Andries Van den Abeele

Jardins et Coins Secrets de Bruges

 

Bruges est une ville magnifique. Ceux qui y vivent s’estiment privilégiés. Ceux qui y viennent, par milliers, pour y passer quelques heures ou quelques jours, ont le désir de capter une parcelle de sa magie. Innombrables sont ceux qui ont décrit, peint et dépeint, et en ces temps présents photographié cette ville "à nulle autre pareille" comme l’a écrit l’humaniste Adrien Barlandus (1486-1538), que les Brugeois de souche ont la faiblesse de croire sur parole.

La beauté d’une ville comme Bruges est le résultat de plusieurs éléments conjugués. Sa structure médiévale, fruit d’un urbanisme du hasard en est sans doute l’élément essentiel. Le nombre et la qualité de ses monuments, se reflétant dans des cours d’eau omniprésents; la variété de ses constructions et de ses quartiers avec leur caractère particulier, somptueux ou modeste, ouvert ou secret; l’ensemble enserré par ses canaux extérieurs et ses remparts, font un tout qui respire sinon la perfection, au moins l’harmonie d’un beau visage sur lequel le grand âge n’a pas eu prise.

Ce petit livre s’attache à un des aspects particuliers mais essentiels de la ville que sont ses jardins et ses beautés offertes par la nature. Mais avant de nous y plonger, situons les d’abord dans l’histoire des jardins de par le monde, et ensuite dans leur propre histoire millénaire sur ce petit bout du globe appelé Bruges.

Genèse du jardin

L’homme de la préhistoire se contentait, par la force des choses, de la nature sauvage telle qu’elle se présentait à lui. Nous aussi nous nous laissons encore subjuguer par la somptuosité de la forêt vierge et par la splendeur d’une nature livrée à elle-même. Pourtant, déjà aux époques les plus reculées, l’homme a éprouvé le besoin de domestiquer et de maîtriser la nature. Il le fit d’abord par nécessité. Mais rapidement, dès qu’il se civilisa, il le fit aussi pour son plaisir, pour l’émerveillement des yeux, pour l’agrément des senteurs et des parfums, pour la saveur des fruits et des légumes.

L’utile était bien sûr, et surtout au début, joint à l’agréable, mais les siècles se déroulant et le raffinement de la civilisation se poursuivant, le jardin uniquement conçu pour le plaisir et le délassement évolua jusqu’à devenir une expression purement artistique : l’art des jardins.

Avant d’en arriver là, l’homme avait fait la conquête des éléments de la nature. De la terre, de l’eau, du vent, du feu il fit ses serviteurs. Les animaux, de gibier devinrent les auxiliaires, les serviteurs et les amis de l’homme, avec en premier le cheval "la plus noble conquête de l’homme". Posséder des animaux domestiques – chien, chat ou canari – devint un véritable phénomène social.

Il en alla de même du jardin. Primitivement il n’était rien de plus qu’un lopin de terre privatisé, accaparé par l’homme comme son petit bout de terrain à lui. Il est significatif que le mot germanique ‘tun’ désignait à l’origine une palissade de tiges de bois de saule entrelacées. De la clôture le mot passa en néerlandais à ce qui était clôturé et devint ‘tuin’. Il désignait dès lors un endroit délimité et identifiable, portant la signature de l’homme, avec ses inclinations et ses fantasmes, avec son bon et son mauvais goût, avec ses moyens financiers importants ou modestes. Le jardin comme témoin secret et abrité des aspirations et des états d’âme, ou comme symbole de la réussite et du plaisir de vivre. Ainsi le jardin devint-il une des principales références qui permet de jauger le degré de civilisation – ou l’absence ou insuffisance de civilisation – d’une société.

Les premiers jardins

Lorsque la Bible décrivit le paradis terrestre comme une préfiguration du ciel, elle en fit le jardin d’Eden. Dans son livre Jardins dessinés - Grammaire des jardins, le grand "jardinier" René Pechère nous rappelle qu’en persan le mot "ferdows" signifiait aussi bien jardin que paradis. Les Grecs décrivaient les "champs élyséens" comme de lointains jardins où étaient accueillis les êtres promis à l’immortalité.

L’épisode le plus dramatique et aussi le plus humain dans la vie de Jésus, son agonie, est situé dans un jardin, le Mont des Oliviers. Il y aurait d’ailleurs une lecture "jardinière" à faire des Evangiles. Souvent les paraboles utilisées par Jésus sont de l’ordre champêtre et bucolique : celle du figuier stérile et celle du figuier en fleur; celle du semeur et celle du grain de blé; celle de la tige de raisin et celle des ouvriers de la onzième heure dans la vigne; celle du grain de sénevé, le plus humble entre tous mais qui croît jusqu’à devenir le grand arbre où les oiseaux viennent faire leur nid; ou encore celle du lys des champs "plus somptueux que Salomon dans toute sa splendeur ". C’est dans le jardin de Béthanie que Jésus ressuscita son ami Lazare, dans le jardin de Gethsemani qu’il fut arrêté et dans le jardin de Joseph d’Arimathée qu’on l’enterra.

Les civilisations les plus anciennes évoquent dans notre esprit souvent, et parfois même exclusivement, des jardins. Avec les noms de Semiramis, leur créateur et de Nabuchodonosor qui les restaura après leur dévastation, les jardins suspendus de Babylone sont sans doute les seuls souvenirs que nous gardons à l’esprit de la civilisation sumérienne. Ce que nous nous imaginons de la civilisation arabe et mauresque est fortement teintée par ce que les jardins de l’Alhambra nous en suggèrent. Et le jardin japonais n’est-il pas l’expression la plus raffinée de la culture nippone ?

Les Grecs et leurs jardins

Le jardin faisait partie intégrante de l’enseignement du plus grand des philosophes, Socrate. Voici ce que Platon lui fait dire dans Phèdre, son traité consacré à la Beauté : Ah! Par Héra, voilà un bel endroit pour s’y arrêter! Le platane que voici est vraiment aussi large qu’il est élevé! Ce gratillier, comme il est de belle venue et que son ombrage est magnifique; dans la plénitude de sa floraison il parfume ce lieu le plus agréablement qu’il soit possible. Et la source qui coule sous le platane, en est-il de plus charmantes et dont l’eau ait une pareille fraîcheur ? De sa claire mélodie l’été accompagne le chœur des cigales. Mais le plus exquis c’est la pelouse dont la douceur en pente naturelle invite à s’étendre et à poser magnifiquement la tête.

