« La Parfaite Egalité » à l’Orient de Bruges

Trois documents authentiques

A partir de 1765 ou peu avant cette date, Bruges avait sa loge maçonnique, la Parfaite Egalité.  Cette loge n’était pas destinée à vivre longtemps : dès 1774 elle s’endormit, pour ne plus se réveiller.

Jusqu’à présent on ne savait pas grand-chose d’elle [1] . Le principal renseignement provient d’une liste de membres, datée de 1770-71 et comportant 23 noms, donnant une idée de la composition de la loge brugeoise [2] . D’autre part on trouve des bribes d’informations dans les archives d’autres loges, plus précisément dans celles de La Vraie et Parfaite Harmonie de Mons et de La Discrète Impériale d’Alost. Il nous reste également le procès-verbal de la réunion de la Grande Loge Provinciale des Pays-Bas autrichiens, qui se tint à Bruges les 23 et 24 juin 1771. Voilà le peu dont nous disposions jusqu’à présent [3] .

Nous espérons innover en publiant ici trois documents originaux ayant appartenu sans équivoque à La Parfaite Egalité. Ils nous permettront pour la première fois de pénétrer dans l’intimité de l’atelier brugeois et d’obtenir une vision fragmentaire mais directe des activités de cette loge et de ses contacts avec la franc-maçonnerie des Pays-Bas autrichiens.

Les documents

Au cours d’une conversation où La Parfaite Egalité vint à être évoquée, un de mes amis, le docteur Pierre Coene, m’informa qu’à la suite d’un partage de biens familiaux, il était entré en possession de quelques documents maçonniques et qu’il se ferait un plaisir de les mettre à ma disposition.

La lecture de ces documents permit de conclure que sans doute possible, nous avions entre les mains des fragments d’archives de La Parfaite Egalité de Bruges, qui sur base de leur contenu pouvaient être datés de 1771 et 1772. Les trois documents que nous publions ci-après se présentent comme suit :

-          le document n° I comporte deux pages écrites recto verso (19 x 23 cm),

-          le document n° II comporte une page écrite recto verso (19 x 31,5 cm),

-          le document n° III a les mêmes caractéristiques que le document n° I.

Les textes, tous écrits en assez bon français, contiennent les fautes d’orthographe habituelles pour l’époque. L’écriture, probablement la même pour les trois documents, est bien lisible. Une main différente (contemporaine ?) s’est appliquée à faire quelques ratures et corrections grammaticales ou d’orthographe.

Le contenu

Chacun des documents reproduit le texte d’un discours prononcé au sein de la loge brugeoise.

Le premier fut prononcé à l’ouverture de la réunion provinciale tenue à Bruges le 23 juin 1771 et avait pour but de souhaiter la bienvenue au Grand Maître Provincial, le marquis de Gages.

Le deuxième est le texte d’une instruction concernant le règlement de la loge, donnée aux frères brugeois dans la seconde moitié de l’année 1771.

Le troisième, qui date de 1772, est un discours de bienvenue adressé au Député Grand Maître Provincial Nicolas d’Arberg et à ses compagnons.

Nous analyserons ici plus en détail le contenu de chacun de ces discours, tout en essayant d’éclairer les circonstances dans lesquelles ils furent prononcés et d’apprendre à mieux connaître les personnages qui en faisaient l’objet.

I.                   

Discours prononcé à la loge brugeoise

La Parfaite Egalité à l’ouverture de la réunion

de la grande loge provinciale, le 23 juin 1771.

Au cours de l’année 1765, La Parfaite Egalité de Bruges était entrée en rapport avec La Parfaite Harmonie de Mons et avait sollicité et obtenu des patentes qui faisaient d’elle une loge régulièrement constituée.

Depuis, cinq années s’étaient écoulées, au cours desquelles les liens qui unissaient le Grande Loge montoise à la Grande Loge française s’étaient progressivement relâchées, à tel point que le marquis de Gages s’était tourné vers la Grande Loge de Londres et avait obtenu d’elle l’investiture en qualité de Grand Maître Provincial. Dès lors, grâce à une sorte de garantie de monopole, son organisation maçonnique encore très modeste, allait pouvoir s’étendre à tous les Pays-Bas autrichiens.

Dès cette époque le marquis de Gages s’attacha à convoquer régulièrement des assemblées provinciales. Les deux premières se tinrent à Mons en mai et décembre 1770, une troisième eut lieu à Tournai le 26 février 1771 et c’est à Bruges que fut organisée la quatrième, les 23 et 24 juin 1771.

Les procès-verbaux de ces réunions ont été conservés, quoique pour Bruges les notes concernent seulement l’ordre du jour et les décisions prises [4] . On n’y trouve pas, comme c’est le cas dans le procès-verbal de la réunion provinciale d’Alost du 31 mai 1772, complété par les notes dans le livre des résolutions de cette loge, les informations qui nous permettraient de retracer plus concrètement le déroulement de cette assemblée : le nombre des participants, leur nom, le lieu de la réunion, l’église ou la chapelle où la Sainte Messe fut célébrée avant l’ouverture des travaux, le nombre de convives et le menu des banquets, les activités complémentaires, etc. [5]

Il est donc d’autant plus intéressant de pouvoir disposer de l’un des discours lus au cours de cette réunion. Il n’est pas exclu qu’il ait été prononcé par le Vénérable de la loge brugeoise. En effet, Charles Lauwereyns de Roosendaele de Diepenhede (1724-1789), originaire de Bergues-Saint-Winnoc, échevin de la ville de Bruges, était le personnage tout indiqué pour s’adresser au Grand Maître Provincial [6] . Il est toutefois tout aussi probable qu’en accord avec les habitudes maçonniques, cette mission fut confiée à l’Orateur de la loge. A partir de 1771 cette fonction était occupée par Louis-Joseph De Witte (1734-1801), un négociant en vin natif de Saint-Omer, venu s'établir à Bruges en 1768.

Le discours s’adressait en premier lieu au Grand Maître Provincial. Le 21 juin celui-ci avait présidé une assemblée des Montois qui faisaient partie de la loge provinciale [7] . Le lendemain à 3 heures du matin il avait enfourché son cheval et avait quitté Mons pour Bruges, où il était arrivé dans l’après-midi [8] .

Le 23 à 6 heures du soir, en la vigile de Saint Jean-Baptiste, patron des loges, de Gages ouvrit la séance au cours de laquelle les frères brugeois lui adressèrent l’allocution de bienvenue qui nous occupe ici. Il convient d’abord de situer le personnage du Grand Maître Provincial afin de mieux comprendre les marques de respect que les maçons brugeois lui prodiguèrent.

Le marquis de Gages

François Bonaventure Joseph du Mont de Rampemont, seigneur de Ghislenghien (1739-1787) [9] naquit à Mons le 13 octobre 1739, fils de Charles Antoine du Mont et de sa seconde épouse Victoire de Bousies. Le père avait 58 ans, la mère mourut en couche. Les du Mont appartenaient à une famille hennuyère de petite noblesse récente et intermittente, qui faisait remonter à tort sa filiation au chevalier Drogo Dumont, qui aurait participé à la prise de Jérusalem sous les ordres de Godefroid de Bouillon [10] . Le premier membre de la famille connu avec certitude était Thierry du Mont, né vers la fin du XVe siècle, dont le père était apparemment Baudouin Dumont, modeste cultivateur à Bellecourt près de La Louvière [11] .

Ce Thierry put s’élever sur l’échelle sociale, en obtenant un diplôme en droit, en devenant clerc du Bailliage du comté de Hainaut et plus tard conseiller au Conseil ordinaire de cette institution et en épousant Jeanne de Fyves qui lui apporta en dot les seigneuries de Rampemont et de la Glisoëlle. Son fils Philippe du Mont, échevin et plus tard bourgmestre de Mons fut en 1600 fait chevalier par l’Archiduc Albert (1559-1621). Le fils de Philippe, Thierry, licencié en droit, n’ayant pas fait diligence afin de consolider la noblesse non transmissible accordée à son père, retourna à la roture. En revanche son fils Philippe se fit octroyer des lettres patentes de chevalerie, également à titre personnel et non transmissibles. Son fils Pierre Charles (°1642) se retrouva donc à nouveau rien de plus que membre du Conseil ordinaire de Hainaut, malgré qu’il ait entre-temps acheté la seigneurie de Gages. Une requête en admission à la Chambre de la noblesse des Etats de Hainaut, introduite par lui en 1682, échoua. Tout en admettant qu’il pouvait prouver la possession d’au moins une seigneurie avec droit de justice, la commission d’enquête estima « qu'il ne suffit pas de quatre générations nobles (ce qui n'était de toute façon pas le cas), mais que ces générations soient soutenues d'alliances nobles et de maisons nobles, et connues telles, et d'avoir vécu avec lustre, train et réputation noble » [12] . Une nouvelle tentative en 1683 n’eut pas plus de succès.

Cet échec n’empêcha pas son fils Charles Antoine du Mont (1681-1757) de redoubler d’efforts afin d’obtenir le résultat désiré. Une première requête, introduite en 1718 n’aboutit pas. Sixième génération depuis le modeste laboureur Baudouin, Charles qui comptait parmi ses ancêtres des pensionnaires hennuyers et un échevin et bourgmestre de Mons, dont deux avaient à titre personnel porté des titres de noblesse, vivait sans doute noblement, mais dans le Hainaut cela demeurait insuffisant. Après l’échec de 1718 il réintroduisit des requêtes auprès du souverain, suivies de procès intentés aux membres de l’état noble du Hainaut, mais fut à nouveau débouté à chaque étape de la procédure.

Nom

profession

état

Baudouin du Mont

1470 ( ?) x Marie de le Loge

cultivateur

roturier

Thierry I du Mont

x (2)Jeanne de Fyves

clerc au Bailliage du Hainaut, puis conseiller au Conseil Ordinaire

roturier

seigneur de Rampemont

Philippe I du Mont

1553 x Anne de Malapert

échevin et maire de Mons

chevalier (1600), à titre personnel, non transmissible

Thierry II du Mont

1588 x Marie de la Houssière

licencié en droit

roturier 

Philippe II du Mont

1624 x Marie de Lattre

 

chevalier (1627), à titre personnel, non transmissible

Pierre Charles du Mont

1679 x (2) Marie Josèphe du Buisson

conseiller au Conseil ordinaire du Hainaut

roturier

seigneur de Gages

Charles Antoine du Mont 

1737 x Victoire de Bousies

capitaine d’infanterie, docteur «en droit pontifical»

roturier

François Bonaventure du Mont 1761 x Alexandrine de Bousies

 

roturier

1758 : marquis de Gages

1776 : admis à l’état noble du Hainaut

A la mort de son père en 1757 et alors qu’il était encore étudiant à Louvain, François du Mont hérita d’une fortune non négligeable. Il était également devenu, à peine âgé de quatorze ans, et encore élève au collège des jésuites à Mons, le légataire universel de son oncle et parrain, Jean Bonaventure du Mont, comte de Gages (1682-1753) [13] qui avait occupé avec succès, au point d’entrer dans la légende [14] , le poste de capitaine général en Espagne avant de devenir en 1746 vice-roi de Navarre. En 1745, sous l’occupation française des Pays-Bas autrichiens, il avait reçu de la part des espagnols, alliés aux français, (et non point des autrichiens, prétendants à la suzeraineté des Pays-Bas), le titre de comte sur la seigneurie de Gages (près de Brugelette dans le Hainaut) [15] et était entré dans la branche espagnole de l’ordre de la Toison d’Or [16] .

Lors de son émancipation en 1758, le jeune François, tout seigneur de Gages qu’il fut devenu, ne pouvait en raison des lois héraldiques en vigueur hériter de la couronne comtale, le titre ayant été octroyé à son oncle par « l'ennemi » et n’étant dès lors pas reconnu dans les Pays-Bas autrichiens. Il parvint néanmoins à obtenir de l’impératrice (ou de l’administration centrale à Bruxelles), le titre de marquis sur la même seigneurie de Gages, qui lui fut octroyé le 9 décembre 1758 [17] . Dans quelle mesure chercha-t-il inspiration ou argument dans l’octroi d’un titre comtal en 1756 à un écuyer Emmanuel de Gage, sans s [18]  ? Mystère et interrogation.

Ce qui est certain c’est qu’il n’avait pas d’arguments bien convaincants à proposer en justification de sa demande. Il se référait longuement à l’oncle prestigieux, mais il s’agissait d’un référence hasardeuse, puisque celui-ci avait été au service de l’ennemi espagnol. Pouvait-on vraiment admettre que c’étaient « les circonstances des temps » qui l’avaient « retenus » au service de l’Espagne, au lieu de mettre ses talents au service de l’Autriche ? Le jeune étudiant n’avait quant à lui rien d’autre que des promesses à offrir : il s’engageait à s’attacher inviolablement au service de Sa Sacrée Majesté, dès qu’il aurait acquis les sciences nécessaires et il estimait pouvoir le faire avec d’autant plus de lustre qu’il y serait encouragé par quelque grâce et distinctions. C’était en quelque sorte le monde à l’envers, car les faveurs nobiliaires servaient en ordre principal à récompenser les bons et loyaux services accomplis. La requête datait de début juin et la décision favorable revint de Vienne à peine six mois plus tard. On ne peut se défaire de l’idée que le jeune homme devait pouvoir compter dans les rouages bruxellois sur un bien puissant protecteur.

En 1765, au retour de son long séjour en terre française, il fut nommé chambellan impérial, ce qui lui donnait accès à la Cour bruxelloise. Son appartenance à la noblesse ne faisait donc plus aucun doute. Toutefois dans le Hainaut, l’accession à l’état noble continuait – en principe du moins – à être régie par des conditions sévères, auxquelles François de Gages ne satisfaisait guère plus que ses aïeux. La suite devait prouver que rien n’était impossible à qui savait attendre et utiliser les moyens appropriés pour arriver à ses fins.

