puisqu’une partie (ou l’ensemble) des archives de l’ancienne loge passèrent
entre les mains de Chapman et de ses collègues.
Les
choses n’en étaient pas plus avancées pour autant. En effet, la réunion du
8 février 1838 dut constater que les participants restaient trop peu nombreux
pour décider de la reprise des travaux de la loge.
Cette
réunion du 8 février 1838 est la dernière dont nous possédons un rapport daté.
Les archives de la loge contiennent cinq autres rapports, tous non datés et
avec des blancs dans le texte qui nous font supposer qu’il s’agit de
rapports établis à l’avance par un zélé secrétaire, en prévision de réunions
qui peut-être ou même probablement n’eurent jamais lieu[23].
De
toute façon jamais la loge brugeoise n’atteignit le stade où elle put se présenter
devant les instances du Grand Orient avec suffisamment de membres pour pouvoir être agréée,
réinstallée officiellement et inscrite au tableau des loges du Grand
Orient.
Rien ne prouve qu’une réunion ait encore eue lieu après celle du 8 février, et nous optons plutôt pour l’hypothèse qu’elle fut la dernière. Les rapports non datés et sans doute restés inopérants, n’en sont pas pour autant dénués d’intérêt. Ils prouvent au moins que les efforts de reprise furent poursuivis et qu’on espérait toujours atteindre le nombre de douze membres, fixé comme nombre minimal. Deux feuillets, sans doute le résultat de recherches conjointes des premiers initiateurs, portent un certain nombre de noms qui donnent l’ensemble des maçons susceptibles d’être affiliés à la loge[24].
Sur un autre feuillet, de la main de Chapman, on était allé plus loin encore : on y avait consigné – au crayon – une répartition éventuelle des dignités[25]. Sur les dix frères mentionnés afin de se partager les seize fonctions indiquées, sept pouvaient être considérés comme des Brugeois ou au moins des Belges. Chapman se réservait la fonction discrète de garde des sceaux et ne proposait que peu de frères Anglais. La volonté de s’inscrire dans le contexte brugeois et de faire la part belle aux autochtones apparaissait clairement.
L’ensemble
des documents traitant de la reprise des travaux de la
Réunion des Amis du Nord cite 29 noms de membres éventuels. Dix sept noms
sont ceux de maçons ou de candidats-maçons qui n’étaient pas membres
auparavant de la loge brugeoise et qui étaient en majeure partie des résidents
récents : H. Chapman, J. Staffyn, Charles Van der Voordt, A. Buffet, F.
Verhaeghe, Conder, H. Chapman fils, Ruwet, sir G. Jackson, J. Rudall, Poppe,
Tielman, G. Chantrell–de Stappens, Adams, Bushman, Delobel et Greindl. Ce
n’est que pour les six premiers d’entre eux que nous avons la certitude
qu’ils aient participé à une ou plusieurs réunions préparatoires.
Douze
noms appartenaient à d’anciens membres de la Réunion
des Amis du Nord : F. Van Loo, W. Chantrell, Ad. de Vrière, Maurice,
J. van Zuylen van Nyevelt, Bruno de Heere, F.X. Praet, Ch. A. Doudan, Meerens,
Van Caester, Hinnekens et Anthierens. A part Van Loo il est peu probable
qu’ils aient participé à l’une ou l’autre réunion.
Dans quelle mesure tous ces maçons ou anciens maçons furent-ils approchés afin de solliciter leur concours et combien d’entre eux y répondirent favorablement ? Impossible de répondre à cette question sinon pour constater le résultat : la loge ne fut pas rétablie.
La
tentative de réanimation de la Réunion des Amis du Nord avait dès lors complètement échoué et
il ne fut plus question d’elle. En 1839 une nouvelle loge fut constituée sous
le nom de La Tolérance. Elle avait déjà
disparu lorsqu’en 1846 on fonda Les
Vrais Amis, qui elle aussi ne vécut que peu d’années.
Avant
de formuler quelques conclusions, nous nous arrêtons à ce qui à l’époque
que nous avons analysé, se disait et s’écrivait à Bruges concernant la
franc-maçonnerie.
Le
journal qui avait en cette ville le plus de chances d’être lu par les hommes
intéressés par les loges était le Journal de Bruges[26].