A l’exception des jardins d’Egypte, qui nous sont parvenus grâce à quelques dessins, notre connaissance des jardins antiques provient surtout de sources littéraires et encore est-ce la plupart du temps par hasard que nous pouvons, en tout ou en partie, nous les représenter. Le livre du prophète Daniel en donne un exemple. C’est à l’occasion d’un scandale que nous y découvrons le jardin de Joachim de Babylone. Ce grand jardin, situé derrière la maison, était complètement emmuré, avait plusieurs portes d’accès et était planté de chênes et de sapins. De denses fourrés permirent à deux vieux vicieux de se dissimuler. Au milieu de la verdure se trouvait une piscine à l’usage du plus bel ornement du jardin: la chaste Suzanne.

La civilisation grecque nous a laissé des textes innombrables qui allient le jardin, la prairie ou la clairière à de nombreux aspects religieux et philosophiques autant qu’érotiques ou même sexuels de la vie des humains ou de celle de leurs dieux.

Nous n’en citerons que l’apostrophe dans les Nuées d’Aristophane, adressée à un jeune athlète : Tu descendras à l’académie où, sous les oliviers sacrés, tu prendras ta course, couronné de léger roseau, avec un ami de ton âge, fleurant le smilax, l’insouciance et le peuplier blanc qui perd ses chatons, et jouissant de la saison printanière, quand le platane chuchote avec l’orme. Que de charme évocateur dans ce chuchotement entre l’orme et le platane !

Plus près de nous, au premier siècle avant notre ère le poète grec Zonas de Sardes décrivit un jardin dans son épitaphe pour un jardinier défunt :

"Terre, o notre mère, accepte en ton sein ce vieil homme.
Sa longue vie durant il exerça le bel art.
Afin de t’offrir de l’ombre il planta l’olivier
et à l’orme il rattacha la vigne.
Il parfuma ton haleine au thym et à l’anis
et il sema des fleurs pour en enrichir ton sein.
A l’aurore il ouvrait et refermait les rigoles,
d’où l’eau murmurante s’écoulait
sur ton corps, nourrissant le verger et
gonflant l’orange juteuse sur l’arbre ténébreux.
En retour accueille le et offre-lui sur sa tombe
de l’herbe, avec des fleurs sauvages, et de la mousse."

Les Romains aussi

Dans la période luxueuse et luxuriante du Haut-Empire, Achille Tatins décrit en détail ce qu’était un jardin au début de notre ère. Nous en citerons quelques lignes : Ce jardin était un parc dont la vue était fort plaisante . Un haut mur le clôturait. A l’intérieur se trouvaient toutes sortes d’arbres. Leurs branches poussaient vigoureusement et s’entremêlaient les unes aux autres; les fleurs des uns voisinaient avec celles des autres, les feuilles s’enlaçaient et les fruits formaient des guirlandes. Les plus grands des arbres portaient du lierre qui grimpait à leur tronc. Le liseron s’accrochait aux platanes et fixait partout sa souple chevelure. De part et d’autre de chaque arbre, des vignes soutenues par des roseaux, étalaient leurs feuilles, et les grappes formaient à l’arbre comme une chevelure de branches. Les fleurs, aux couleurs variées, déployaient chacune leur beauté : la rose et le narcisse, aux corolles pareilles mais aux couleurs contrastantes, et la violette avec sa couleur pareille à celle de la mer lorsqu’elle brille par temps calme. Au milieu des fleurs jaillissait une fontaine entourée d’un bassin carré. L’eau servait aux fleurs de miroir, si bien que le parc paraissait être double. Le spectacle offert par les fleurs rivalisait en éclat avec les couleurs des oiseaux, les cygnes se nourrissant auprès de la source, les perroquets dans leurs cages suspendues aux arbres et les paons qui déployaient leur plumage au milieu des fleurs.

Les grands seigneurs romains se prélassaient dans de tels jardins. L’empereur Adrien (76-138) préférait son jardin du Tivoli à l’atmosphère étouffante de Rome. Pline le jeune (62-114), parmi tant d’autres a décrit les plaisirs que lui procuraient ses jardins : le berceau de jeunes vignes, les mûriers et les figuiers en abondance, les litières du jardin, le potager, la terrasse pour l’été et celle pour l’hiver. Un art de vivre et une culture des jardins qui disparaîtra avec l’effondrement de l’empire Romain d’Occident. Car les puissants occupés à guerroyer ne s’intéressaient pas à ce qui leur semblait superflu.

Plus près de nous

Le jardin ressuscitera dans toute sa splendeur, lors de l’épanouissement de la civilisation chrétienne. La grande poésie occidentale de l’époque ne peut se concevoir sans le décor inévitable du jardin. Songeons au Roman de la Rose, chef d’œuvre de la littérature courtoise et au Décaméron le sommet de la littérature Renaissante.

Le premier poème décrivant en thiois un jardin d’agrément, fut écrit à Bruges ou dans les environs immédiats par Jacob van Maerlant (±1215-1291) dans son Histoire de Troie. Le jardin qu’il décrivait était celui où le roi Priam et sa femme Hécube en compagnie de Paris et de la belle Hélène et de beaucoup d’autres belles femmes se prélassaient, mais il est évident que Maerlant prenait comme modèle les jardins tels qu’il les connaissait.

"Ils s’en allèrent se distraire dans le préau,
qui était beau au plus haut point.
Courte était la pelouse de gazon,
bien tondue; et s’y trouvaient
toutes sortes de fleurs, encore mouillées
par la rosée; le préau était emmuré;
au milieu, belle et bonne, une claire fontaine
ainsi qu’un arbre richement pourvu
et de telle haute stature, qu’il portait
ombrage avec sa masse de feuilles vertes
à la fontaine et à presque
toute l’étendue du préau."