Ce n’est qu’en 1776, près de vingt ans après l’obtention de son titre de marquis, et alors que depuis plus de dix ans il « régnait » sur les loges maçonniques, que de Gages introduisit auprès de la Chambre de la noblesse des Etats du Hainaut la requête en reconnaissance, assortie des preuves requises. Les conditions à remplir étaient comme pour son père et son grand-père jadis, de « prouver et justifier son extraction noble soutenue dans quatre ou six générations nobles, avec deux alliances nobles, ainsi que la propriété d'une terre à clocher ». François du Mont n’y alla pas de main morte et présenta une généalogie remontant à quatorze générations, manifestement fausse puisque seuls sept ancêtres, avec comme premier le brave cultivateur Baudouin, pouvaient être prouvés. Les ancêtres mythiques et leur état noble, devaient pallier à l’inconvénient incontournable que l’extraction noble soutenue ne pouvait de toute façon pas être démontrée dans les générations s’étant succédées depuis le XVIe siècle. Les commissaires appelés à se prononcer sur la validité des preuves fournies, et alors que celles-ci ne différaient que très peu, en ce qui concerne les générations véritablement prouvables, des informations introduites par le père et le grand-père et à chaque fois refusées, émirent cette fois un avis favorable. Le 20 décembre 1776 ils jugèrent la requête comme recevable et le même jour François du Mont prêta serment. A l’issue de la cérémonie il réclama la restitution immédiate des « preuves » qu’il avait présenté, ce qui tend à démontrer qu’il était conscient de leur légèreté et qu’il préférait les soustraire aux yeux de collègues éventuellement suspicieux.

Cinq de ces pièces sont parvenues jusqu’à nous [19] et l’archiviste Gabriel Wymans a pu démontrer qu'il s’agissait de véritables faux, des palimpsestes confectionnés de façon assez rudimentaire par l’abbé et généalogiste Nicolas Chonglet (1710-1782). La facilité avec laquelle elles furent admises et le fait qu’on ne s’attarda plus sur l’insuffisance de ce que les générations récentes avaient à proposer, tend à faire croire que des complicités de fonctionnaires vénaux et de commissaires bienveillants ne sont pas à exclure. Les faux en écriture étaient pourtant passibles de lourdes peines, allant jusqu’à la pendaison [20] … Quoi qu’il en soit, François du Mont devint député de la noblesse aux Etats de Hainaut, premier de sa famille à accéder à cet honneur.

Il ne s’en tint pas là. En 1784 il fut autorisé par le pouvoir central à porter dans ses armoiries une couronne ducale sur fond de manteau de gueules fourré d’hermines. A quoi pouvait bien servir une telle friandise héraldique ? De Gages songeait-il de réussir, à plus long terme, à mettre la réalité en concordance avec le dessin symbolique et à pouvoir joindre le titre ducal à cette couronne ? On doit sans doute l’admettre, car quel était sinon le but d’une telle démarche ? Trois ans plus tard la mort le surprenait alors qu’il n’avait que 48 ans. Quelles que fussent les ambitions qu’il ait pu encore nourrir, le temps de les réaliser ne lui fut pas accordé.

Les promotions rapides dans la hiérarchie de la noblesse démontrent que de Gages était un homme ambitieux – du moins en ce qui concerne le cursus honorum – et qu’il avait d’excellentes relations tant dans les milieux de la Cour, que plus tard auprès de l’administration et de la noblesse du Hainaut.

En effet, comme cette ascension fulgurante ne trouvait pas son origine dans une brillante carrière politique, administrative ou militaire, il faut bien en chercher la cause dans sa manière d’entretenir des relations, dans sa détermination de payer ses promotions en monnaie sonnante, par le biais des frais d’enregistrement élevés et sans doute aussi par des pots-de-vin remis à certains employés ou membres du Conseil souverain de Hainaut. Il est plaisant de constater que l’homme qui avait pris la tête d’une franc-maçonnerie censée être une école de l’égalité, était l’un des chasseurs de titres de noblesse et de signes décoratifs les plus actifs et les plus opiniâtres de sa génération et qu’il n’hésitait pas pour ce faire de recourir à des moyens pour le moins discutables.

De Gages et la franc-maçonnerie

Le 5 octobre 1761, de Gages épousa, avec dispense de l’Eglise, à Rouveroy près de Binche sa cousine Alexandrine de Bousies de Champvant (1745-1791), de vieille souche hennuyère, fille de Jean Claude de Bousies, vicomte de Rouveroy. Alexandrine appartenait à une famille nombreuse et pieuse : cinq de ses frères et sœurs entrèrent dans les ordres [21] . Les époux de Gages eurent trois enfants : François (né et mort en décembre 1765), Fery (1768-1840) et Anne Charlotte (1769-1792).

Le jeune couple s’installa dans un domaine en Franche-Comté et il semble que ce soit à cette époque que de Gages entra en contact avec la franc-maçonnerie, par l’intermédiaire des loges de Dole et de Lunéville [22] . Les auteurs maçonniques affirment que de Gages aurait lui-même fondé ces deux loges, ainsi que celle de Poligny. Les preuves en manquent toutefois [23] . Où et quand de Gages fut initié demeure une question non résolue. Vers la même époque, il devint l’un des intimes du prince Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont (1709-1771), Grand Maître de la loge française, qui l’intronisa dans sa Loge Royale, ce qui fait supposer que de Gages séjourna plus ou moins longuement à Paris. C’est ainsi qu’il obtint accès au monde particulier de la franc-maçonnerie des hauts grades [24] . Force est de constater que les historiens n’ont jusqu’à présent pas offert beaucoup de preuves pour étayer cet épisode dans la vie du jeune de Gages. Acceptons leurs affirmations, jusqu’à plus amples informations. Il y a au moins certitude, grâce à quelques lettres conservées, de sa relation confiante et amicale avec le comte de Clermont.

Il revint bientôt à Mons pour y devenir en 1765 le Vénérable de La Parfaite Harmonie, loge  récemment fondée. Louis de Bourbon le nomma la même année en ou 1766 « Grand Maître provincial et inspecteur des loges rouges et bleues pour les provinces de Flandres, de Brabant et de Hainaut ». A la même époque la jeune loge brugeoise La Parfaite Egalité se rangea sous son autorité, non sans quelques difficultés, car de Gages voyageait beaucoup et en son absence aucune décision n’était prise.

En 1770, alors que depuis plus de deux ans les liens avec la Grande Loge française, qui connaissait de sérieuses difficultés, s’étaient fortement distendus, de Gages, à sa propre demande, fut nommé par la Grand Lodge of England  « Grand Maître Provincial pour les loges dans les Pays-Bas autrichiens ». Il devenait ainsi le numéro un de la franc-maçonnerie dans nos provinces et il devait le rester pendant quinze ans, pour les bons et les mauvais jours.

La loge montoise et son chapitre de hauts grades étaient en quelque sorte sa propriété privée. Les réunions avaient lieu en son luxueux hôtel de la rue d’Enghien, qui se développait sur quatorze travées [25] , et qu’il fit construire en 1767-68 par l’architecte Chrétien Fonson, Vénérable Maître de La Parfaite Union à Mons. De Gages y vivait en homme pieux (membre et en 1785 gouverneur de la Confrérie de la Miséricorde de Saint Jean le Décollé), bienfaiteur d’œuvres charitables, mécène et philanthrope, entouré de sa bibliothèque contenant plus de dix mille volumes. De nombreux frères avaient avec lui des liens  d’amitié ou de famille. Parmi les membres de sa famille citons le colonel, le lieutenant et le chanoine de Bousies, et plus tard son propre fils Fery de Gages (1768-1840) [26] .

Il apparaît clairement que l’hommage rendu lors de sa visite à Bruges ne s’adressait pas uniquement au Grand Maître mais aussi au prestige de son statut social dans la vie profane, que les hobereaux et les bourgeois de La Parfaite Egalité considéraient avec respect, sans pour autant être au courant de la base quelque peu fragile sur laquelle reposaient les titres du marquis fraîchement émoulu.

Le contenu du discours

Il va de soi que, dans l’esprit du temps, le Grand Maître fut accueilli par des éloges ronflants. Malgré l’exorde dans lequel on bannissait la flatterie et les vains louanges, la suite du discours comportait une bonne série de compliments dithyrambiques à l’adresse du Grand Maître de 32 ans. Le thème principal, à savoir l’égalité entre tous les membres de la loge, contrastait avec ces marques de sujétion. Où pouvait-on mieux célébrer la parfaite égalité, terme cité à quatre reprises dans le texte, que dans la loge brugeoise qui avait pris le but suprême de la franc-maçonnerie comme son nom distinctif ?

On croyait pouvoir trouver la preuve de cette parfaite égalité régnant au sein de la loge en prenant pour argument décisif la présence du marquis qui, quoique nettement supérieur en termes profanes, se rangeait sous l’étendard du niveau et daignait honorer l’assemblée de ses sentiments fraternels.

L’ensemble du discours était consacré à l’égalité. Les Brugeois n’étaient visiblement pas mécontents des activités de leur loge si l’on en croit leur porte-parole : ils avaient maçonné sans relâche et de toutes leurs forces au service de la parfaite égalité.

La terminologie, fraternelle et solennelle, pleine de bonnes intentions mais plutôt vague, était tout à fait dans l’esprit des loges du XVIIIe siècle. Le texte aurait pu être prononcé en chaire de vérité, à ceci près que Dieu n’y était pas mentionné, même pas sous le vocable de Grand Architecte. Le discours était émaillé d’authentiques expressions maçonniques : le temple de la liberté – le perpendiculaire éternel – l’étendard du niveau – le temple de paix, de concorde et d’union – la régularité, l’harmonie et la beauté des travaux - la voûte azurée. L’esprit et le fonds de tout le discours démontrent que La Parfaite Egalité participait entièrement de l’atmosphère et de le mentalité des loges. Ceci transparaît également dans l’utilisation de la triade typiquement maçonnique Force – Sagesse – Beauté, appliquée ici à la personne du marquis de Gages.

Discours d’accueil prononcé en la loge brugeoise « La Parfaite Egalité »

 en l’honneur du marquis de Gages, le 23 juin 1771

Très respectable G :M :P :

Nous sommes enfin parvenus au Jour depuis si longtemps désiré, qui nous procure le bonheur de vous voir à notre Orient, présider à l’illustre assemblée de toutes les Loges réunies de la province.

Par quelle époque rendrons nous ce jour à jamais mémorable. La vaine gloire a toujours été bannie de ce lieu ; la flatterie et les vains éloges ne doivent donc pas y trouver place, et nous n’élèverons point à cet effet des monuments profanes, plus souvent forgés par la frivolité de l’imagination que placés par le cœur. Nous cherchons plutôt, Très Sage G :M :P : à trouver cette époque dans le motif qui nous procure ce bonheur, en consacrant entièrement et le plus particulièrement ce jour à la réédification du temple de la liberté et en célébrant avec la plus grande effusion de nos âmes, cette parfaite égalité, apanage précieux que chaque individu reçut de la nature, que le caprice des temps et la malignité des différentes circonstances avaient fait perdre, et qui ne se retrouve que parmi nous.

L’avantage que nous en retirerons, nous en sera assurément la meilleure époque : puisqu’il sera la base du perpendiculaire éternel que nous en élèverons au souvenir, afin qu’à toujours il soit présent et reste gravé dans les cœurs d’un chacun des frères de notre Loge.

Tel qu’a pu être en effet l’avantage que nous avons retiré jusqu’à aujourd’hui en travaillant sans relâche et de toutes nos forces, au rétablissement de ce temple auguste, et à l’accroissement de cette parfaite égalité, il nous manquait pour y mettre la dernière main, de pouvoir maçonner sous les yeux et par les instructions du plus éclairé et du plus sage des maîtres, et d'y coopérer avec les très dignes grands officiers de la loge provinciale et avec les frères les plus éminents des loges respectives de la province. Leur zèle nous annonce qu'ils n'ont d'autre félicité que de pouvoir contribuer à la gloire de l'une et de l'autre. Contribuons y donc de même tous ensemble.

Je ne chercherai pas loin M :C :F : la cause du sentiment qui vous y anime : elle se trouve dans votre amour pour l’Ordre que vous avez embrassé ; je veux dire dans l’Amour que vous ressentez pour cette liberté et pour cette parfaite égalité.

Quoique cet amour semble naître avec tous les hommes, la jouissance de l’une et de l’autre ne peut cependant s’en acquérir que par nos instructions ; les profanes aveuglés sans cesse par leurs préjugés s’en éloignent sans cesse sans le savoir ; mais deviennent-ils vrais maçons, aussitôt le voile tombe, les nuages s’éclairent, le vrai jour parait et leurs erreurs s’évanouissent ; ils reconnaissent alors cette liberté et cette parfaite égalité en leur plein lustre. S’il était question d’en convaincre les incrédules, aurions-nous besoin M :C :F : d’autre preuve que celle que nous en avons en ce jour. Notre Très Sage G :M :P : quoique revêtu des qualités les plus distinguées, ne dédaigne pas de venir en nos Loges, se ranger sous l’étendard du niveau.

Ajoutons à cela la Force de son attachement pour les Frères, la Sagesse de ses mœurs et la Beauté de son caractère : trois qualités qui le distinguent si supérieurement et qui doivent nous distinguer tous du commun des mortels.

Ces trois qualités doivent toujours être M :C :F : l’effet que doivent produire en des âmes sensibles et bien nées, les maximes abondantes de vertus, que la Maçonnerie, cette aimable Mère, dicte et rend agréable à ses enfants ; épurons donc ces maximes dans les sublimes leçons du plus sage des maîtres qui nous éclaire en ces jours ; épurons en la pratique sur l’excellent modèle qu’il nous en donne. C’est le moyen de parvenir au but que nous nous proposons en nos travaux. Travaillons enfin M :C :F : avec intelligence à la reconstruction de ce temple de paix, de concorde et d’union si cruellement détruit par l’orgueil et par la jalousie de nos rivaux. Animés par l’exemple de notre auguste et respectable grand maître P :, secondons ses efforts afin de donner à nos travaux toute la régularité, l’harmonie et la beauté que son goût et sa délicatesse en exigent.