Le grand nombre d’informations concernant la colonie anglaise et les annonces
publiées par ou pour des Anglais, prouve que ce journal avait également des
lecteurs parmi eux.
En
date du 9 novembre 1837 le Journal de Bruges critiquait les journaux cléricaux pour les cris
de douleur qu’ils poussaient parce qu’une loge maçonnique venait d’être
installée à Gand, et parce que le bruit courait que des loges allaient s’établir
dans les différentes villes, même dans les villages. Que de commotion à cause
d’une association parfaitement innocente, écrivait le Journal
de Bruges, qui pourtant se ralliait à l’opinion de ces mêmes journaux,
que dans un pays libre comme la Belgique, le mystère n’était plus de saison
et qu’une loge maçonnique travaillant dans le secret devenait une anomalie en
pays de liberté.
Combien
la question des francs-maçons était d’actualité est démontré par le fait
qu’en janvier 1838 le Journal de Bruges n’en parla pas moins de sept fois. Ce fut
d’abord en publiant – sans commentaires – le mandement épiscopal (10
janvier 1838). Ce fut ensuite pour en quelque sorte légitimer les loges en
publiant leurs actes de bienfaisance (16, 17, 20 janvier 1838) ou pour les
« dédouaner » en citant les noms d’hommes illustres, de prêtres
même qui avaient été maçons (23 et 25 janvier 1838). Pourquoi dès lors les
évêques représentaient-ils les maçons « comme des hommes sans religion
et ayant ni foi ni loi ? » (20 janvier 1838). Pourquoi les
excommuniaient-ils ? « Ils seraient fort embarrassés de dire
pourquoi » estimait le journal de P.C. Popp (16 janvier 1838).
Le
Journal de Bruges ne se rangeait
toutefois pas entièrement sous la bannière libérale. A ses yeux, on pouvait
critiquer l’attitude des évêques, mais non point leur dénier – des
organes libéraux s’y employaient – le droit de s’exprimer comme ils
l’entendaient. Car en effet, estimait le Journal de Bruges, les prêtres avaient parfaitement le droit
d’exprimer leurs opinions et de publier des prescriptions morales, pour autant
que leur démarche restât étrangère à la politique et aux intérêts
gouvernementaux.
Voilà
un échantillon de ce qui pouvait alimenter les conversations des maçons ou
anciens maçons qui vivaient à Bruges et qui se consultaient ou
s’interrogeaient sur l’opportunité de remettre en activité une loge en
cette ville. La controverse ne semble pas avoir déterminé la plupart d’entre
eux à aller de l’avant mais doit plutôt les avoir incité à la prudence et
les avoir confiné dans l’attentisme[27].
Sur
base de notre analyse et de la chronologie, nous pensons pouvoir formuler
plusieurs conclusions.
1.
L’initiative de réanimer la loge brugeoise revint en ordre principal
à H. Chapman père. Il provoqua la première réunion qui eut lieu en son
appartement, tout comme les suivantes. Il rédigea lui-même des comptes-rendus
en anglais, qu’il fit traduire ensuite, et il s’occupa à contacter des
membres éventuels surtout parmi les résidents anglais.
Chapman
n’était sans doute pas la personne la mieux placée afin de réussir.
Ignorant le français et devant communiquer par le truchement d’un interprète
et de plus étant un résident de fraîche date, qui ne disposait pas des moyens
financiers qui lui auraient ouvert beaucoup de portes, il lui était difficile
de nouer les liens de confiance nécessaires.
Même
au sein de la colonie anglaise il ne trouva guère d’intéressés. Il n’y
manquait pourtant pas de bonnes volontés, e.a. pour des activités
philanthropiques. Ainsi, à la même époque où Chapman et consorts déployaient
leurs efforts en faveur de la loge, le vice-consul britannique Norie prit sur
lui de récolter des dons auprès de la colonie anglaise au profit des pauvres
de Bruges. Il se fit entourer par un comité qui comportait des noms sans nul
doute représentatifs de cette communauté : le pasteur anglican William
Bolton, le baron Georges Jackson (le seul d’entre eux à être mentionné également
sur les listes de Chapman), Messieurs William Stainforth, Patrick Mannock et
Charles Eyre, les capitaines Forbes, Morgan Jenkins et Charles Forlong[28].