Toutefois on n’en resta pas aux simples descriptions. Le jardin devint symbole, celui de l’érotisme mais aussi celui de l’expérience mystique. En outre, il fut un laboratoire et un atelier qui aida la civilisation et la science à progresser.

Jardins et Eros

Le lien entre les jardins et l’érotisme est vieux comme la civilisation. Aphrodite-Vénus n’était-elle pas la déesse des herbes aromatiques et des jardins, avant de devenir celle de l’Amour? La littérature érotique trouva dans le jardin – le Jardin des Délices – une inspiration inépuisable pour ses variations symboliques, ses comparaisons allégoriques, ses métaphores ésotériques.

Lucien de Samosate a décrit avec finesse dans ses dialogues Sur les Amours l’interaction et la corrélation de l’amour et du jardin : Nous nous arrêtâmes à Cnide, au temple de Vénus célèbre pour la statue de Praxitèle. En pénétrant dans l’enceinte du temple, nous ressentîmes le souffle caressant de la déesse qui venait au devant de nous. Le sol de l’enclos n’avait pas été rendu stérile par du dallage, mais était voué à la fertilité comme il sied à la déesse Vénus : les arbres fruitiers s’élevaient à une hauteur impressionnante et formaient une voûte épaisse. Les myrtes, si chères à la déesse, déployaient leurs larges branches, chargées de fruits. Jamais leurs feuilles n’avaient connu la tristesse, toujours leurs branches juvéniles baignaient dans une riche splendeur. De-ci de-là s’élevait un arbre stérile, un cyprès, un platane ou encore un laurier, mais ils offraient en guise de fruits leur beauté éclatante. Le lierre s’enroulait amoureusement autour des arbres et de lourdes grappes de raisins chargeaient les vignes tourmentées. Vénus n’est-elle pas d’autant plus agréable accouplée à Bacchus ? Et là où les buissons faisaient la grâce de leur ombre, de doux lits de verdure s’offraient à ceux qui s’allongeaient pour y goûter aux plaisirs de l’amour.

Les mystiques et leur jardin

Les grands auteurs mystiques, ont aussi puisé leur inspiration sous les frondaisons de leur jardin. Hadewijch (1ère moitié 13e siècle), Ruusbroeck (1293-1381) ou Sœur Bertken (1427-1514), avaient vue de leur cellule sur le jardin intérieur – le hortus conclusus – qu’entourait le cloître. Ils transposaient leurs expériences spirituelles en images que leur suggéraient le jardin, les fleurs et les arbres.

Le Moyen-Age nous a légué cette charmante ballade :

"Seigneur Jésus jouit de son jardinet,
aux fleurs bien belles, que je m’en vais cueillir.
Les lys que j’y ai vus, sont la pureté,
les douces violettes sont l’humilité,
la rose pourprée est l’équanimité,
la belle cytise dorée la docilité,
Et par dessus toutes les autres l’emporte
la couronne impériale qui est amour".

Le jardin mystique fait office de décor à travers la littérature religieuse du Moyen-Age et de la Renaissance. Le sommet en est sans doute la description du paradis terrestre dans la Divine Comédie de Dante.

Parfois l’élan mystique et le souffle érotique se rejoignaient. Le Cantique des cantiques en est peut-être l’exemple le plus frappant, le plus prestigieux aussi, puisqu’il fait partie de l’Ancien Testament. Une brève citation, parmi d’autres, démontre l’importance du jardin au sein de cette majestueuse effusion lyrique.

L’époux chante :

C’est un jardin fermé que ma sœur fiancée,
une source fermée, une fontaine scellée.
Tes pousses sont un bosquet de grenadiers,
avec les fruits les plus exquis;
le cydre avec le nard,
le nard et le saffran,
la canelle et le cinnamonne,
avec tous les arbres à encens,
la myrrhe et l’aloès,
avec tous les meilleurs baumiers...

Et l’épouse lui répond :

Que mon bien-aimé entre dans son jardin
et qu’il mange de ses beaux fruits...

Plantes médicinales et plantes exotiques

Disparus lors de la chute de l’Empire, les jardins revinrent, par la force des choses. Il y avait pour cela la nécessité de se pourvoir en plantes médicinales. Les moines en furent les premiers promoteurs et se mirent laborieusement à reconstituer un ancien savoir qui avait largement disparu. Si on en croit une "encyclopédie" rédigée par saint Isidore de Séville (560-636) ils n’en étaient encore au début du septième siècle qu’à de modestes balbutiements.

Sous le règne de Charlemagne (742-814), près de deux siècles plus tard, les connaissances s’étaient nettement améliorées. Dans le traité, datant de 793, Sur les règles pour administrer les villes du royaume, un chapitre était consacré aux plantations qu’il convenait de promouvoir en vue de nourrir la population. On y faisait mention d’une centaine de plantes parmi lesquelles, outre les arbres fruitiers, les pois, les haricots, les oignons, l’ail, la ciboulette, les concombres, la sauge, la betterave, le fenugrec, la pastèque, la mâche et pour les fleurs (mais considérées plutôt d’un point de vue nutritif et surtout médicinal), la rose et le lys.

L’abbesse Hildegarde (1098-1176) décrira les pouvoirs surnaturels et mystérieux des plantes médicinales qu’elle cultivait dans son jardin, comme le plantain, la pimprenelle, la pervenche, l’ortie, la mandragore, la verveine, la cataire et évidemment le lys et la rose.

Que la moniale fut canonisée, alors que ses écrits peu orthodoxes et même parfois franchement hérétiques l’auraient plutôt destinée au bûcher, était en soi un miracle, à moins que ses traités n’aient pas été attentivement lus en haut lieu? Quoi qu’il en soit, tout comme bien d’autres jardiniers, Hildegarde contribua au développement de la médecine et de la pharmacologie.

D’autre part on ne pourra jamais assez souligner, à l’époque des grandes découvertes, l’importance de ces fanatiques du jardinage qui se muaient en explorateurs et ramenaient des quatre coins du globe de nouvelles variétés exotiques, qui enrichissaient la végétation, augmentaient le choix en plantes médicinales ou permettaient de diversifier la nourriture. Songeons à la pomme de terre, à la tomate ou au salsifis, à l’origine cultivés comme plantes d’ornement, avant de devenir des éléments de base de notre alimentation.