Maintenons par une ardeur constante et inaltérable, le lustre de la splendeur qu’en acquéreront toutes nos Loges. Rendons, en un mot, indissolubles les aimables chaînes qui doivent à jamais serrer les nœuds fraternels qui nous lient tous ensemble et doivent nous lier tant que tiendra la voûte azurée.

C’est le monument le plus stable que nous puissions élever aux bontés fraternelles que daigne nous manifester en ce jour, le plus cher, le plus respectable et le plus sage des maîtres, notre G :M :P : fre M. de Gages.

II

Discours prononcé à la loge brugeoise La Parfaite Egalité de Bruges, peu après la réunion de la grande loge provinciale des 23-24 juin 1771

Les loges locales fonctionnaient selon les instructions contenues dans des règlements détaillés. En 1767 la Grande Loge montoise avait mise au point un règlement de ce type à l’intention des ateliers maçonniques affiliés [27] . Entre 1767 et 1771, bien des choses s’étaient passées dans le monde des loges. La franc-maçonnerie écossaise avec son inflation de hauts grades et de rites, connaissait son heure de gloire dans la Grande Loge française et favorisait l’anarchie qui devenait la caractéristique principale de la maçonnerie française.

Les loges belges éprouvèrent le besoin de mettre de l’ordre au sein de leur obédience. Ceci s’imposait d’autant plus après la reconnaissance, par la Grande Loge de Londres, du grand maître des Pays-Bas autrichiens et des loges affiliées. Il fallait harmoniser les règlements existants avec ceux de la loge protectrice anglaise. C’est pourquoi un nouveau texte fut rédigé et approuvé le 21 juin 1771 par les grands officiers de la Grande Loge provinciale présents à Mons. Le texte apporté à Bruges, y fut lu et approuvé à l’unanimité pendant la réunion provinciale du 23 juin [28] .

Le discours reproduit ci-après a trait à ce règlement et aux réactions qu’il suscita dans la loge brugeoise. Il contient quelques indications sur le fonctionnement de La Parfaite Egalité. On y apprend que les membres de cet atelier n’avaient pas tous assisté à la réunion provinciale, qui s’était pourtant tenue à Bruges, que la loge se réunissait tous les quinze jours et qu’elle nourrissait l’ambition de devenir la plus distinguée de la province. Au cours de la réunion qui nous occupe, l’orateur devait non seulement donner lecture du long texte du nouveau règlement mais aussi faire une déclaration de principe sur l’importance de celui-ci.

Son discours se voulait fondamental. La loi naturelle y était présentée comme le régulateur suprême d’une société ordonnée. Les lois civiles qui en découlaient devaient permettre l’établissement d’une collectivité organisée. Mais à côté et en dehors des lois profanes, il y avait les lois de la franc-maçonnerie. En ce qui les concerne, il n’était pas question d’un respect imposé par la société. Les maçons entraient librement à la loge et se soumettaient aux règlements internes qui constituaient l’épine dorsale de ce groupement d’élite. Les obligations contractées et la parole d’honneur devaient être considérées comme sacrées et indissolubles.

Une telle insistance sur l’importance des règlements et le respect de la parole donnée n’était pas sans raison car les loges venaient de traverser une période mouvementée. Certains membres de la Vraie et Parfaite Harmonie s’étaient opposés au Grand Maître de Gages à l’occasion d’une violente dispute entre deux frères de la loge montoise, Jean Baptiste Perignon de Progent, capitaine de la garde civique et Jean Joseph Beguin, orfèvre [29] . Toutes les tentatives d’arbitrage ayant échoué, la réunion de Tournai, au début de 1771, avait été entièrement consacrée à cet incident et le fonctionnement de la loge en avait souffert pendant des mois. Nous n’avons pas de précisions sur l’origine du conflit, mais il est certain que ce litige entre deux frères dégénéra en une attaque en règle contre l’autorité du marquis, accusé par Perignon de partialité. Le 24 juin 1771, au cours de la réunion de Bruges, ce dernier fut définitivement et irrévocablement exclu de la franc-maçonnerie [30] .

La loge de Bruges avait elle aussi été perturbée au cours des derniers mois. L’un des principaux membres, l’écuyer Dominique Rouget de la Tour (1724-1794), échevin du Franc de Bruges, qui avait occupé très activement les fonctions d’orateur, avait démissionné en décembre 1770. Un autre écuyer, François de Tollenaere de Grammez (1734-1795), conseiller de Bruges, avait été expulsé de la loge vers la même époque [31] . L’existence de La Parfaite Egalité ne s’était donc pas déroulée sans heurts pendant les derniers mois. Et le nouvel orateur d’exprimer la conviction que la loge était maintenant débarrassée de ses brebis galeuses, et qu’avec l’aide de Dieu, il n’y aurait plus de frères infidèles.

A nouveau, ce discours se situait totalement dans l’esprit de la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle : sentiments et idéaux élevés, enveloppés dans une terminologie plutôt vague. Ces belles paroles une fois prononcées, l’orateur pouvait passer à la lecture des 56 articles du règlement. Ce faisant, il descendait à un niveau nettement plus matériel car les cotisations et les amendes constituaient toujours un élément important des règlements des loges.

Discours prononcé en la loge brugeoise La Parfaite Egalité

au cours de la seconde moitié de l’année 1771

M :T :C :F :

Outre le motif d’instruction qui nous rassemble à pareil jour toutes les quinzaines, il en est un particulier aujourd’hui. C’est celui de remémorer le Règlement des Loges de cette Province aux frères qui en ont eu lecture lors de la tenue de la Loge provinciale à notre Orient et d’en instruire les frères qui n’en ont pas eu alors communication.

Quoique notre très digne Ven: soit d’avance pleinement persuadé qu’il n’est personne d’entre les membres de cette Loge, qui non seulement y souscrive en tous ses articles, mais ne soit encore dans une ferme et sincère résolution de se faire une nécessité indispensable de les exécuter tous le plus exactement, il m’a chargé de vous représenter avant d’en procéder à la lecture, combien il est essentiel au bien de l’ordre et particulièrement au bien de chaque Loge, d’y prêter la plus grande et la plus sérieuse attention.

Je ne chercherai pas M :C :F : à vous en convaincre par de longs et étudiés raisonnements. Je me bornerai à vous mettre à cet effet devant les yeux ce qui soutient et maintient l’ordre de toute la nature entière.

Un mouvement secret, qui naît avec nous, et est inséparable de nos âmes, subordonne et soumet tous les individus de l’Univers à son grand architecte. Des lois établies lient et subordonnent chaque portion de ces individus à celui à qui il est donné de les lui prescrire. Des engagements et des vœux lient et subordonnent progressivement à l’appui de ces lois, les différents ordres formés dans chacune de ces portions.

Mais que deviendraient ces différents ordres sans ces engagements et ces vœux ; que deviendraient ces différentes portions d’individus, sans ces lois ; que deviendrait enfin toute la nature raisonnable sans ce mouvement secret de nos âmes. L’univers entier retomberait par sa confusion dans un chaos encore pire que le premier, d’où il est sorti.

Notre ordre, M :C :F : est un de ces différents ordres, formé de toutes ces portions diverses. Tout maçon en connaît l’origine : son allégorie est l’œuvre qui de tous ceux de l’ancien testament, fut peut-être le plus agréable et le plus précieux au roi des rois ; ses maximes sont la recherche des vertus et l’abandon des vices ; son but est de rassembler les différents états de ces ordres divers sous l’étendard du niveau ; un engagement nous y lie et nous y subordonne, non seulement L’un à L’autre, mais encore lie cette Loge à toutes celles constituées dans la Province, et les subordonnent toutes ensemble à la loge provinciale qui les a constituées.

Mais cet engagement est simple et il lui manque l’appui des lois ; de là il n’arrive que trop souvent qu’il n’est regardé que comme arbitraire et dissoluble à volonté. Comme si une obligation contractée, une parole d’honneur donnée et l’une et l’autre réitérée à chaque grade, pouvaient être annulées dès qu’un caprice d’inconstance, d’indiscrétion, et j’ose dire de peu de délicatesse de sentiment y porterait.

S’il a pu être M :C :F : parmi nous des frères assez faux pour penser ainsi, nous en sommes purgé, et plaise au grand architecte de l’univers qu’il ne s’y en retrouve jamais plus. Au contraire regardons tous et à toujours cet engagement comme formel et obligatoire en sa teneur et (à défaut) de l’appui des lois, regardons pour telles le règlement que nous a donné la Loge provinciale.

Soumettons-nous à l’exécution la plus exacte de tous ses articles, persuadés enfin que de cette exacte exécution dépend essentiellement le bien et le maintien non seulement de l’ordre, mais encore de la loge provinciale et de chaque loge qui la compose.

Soïons le aussi que ce ne sera que par icelle que nous parviendrons à donner à nos travaux, toute la régularité, l’harmonie et la beauté que nous avons promis à notre très Sage G :M :P : et que nous réussirons à rendre notre Loge la plus distinguée de la province.

III.

Visite du comte Nicolas d’Arberg, accompagné du marquis de Trazegnies et du comte d’Asson à la loge « La Parfaite Egalité » de Bruges en l’année 1972.

La Grande Loge Provinciale s’était donc réunie à Bruges les 23 et 24 juin 1771. Nicolas d’Arberg, pourtant Député Grand Maître Provincial, n’assista pas à cette réunion. C’est du moins ce que nous pouvons déduire du discours que nous étudions ici et qui contient la phrase : « Combien nos âmes sont vivement pénétrées du bonheur depuis si longtemps désiré, de vous voir présider à Notre Orient ». Si d’Arberg avait été présent en 1771, le discours en aurait sans doute fait mention et, surtout, les mots « si longtemps désiré » n’auraient pas eu de sens.

Quoi qu’il en soit, la visite dont il est question ici eut lieu en 1772, sans que nous puissions en préciser la date exacte. D’après les informations retrouvées dans les archives d’Arberg, il semble qu’il aurait résidé régulièrement à Bruges d’avril à septembre de cette année [32] .

Les circonstances de la visite

Le texte nous apprend la raison du séjour à Bruges des trois francs-maçons : l’autorité centrale (« le trône ») les y envoyait pour former un tribunal sous la présidence de d’Arberg. Devaient-ils juger une affaire civile (« un différend entre deux profanes ») ou criminelle (« un innocent et un coupable ») ? On peut plutôt supposer qu’il s’agissait d’un tribunal militaire, les trois visiteurs étant officiers de carrière [33] .

D’Arberg n’avait probablement aucune formation juridique et à la lecture de sa biographie on peut même supposer que, sauf dans l’art militaire, son éducation n’avait pas été particulièrement poussée. S’il s’agissait d’un tribunal militaire, il venait sans doute statuer sur une affaire concernant des éléments qui appartenaient au régiment de Vierset, caserné à Bruges. Saisissons l’occasion d’étudier plus en détail la biographie du comte d’Arberg, sur qui l’on n’a jusqu’à présent publié que des données fragmentaires et parfois inexactes.

La carrière bien remplie du comte d’Arberg

Nicolas Antoine de Valengin, comte d’Arberg, naquit à Nivelles et y fut baptisé en l’église Saint-Jean le 20 juillet 1736.

Les d’Arberg, qui s’étaient fixés en Franche-Comté puis aux Pays-Bas, portaient au départ un titre quelque peu incertain. Le premier d’entre eux, Claude de Valengin (1510-1580) était l’un des bâtards du dernier seigneur de Valengin, Claude, baron de Bauffremont (1447-1517), qui appartenait à la branche cadette de la maison de Neuchâtel en Suisse. L’ascension rapide de la famille se précisa à la deuxième génération avec François de Valengin, colonel et gouverneur de Charlemont, qui en 1599 eut la bonne fortune d’épouser Isabeau de Trazegnies, puis en 1604, en secondes noces, Adrienne de Brion.

Son fils, Claude Nicolas de Valengin (1618-1687) épousa à Nivelles Olympe de Gavre qui lui apportait une dot considérable. Vers 1660 il prit motu proprio le titre de comte et le nom d’Arberg. Audaces fortuna juvat ! A partir de ce moment, la famille évolua dans les milieux les plus distingués. Les enfants épousèrent la fine fleur de la vieille noblesse européenne : les Gonzague-Mantoue, les Fugger, les Törring… Les garçons furent officiers ou dignitaires à la Cour de nombreux souverains régnants. En même temps ils assirent leur respectabilité féodale sur une série de domaines, comme les seigneuries de la Rochette dans la principauté de Liége, de Helmond dans le Brabant septentrional et d’Ollignies dans le Hainaut [34] .

Nicolas Antoine d’Arberg était l’un des fils de Nicolas Maximilien d’Arberg (1691-1767) et de sa deuxième épouse, la comtesse Henriette du Han de Martigny (1710-1742). Celle-ci était une amie d’enfance de Charles de Lorraine qu’elle avait connu à la cour de Lorraine à Nancy et à Lunéville, où son père exerçait de hautes fonctions. Après l’installation de Charles de Lorraine à Bruxelles, le comte Nicolas Maximilien fut rapidement admis dans le petit cercle de ses amis intimes [35] .

Le frère de Nicolas Antoine, Charles Alexandre d’Arberg (1734-1809), sacré évêque auxiliaire de Liège en 1767, fut le dernier évêque d’Ypres de 1786 à 1802 [36] . Trois autres de ses frères devinrent officiers au régiment d’Arberg. Le couple d’Arberg – du Han eut en tout neuf enfants. La mère mourut en 1742 à la naissance du neuvième et le père se maria une troisième fois.