Des
éléments d’ordre politique, bien plus que les instructions de la hiérarchie
catholique, peuvent avoir influencé de façon négative les Anglais qui
faisaient parti de l’establishment brugeois. En effet, le jeune royaume de Belgique
n’était en 1837 encore que conditionnellement reconnu par les grandes
puissances et était toujours formellement en état de guerre avec les Pays-Bas.
S’affilier
à une loge qui se proposait de réclamer le placet
du Grand Orient de Belgique,
ouvertement en rébellion avec l’autorité maçonnique hollandaise, que même
certaines loges belges – orangistes – continuaient à reconnaître comme la
seule légitime, équivalait pratiquement à un acte d’allégeance politique
aux structures encore incertaines du jeune royaume. La plupart des anglais
sollicités, qui avaient été probablement initiés dans des loges en
Grande-Bretagne, n’avaient aucun désir de se fourvoyer dans le guêpier
continental.
En
ce qui concerne la franc-maçonnerie, le désarroi était grand. Le Grand
Orient de Belgique n’avait encore que très partiellement établi son
autorité sur les loges opérant sur le territoire de la Belgique. Son autorité
était défiée ouvertement par les loges orangistes, qui reconnaissaient
toujours l’autorité du Groot Oosten der
Nederlanden et de son grand-maître le prince Frédéric.
En
outre plusieurs rites s’insurgeaient contre le Grand
Orient. Le Suprême Conseil du Rite
Ecossais Ancien et Accepté, sous la conduite de son Grand Commandeur Joseph
Stevens, estimait que le soi-disant Grand
Orient n'était qu’une organisation éphémère, sans consistance aucune.
On
comprend que dans de telles conditions les résidents étrangers qui étaient au
fait de cet état de choses, sinon en détail du moins en lignes générales,
n’avaient aucun désir de se mêler de ce qui devait leur sembler un imbroglio
inextricable[29].
2.
Chapman et Van der Voordt étaient des immigrés dans Bruges et
n’avaient aucun lien avec l’ancienne loge, ni sans doute avec la population
locale. Staffyn était de condition trop modeste pour leur servir
d’introduction utile. Ils n’étaient membres d’aucune des associations où
la haute bourgeoisie locale se rencontrait, ni de la Société Littéraire, ni
de la Gilde des arbalétriers de Saint-Georges[30]. Il en était de même de
A. Buffet et de Ruwet ainsi que de Chapman fils.
Seuls
des participants aux premières réunions, François Van Loo, Joseph Staffyn et
François Verhaeghe étaient Brugeois et seul Van Loo avait fait partie, assez
brièvement d’ailleurs, de la Réunion
des Amis du Nord.
Un
certain nombre d’autres noms, mieux connus à Bruges, se trouvaient mentionnés
sur des feuilles de brouillon, ainsi que dans un projet de rapport d’une séance
d’installation. Les personnes citées furent peut-être sollicitées et il se
peut que certaines acceptèrent de reprendre les travaux maçonniques à Bruges.
Rien toutefois ne permet d’affirmer qu’il en fut réellement ainsi ou
qu’ils s’y employèrent effectivement. De toute façon ils n’en furent pas
les initiateurs.
On
ne peut oublier que des douze anciens membres de La
Réunion des Amis du Nord auxquels on avait songé, la moitié avait
largement dépassé la soixantaine (Doudan était probablement septuagénaire)
et que presque tous jouaient un rôle social non négligeable, qui comme échevin
(Doudan), bourgmestre (de Heere), diplomate (de Vrière), commandant de place
(Maurice) ou commissaire de police (Hinnekens), qui comme commerçant bien en
vue (Anthierens, Chantrell, Praet, Van Caester) ou président d’une grande
association de loisirs (van Zuylen). L’âge et l’acquit social ne les
incitaient probablement pas à reprendre les jeux maçonniques de leur jeunesse.
Van Loo faisait à cet égard figure d’exception.
3.
Un élément qui peut avoir influencé négativement le processus de réouverture,
est d’ordre matériel. Non seulement les initiateurs ne disposaient pas d’un
local adéquat pour y ériger un Temple, mais malgré leurs recherches ils ne réussirent
pas à en trouver un.