Les premiers jardins de Bruges

Venons-en à la ville de Bruges et à ses jardins. A partir du onzième siècle Bruges, initialement une bourgade fortifiée au bord d’un bras de mer, avait pris son essor et était en passe de devenir une des villes les plus importantes de l’Europe septentrionale.

Le texte le plus ancien écrit en néerlandais, qui exprime le gémissement d’un copiste en mal d’amour, fut découvert à Oxford en 1932, au beau milieu d’un texte latin. Ce Westflamand – ce Brugeois peut-être – qui vivait vers 1050, écrivait :

"Tous les oiseaux se sont mis à faire leur nid,
sauf toi et moi..."

Qui dit oiseaux et nids, dit à tout le moins arbres, et sans doute jardins.

Le comte de Flandre, qui se nommait fièrement "comte par la grâce de Dieu", était à cette époque si riche et si puissant, que l’on pouvait non sans raison se demander, surtout lorsqu’il exerçait la régence, s’il n’était pas de fait le maître du royaume de France. Bruges, qui était un de ses lieux de résidence, devint sa capitale. Il y vivait entouré de tout l’apparat princier, ce qui peut laisser supposer qu’il aménagea en son château fort de la place du Bourg au moins un début de jardin. On n’en dit rien dans les textes de l’époque, mais on y souligne que les maisons patriciennes offraient tout le confort qu’on pouvait souhaiter. Nous pouvons donc sans trop nous avancer, penser qu’un coin de verdure sur les bords de la Reie, permettait d’allier la sécurité et le confort du château fort à l’agrément de la promenade dans un jardin privé, lui aussi bien protégé.

Une lettre de Gervais, évêque de Reims, qui date d’avant 1067, décrivait la situation florissante de la ville. Il prodigua des louanges quant aux prairies, aux nombreux troupeaux, aux vergers et aux vignobles, et parla de la fécondité du sol et des succès remportés par les laboureurs. Il n’alla pas jusqu’à mentionner les jardins, mais sans doute les considérait-il comme faisant partie intégrante de ces vergers et vignobles dont il disait tant de bien. ‘Verger" était d’ailleurs à cette époque synonyme de "jardin".

Le nom s’est généralisé, puisque le gaard en néerlandais, qui s’utilisait dans les mots composés comme boomgaard (verger) ou wijngaard (vigne), se retrouve dans le jardin français, le Garten allemand, le garden anglais, le giardino italien ou encore le jardín espagnol.

Les riches heures de Bruges

Les textes les plus anciens qui font état de jardins à Bruges datent du douzième - treizième siècle. Près de la rue Haute, un verger avait pris une telle ampleur qu’il donna son nom à la rue qui le longeait. Bruges ne compta bientôt pas moins de huit rues du Verger, qui toutes évidemment référaient au verger ou jardin qui s’y trouvait. En 1244 un terrain connu sous le nom de "la Vigne" fut concédé aux Béguines qui s’y installèrent. Déjà bien avant cette date l’endroit, favorablement exposé, était un vignoble. En deux endroits de la ville il y avait une rue des Bouleaux, ce qui indique qu’on y avait planté ces arbres décoratifs. Il y avait aussi une rue du Cerisier, une rue du Bois gentil, une rue du Frêne, une rue du Baumier, une rue des Marronniers, une rue du Romarin, …

Bientôt Bruges atteignit l’apogée de sa puissance et de son rayonnement international. Au treizième et quatorzième siècle, dans la ville quasi indépendante, les riches commerçants et industriels tenaient le haut du pavé. Au quinzième siècle son indépendance et sa puissance se firent grignoter par le pouvoir grandissant de ses suzerains, les ducs de Bourgogne. En revanche, ceux-ci firent de Bruges une de leurs villes de résidence favorites ce qui la mit à la pointe des fastes en tous genres. Les ducs vinrent s’installer à Bruges dans leur somptueuse Cour des Princes, Philippe le Bon et Charles le Téméraire y organisèrent quelques-unes des fêtes les plus mémorables de leur règne.

Ce fut l’époque où l’art des jardins et du jardinage prit son plein essor. Tout grand hôtel dans Bruges avait son jardin. Parmi tant d’autres, les Croy et les Ravestein, les Gruthuuse et les Luxembourg, les Adornès et les De Baenst, rivalisèrent à qui aurait le plus beau jardin. Les banquiers italiens, les Rapondis, les Arnolfini, les Tani, les de Nigro et les Portinari, les riches marchands espagnols, italiens, portugais et autres leur emboîtèrent le pas. La grande bourgeoisie locale en fit autant. Tous avaient d’ailleurs été devancés par les abbayes et les couvents qui à partir du onzième siècle vinrent en grand nombre s’installer à Bruges et y créèrent chacun leur jardin, parfois de grande envergure. Enfin les gildes, et surtout celles qui s’adonnaient au tir à l’arbalète, à l’arquebuse ou à l’arc se pourvurent de jardins, propices à y exercer leurs sports favoris.

Les hommes de métier

Les jardiniers, s’assemblèrent bientôt en métier, comme toute profession médiévale. Ils prirent comme patron Jésus lui-même, et le firent représenter dans l’habillement d’un jardinier. Leur autel se trouvait en l’église Saint-Jacques, plus tard à Saint-Gilles. Ils tenaient leur fête annuelle le deuxième jour de Pâques, plus tard le jour après Noël.

Un métier apparenté était celui des fruitiers, qui pouvaient être aussi bien des producteurs que des revendeurs. On en a conservé le sceau qui était – évidemment – orné d’un arbre portant des fruits.

Les deux corporations furent parmi les premières – en 1761 – à être dissoutes, sous l’influence des idées nouvelles concernant la liberté du commerce. Cela ne signifiait pas la disparition des jardiniers, au contraire tout un chacun dorénavant pourrait librement et sans entraves exercer ce beau métier.