A l’âge de treize ans, Nicolas Antoine entra dans un des régiments nationaux que comptaient les Pays-Bas autrichiens, celui qui portait le nom d’Arberg et appartenait à son oncle Charles Antoine d’Arberg (1702-1768) [37] . Trois ans plus tard il fut nommé capitaine. Avec son régiment il participa à la guerre de Sept Ans contre la Prusse. En décembre 1756 il était en Bohême. En avril 1757 il se battit près de Prague. Le 18 juin il prit part à la bataille de Kolin et en septembre à celle de Holzberg. En novembre 1757 il se distingua en prenant Schmielefeld à la tête de ses troupes, ce qui permit la prise de Breslau.

C’est ainsi qu’à l’âge de 22 ans il devint major. Lieutenant-colonel en 1762, il passa deux ans plus tard au régiment du prince de Ligne avec le grade de colonel. En 1773 il fut fait général major et de 1776 à 1779 il occupa le poste de gouverneur militaire de Mons. En 1779 il fit l’acquisition du célèbre régiment de dragons de Saint-Ignon, qui porta dorénavant son nom. Ce nouveau régiment d’Arberg fut d’abord commandé par le comte Louis François Civilart d’Happoncourt puis, à partir de 1787 par le Brugeois Antoine le Bailly d’Oosthove (1735-1795), demi-frère de l’influent Premier échevin de Gand et président des Etats de Flandre, Charles le Bailly de Marloop (1722-1807). En 1784, d’Arberg fut promu feld-maréchal. Il accédait ainsi au sommet de la hiérarchie militaire. Il devint conseiller de la « jointe militaire » et dans ces fonctions il prit le commandement en second du comte Richard d’Alton [38] .

En 1767, à la suite d’une donation entre vifs par son père, il était devenu seigneur de Helmond. Ce fief était entré dans la famille d’Arberg lors du mariage de son grand-père avec Isabelle Félicité de Cortenbach. Le 17 avril 1768, Nicolas d’Arberg fit sa joyeuse entrée à Helmond et reçut de ses sujets une « bienvenue » de 500 livres. Il ne résida toutefois guère au château, qui se dégrada progressivement et sur lequel il prit des hypothèques afin d’apurer d’autres dettes. Il intenta un procès interminable au procureur général de La Haye au sujet de ses droits seigneuriaux. Après avoir été débouté, il vendit la seigneurie et le château en 1781 à Carl Wesselman, maître des monnaies à Utrecht [39] .

En 1768 d’Arberg succéda à son père en qualité de baron de la seigneurie d’Ollignies, près de Lessines dans le Hainaut et il devint propriétaire du château de la Morlière. C’est Olympe de Gavre qui, par son mariage avec Claude de Valengin, avait apporté cette seigneurie à la famille d’Arberg [40] . La même année d’Arberg succéda également à son père en tant que député de la noblesse aux Etats du Hainaut, le club très exclusif des nobles de la province, dans lequel le marquis de Gages ne devait être admis qu’en 1776. A partir de la même date d’Arberg entra à la Cour de Bruxelles en qualité de chambellan actuel, titre honorifique que son père et son grand-père avaient porté avant lui.

Fin 1784 d’Arberg fut investi du troisième poste en importance à la Cour de Bruxelles, celui de grand maître des cuisines. Il assurait ainsi l’entièreté du ravitaillement nécessaire à la vie d’une cour somptueuse. Il fut dès lors étroitement lié aux allées et venues des gouverneurs généraux Albert et Marie-Christine de Saxe-Teschen, qui l’emmenèrent partout avec eux : à Mariemont, à Vienne et aussi à Paris, pour une visite officielle à leur sœur, la reine Marie-Antoinette. D’Arberg devait vraisemblablement sa promotion à l’influence de son épouse, qui était devenue, également en 1784, dame d’honneur de Marie-Christine [41] .

D’Arberg et la révolution

Vint l’année 1787 au cours de laquelle Joseph II imposa des modifications considérables dans les nominations aux charges exercées par la noblesse, évidemment au grand dam des intéressés. La tension monta dans les Pays-Bas autrichiens, où les réactions, comme on le sait, loin de se limiter aux magistrats licenciés, gagnèrent une partie croissante de la population. Le mécontentement s’amplifia contre les mesures telles que l’interdiction d’inhumer dans l’enceinte des villes, la suppression de nombreux couvents, confréries et associations, la création d’un séminaire général à Louvain.

Au début de 1787, les séminaristes louvanistes s’opposèrent à certains professeurs considérés comme trop « joséphistes ». D’Arberg fut envoyé avec 4.000 hommes à Louvain et y encercla le séminaire. La poignée de séminaristes présents envoya au général une députation qui parvint à présenter leurs griefs d’une manière tellement convaincante qu’il leur donna raison et retira ses troupes [42] . L’habileté avec laquelle il avait su calmer la révolte des séminaristes augmenta son crédit auprès du ministre plénipotentiaire Louis Charles Barbiano di Belgiojoso (1728-1801) [43] .

Peu après, le 30 mai 1787, voulant calmer la tension grandissante, les gouverneurs prirent l’initiative de suspendre l’exécution de certaines mesures impériales controversées. L’événement fut fêté à Mons, où un accueil triomphal fut réservé au grand bailli du Hainaut, le duc aveugle Louis d’Arenberg (1750-1820) [44] . C’en était trop. Joseph II, furieux, désavoua les gouverneurs et, prétextant de sa cécité, démit le malheureux duc de ses fonctions [45] . Il le remplaça par Nicolas d’Arberg.

Cette nomination comblait l’intéressé : il devenait le premier personnage des Etats du Hainaut, la fonction était très bien rémunérée et lui permettait même d’espérer un titre princier ou ducal comme couronnement de sa carrière. Mais les circonstances particulièrement troublées ne lui furent pas favorables. Après avoir été accueilli très froidement, tant par la population que par les notables, il eut à combattre l’Assemblée des Etats du Hainaut, qui par trois fois refusa de lever les impôts exigés. Il dut ensuite faire face à un soulèvement populaire et, lors d’une violente confrontation avec les forces de l’ordre sur la Grand-Place de Mons, sept manifestants furent tués. Joseph II destitua les Etats et concentra tous les pouvoirs entre les mains de son grand bailli, qui redevint à cette occasion gouverneur militaire. Le Hainaut lui aussi marchait inévitablement vers la révolution [46] .

En 1789 d’Arberg affronta à Gand les Patriotes avec son régiment et bombarda la ville du haut de la citadelle. Ce furent les « quatre journées de Gand » qui donnèrent lieu à des combats sanglants, à des actes de violence et à des pillages de part et d’autre. Le 16 novembre d’Arberg fut acculé à la capitulation et dut battre en retraite nuitamment avec la garnison, forte de 5.000 hommes. Il avait été lui-même blessé pendant les opérations [47] . Les troupes du Washington belge, le général Van der Meersch (1734-1792) qui lui infligeaient ainsi une défaite cuisante se trouvaient notamment sous les ordres d’un jeune officier hennuyer de 23 ans, que d’Arberg connaissait bien, le prince Louis Eugène de Ligne (1766-1812) [48] .

La chute de Gand, défaite psychologique plus encore que militaire, annonçait l’écroulement du pouvoir autrichien. Les généraux malheureux – vae victis – et en premier lieu le commandant en chef Richard d’Alton (1732-1791), qui se suicida, encoururent la disgrâce de l’empereur. Ce fut également le cas de d’Arberg qui fut prié de démissionner de ses fonctions militaires [49] . Le 14 décembre 1789 il vendit donc les dragons d’Arberg, le plus beau régiment de cavalerie des Pays-Bas autrichiens, au duc Wolfgang d’Ursel (1750-1804), le beau-frère du duc d’Arenberg. D’Ursel, qui n’allait pas tarder à devenir un des soutiens du parti de Vonck et des démocrates, était toutefois persona non grata auprès des Autrichiens et le régiment fut revendu quelques jours plus tard au comte Maximilien de Baillet Latour (1737-1806). Il continua de servir l’Autriche pendant de nombreuses années encore, sous le nom de Latour [50] .

Ce fut le début d’une période sombre pour d’Arberg. Tandis qu’avec son régiment il s’était replié sur Arlon et que sa femme avait pris la fuite avec leurs enfants âgés de respectivement 13, 10, 3, 2 et 1 ans [51] , le château d’Ollignies, abandonné, fut livré au pillage [52] . D’Arberg se retira provisoirement au château de La Rochette, près de Pepinster [53] , qui appartenait à son frère l’évêque. Bien qu’ayant cessé de servir l’Autriche, il fut pris en otage par les patriotes en mai 1790 [54] . Il perdait donc sur tous les tableaux.

Lorsque les Autrichiens reprirent le contrôle de nos provinces, d’Arberg ne fut pas reconduit dans ses fonctions de grand bailli. A sa place on nomma le prestigieux prince Charles Joseph de Ligne (1735-1814), le père du jeune homme qui avait contribué à battre d’Arberg à Gand. Il est vrai que d’Arberg obtint une nouvelle charge importante à la Cour, celle de « grand écuyer » qui lui donnait la responsabilité sur la majorité du personnel, notamment les domestiques en livrée, les gardes du corps et les sentinelles, les musiciens, le personnel des écuries et de la vénerie. Mais avec son régiment, il avait perdu le principal support de sa puissance et de son influence. C’est à cette époque que mourut son fils cadet, Gustave, né à Ollignies le 19 octobre 1791, les malheurs familiaux s’ajoutant aux déboires professionnels.

Après la première invasion des troupes françaises à la fin de 1792 et lors de la deuxième restauration autrichienne, d’Arberg fut entièrement relégué à l’arrière-plan : il ne garda aucune fonction à la Cour, même honorifique [55] . Dès lors il se mit à détester profondément les Autrichiens. Il se retira dans son château d’Ollignies, survécut tant bien que mal à la période révolutionnaire et, quelques années plus tard, lia son sort et celui de sa famille à la carrière du consul Bonaparte.

Son épouse, qui pendant plusieurs années avait été dame d’honneur de la gouvernante Marie-Christine, entra au service de l’impératrice Joséphine (1763-1814). La comtesse d’Arberg – de Stolberg, qui possédait « le plus bel arbre généalogique d'Europe » était la seule femme de haute et ancienne noblesse parmi les premières dames nommées auprès de Joséphine de Beauharnais. On disait d’elle « qu'elle avait de la distinction jusque dans les plis de son manteau de Cour ». Avec les années son influence à la cour impériale grandit. Lorsqu’en 1809 l’impératrice fut répudiée pour être remplacée par Marie-Louise d’Autriche (1791-1847), la comtesse d’Arberg resta fidèle à Joséphine et devint son intendante à Malmaison. Tant Napoléon que Joséphine la tenaient en haute estime [56] .

Leur fils, Charles d’Arberg (1776-1814), après s’être illustré à Tilsitt, devint l’un des familiers de l’empereur. Décrit comme l’un « des plus élégants et des plus aimables », il fut chargé de missions délicates dont la dernière fut d’assumer les fonctions de préfet de la ville rebelle de Brême. Il mourut prématurément à Bruxelles avant d’avoir eu le temps de légitimer ses deux fils naturels. Deux de ses sœurs devinrent dames d’honneur de Joséphine et épousèrent – avec une dot de l’empereur – des personnalités de l’Empire : le comte Dominique Klein (1762-1845), général puis, sous la Restauration, pair de France et le valeureux général comte Georges Mouton de Lobeau (1770-1838), dont  Napoléon disait : « Mon mouton est un lion », qui, chef de la garde nationale de Paris, entra dans la légende en 1831 en dispersant une manifestation – la première fois dans l’histoire – à l’aide de pompes à incendie.

Quant à Nicolas d’Arberg, malade et impotent depuis plusieurs années, il mourut à Bruxelles, le 17 septembre 1813 et fut enterré dans le mausolée de la famille à Ollignies [57] .

Le mariage du comte d’Arberg et ses amitiés maçonniques

Ce n’est qu’après avoir atteint le grade de général que d’Arberg songea au mariage. En 1772 il avait été question d’une union avec Christine de Ligne, la fille du prince Charles-Joseph de Ligne, ce qui ne se réalisa pas [58] . Le 6 novembre 1774, en l’église Saint Jacques du Coudenberg à Bruxelles, d’Arberg épousa la princesse Françoise de Stolberg – Gedern (1756-1828), de vingt ans sa cadette. Issue d’une ancienne famille princière désargentée, elle n’avait pas connu son père. Gustave Adolphe de Stolberg – Gedern (1722-1757) avait commandé le régiment d’Arberg, premier du nom, de 1748 à 1754. Le jeune Nicolas d’Arberg avait donc fait ses premières armes sous ses ordres. En 1754, Stolberg avait été promu général et nommé commandant militaire de Nieuport, mais en 1757 il périt à Leuthen, dans une des nombreuses batailles de la guerre de Sept Ans [59] .

Sa veuve, née princesse Elisabeth de Hornes (1733-1825) resta pratiquement sans biens. L’impératrice Marie-Thérèse prit les quatre filles de Stolberg sous sa protection et pourvut trois d’entre elles d’une prébende de chanoinesse laïque en l’église collégiale de Sainte-Waudru à Mons [60] .

Le contrat de mariage d’Arberg – de Stolberg mentionne la présence en qualité de témoin du beau-frère de l’impératrice, le gouverneur général des Pays-Bas autrichiens, Charles de Lorraine (1712-1780). A vrai dire, il y assistait autant à cause de l’époux que de la jeune chanoinesse. D’Arberg était non seulement le fils de son amie d’enfance Henriette du Han, mais il était surtout le neveu de la sœur de celle-ci, Béatrice du Han de Martigny (1711-1793), devenue entre-temps la veuve du marquis François de Choiseul-Meuse (1716-1746). Pendant leur jeunesse à Lunéville, elle avait été la maîtresse du gouverneur et elle devait rester son amie intime de 1760 à sa mort [61] .