Au
surplus l’ancien Vénérable Doudan ne les aidait guère. Alors qu’ils
avaient sans doute compté sur la récupération gratuite des instruments et matériaux
ayant servi à la Loge, et après deux mois de négociations, Doudan voulut bien
consentir à tout leur remettre, moyennant paiement de 488,80 frs. Cette somme
fut jugée exorbitante et on décida de marchander. Le résultat fut sans doute
peu encourageant, mis à part en ce qui concerne les archives.
Le
nombre de nouveaux membres qu’on avait réussi à convaincre, resta
probablement trop restreint pour réunir les finances nécessaires.
4.
Nous en arrivons au point important : la tentative brugeoise était-elle
la conséquence du mandement épiscopal ? La chronologie indique le
contraire. Les réunions de Chapman et de ses confrères eurent lieu début décembre
et le mandement, qui date de fin décembre 1837, ne fut connu qu’en janvier
1838. Il n’y a donc aucun lien de cause à effet entre les deux.
Certes,
dans le courant de 1837 des controverses plus ou moins publiques avaient entouré
certaines initiatives franc-maçonnes, entre autre au sujet de la constitution
de la nouvelle loge La Fidélité, à
Gand. Chapman peut en avoir subi une certaine influence[31].
Les documents et la chronologie tendent toutefois à démontrer que
l’initiative de Chapman était d’ordre strictement maçonnique et n’avait
rien à voir avec les controverses belges du moment.
Sans
trop risquer de se tromper on peut imaginer un maçon anglais, malheureux de ne
pas trouver à Bruges un groupe de frères auquel il aurait pu se joindre, comme
il l’avait fait dans les villes où il avait résidé précédemment, et
voulant y remédier. La coïncidence de moment avec la controverse belge, était
donc fortuite.
5.
La tentative étant le fait d’un Anglais et se situant à un niveau
purement maçonnique, on ne pourrait y découvrir un propos délibéré de réunir
des éléments anticléricaux, voire de grouper les promoteurs locaux d’une
politique libérale et d’être en quelque sorte une « association libérale »
avant la lettre.
Si en effet, au lieu de Chapman, Van der Voordt et Staffyn, les initiateurs avaient été les frères Chantrell et Adolphe de Vrière, le but anticlérical et politique eut été plus évident. Mais il se trouve que ces derniers ne jouèrent qu’un rôle très réduit, si tant est que leur rôle ne se borna pas à donner leur accord de principe pour participer. Et encore n’avons nous aucune certitude qu’ils furent réellement approchés.
D’ailleurs,
si le clan libéral et anticlérical de Bruges avait senti la nécessité de se
regrouper au sein d’une loge, ce ne sont ni les Chantrell ni de Vrière qui en
auraient pris l’initiative, mais plutôt les véritables ténors libéraux de
l’époque tels que Louis Boyaval-Holvoet, Isidore Jullien, Charles Devaux,
Jacques Dujardin-Devaux, sans doute Paul Devaux et peut-être même Charles
Doudan. Mais le clan libéral, à l’époque bien introduit auprès des électeurs
brugeois, ne semblait pas éprouver la nécessité de se créer une nouvelle
chapelle ou coterie. N’avait-il pas la haute main sur la Société Littéraire qui groupait la plupart des opinion makers à Bruges ? N’avait-il pas surtout la Société
du Casino, association pus ou moins secrète, dont les membres, limités au
nombre de 44, se rencontraient quotidiennement, et qui groupait le gratin libéral
brugeois sous la présidence de son éminence grise, le directeur des
contributions, douanes et accises Louis Boyaval-Holvoet [32]?
En comparaison avec ces grands bourgeois, Chapman et Staffyn ne représentaient
pas grand chose.
6.
Si le mandement épiscopal ne fut pas la cause de l’initiative de
Chapman, il n’est toutefois pas interdit de penser qu’il contribua à faire
avorter son plan.