Le jardin comme symbole

Le poète brugeois Antoine De Roovere composa en 1480 une ballade à l’occasion du nouvel an. Dans un songe, il se trouva transporté dans un jardin abandonné, symbolisant la ville de Bruges qui venait de traverser une mauvaise période, ayant été saignée à blanc afin de financer les malheureuses expéditions militaires de Charles le Téméraire. Par bonheur le Seigneur Dieu n’abandonna pas sa bonne ville et lui envoya six rayons de soleil qui se métamorphosèrent en six hommes de talent (les six trésoriers de la ville à qui De Roovere dédiait son poème) qui s’employèrent à rendre au jardin, c’est-à-dire à la ville de Bruges, sa splendeur d’antan. Les comptes de la ville pour la période 1476-1481 témoignent en effet des multiples travaux de rénovation qui furent entrepris : voirie, ponts, quais, portes d’accès, tours et tourelles furent tous repris en main et remis en état.

Ainsi De Roovere décrivit le jardin abandonné de ses songes :

"Car les galeries, les clôtures, les palissades,
les allées, les haies et les roseraies,
les entrées, les bancs de repos, tout était à l’abandon.
Personne ne semblait se soucier de ce jardin.
Les fontaines et les éclusettes regorgeaient de détritus,
de même que les cours d’eau et les fossés.
La vigne et les fruitiers se dégradaient,
se flétrissaient et les grands comme les petits pourrissaient."

Cette brève description nous en apprend des choses au sujet du jardin au quinzième siècle. Il jouxtait une maison, qui s’ouvrait sur lui par une galerie. L’ensemble du jardin était clôturé avec des grilles et des palissades. Des fontaines l’agrémentaient et de la présence de petites écluses nous pouvons déduire qu’il était construit en terrasses. De menus ruisseaux le parcouraient et servaient à l’écoulement des eaux. Des allées invitaient à la promenade et des bancs au repos. Le jardin comptait au moins deux sections : le jardin des fleurs avec sa roseraie et le potager avec des arbres fruitiers et même une vigne.

De ces jardins nous avons gardé les splendides représentations qu’en ont fait les grands miniaturistes et les peintres de l’époque. Certes, les larges dégagements sur de lointaines forêts en montagne, qui souvent leur servaient d’arrière-plan, n’étaient pas copiés sur ce qu’ils avaient sous les yeux en ce plat pays de la Flandre maritime. Mais plus près de la pièce où se tenaient les personnages formant le sujet principal du tableau, les fenêtres ou les baies en arcade s’ouvraient d’abord sur le jardin tout proche, avant de s’élancer vers la nature lointaine. Jan Van Eyck, Hans Memlinc et les autres nous ont laissé des reproductions d’une véracité saisissante, où en botanistes experts ils ont détaillé la flore et la verdure qui les entouraient. Même sur le tableau cruel où Gérard David a peint le supplice infligé au juge prévaricateur, il a ouvert un aperçu sur un paisible jardin ombragé.

Un des plus beaux jardins est celui que montre le Maître de la légende de sainte Catherine sur le retable avec la Vierge lisant la messe de saint Grégoire. On peut l’admirer au musée de Grenade. A Bruges on peut voir en l’église Saint-Jacques un panneau datant de 1480 et consacré à la légende de sainte Lucie, représentant une pelouse, un ravissant jardin et tout à l’arrière-plan un verger.

Le jardin dans toute sa splendeur

Le jardin du Moyen-Age et de la Renaissance était en principe divisé en quatre parties distinctes : le potager, le bouquetier, le médicinal et le fruitier. Dans le potager l’on cultivait, divisé en couches et carreaux pour éviter la confusion, tout ce qui dans notre climat parfois austère pouvait s’acclimater, tant en plantes d’hiver que d’été. Il y avait d’abord les racines : poireaux, raiforts, navets, oignons, carottes, ail, chervis et girolles. Puis les herbes : persil, épinards, choux, laitues, poirées, échalotes, salsifis, asperges, courges, citrouilles, câpres, perce-pierres, raiponce, pimprenelle, bourrache, pourpier, ciboule, chicorée, oseille, navette, cerfeuil. Et parmi les fruits on rangeait artichauts, concombres, pois et fèves.

Les parterres de fleurs ou le bouquetier contenait tout autant de variétés. Par dessus les autres trônaient le lys et la rose. S’y ajoutaient : le muguet, le lilas, l’œillet, la giroflée, la violette de mars, l’iris, l’églantine, la marguerite, le passe-velours, l’amarante à queue, l’héliotrope, le fraisier, la belle-de-nuit, l’anémone, le plantain, le chardonneret, le martagon ou lys de Turquie, l’amaryllis ou lys de Saint-Jacques, le lys des vallées et enfin la fritillaire, une variété de lys surnommée "la couronne impériale".

Afin de bien délimiter les carrés de légumes ou de fleurs, on les entourait "d’herbes de bordure" telles que le thym, le basilic, le fenouil, la coriandre, la mandragore, l’absinthe, la lavande, la marjolaine, l’hysope, la trufemande, le romarin, le serpolet, la sauge, le menu-cyprès, le pouillot, l’anis, le myrte, la sarriette, la fabrègue, la menthe ou le palma-christi.

Le troisième jardin était celui des plantes médicinales. Peu nombreuses au début de notre ère, les plantes dont les propriétés médicinales étaient appréciées, accrurent en nombre. Dans le potager et le bouquetier, beaucoup d’espèces auraient d’ailleurs tout aussi bien pu figurer dans le médicinal. Thomas de Cantimpré, suivi par Jacob van Maerlant décrivèrent une trentaine de plantes ayant des vertus guérissantes. Outre bon nombre déjà mentionnées plus haut, ils parlaient du chardon à foulon, de la pivoine, du pavot, du jasmin. Tout était d’ailleurs utile aux apothicaires et médecins. Même la vulgaire ortie leur permettait de préparer toutes sortes de concoctions, entre autres contre les bronchites et les pleurésies.