Dorénavant d’Arberg partageait son temps entre son régiment, la Cour de Bruxelles, sa résidence d’Ollignies et ses obligations à Mons. En 1774 il se fit bâtir dans cette ville un hôtel de maître imposant et luxueux, rue de la Grande Triperie [62] .

Dix ans plus tard, à l’occasion de leur promotion conjointe à la Cour des gouverneurs généraux, les époux d’Arberg prirent en location un palais à Bruxelles, qui existe toujours à l’adresse rue de la Loi n° 12, et qui est depuis 1836 la résidence du ministre des Finances. Construite par l’architecte Louis Montoyer (1749-1811), sur les terrains de l’abbaye Sainte-Gertrude dans la Rue de Brabant, en face du Parc royal, et à côté du Palais du Souverain Conseil (le Parlement belge actuel ou Palais de la Nation), l’opulente demeure fut achetée sur plan par le jeune banquier Edouard de Walckiers (1758-1837) et donnée en location à vie au comte d’Arberg et à son épouse. Ils s’installèrent début 1785 dans ce qui comptait parmi les demeures les plus luxueuses de la ville. On peut s’imaginer d’Arberg et la princesse de Stolberg, en haut de l’escalier d’honneur en marbre blanc, accueillant ce que Bruxelles comptait de grands personnages et les conduisant dans l’enfilade de somptueux salons en style Louis XVI : le salon rose, le salon du milieu et le salon bleu, dignes de leur modèle, le palais de Versailles, richement décorés, avec leurs lambris, leurs cheminées en marbre blanc et leurs trumeaux. Les sols étaient revêtus des plus beaux parquets qu’on pouvait souhaiter, aux élégants motifs de décoration, différents pour chaque pièce. Parmi les nombreux bois rares et exotiques utilisés, on remarquait le sapeli, acajou rose de la Côte d’Ivoire et le wengé, bois brun foncé aux nervures noires en provenance du Cameroun. Début 1789, peu de temps avant la débâcle autrichienne, d’Arberg quitta la belle demeure et résilia son contrat avec Walckiers, devenu rebelle aux Autrichiens et pourvoyeur de fonds pour les révolutionnaires du parti de l’avocat Vonck [63] .

Par son mariage Nicolas d’Arberg devint le beau-frère du prétendant au trône britannique, Charles Edouard Stuart (1720-1788) qui, en 1772, avait épousé Louise de Stolberg (1752-1824), de trente-deux ans sa cadette. Louise n’allait pas tarder de découvrir que son époux était un alcoolique invétéré et elle devait entrer dans l’histoire sous le nom de « comtesse d'Albany » en devenant l’égérie et l’amante impétueuse du poète Vittorio Alfieri (1749-1803) et plus tard du peintre François Fabre (1766-1837). Avant 1800, Louise et Alfieri résidèrent d’ailleurs pendant quelque temps chez les d’Arberg à Ollignies. C’est au cours de ce séjour qu’Alfieri écrivit sous le titre Il Misogallo son violent recueil de sonnets contre la Révolution française.

La troisième sœur, Caroline Auguste de Stolberg (1755-1829) avait épousé en 1771 Charles Ferdinand, marquis de la Jamaïque (1752-1787), le futur quatrième duc de Berwick, arrière petit-fils de James Fitzjames (1670-1734), bâtard du roi Jacques II (1633-1701), grand-père de Charles Edward Stuart [64] .

Charles Edward, les Berwick et les Fitzjames nous plongent dans le mouvement jacobite : pendant tout le XVIIIe siècle l’attachement sentimental à la cause perdue des Stuarts resta intense dans certains milieux. Les sœurs Stolberg participaient à ce courant, leur grand-mère étant lady Aylesbury, une fille du comte Thomas Aylesbury, l’un des partisans les plus fidèles du roi Jacques II.

Les mariages des princesses de Stolberg – en tout cas des deux dernières citées – furent en grande partie arrangés par le jeune marquis et colonel, futur duc et feld-maréchal James Charles de Fitzjames (1743-1805), cousin et homme de confiance de Charles Edward Stuart. Et c’est ici que les relations familiales et maçonniques se rejoignent [65] . En effet, James Charles était un important dignitaire franc-maçon. Il était « grand expert » de la loge personnelle du duc de Montmorency – Luxembourg (1737-1803) qui était alors le véritable chef de la franc-maçonnerie française et, après 1773, il fut l’un des officiers du « Grand Orient de France ». Son père avait été l’un des premiers francs-maçons français dans la « Loge de Bussy » (1735) et, de 1775 à 1789 son frère fit partie de plusieurs loges parisiennes très fermées, dont « La Candeur » [66] .

En 1773 James Charles Fitzjames vint à Mons, où il assista le 26 juillet à une réunion extraordinaire de « La Vraie et Parfaite Harmonie », convoquée à la hâte [67] . Il était accompagné de trois autres membres de la loge Saint-Jean de Montmorency-Luxembourg, le prince Charles de Ligne, qui avait été initié à Gand entre 1765 et 1770 dans la loge militaire « La Bienfaisante » [68] , le chevalier de Durfort [69] et le « chevalier » de Coigny [70] . Ces quatre maçons escortaient une personnalité encore plus importante, qui n’était autre qu’un membre de la famille royale française, le duc de Chartres. Celui-ci mieux connu sous son nom de Louis Philippe d’Orléans et plus tard de Philippe Egalité (1747-1793) avait été élu deux ans plus tôt Grand Maître de la Grande Loge (bientôt Grand Orient) de France, mais l’installation se faisait attendre pour des raisons politiques [71] . Les cinq visiteurs se connaissaient très bien, ayant en commun de nombreux souvenirs de frasques, d’aventures sentimentales, d’orgies brutales, d’expériences de spiritisme et d’évocations du diable [72] .

Leur arrivée à Mons fut totalement inattendue [73] . De Gages présida la réunion, mais il est certain que c'est d’Arberg qui introduisit les visiteurs dans la loge montoise car le compte rendu dit textuellement qu’ils y entrèrent « conduits par le Ven : comte d'Arberg, Député Grand Maître Provincial » [74] . Il n'est pas exclu que la visite de Fitzjames à Mons ait eu quelque rapport avec le mariage de la troisième sœur de Stolberg.

D’Arberg : personnage important en loge et au dehors

Nicolas d’Arberg avait été initié en 1763 dans la loge « La Parfaite Harmonie » de Mons, dont le marquis de Gages était devenu le Vénérable en 1765. Lorsqu’en 1770 de Gages sollicita et obtint l’investiture en qualité de « Grand Maître Provincial des Pays-Bas autrichiens » de la part de la Grande Loge de Londres, il nomma d’Arberg « Député (ou Substitut) Grand Maître Provincial » et le mit à la tête de la loge montoise qui s’appela dès lors « La Vraie et Parfaite Harmonie » [75] .

Les données dont nous disposons pour l’année 1773 indiquent toutefois qu’il ne se rendait guère à la loge de Mons. Le 29 juin 1773, pour l’assemblée provinciale à Mons, il se fit représenter par son premier surveillant d’Aublux del Bar. Lors de la réunion de sa propre loge, le 30 juin, il fut noté « absent pour cause légitime ». Les 5 et 11 juillet il n’était pas plus présent et le frère La Maire fit savoir en son nom qu’il serait absent pour longtemps et que ses nombreux soucis quotidiens l’empêchaient d’assister aux réunions [76] . Aussi chargeait-il le marquis de Gages de désigner son remplaçant. A partir de cet instant, d’Aublux fit fonction de Vénérable et, dans la marge du compte rendu on peut lire ces lignes, de la main du marquis : « Le F : comte d'Arberg se retire mais reste membre externe et Substitut Grand Maître Provincial » [77] .

Si l’on excepte sa visite en compagnie du duc d’Orléans et de ses amis le 26 juillet 1773 (d’Arberg avait-il passé le mois de juillet en France, peut-être chez Fitzjames en vue de négocier son mariage ?), il ne se montra plus guère à sa loge. A partir de 1774 il est noté comme « Député Grand Maître Provincial Honoraire », peut-être à cause de sa récente parenté avec le légendaire « Bonnie Prince Charlie » qui – à tort ou à raison – bénéficiait d’un respect considérable dans la franc-maçonnerie continentale.

En 1777 d’Arberg démissionna définitivement – peut-être considérait-il que son poste de commandant militaire de Mons ne lui permettait plus d’avoir des liens, mêmes ténus avec la loge locale – et fut remplacé définitivement dans la fonction de Vénérable par celui qui en avait été le faisant fonction, le baron Albert Ghislain Joseph d’Aublux del Bar (1720-1800), colonel au régiment d’Arberg [78] . En 1786, lors de la mise au pas de la franc-maçonnerie par Joseph II, d’Arberg n’appartenait de toute façon plus à une loge des Pays-Bas autrichiens [79] .

Les informations ainsi rassemblées au sujet de Nicolas d’Arberg, de sa famille et de ses relations, indiquent combien les milieux aristocratiques qu’il fréquentait, étaient supérieurs à ce qu’il pouvait rencontrer dans la loge brugeoise. Même si, à l’époque de sa visite à « La Parfaite Egalité » il n’avait pas encore été promu général et n’était pas encore le beau-frère de Charles Edward Stuart, il était une personnalité dans le monde « profane » de loin supérieure à la petite noblesse et aux bourgeois qui appartenaient à la loge de Bruges.

Ces données biographiques expliquent la contradiction entre l’idéal de « parfaite égalité » et le ton respectueux, voire obséquieux, qui caractérise le discours publié ici. On peut s’imaginer d’Arberg évoluant dans Bruges en grand seigneur et y menant un train de vie propre à éveiller l’intérêt public. Ses activités, ses déplacements et ses visites suscitaient sans doute des commentaires et contribuaient à faire de sa présence à la loge brugeoise un véritable événement. Lui et ses deux compagnons étant à cette époque joyeux célibataires, on peut s’imaginer qu’ils ne passaient pas inaperçus.

Le marquis de Trazegnies

Le second visiteur de la loge brugeoise était le marquis de Trazegnies. Pour identifier le Trazegnies qui se trouvait à Bruges en 1772, nous avons le choix entre plusieurs militaires : le marquis de Trazegnies, son frère le comte de Trazegnies et de Villemont et leur cousin, le marquis de Trazegnies et de Bony [80] . Lequel des trois vint à Bruges ?

Nous pouvons sans doute éliminer le cousin, Gillion de Trazegnies. Un pacte de famille conclu le 25 mars 1748 l’avait autorisé à porter le titre de marquis. Mais il appartenait à un régiment stationné en France et ne venait guère dans nos régions [81] .

Joseph Lothaire Chrétien, marquis de Trazegnies (1731-1784), était l’aîné des deux frères [82] . Fils du colonel des dragons Philippe Ignace de Trazegnies († 1739) et de Marie Eléonore de Bode, issu d’une grande famille hennuyère, Joseph Lothaire de Trazegnies était devenu officier au régiment du duc Charles d’Arenberg (1721-1778) en 1754. L’année suivante il avait acheté sa propre compagnie de fusiliers, avec laquelle il avait participé en 1756 et 1757 à diverses batailles, notamment à Cotzermitz et à Breslau, où il fut grièvement blessé le 5 décembre 1757 [83] .

Le 7 avril 1761 Joseph Lothaire obtint son congé sans solde, afin de rentrer chez lui et d’épouser Marie Caroline de Joncret, baronne de Namur. A cette occasion il reçut le titre honorifique de chambellan de l’impératrice. Dès lors il résida principalement en ses châteaux de Trazegnies et de Berzée. Les inventaires et les gravures de l’époque montrent qu’il y vivait dans de riches demeures et qu’il créa à Berzée un parc renommé [84] . A partir de ce moment il n’exerça plus guère d’activités militaires mais il parvint quand même au grade de lieutenant colonel au régiment du duc d’Arenberg. De toute façon il connaissait Nicolas d’Arberg, avec qui il était apparenté, et il n’est donc pas exclu qu’il l’ait accompagné à Bruges. Il ne figure pas sur les listes des loges que nous connaissons, mais il pourrait avoir été initié en Autriche ou en Allemagne, peut-être dans la loge militaire de son régiment. Il est donc possible que l’on ait fait appel à ce militaire en service non actif, pour siéger dans un tribunal militaire.

Ensuite nous avons son frère, Maximilien-Richard (°1732), toujours appelé comte de Trazegnies ou comte de Villemont, qui ne porta jamais le titre de marquis. C’est lui qui fonda la loge militaire « La Bienfaisante » à l’Orient de Gand. Il figure sur les listes en tant qu’« instituteur et premier né » et en tant que premier Vénérable Maître. C’est en mars 1765 qu’il obtint pour sa loge militaire des constitutions de la part de la Grande Loge des Pays-Bas. « La Bienfaisante » ne devait se rallier à la grande loge provinciale du marquis de Gages qu’en 1776 [85] . D’autre part, les archives de la « Discrète Impériale » d’Alost, mentionnent la visite, le 8 mai 1765, de Trazegnies, major au régiment du comte de Saint-Ignon, c’est à dire Maximilien et lui donnent erronément le titre de marquis [86] .

Maximilien de Trazegnies était en 1772 lieutenant colonel au régiment des dragons du comte de Saint-Ignon, habituellement caserné à Gand. Il ne peut de toute façon pas être confondu avec son frère Joseph Lothaire, qui était marié depuis 1761, alors que Maximilien était resté célibataire. C’est ce qui découle d’un incident survenu en 1770 entre Trazegnies et le chanoine Guillaume de Potter (1728-1794), du chapitre de Sainte-Pharaïlde et de Saint-Nicolas, frère des francs-maçons Pierre et Bernard de Potter. Celui-ci avait répandu la rumeur dans les milieux aristocratiques selon laquelle le comte de Trazegnies s’était vu refuser la main de la fille du comte de Thiennes, Eléonore Françoise de Thiennes (1750-1808), de dix-huit ans sa cadette. Blessé dans son honneur, Trazegnies démentit les faits dans une lettre ouverte qu’il concluait ainsi : « Je vous conseille de vous occuper des exercices de votre état, de lire votre bréviaire et de chanter laudes et matines, sans vous ingérer des choses du monde, qui n'est pas votre élément ; par là, vous éviterez les mortifications à quoi s'exposent ceux de votre état qui au lieu de remplir leurs devoirs, s'avisent de tracasser comme vous le faites » [87] .