Les
Anglais sollicités, pour la plupart sinon tous anglicans et un certain nombre
d’anticléricaux brugeois ne pouvaient être impressionnés par les
fulminations épiscopales. On peut donc supposer que des raisons simplement matérielles
ainsi que les raisons d’ordre politique données ci-dessus conduisirent à
l’échec. Par ailleurs on peut s’imaginer qu’à Bruges, loin de stimuler
les partisans de la franc-maçonnerie, comme ce fut semble-t-il le cas dans
d’autres villes, le mandement ait pu avoir un effet négatif et peut avoir
amené les personnes sollicitées, et en premier lieu celles qui avaient fait
jadis partie de La Réunion des Amis du
Nord de se faire prier ou de se désister.
7.
Il nous reste une dernière hypothèse à examiner. Si malgré tout la
tentative de réanimation de la loge émanait du Grand Orient de Belgique et s’inscrivait dans l’effort afin de
multiplier les loges, tel qu’il avait été dénoncé dans les journaux cléricaux ?
Le fait que le Bruxellois Charles van der Voordt était mêlé à l’affaire
pourrait donner une certaine consistance à cette hypothèse.
Mais
si cela eut été le cas, est-il concevable qu’on s’y soit si mal pris ?
N’aurait-on pas contacté directement Doudan, ou au moins Adolphe de Vrière,
Jacques van Zuylen van Nyevelt, William Chantrell ou d’autres anciens maçons
appartenant à la bourgeoisie libérale brugeoise, plutôt qu’un obscur résident
britannique ?
Si
Van der Voordt reçut une mission plus ou moins définie, il ne s’en acquitta
décidément pas de la bonne façon. Dans le cas d’une mission dûment préparée
à Bruxelles, il aurait été muni de la liste des anciens membres de la
Réunion des Amis du Nord et n’aurait pas du attendre que Van Loo lui
remette un vieux tableau des membres encore en sa possession. Et il n’aurait
pas du être chargé par ses collègues à Bruges d’une mission d’approche
auprès du Grand Orient afin de
solliciter son soutien.
En
fait, malgré son appartenance au Suprême
Conseil, Van der Voordt représentait assez peu dans la hiérarchie maçonne,
et n’avait jamais joué le moindre rôle auprès des Amis
Philanthropes[33]. Pour encore
compliquer le problème, il faut se rappeler qu’à cette époque le Suprême
Conseil du Rite Ecossais Ancien et Accepté était en guerre ouverte avec le
Grand Orient. Il est donc plus
qu’improbable que Van der Voordt ait pu être chargé par ce dernier de
redresser les colonnes de la loge brugeoise[34].
On
peut donc plutôt conclure que Van der Voordt n’agit pas sur instructions,
mais à titre individuel et qu’il ne joua rien d’autre qu’un modeste rôle
aux côtés de Chapman.
Peu
de temps après l’échec, en décembre 1839, Chapman père et fils quittèrent
Bruges, à la recherche Dieu sait d’un lieu plus accueillant aux maçons.
Staffyn
resta en possession des archives. Les campagnes virulentes contre la maçonnerie
l’incitèrent à faire disparaître son nom des documents qu’il détenait.
Il le fit assez maladroitement, de sorte que son nom et sa signature restèrent
lisibles en plusieurs endroits. Il rassembla les documents dans une chemise où
il nota qu’ils devaient être remis « à une personne de confiance ».
Les remit-il à un confesseur, avant de mourir en 1851 ou ses héritiers le
firent-ils ? C’est probable, puisque l’ensemble des documents échoua
finalement dans les archives de l’évêché de Bruges.
Ainsi, la tentative avortée de réveiller la loge, eut au moins le mérite de faire sortir de l’oubli les archives de La Réunion des Amis du Nord pour la période 1803-1832 et de les faire parvenir en un lieu qui les sauva d’une destruction qui sans cela aurait été quasiment certaine.
(La
Réunion des Amis du Nord à Bruges, une résurrection manquée. 1837-1838,
Bruges, 1986, 76 pages. – L’édition imprimée comprend, outre le texte
ci-dessus les textes in extenso des documents relatifs à cette histoire, ainsi
que les notes biographiques consacrées aux différents maçons ou candidats-maçons
évoqués dans le textes ou nommés dans les documents).
![]()
[1] Archives de l’évêché de Bruges, dossiers C536 et 537, franc-maçonnerie, Archives de La Réunion des Amis du Nord.