Enfin, s’ouvrant en un plus large espace, se trouvait le verger qui formait la "couronne fruitière" du domaine. On y trouvait les poiriers, les pommiers, les pruniers, les pêchers, les châtaigniers, les marronniers, les mûriers, les fraisiers, les cerisiers, les merisiers, les noyers, les figuiers, les oliviers, les néfliers, les sureaux. Le Livre des mestiers qui date de 1370 atteste que tous ces fruits étaient déjà de culture habituelle à l’époque. Les jardins plus grands contenaient en plus des arbres de pure décoration : le chêne, le peuplier, le frêne, l’aune, l’arbre épineux, le tilleul, le bouleau, le saule marsault et le saule pleureur.

Si la surface du jardin le permettait, il y avait un rectangle de gazon sur lequel on déambulait, jouait à la balle, chantait et dansait. Cette pelouse était parsemée de fleurs sauvages, de pensées, de crocus, de perce-neiges, de primevères, de pâquerettes, de renoncules ou encore de pissenlits.

Sur les bancs, couverts de mousse, les belles dames venaient s’asseoir, et de la basse-cour s’annonçait le paon pour faire la roue et se faire admirer. Un petit plan d’eau égayait l’ensemble, parfois orné d’une fontaine. Par beau temps les volières aux perroquets et autres oiseaux rares étaient disposées dans le jardin. Les grands seigneurs entretenaient en outre une ménagerie abritant toutes sortes d’animaux. La ville de Bruges offrait régulièrement des chèvres et des moutons pour nourrir le lion que le duc de Bourgogne entretenait en la Cour des Princes.

Evidemment tous les jardins, surtout dans le centre de la ville, ne pouvaient contenir l’ensemble des variétés énumérées. Pourtant, une implantation économe et judicieuse permettait d’en insérer un maximum.

Hormis les fleurs, et encore, puisque certaines avaient des qualités médicinales, le jardin était dans une large mesure utilitaire. Il permettait à son propriétaire d’avoir à portée de la main et au gré des saisons de quoi varier les mets à l’infini et de les assaisonner avec délicatesse. La gastronomie était déjà le péché mignon de nos ancêtres.

Malgré les difficultés, les jardins demeurent

Un plan de la ville de Bruges vue à vol d’oiseau, fut exécuté en 1562 par le peintre et cartographe brugeois Marcus Gerards. Sa représentation somptueuse de la ville, telle qu’elle s’était développée au cours de plusieurs siècles de prospérité, détaillait chaque maison avec une précision qui nous permet encore aujourd’hui d’en situer et même d’en reconnaître la plupart. Les grands monuments et les demeures patriciennes furent reproduits avec un soin tout particulier. Pour les espaces verts et plus spécialement pour les jardins, la reproduction fut plus schématique. N’empêche que le peintre planta des milliers d’arbres, indiqua les zones encore rurales et les grandes prairies souvent utilisées pour le blanchissage ou le séchage de la production textile, dessina schématiquement bon nombre de jardins et pour quelques-uns alla jusqu’à en représenter les parterres.

A partir du seizième siècle la prospérité de Bruges se dégrada lentement, suite à la concurrence de villes "nouvelles" comme Anvers ou Amsterdam et suite aux troubles et aux guerres de religion, qui pendant deux siècles sinistrèrent nos régions, devenues "champ de bataille de l’Europe". Le niveau de vie des patriciens, quant à lui, ne semble pas en avoir souffert outre mesure, du moins dans la première moitié du siècle.

L’historien Jacob de Meyere (1491-1552) nota en 1531 dans sa description de Bruges : Partout vous y voyez les somptueux vergers, jardins et prairies, les bois ombragés, les cours d’eau, la richesse incroyable en plantes diverses, en fleurs et arbustes, le tout en grande abondance et épanouissement. En outre il y a les herbes médicinales aux variations prodigieuses, qui à chaque fois frappent d’étonnement le visiteur étranger. De Meyer n’exagérait nullement, comme les documents de l’époque l’attestent.

Ainsi, lorsque l’humaniste d’origine hongroise Johannes Sambucus (1531-1584) publia chez Plantin un livre sous le titre d’Emblemata, il y consacra une illustration à son ami brugeois Marcus Laurinus (1525-1581) dont il représentait le jardin en fleurs. Les Laurinus ou Lauwereyns faisaient partie de la fine fleur intellectuelle. L’oncle de Marcus Laurinus, aussi appelé Marcus Laurinus (1488-1540), doyen du chapitre de la cathédrale, était l’ami de la plupart des grands humanistes de l’époque, en premier lieu de Thomas More, d’Erasme et de Juan Vivès. Ses amis aimaient à lui rendre visite, non seulement pour le plaisir des conversations savantes et animées mais également pour l’excellente table que Laurinus leur offrait, préparée par son accorte servante, à propos de laquelle Erasme le taquinait. Elle avait sous la main tous les fruits et légumes et tous les ingrédients et aromates que son maître cultivait dans son jardin rue de la Main d’or et surtout dans sa splendide maison de campagne hors de la porte de Sainte Croix

C’est grâce à lui, mais aussi de Vivès, de Jean Fevyn, et de quelques autres, qu’Erasme fort généreusement décerna à Bruges le titre flatteur d’Athènes de l’Europe du Nord. Vivès contribua à l’expansion des roseraies. Dans son Institution de la femme chrétienne il recommandait aux jeunes filles la culture des roses, de même que celle des violettes.

Les neveux de Lauwereyns, Guido et Marc junior continuèrent sur la même voie, Marc surtout qui était connu de tous ceux qui avaient nom dans le monde des savants et des humanistes. Dans le milieu des botanistes et des horticulteurs, il comptait parmi ses amis non seulement le médecin et historiographe Sambucus (nom qui voulait d’ailleurs dire "sureau") mais également le grand botaniste hollandais Clusius ou Charles de l’Ecluse (1526-1609) et surtout son presque voisin brugeois Charles de Saint-Omer, seigneur de Moerkerke.

Un grand botaniste à Bruges

Grâce à de Saint-Omer, Bruges s’est inscrit au sommet de ce que la botanique du seizième siècle a produit. Le grand scientifique Lobelius (1538-1616) a écrit de ce seigneur que comme botaniste il n’a pas eu son pareil, et a sans regarder à la dépense, fait reproduire toutes les plantes, tant indigènes qu’étrangères.