Maximilien de Trazegnies poursuivit sa carrière militaire dans le régiment de Saint-Ignon, devenu en 1779 le régiment d’Arberg et lors de la Révolution Brabançonne il commandait à Gand les régiments Clerfayt (précédemment régiment Los Rios) et Vierset. Il émigra et devint plus tard lieutenant général dans l’armée autrichienne.

Il y a donc des éléments divers et contradictoires qui peuvent faire pencher pour la présence à Bruges, soit de Maximilien Richard, soit de son frère Lothaire Joseph. En faveur de Lothaire joue l’argument que l’orateur s’adressa à plusieurs reprises au marquis. Maximilien Richard présent, n’aurait-il pas récusé un titre qui ne lui revenait pas ? Mais peut-être le fit-il, sans que l’orateur ne prit la peine de corriger son texte ? Nous voyons que le secrétaire de la loge d’Alost commit la même erreur. Les autres éléments favorisent Maximilien : le fait qu’il soit connu comme franc-maçon actif, alors qu’il n’y a pas de certitude en ce qui concerne l’appartenance éventuelle de Lothaire ; le fait que ce dernier s’était retiré dans ses terres namuroises, alors que Maximilien était officier d’active à Gand, tout comme d’Arberg et d’Asson. Nous pensons donc en fin de compte qu’il s’agissait du comte Maximilien de Trazegnies, erronément mentionné avec le titre de marquis [88] . L’orateur n’en était pas à une erreur près, puisqu’il écrivait d’Arsberg au lieu de d’Arberg et qu’il parlait du comte d’Osson au lieu de d’Asson. Il y avait bien en France un comte Charles d’Ossun (°1750), militaire et vénérable d’une loge parisienne en 1773, mais rien ne permet de le lier, lui ou un homonyme, à une quelconque activité militaire dans les Pays-Bas autrichiens [89] .

Le comte d’Asson

Le comte Jean François d’Asson, gentilhomme français au service de l’Autriche, était major au régiment Los Rios, caserné à Gand, à l’époque de son séjour à Bruges. Sa présence à la réunion tenue par « La Parfaite Egalité » à Bruges, confirme son appartenance à la franc-maçonnerie et il semble avoir été membre de la loge gantoise « la Bienfaisante » en 1770-1771 [90] . Toutefois, le fait que Guy Schrans ne l’ait pas retrouvé sur un des tableaux connus de cette loge, pourrait indiquer qu’il ait plutôt appartenu à l’une ou l’autre loge française ou à une loge militaire, éventuellement éphémère [91] .

D’Asson était chevalier de Malte et fut fait chambellan de l’impératrice en 1772. Promu lieutenant colonel au régiment Los Rios (ou de Saint-Ignon), il épousa le 29 octobre 1775, à Tronchiennes, Marguerite de Wassenaert, veuve du prince Louis de Montmorency (1735-1768). Il apprit peut-être à la connaître dans le cercle de nobles gantois, auquel appartenait également le prince Charles Joseph de Ligne, qui s’adonnaient aux plaisirs du théâtre amateur.

L’union fut de courte durée car Marguerite de Wassenaert mourut en décembre 1776 à l’âge de 37 ans. Ce mariage apporta à d’Asson une importante fortune, ainsi qu’un demeure seigneuriale à Gand, l’hôtel de Vinderhoute dans la Rue Haute. Son aisance lui permit notamment en 1780 de prêter à Charles de Lorraine une somme considérable, destinée à son amie intime Béatrice de Choiseul-Meuse, tante de Nicolas d’Arberg [92] .

Le contenu du discours

Le discours adressé au comte d’Arberg et à ses deux compagnons devait servir d’entrée en matière avant d’inviter le comte à présider l’assemblée. Les superlatifs utilisés par l’orateur n’étaient pas exceptionnels pour l’époque. Il y a lieu de remarquer avec quelle insistance on soulignait qu’un personnage si important et si haut placé voulait bien condescendre à se réunir avec des frères de rang beaucoup plus modeste « laissant ses éminentes qualités à la porte du temple, ne dédaigne pas de venir s'y ranger parmi nous, sous l'étendard du niveau ».

Le discours contenait un élément essentiel : à plusieurs reprises il y était fait allusion aux critiques et aux manifestations d’hostilité que la loge brugeoise avait dû subir. On voudrait évidemment en savoir plus. Qui étaient ces profanes qui critiquaient et tournaient en ridicule le peu qu’ils connaissaient de la loge ? Qui étaient ces jaloux, ces médisants, ces calomniateurs qui employaient tous les moyens afin de nuire à la franc-maçonnerie ? L’orateur nous laisse sur notre faim.

Comment mieux imposer le silence à nos ennemis, poursuivait-il, qu’en montrant que des personnalités comme le marquis de Gages et le comte d’Arberg se comportaient en simples frères dans un esprit de « parfaite égalité ». Si nous l’en croyons, la réunion provinciale de juin 1771, loin de s’être déroulée dans le secret, avait été un grand succès public, et avait laissés abasourdis et confus les ennemis de la loge, devant la présence de tant de personnages illustres.

Mais les adversaires ne désarmaient pas et voilà pourquoi la loge brugeoise se réjouissait de pouvoir à nouveau recevoir des personnalités dont le lustre rejaillissait sur les francs-maçons locaux.

Que faut-il, dans ce réquisitoire, mettre sur le compte de l’exagération rhétorique ? La loge brugeoise était-elle vraiment en butte à des agissements hostiles ? A défaut de données provenant de la loge ou d’éléments extérieurs, nous ne pouvons répondre à cette question. Nous devons nous borner à constater que « La Parfaite Egalité » qui en 1772 chantait avec tant d’enthousiasme les grandes vertus de la franc-maçonnerie, avait arrêté ses activités dès 1774 et s’était endormie. Le « démon de la jalousie » avait-il donc triomphé ?

Discours de bienvenue adressé en la loge brugeoise

« La Parfaite Egalité » en 1772

au comte Nicolas d’Arberg et à ses compagnons.

Très Sublime, très Sage et très Parfait Substitut Grand-Maître de la Loge provinciale.

Nous avons éprouvé l’année dernière, que parmi les avantages de la maçonnerie, un des plus distingués, et qui étonne tant les profanes, c’est celui de rassembler sous l’étendard du niveau, tous les différents ordres de l’Univers, que l’orgueil ou la jalousie rendent si cruellement incompatibles parmi eux. Ils ont beau critiquer et tourner en ridicule le peu de nos travaux que l’indiscrétion leur fait quelques fois parvenir ; ils ont beau vouloir, sur ces faibles fondements, s’élever contre notre ordre : leur édifice de malignité croule aussitôt, quand ils doivent avouer que l’union, la concorde et la parfaite égalité, sont les soutiens du nôtre.

C’est l’effet qu’a produit la tenue de la très respectable loge provinciale à cet Orient, à laquelle le Très Sage et Très Parfait G : M : P :, frère marquis de Gages, a daigné présider.

Il nous semble voir encore tous ces profanes confondus et abasourdis du coup que leur a porté ce zèle non équivoque, et cet amour vraiment fraternel, qui avaient conduit parmi nous, cet illustre chef de toutes les Loges de cette province.

Mais le Démon de la jalousie peut-il rester longtemps tranquil ? Il commençait à se relever de sa chute ; et joignant à lui ceux de la médisance et de la calomnie, ils commençaient tous ensemble à faire sortir ces profanes du dessous des décombres de leur édifice renversé, pour les porter à revenir assaillir le nôtre.

Il fallait donc une circonstance qui, montrant de nouveau la réalité de cette parfaite égalité et la stabilité de cette union et de cette concorde, inaltérables parmi nous, rendit inutiles les efforts réitérés de ces êtres malins. L’ange tutélaire de la maçonnerie y pourvoit.

Un autre être malin, je veux dire la discorde, fait naître cette circonstance ; elle met deux profanes aux prises. Pour juger de leur différend, il faut un tribunal, composé d’un chef et de membres impartiaux. Où les trouver mieux que parmi les maçons.

Cet ange tutélaire, toujours attentif au bien de l’ordre, saisit cette occasion de convaincre le throne même de cette vérité ; il fait tomber le choix sur le Très Sage frère, comte d’Arsberg ; il y fait joindre les très éclairés frères, marquis de Trazegnies et comte d’Osson ; il compose en un mot presque tout le tribunal de très Dignes et très zélés maçons.

Qui pouvait mieux que vous, très Sublime, très Sage et très Parfait Substitut G : M : P : présider à cette fonction d’équité ; qui pouvaient mieux que vous, très illustres et très respectables frères, aider ce digne chef à la remplir. La Balance en une main et la truelle en l’autre, le coupable s’il en est trouvera en vous des juges (in)exorables.

Quant à nous, cet ange tutélaire nous fait trouver dans cette circonstance de nouvelles armes contre les attaques de nos ennemis. Le frère comte d’Arsberg, marchant sur les traces du frère marquis de Gages, et laissant ses éminentes qualités à la porte du temple, ne dédaigne pas de venir s’y ranger parmi nous, sous l’étendart du niveau. Les frères marquis de Trazegnies et comte d’Osson s’empressent de l’y suivre ; et les frères visiteurs viennent contempler avec nous le lustre et la splendeur que notre Loge en acquiert ; que faut-il de plus pour faire rentrer pour toujours ces cruels ennemis de la maçonnerie sous les décombres de leur édifice de malignité.

Nos expressions sont trop faibles, très Sublime, très Sage et très Parfait Maître, pour signifier combien nos âmes sont vivement pénétrées du bonheur depuis si longtemps désiré, de vous voir présider à notre Orient. Le souvenir ne s’en effacera jamais de notre Memoire et pour le transmettre à la postérité, ce jour sera marqué dans nos fastes en lettres d’or. Nous allons donc maçonner M : C : Frer : sous les yeux et par les instructions du plus parfait des maîtres de cette province, exhortons-nous mutuellement à mettre à proffit des moments si chers à nos travaux ; montrons-y par tout le zèle, toute la ferveur, et toute la constance dont nous sommes capables, le désir que nous avons d’atteindre à la perfection de la Loge que cet illustre chef éclaire.

Nous vous supplions à cet effet, très Sublime, très Sage et très Parfait Maître, de nous communiquer les lumières nécessaires ; et daignez être convaincu, qu’animés de la plus sincère reconnaissance, nous ne cesserons d’adresser les vœux les plus ardents, au Grand Architecte de l’Univers, à ce qu’il lui plaise, (de) bénir toutes vos entreprises ; à ce qu’il lui plaise (de) vous faire rencontrer partout le plus parfait bonheur ; à ce qu’il lui plaise enfin (de) pousser au plus long terme, vos jours ; jours si précieux à toute la maçonnerie, particulièrement à la Loge que vous gouvernez et auxquels, aucune ne s’intéresse d’avantage que celle qui a le bonheur de vous posséder aujourd’hui.

IV

La voie difficile de la « Parfaite Egalité »

Les trois documents publiés et commentés ici, ont un intérêt tant pour l’histoire locale brugeoise que pour l’histoire de la maçonnerie et comblent des lacunes. De plus, nous avons profité de l’occasion pour éclairer le personnage du comte Nicolas d’Arberg, cet « oublié » de l’histoire et de l’histoire de la franc-maçonnerie et pour remettre à jour la biographie du marquis de Gages.

Nous pensons qu’ils nous permettent, sans apporter d’éléments vraiment inédits, de donner un éclairage supplémentaire sur la façon dont les membres des loges concevaient l’idéal d’égalité entre les hommes. Les textes brugeois démontrent que la mise en pratique de cet idéal, n’était pas chose facile. Non pas que l’idée fût méconnue ou passée sous silence, au contraire. La loge brugeoise en s’intitulant « La Parfaite Egalité » avait montré combien l’idée d’égalité lui était chère. Les discours prouvent à suffisance qu’on en parlait abondamment. Et pourtant, la loge brugeoise était, tant dans sa composition que dans ses activités, aussi conformiste et en accord avec l’esprit inégalitaire de l’époque que possible.

Qui donc peuplait cette loge ? Mis à part le frère servant, « La Parfaite Egalité » comptait 11 nobles et 11 bourgeois. A première vue, il s’agissait d’un rapprochement de deux groupes sociaux mais, en fait, il n’en était rien. Les gentilshommes, dont quelques-uns d’ancienne noblesse, appartenaient au rang modeste des « écuyers » et, même au niveau de la noblesse brugeoise, ne brillaient pas particulièrement par leur rang, leur influence politique, ou leur fortune. Quant aux bourgeois, il s’agissait de commerçants et d’industriels que leur situation sociale et matérielle acquise mettait sur le même pied que la noblesse locale [93] .

Dans la vie quotidienne subsistaient certes quelques barrières entre la noblesse et la bourgeoisie. C’est ainsi que seuls les membres de la noblesse occupaient les fonctions officielles dans la magistrature de la ville et du Franc de Bruges. Quelques confréries religieuses restaient réservées aux nobles. La plupart des mariages se célébraient entre gens du même état.

En revanche, de nombreux organismes, tels que le Mont de Piété, les comités de direction des écoles des pauvres et des œuvres de bienfaisance, les fabriques d’église, les hospices, les administrations de petites communes ou organismes locaux, ainsi qu’un grand nombre d’associations, prouvent que la symbiose entre noblesse et bourgeoisie existait depuis longtemps. Un bon exemple en est fourni par la très ancienne gilde des arbalétriers de Saint-Georges où bourgeois et nobles se rencontraient sur un pied de complète égalité depuis plusieurs générations. Tous les maçons de « La Parfaite Egalité », à quelques exceptions près, étaient également membres de la gilde [94] .