[2] R. DESMED, La franc-maçonnerie en Belgique au XIXe siècle 1796-1840, dans “Un siècle de Franc-maçonnerie dans nos régions 1740-1840”, Bruxelles 1983, p. 55.
[3] Ph. C. Popp (et non Poppe) ne fut jamais maçon. Voir Annexe 1, Identification des maçons cités.
[4] E. WITTE, Politieke machtsstrijd in en om de voornaamste Belgische steden 1830-1848, Deel I, Brussel 1973, p. 213.
[5] W. P. DEZUTTER, De Vrijmetselarij te Brugge in de 18de en 19de eeuw, in G. Michiels, Uit de wereld der Brugse mensen, Brugge 1978, p. 143.
[6] La Flandre 5881 – 5981, Brugge (1981), p. 15.
[7] Voir Annexe 2: Documernts I à XIX.
[8] E. HOSTEN en E.I. STRUBBE, Het leven van Jan Garemyn, Annales de la société d’émulation de Bruges, 1931, p. 81-96; A. VAN DEN ABEELE, De kunstverzameling Jan Garemyn, Biekorf 1982, p. 41-61.
[9] Archives de la ville de Bruges, Registres de la population 1830-1846, n° E3-57.
[10] A. VAN DEN ABEELE, Ik kom u te vragen een uytsteekbart, Brugge 1983, p. 153.
[11] Provincialen wegwijzer van West-Vlaanderen en bezonderlijk der stad Brugge voor het jaer… (1830 et années suivantes); Journal de Bruges 13 décembre 1837 p.4; J. VAN DAMME, Het bibliotheekwezen in Brugge voor 1920, Brugge 1971, p. 123.
[12] Annexe 2, documents I et XIX; G. BORD, La Franc-maçonnerie en France des origines à 1815, Paris 1908, p. 382 et 426.
[13] Archives de la ville de Bruges, séances du Collège, année 1837.
[14] Annexe 2, Document III.
[15] Annexe 2, Document III et IV.
[16] Annexe 2, Document VII.
[17] Annexe 2, Document VII.
[18] Annexe 2, Document VIII.
[19] Annexe 2, Document IX.
[20] Annexe 2, Document IX et X.
[21] Nous n’avons pu établir s’il s’agissait de francs, de florins ou de livres.
[22] Annexe 2, Document XI.
[23] Annexe 2, Documents XII, XIII, XIV, XVIII et XIX.
[24] Annexe 2, Documents XVI et XVII.
[25] Annexe 2, Document XV.
[26] L’Impartial de Bruges, nettement inféodé aux intérêts conjoints de l’association libérale, de la franc-maçonnerie et des résidents anglais, n’apparut qu’en 1844.
[27] Les journaux catholiques locaux portaient également une attention soutenue au problème de la franc-maçonnerie. Quelques échantillons: Le Nouvelliste des Flandres 9, 10, 13, 16 et 24 janvier 1838; De Standaerd van Vlaenderen 10, 17 et 24 janvier 1838.
[28] Journal de Bruges 17 et 19 janvier 1838. Presque toutes les personnes citées étaient membres d’au moins une des “fashionable societies” de Bruges: Société Littéraire, Arbalétriers de St.-Georges, Archers de St.-Sébastien.
[29] F. CLEMENT, Histoire de la Franc-Maçonnerie belge au XIXe siècle, première partie, p. 112-116, Bruxelles 1949.
[30] Il est vrai que Staffyn et Van der Voordt étaient membres de Saint-Sébastien, mais le standing de cette gilde était à l’époque nettement inférieure aux deux autres sociétés citées.
[31] J. BARTIER, La condamnation de la Franc-maçonnerie par les évêques belges en1837, La Revue Nouvelle, Tournai 1968.
[32] R. VAN EENOO, Partijvorming en politieke strekkingen bij de cijnskiezers te Brugge (1830-1893), Gent 1967-68 (onuitgegeven), p. 287-288.
[33] L. LARTIGUE, Loge des Amis Philanthropes à l’Orient de Bruxelles. Précis historique, première partie, Bruxelles 1891, p. 83 à 123 et 170 à 174.
[34] id. p. 109-111.