Charles de Saint-Omer, seigneur de Moerbeke, Dranouter et Moerkerke (1533-1569), eut une vie brève –il mourut à 34 ans– mais bien remplie, qui lui valut la haute considération de ses collègues contemporains. Autour de son château de Moerkerke-lez-Bruges il aménagea un des beaux jardins de l’époque, que Luigi Guiccardini cite dans son livre consacré aux Pays-Bas. Antoine Sanderus dans sa Flandre Illustrée dit de lui qu’il connaissait les plantes et les animaux comme aucun autre.

S’il n’avait rien fait de plus que de cultiver son jardin, il aurait, mis à part ces brèves références, disparu "dans la nature". Mais de Saint-Omer fit plus. Il prit à son service le peintre brugeois Jacques Van den Coornhuuse, qui avec l’aide de quelques élèves réalisa près de 1600 aquarelles, dont 1400 vouées à la reproduction de la flore connue à l’époque. En prévision d’une publication que sa mort prématurée empêcha, Charles de Saint-Omer fit rédiger par Clusius des commentaires sur les variétés peintes. Il consacra une fortune à cette entreprise, qui est aujourd’hui en ce qui concerne la botanique, considérée comme une des plus importantes collections de la Renaissance.

Grâce à la sagacité d’une jeune historienne, Helena Wille, cette extraordinaire collection, qu’on croyait perdue, et qui avait été redécouverte à Cracovie il y a à peine vingt ans, a pu être avec certitude identifiée comme celle du mécène de Saint-Omer et de son peintre Van den Coornhuuse.

Les jardins au "siècle de malheur"

Au dix-septième siècle, à tort nommé pour Bruges "le siècle de malheur", la preuve que le jardin resta à l’honneur, se trouve dans quelques-uns des tableaux de Jacques van Oost (1603-1671) et de ses contemporains, ainsi que dans les somptueuses productions de la tapisserie brugeoise qui atteignit à cette période son apogée.

Nos ancêtres participèrent comme tout un chacun à la frénésie tulipienne qui avait envahi l’Europe et qui culmina en 1636 dans la spéculation insensée sur l’oignon de tulipe, inévitablement suivie par le "krach" de l’année suivante, qui ruina bon nombre d’horticulteurs et de collectionneurs.

Le médecin impérial Anselme de Boodt (1550-1632), qui au début du siècle vint prendre sa retraite dans sa ville natale, se consacra pendant vingt ans à la composition d’un traité consacré aux fleurs, aux plantes et aux fruits. Son ouvrage fut publié quelques années après sa mort par son ami l’historien Olivier de Wree, dit Vredius (1596-1652).

Peu de temps après, et au plus tard en 1670, les horticulteurs de la West-Flandre fournissaient aux agriculteurs les plants améliorés qui permirent de cultiver en grandes quantités la pomme de terre. Au départ de nos régions, cette nouvelle nourriture de base allait se répandre peu à peu dans toute l’Europe.

L’art des jardins ne s’improvise pas. En 1651 les grands seigneurs brugeois fondèrent une société d’amateurs de fleurs sous la protection de sainte Dorothée et en 1701 une confrérie concurrente sinon dissidente vit le jour. Les membres de ces associations se réunissaient régulièrement, discutaient de l’aménagement de leur jardin, en organisaient les visites réciproques, faisaient l’échange de plantes rares et instituaient des concours à qui les plus belles fleurs. Il se fonda même une troisième association sous le patronat des saintes Agathe et Dorothée, qui groupait des membres de niveau social plus modeste que les deux premières.

En 1702, Antoine Verhulst, membre d’une des confréries brugeoises distribua gratuitement à ses collègues des plants de pommes de terre, d’une variété qu’il avait encore améliorée. Antoine Parmentier, l’introducteur de la pomme de terre en France n’était pas encore né que cet aliment de base était déjà depuis plus d’un demi-siècle disponible sur le marché de Bruges. Nos horticulteurs et avec eux les agriculteurs n’étaient nullement à la traîne !

Quelques années plus tard, en 1729 un plan de Bruges fut dressé par le cartographe
J. Blanc. Encore mieux que sur la carte de Marcus Gerards tous les jardins y sont minutieusement tracés, avec les figures de leurs parterres et leurs arbres. Jusqu’à présent les jardins évoqués sur ce plan n’ont pas fait l’objet d’un recensement détaillé. Ils fournissent en tous cas la preuve que le Brugeois malgré de nombreux déboires, n’avait pas perdu le goût du jardinage. Sans doute au contraire, car les dévastations que subirent les campagnes, acculaient les citadins à vivre largement en autarcie. Si l’esthétique devait parfois en souffrir, l’utilité du jardin n’en demeurait que plus grande.

Le siècle des perruques et de la douceur de vivre

Bruges au dix-huitième siècle retrouva la paix, propice aux activités commerciales et industrielles et reconquit une certaine prospérité. Une classe aisée de nobles et de bourgeois enrichis continua à faire vivre une population qui ne demandait qu’à produire et à travailler.

Les maisons de maître et les orangeries construites dans le style élégant de l’époque en témoignent. Les métiers d’art florissaient. L’orfèvrerie brugeoise était du meilleur goût. Les ébénistes livraient des meubles de la plus belle facture. L’Académie des beaux-arts, sous la direction des excellents maîtres Mathias De Visch et Jan Garemyn continuait à former des architectes et des peintres dont certains tels que Joseph Suvée s’en allèrent de par l’Europe faire apprécier leurs talents. Henri Pulinx, lui-même excellent architecte et sculpteur, se mit à fabriquer de la belle porcelaine dite de Saint-Cloud. Son successeur Pierre de Brauwer y ajouta de la porcelaine anglaise et Paul-Louis Cyfflé s’adonna - brièvement à Bruges il est vrai - à la porcelaine de Limoges. Les marbriers exécutaient d’élégants manteaux de cheminée, les facteurs d’orgue Berger, père et fils, installaient leurs beaux instruments dans les églises de Bruges et d’ailleurs, les relieurs de livres, les maîtres verriers, les sculpteurs perpétuaient différentes traditions artistiques brugeoises tandis que la production dentellière atteignait les sommets de son art.