La composition de la loge brugeoise n’innovait donc nullement dans les rapports sociaux : tous les membres, nobles et bourgeois, pratiquaient le même style de vie, envoyaient leurs enfants aux mêmes écoles et se retrouvaient dans les mêmes associations.

On aurait pu parler d’une véritable progression vers « l'égalité des classes » si des personnages influents de la noblesse brugeoise, tels que le vicomte de Vooght (1718-1781) ou le baron le Bailly de Marloop s’étaient retrouvés au sein d’une loge avec non seulement leurs collègues plus modestes, mais aussi avec par exemple des artisans et des ouvriers. L’égalité aurait aussi pu s’exprimer par le rassemblement de représentants de nationalités, de religions ou de races différentes. La réalité était toute autre et la loge brugeoise était entièrement fidèle à l’image du groupe social homogène et clairement reconnaissable dont ses membres faisaient partie.

En fin de compte, l’égalitarisme tant prôné n’était rien de plus qu’un mouvement à sens unique, permettant aux francs-maçons brugeois de se trouver en compagnie de grands personnages et d’être plus ou moins traités par eux sur un pied d’égalité. Le niveau social d’un marquis de Gages, d’un comte d’Arberg, d’un Trazegnies ou d’un d’Asson, était supérieur à celui des gentilshommes et des bourgeois de Bruges. Pour ceux-ci, il était particulièrement séduisant de pouvoir traiter ces personnages d’égal à égal, dans le cercle fermé d’un atelier maçonnique.

Pourtant, même en de telles occasions, l’égalité restait toute relative. Les louanges dithyrambiques adressés aux visiteurs de marque, l’emploi de leurs titres nobiliaires profanes (ce qui était en principe défendu), le fait de leur offrir immédiatement la présidence de la réunion, démontrent à suffisance que la grande distance entre les membres ordinaires et les illustres visiteurs, loin d’être atténuée, était au contraire largement mise en évidence.

A cet égard, on remarquera que l’orateur brugeois s’employait à moduler les louanges. De Gages était le premier dans la hiérarchie maçonnique et d’Arberg n’était que son suppléant. Pourtant, ce dernier avait droit à un plus grand nombre de superlatifs. Le comte, qui figurait parmi les intimes de Charles de Lorraine et qui descendait d’une grande lignée, alliée à quelques-unes des plus grandes familles d’Europe, jouissait d’un prestige autrement important qu’un marquis de toute fraîche date, qui à cette époque n’était même pas encore reconnu par ses pairs de la noblesse hennuyère.

En fin de compte, l’idéal de « Parfaite Egalité » tel qu’il était vécu au sein de la loge brugeoise, se réduisait au désir de bourgeois parvenus et de modestes gentilshommes d’être les égaux de frères qui se trouvaient en haut de l’échelle sociale. François de Gages, Nicolas d’Arberg, Maximilien de Trazegnies et Jean François d’Asson n’atteignaient pas le sommet absolu de la hiérarchie, mais pour les francs-maçons brugeois, leur nom brillait d’un éclat prestigieux. Se réunir avec de tels frères et sous leur présidence, constituait pour eux un événement marquant dont ils se souviendraient longtemps et qui leur donnait le sentiment de rehausser leur prestige dans le petit univers local.

Ils se retrouvaient en tout cas loin des mouvements philosophiques qui prônaient l’égalitarisme et qui devaient bouleverser les structures sociales pendant la période révolutionnaire toute proche [95] .

Andries Van den Abeele

(publié en une première version sous le titre La Parfaite Egalité à l’Orient de Bruges. Un coin du voile soulevé, dans Bulletin Trimestriel du Crédit Communal de Belgique, n° 151, janvier 1985, pp. 13-34).

De nombreuses personnes me sont venues en aide dans la réalisation de la présente étude : le docteur Olivier Clottu, la marquise de Naurois-Turgot, le conservateur Christiane Piérard (Mons) , le professeur Jean Barthelemy, le conseiller honoraire Max Francart, la duchesse d’Albe, le comte de Miramon-Fitzjames, le marquis Olivier de Trazegnies, Monsieur Hugo De Schampheleire, le dr. Frank Simon, le professeur Maurice Arnould, le comte Charles Albert de Lichtervelde, le baron Jules Iweins de Wavrans, Monsieur Jean Michel Buffaerts, le secrétaire communal Ernest Leekens (Lessines), le prince Antoine de Ligne, les conservateurs Hilde Lobelle (Bruges), Melle Maison (Arras), H. Kattestaart (Helmond), Philippe Bouman de Rykholt (Bruxelles), Père De Jonghe (Namur) et R. Boijen (Musée de l’Armée, Bruxelles). Qu’ils trouvent ici mes remerciements pour leur collaboration hautement appréciée. Ma gratitude particulière va au docteur Pierre Coene, sans qui cette étude n’aurait pas été possible.

Depuis la publication de cette étude, nous avons pu consulter plusieurs publications, nous permettant de mieux préciser certains faits. Nous en avons fait usage dans le présent texte, qui diffère donc sur un certain nombre de points de celui paru en 1985.

Il s’agit entre autres de :

Gabriel WYMANS, Etat noble et chartes fausses : le cas des du Mont de Gages, in : Gedenkboek Michiel Mispelon, Handzame, 1982, pp. 613-629.

J. J. HEIRWEGH & M. MAT-HASQUIN, François Bonaventure Dumont, marquis de Gages (1739-1787), in : Etudes, 1986, pp. 67-100.

Ria CHRISTENS, L’Hôtel des Finances. Histoire d’une demeure, Gembloux, 1987 (Het Hotel van Financiën. Geschiedenis van een huis, Tielt, 1987).

Luc DUERLOO et Paul JANSSENS, Armorial de la noblesse belge, du 15e au 20e siècle, Bruxelles, 1992.

Gaston DE KINDER – DEHENNAULT, Le marquis de Gages, in : Acta Macionica, Vol. 6, (1996), pp. 95-119.

Guy SCHRANS, Vrijmetselaars te Gent in de XVIIIde eeuw, Gent, 1997.

Guy SCHRANS, Le « Rendez-vous de la noblesse ». La loge bruxelloise « L'Heureuse rencontre au XVIIIe siècle, in : Acta Macionica, Bruxelles, Vol. 8, (1998), pp. 173-292.

Nous avons d’autre part en son temps approfondi nos recherches sur « La Parfaite Egalité », ce qui a résulté en un livre sous le titre In Brugge onder de Acacia. De vrijmetselaarsloge « La Parfaite Egalité » (1765-1774) en haar leden, Bruges, 1987. Nous renvoyons aux sources et à la bibliographie exhaustive reprises dans ce volume.


[1] A. VAN DEN ABEELE, Vrijmetselaarsloges te Brugge, in: Biekorf, 1983, blz. 170-173.

[2] A. VAN DEN ABEELE, Liste des membres de la loge brugeoise “La Parfaite Egalité” (fin 1770), in: Catalogue Un Siècle de franc-maçonnerie dans nos régions 1740-1840, C.G.E.R., Bruxelles, 1983, n° 268.

[3] A. CORDIER, Histoire de l’Ordre maçonnique en Belgique, Mons, 1854, pp. 165, 170, 332-334, 367; P. DUCHAINE, La Franc-maçonnerie belge au XVIIIe siècle, Bruxelles, 1911, pp. 374-375; B. VAN DER SCHELDEN, La Franc-maçonnerie belge sous le régime autrichien (1721-1794), Louvain, 1923, pp. 5, 29-33, 40-44, 89-90, 100, 104, 120, 165, 237, 268, 297, 351, 388-391, 394-398; N. CUVELLIEZ, Deux siècles de maçonnerie montoise, Mons, 1959, pp. 24-25, 27.

[4] Archives de “La Parfaite Union”, Mons; B. VAN DER SCHELDEN, op. cit., p. 388 (publication partielle de ce compte rendu).

[5] B. VAN DER SCHELDEN, op. cit., pp. 389-391.

[6] A. VAN DEN ABEELE, Portrait du Vénérable Maître brugeois Charles Pierre Lauwereyns de Roosendaele de Diepenheede (1724-1789), in: Catalogue Un siècle de franc-maçonnerie, n° 269.

[7] Copie d’un règlement de loge, mentionnant l’approbation par La Grande Loges à Mons le 21 juin 1771 (Coll. Mr. Pierre Coene, Bruges)

[8] B. VAN DER SCHELDEN, op. cit., p. 104.

[9] F. HACHEZ, François du Mont, marquis de Gages, in: Annales du Cercle archéologique de Mons, 1890, p. 35; Annuaire de la Noblesse, 1870, art. Dumont de Gages; P. DUCHAINE, op. cit., pp. 169 et suivantes; B. VAN DER SCHELDEN, op. cit., pp. 24 et suivantes; E. GOBLET D’ALVIELLA , The English Provincial Grand Lodge of the Austrian Netherlands and its Grand Master, the Marquis de Gages, in : Acta Quatuor Coronati, 1912, pp. 39-68 ; G. WYMANS, François du Mont de Gages, in: Biographie Nationale, T. XXXIII, - 355; H. DE SCHAMPHELEIRE, Organisation de la franc-maçonnerie d’Ancien Régime, in: Catalogue Un siècle de franc-maçonnerie, pp. 31-32; M. A. ARNOULD, Portrait du marquis de Gages, Grand Maître de la franc-maçonnerie des Pays-Bas autrichiens, in: Catalogue Un siècle de franc-maçonnerie, p. 162 (ce portrait s’est ensuite avéré être celui de son fils Fery) ; J. J. HEIRWEGH & M. MAT – HASQUIN, François Bonaventure Dumont, marquis de Gages, in : Etudes, 1986, 67-100.

[10] A. MATHIEU, Biographie Montoise, Mons, 1848, p. 153; F. V. GOETHALS, Archéologie des familles de Belgique, pp. 88-91.

[11] G. WYMANS, Etat noble et chartes fausses: le cas du Mont de Gages, in: Gedenkboek Michiel Mispelon, Handzame, 1982, pp. 614-629.

[12] idem, p. 615.

[13] Biographie Universelle, Tome V, Bruxelles, 183-47; baron GUILLAUME, Jean B. du Mont, comte de Gages, in Biographie Nationale, VI-279.

[14] J. J. ROUSSEAU, Les Confessions, Partie II, Livre VII (éditions Œuvres de J. J. Rousseau, Paris, 1801, tome XV, p. 41): “le comte de Gages fit cette mémorable retraite, la plus belle manœuvre de guerre de tout le siècle”; CASANOVA, Mémoires, Tome III, p. 606 (ed. de la Pléiade, 1960); C. F. A. PIRON, Algemeene levensbeschrijving der mannen en vrouwen van België, Malines, 1860, p. 128.

[15] TH. BERNIER, Dictionnaire géographique, historique, (…) du Hainaut, Mons, 1879, p. 202. La seigneurie de Gages devint comté le 7/09/1745, en pleine guerre de succession d’Autriche, quatre mois après la défaite des Autrichiens et des Anglais à Fontenoy (“Messieurs les Anglais, tirez les premiers”) et l’occupation des Pays-Bas autrichiens par les Français. Il est clair que de Gages n’aurait pas reçu le titre de comte de l’administration autrichienne, après avoir vaincu les Autrichiens en 1743 à Campo-Santo et en 1745 à Bassignano et après avoir conquis presque tout le Nord de l’Italie, y compris Milan.

[16] La Toison d’Or, cinq siècles d’art et d’histoire. Exposition (…) 14 juillet – 30 septembre 1962. Catalogue, Bruges-Tielt, 1962, p. 55, description du portrait du comte de Gages sous le n° 293.

[17] TH. BERNIER, op. cit., p. 202: La seigneurie fut élevée au rang de marquisat le 7/12/1758; P. DUCHAINE, op. cit., p. 169, écrit que de Gages reçut ce titre de Marie-Thérèse “en souvenir des services rendus par son oncle au roi d’Espagne”. C’est évidemment impossible! Au contraire, il aura fallu pas mal de diplomatie pour “dédouaner” l’oncle en question et faire accepter qu’il s’était trouvé par accident (“les circonstances du temps”) dans le camp espagnol (F. HACHEZ, op. cit., p. 37).

[18] L. DUERLOO et P. JANSSENS, Armorial de la noblesse belge, Bruxelles, 1992

[19] G. WYMANS, Inventaire des archives de la famille du Mont de Gages (XIIIe – XXe siècles), Bruxelles, 1963.

[20] P. HEUPGEN, Les peines morales dans l’ancien droit pénal du Hainaut, Louvain, 1930.

[21] POPLIMONT, La Belgique héraldique, Bruxelles, 1863-67, tome II, p. 161; R. DOEHAERD, Inventaire des archives de la famille de Bousies de Rouveroy.

[22] M. A. ARNOULD, op. cit., pp. 162-63.

[23] A. CORDIER, op. cit., pp. 369-375.

[24] H. DE SCHAMPHELAIRE, op. cit., p. 32.

[25] Portant actuellement le n° 18, en grande partie conservé et classé comme monument (M.B. 25 août 1989).Voir : le patrimoine monumental de la belgique, volume 4, province de haninaut, arrondissement de Mons, Liège, 1975, p. 302-304.

[26] DUCHAINE, op. cit., p. 371.

[27] DUCHAINE, op. cit., pp. 435-436.

[28] B. VAN DER SCHELDEN, op. cit., p. 388.

[29] H. DELMOTTE, Un orfèvre montois, in: Bulletin des commissions royales d’art et d’archéologie, Bruxelles, 1880.

[30] B. VAN DER SCHELDEN, op. cit., pp. 103-105.

[31] Informations mentionnées sur les listes de membres citées plus haut.

[32] Facultés Notre Dame de la Paix, Namur, Archives d’Arberg, lettres de son secrétaire de la Maire.

[33] Ordonnance impériale au sujet des tribunaux militaires, 15 novembre 1732 (réforme des tribunaux militaires existants) Bibliothèque de la ville de Bruges B 105)

[34] Le docteur Olivier Clottu (Saint-Blaise, Suisse), rédacteur en chef d’Archivum Heraldicum, m’a procuré une série de données généalogiques inédites jusqu’ici et contredisant notamment l’Annuaire de la noblesse 1854, pp. 42-50.

[35] G. GUILLAUME, Nicolas-Antoine comte d’Arberg et de Valengin, in: Biographie Nationale, T. I – 362; Annuaire de la noblesse 1854, pp. 42-50; GAILLIARD, Bruges et le Franc, T. III, pp. 201-202; I. SCHOUTEDEN-WERY, Charles de Lorraine et son temps, Bruxelles, 1943, p. 290.

[36] L. PERNEEL, Karel Alexander van Arberg, XVIIIe bisschop van Ieper (1782-1802), in: Standen en Landen, Bruxelles, 1968, pp. 107-144; N. N. HUYGHEBAERT, Charles Alexandre d’Arberg, in: Biographie Nationale, T. 41 – 1979.

[37] G. GUILLAUME, Charles-Antoine d’Arberg, in: Biographie Nationale, T. I – 361. De 1768 à 1803, ce régiment porta le nom de son nouveau propriétaire, Murray.

[38] G. GUILLAUME, Histoire des régiments nationaux belges pendant la guerre de Sept Ans, Bruxelles, 1854, pp. 26-30; G. GUILLAUME, Histoire des régiments nationaux des Pays-Bas au service d’Autriche, Bruxelles, 1877, pp. 379 et 385; C. F. A. PIRON, op. cit., p. 8; E. HUBERT, Correspondance de Barthelemy Joseph Dotrange (1781-1794), Bruxelles, 1926, p. 89; J. GAILLIARD, Bruges et le Franc, T. IV, pp. 319-320; L. DEVILLERS, Extraits de l’inventaire analytique des archives des Etats du Hainaut, Mons, 1906, p. 133; Calendrier de la Cour de leurs Altesses Royales Marie Christine et Albert pour l’An 1788.

[39] Nieuw Nederlandsch Biografisch Woordenboek, VII – 48; J. J. M. HEEREN, Biografisch Woordenboek van Helmond, Helmond, 1920, p. 16; A. SASSEN, De heren van Helmond, Helmond, 1882, pp. 32-33; Jan VAN LAARHOVEN, Le château de Helmond en 1982, in: La maison d’hier et d’aujourd’hui, juin 1982, pp. 42-49.

[40] Historique du Castel de la Morlière, in: Unies et Fidèles, revue des anciennes élèves du Pensionnat d’Ollignies, 1953.

[41] Almanach de la Cour de Bruxelles de 1725 à 1840, Bruxelles, 1864, pp. 43-45; E. HUBERT, Les papiers du nonce Zondondari, in: Bulletin de la commission royale d’histoire, T. LXXXIV, 1992, p. 181

[42] E. HUBERT, op. cit., p. 188.

[43] J. LEFEVRE, Barbiano di Belgiojoso, in:Nationaal Biografisch Woordenboek, T. III – 32.

[44] G. GUILLAUME, Louis Englebert d’Arenberg, in: Biographie Nationale, T. I – 426.

[45] M. DEREZ e;a., Le duc aveugle Louis Englebert d’Arenberg et son temps, Bulletin du Crédit Communal de Belgique, 1996, p. 55.

[46] G. BOHY, Hainaut ou l’épopée d’un peuple, Charleroi, 1971, T. II, pp. 126-127; A. J. PARIDAENS, Journal Historique 1787-1794, Mons, 1903, T. I, pp. 42, 75, 95, 114-117, 121, 124-128, 134, 139; E. HUBERT, op. cit., p. 235.

[47] A. J. PARIDAENS, op. cit., T. I, p. 189; F. FRIS, Histoire de Gand, Bruxelles, 1913, pp. 297-299; S. TASSIER, Les Démocrates belges de 1789, Bruxelles, 1930; DE SMET, Les quatre journées de Gand, in: Revue de Bruxelles; E. HUBERT, op. cit., p. 273.

[48] G. SCHRANS, Vrijmetselaars te Gent in de XVIIIde eeuw, Gent, 1997, pp. 546-550.

[49] Biographie Universelle, Bruxelles, 1843-47, articles Nicolas d’Arberg et Richard d’Alton.

[50] G. GUILLAUME, Histoire des régiments (…) au service d’Autriche, op. cit., p. 131; G. GUILLAUME, Baillet-Latour (Charles-Antoine) de, in: Biographie Nationale, T. I – 639; F. DE GRUNNE et A. DEWINTER, Les dragons de Latour, Bruxelles, 1912, p. 34; G. GUILLAUME, Histoire du régiment de la Tour, in: Annales de la société des beaux-arts et de la littérature de Gand, T. IX, Gand, 1863-64, pp. 42-43.

[51] A. J. PARIDAENS, op. cit., p. 189.

[52] H. DELVENNE, Biographies du Royaume des Pays-Bas, T. I, Bruxelles, 1829, p. 28.

[53] J. B. DE HARENNE, Le château de la Rochette et ses seigneurs, in: Bulletin de l’Institut archéologique liégeois, 1891, pp. 195-250.

[54] R. COPPIETERS, Journal d’événements divers et remarquables (1767-1797), édité par P. Verhaegen, 1970, p. 170.

[55] Calendrier de la cour de leurs altesses royales Marie Christine et Albert pour l’An Bissextil 1792; Calendrier de la Cour (…) pour l’an 1794.

[56] Biographie Universelle, Bruxelles, 1843-47, article Charles d’Arberg; Charles d’Arberg accompagna Napoléon lors de son voyage en Belgique en 1810 (voir: A. VIAENE, Napoléon en Marie-Louise te Brugge, Bruges, 1958, p. 87; Galerie historique des contemporains ou nouvelle biographie, Mons, 1827, T. VI – 35, T. VII – 187; Annuaire de la Noblesse 1854, pp. 42-50; DE LAS CASES, Le Mémorial de Ste Hélène, ed. de la Pléiade, Paris, 1957, T. II, p. 1269 ; F. KOLLER, Gens de chez nous dans les divers ordres de chevalerie sous l’Ancien Régime, Dison, 1974, pp. 10-11..

[57] De l’ancienne église et cimetière d’Ollignies il ne reste plus rien.

[58] G. SCHRANS, op. cit., p. 518.

[59] G. GUILLAUME, Histoire des régiments nationaux (…), p. 32.

[60] Chartes du Chapitre de Ste-Waudru à Mons, T. IV, Bruxelles, 1913, pp. 691 et 693.

[61] F. A. DUMONT, La destinée romanesque d’une chanoinesse de Nivelles, in: La Vie Wallonne, 1952, pp. 73-117 et 195-234.

[62] S. DECAMPS, Mons, Guide du touriste, 1904, p. 97; P. FAIDER et H. DELANNEY, Mons, in: Annales du Cercle Archéologique de Mons, 1928, pp. 163 et 171. Malgré des interventions énergiques, l’hôtel fut démoli en 1967-70.

[63] R. CHRISTENS, L’Hôtel des Finances, Gembloux, 1987, pp. 21 et ss.

[64] A. MATHIEU, Biographie Montoise, Mons, 1848, p. 4; Biographie Universelle, Bruxelles, 1843-47, articles Albany, Alfieri et Fabre; A. SHIELD, Henry Stuart, cardinal of York and his times, Londres, 1908; F. GOETHALS, Dictionnaire (…) des familles nobles du royaume de Belgique, Bruxelles, 1850, T. III, p. 353. Dans certaines sources Caroline de Stolberg est également appelée Charlotte ou Catherine.

[65] A. SHIELD, op. cit., pp. 201-202.

[66] P. CHEVALLIER, Les ducs sous l’acacia, Paris, 1964, pp. 28, 153; A. LE BIHAN, Francs-maçons parisiens du Grand Orient de France, Paris, 1966, p. 201; P. CHEVALLIER, Histoire de la Franc-maçonnerie française, T. I, A. Fayard, 1974, p. 154; M GAUDART et H. LAMANT, Dictionnaire des Francs-maçons français, Paris, 1980, pp. 250 et 413; Biographie Universelle, Bruxelles, 1843-47, articles Fitzjames (François, Charles et Edouard Henri) et Berwick; Dictionnaire Biographique Français, articles Fitzjames.

[67] Archives “La Parfaite Union”, Mons, Registre de “la Vraie et Parfaite Harmonie”, folios 65 et 65 verso; Bibliothèque Royale Bruxelles, Manuscrit 216 II, p. 520.

[68] H. DE SCHAMPHELEIRE, Le Prince Charles Joseph de Ligne (1735-1814), in: Catalogue Un siècle de franc-maçonnerie (…), n° 365; M. GAUDART et H. LAMANT, op. cit., p. 363.

[69] Charles, chevalier de Durfort-Rosines (1727-1796), lieutenant général en 1784. Voir: M. GAUDART et H. LAMANT, op. cit., p. 228.

[70] Marie-François Franquetot, duc de Coigny (1737-1821), feld-maréchal en 1761, lieutenant général en 1780. Voir: M. GAUDART et H. LAMANT, op. cit., p. 258.

[71] M. GAUDART et H. LAMANT, op. cit., p. 451; D. LIGOU, Louis Philippe d’Orléans, in: Catalogue Un siècle de franc-maçonnerie (…), n° 216.

[72] C. J. DE LIGNE, Mémoires, Ed. Paris – Bruxelles, 1860, p. 82; M. DE DECKER, La Veuve Egalité, Paris, 1981, pp.73-74; C. PASTEUR, Le Prince de Ligne, Paris, 1980, pp. 99-100 et 153-154; A. BRITSCH, La jeunesse de Philippe Egalité, Paris, 1926.

[73] Archives “La Parfaite Union”, Mons, Registre de “La Vraie et Parfaite Harmonie, folio 66 verso, l’orateur Delobel: “événement inattendu, appris depuis peu d’heures”.

[74] Idem, folio 65 verso.

[75] DUCHAINE, op. cit., p. 178.

[76] Jean François de la Maire, officier au régiment de Deinze, fut vraisemblablement aide de camp de d’Arberg.

[77] Archives “La Parfaite Union”, Mons, Registre de “La Vraie et Parfaite Harmonie”, folios 55, 55 verso, 58, 59 verso, 62 et 64.

[78] G. GUILLAUME, A. d’Aublux Delbar, in: Biographie nationale, T. I – 529.

[79] DUCHAINE, op. cit., pp. 372-374.

[80] F. V. GOETHALS, op. cit., T. IV, pp. 647 et suivantes; POPLIMONT, op. cit., T. X, pp. 467 et suivantes; Biographie Nationale, art. Trazegnies, T. XXV – 564; Annuaire de la Noblesse 1848, pp. 194-204 et 1849, pp. 222-225.

[81] Ces renseignements et ceux qui suivent proviennent du marquis Olivier de Trazegnies.

[82] les archives de la famille de Trazegnies possèdent une généalogie établie par le baron de t’Serclaes qui mentionne la naissance de Joseph le 7 mai 1733 à Vienne. mais à la mort de son père, le 8 août 1739 il est indiqué qu’il avait 8 ans.

[83] Archives de la famille de Trazegnies: attestations délivrées en décembre 1757 par le général comte d’Arberg et le 13 décembre 1762 par le duc Charles d’Arenberg.

[84] J. DE GHELLINCK D’ELSEGHEM, Le château de Berzée, in: La maison d’hier et d’aujourd’hui, 1972, pp. 2-27; M. LEMAIGRE, Le château de Trazegnies, in: idem, 1971, pp. 19-39; O. DE TRAZEGNIES, Les belles heures d’une…, in: idem, 1979, pp. 38-59.

[85] B. VAN DER SCHELDEN, op. cit., pp. 37-38; H. DE SCHAMPHELEIRE, Une loge gantoise sollicite de la Grande Loge Néerlandaise l’octroi d’une lettre de constitution (1764), in: Catalogue Un siècle de franc-maçonnerie (…), n° 213.

[86] B. VAN DER SCHELDEN, op. cit., p. 381 : le texte assez approximatif mentionne « Marquis de Tresinies, major au regt de St. Ignace »

[87] Bibliothèque de l’Université de Gand: Livre de Mémoire de Messire d’Have de Tervarent (voir G. SCHRANS, op. cit., p. 517).

[88] G. SCHRANS, Vrijmetselaars te Gent in de XVIIIde eeuw, Gent, 1997, pp. 515-520.

[89] A. LE BIHAN, Francs-maçons et ateliers parisiens de la Grande Loge de France au XVIIIe siècle, Paris, 1973, p. 289.

[90] Renseignement fourni par Hugo De Schampheleire.

[91] G. SCHRANS, op. cit., pp. 53-55.

[92] F. GOETHALS, op. cit., T. II, p. 650; F. A. DUMONT, op. cit., p. 205

[93] A. VAN DEN ABEELE, Liste des membres de la Loge brugeoise “La Parfaite Egalité” (fin 1770), in: Catalogue Un siècle de franc-maçonnerie (…), n° 268.

[94] A. VANHOUTRYVE, De Brugse Kruisbooggilde van Sint-Joris, Handzame, 1968.

[95] H. DE SCHAMPHELEIRE, Bijdrage tot de geschiedenis van het gelijkheidsidee (vanaf de Oudheid tot het “Ancien Regime”), in: Gelijkheid, Vol. VI, Brussel, 1981, pp. 137-150; H. DE SCHAMPHELEIRE, L’égalitarisme maçonnique et la hiérarchie sociale dans les Pays-Bas Autrichiens, in: Visages de la franc-maçonnerie belge du XVIIIe au XXe siècle, Bruxelles, 1983, pp. 21-72.

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