Aux alentours de Bruges, la noblesse et les riches patriciens se faisaient la concurrence à qui aurait le plus beau jardin. L’évêque de Bruges, lui-même membre actif de la Confrérie de sainte Dorothée, ouvrait aux amateurs son jardin excellemment entretenu. Le célibataire Laurent Van Ockerhout (1746-1815) vécut en sa "maison de plaisance" le long de la voie romaine entre Bruges et Dixmude et consacra sa vie à son jardin. Le bourgmestre de Bruges Robert Coppieters (1727-1797) vint en compagnie de sa femme et de ses deux filles rendre visite à ce "petit Versailles" en juillet 1789. Il s’en émerveilla et nota dans son journal : Je l’ai trouvé on ne peut plus joli et mieux entretenu, beaucoup de variétés et de belles perspectives, et les plus variées qu’il y ait aux environs de Bruges; je le préférerais même à celui de l’évêque.

Et dans la ville même

Que l’art des jardins se maintenait, non seulement autour des belles maisons de campagne que la gentry brugeoise possédait dans la large périphérie de Bruges, mais dans la ville même, nous est prouvé par des dessins qui les reproduisent ou par les descriptions réalisées lors d’une vente ou d’un relevé de succession.

Le plus important témoignage est certainement un tableau, peut-être de la main de Jan Garemyn, qui illustre le jardin aménagé en 1757 par le conseiller de la ville François Willaeys et son épouse Anne-Thérèse Vleys. Ce jardin, situé dans la rue Groeninge, à l’ombre de l’église Notre-Dame et avoisinant le verger et le jardin de l’abbaye d’Eekhoute, n’avait dans sa splendeur rien à envier aux jardins français. Se situant dans le prolongement d’un second jardin essentiellement potager, qui appartenait aux mêmes, et qui se déployait autour d’une maison de campagne, le nouveau jardin était agencé selon les principes élaborés par les grands jardiniers de l’époque. On y comptait au moins douze parterres rectangulaires, certains en pelouses, d’autres en parterres à fleurs ou plantés d’arbres. De petits monuments rehaussaient l’ensemble, tandis que dans le fond du jardin une statue grandeur nature encastrée dans une niche monumentale était entourée d’un petit plan d’eau avec une fontaine. Les belles dames se prélassaient sur la pelouse, les messieurs déambulaient ou se reposaient sur un banc, tandis que les jardiniers s’affairaient au bon entretien. Dans les alentours s’élevaient la tour Notre-Dame, celle de l’abbaye d’Eekhoute et le Beffroi, tandis que se dressaient les silhouettes de quelques-unes des maisons patriciennes longeant le Dyver.

Willaeys n’était pas le seul, et de loin, à s’occuper assidûment de son jardin de ville. Un des Brugeois les plus importants de l’époque, André Louis Van den Bogaerde (1726-1799), qui était en même temps bourgmestre et trésorier du Franc de Bruges (ce qui lui donnait autorité sur une grande partie de l’actuelle Flandre Occidentale), était également un grand botaniste. L’écrivain lillois François-Joseph Lestiboudois incitait les amateurs à visiter le jardin de Van den Bogaerde, derrière sa maison patricienne de la rue Longue qui avait nom Le Chêne, écrivant que les botanophiles y trouveront de quoi exciter leur goût et leur admiration.

Les jardiniers dans la tempête

Hormis les jardins appartenant aux particuliers, il y avait évidemment ceux des couvents ou des fondations, telles les maisons-dieu et les hôpitaux. Un grand nombre de ces jardins ont été immortalisés sous la plume alerte de Jan Beerblock (1739-1806), à l’époque de la suppression des couvents et de l’abolition des fondations, juste avant la vente ou la démolition de leurs propriétés, qui dans de nombreux cas entraînèrent le démantèlement, voire le lotissement du jardin. Les beaux jardins de l’abbaye Saint-Trudo et des couvents des Capucines, des Carmes, des Chartreuses, des Annonciades, des Conceptionistes, des Thérésiennes, des Dominicains et des Sœurs grises furent l’objet de sa sollicitude.

Certains des jardins dessinés par Beerblock ont survécu, comme celui de l’abbaye d’Eekhoute qui au dix-neuvième siècle devint un splendide jardin romantique. Du jardin d’origine il nous reste d’ailleurs un dessin pris sous un autre angle que celui de Beerblock et qui nous fait découvrir des haies splendidement taillées, ouvrant des passages vers le jardin ou abritant des statues sous des voûtes de verdure.

Le jardin des Frères mineurs, autre sujet de Beerblock fut, vers 1850, transformé en jardin botanique public, tout comme celui des Sœurs grises le fut plus d’un siècle plus tard. Le jardin du Couvent anglais quant à lui a gardé jusqu’à ce jour ses mêmes propriétaires et son ambiance britannique.

De certains couvents brugeois il ne reste plus que des fragments de jardin, tels ceux de l’abbaye de Spermalie et des couvents des Annonciades, des Dominicaines, des Capucines ou des Riches Claires. Celui des Pauvres Claires a disparu récemment. En revanche quelques jardins d’Ancien Régime, outre ceux déjà cités, sont demeurés largement intacts, tels celui de l’abbaye des Dunes, de l’abbaye Sainte-Godelieve, du couvent des Carmes déchaussés ou encore celui de "l’école latine", occupée depuis 1833 par les Carmélites, dites Thérésiennes.

La passion du jardinage au dix-neuvième siècle

Peu après 1800, l’activité organisée des amateurs de fleurs et de jardins reprit d’un bel élan. D’abord sous le nom de Société Brugeoise de Flore, puis sous celle de Société d’agriculture, d’horticulture et de botanique et enfin – et jusqu’à ce jour – sous celle de Société royale d’horticulture et d’arboriculture.

Les membres étaient autant des professionnels que des amateurs éclairés, dont les connaissances en horticulture ne cédaient en rien à ceux qui en faisaient métier. Tous cultivaient les plantes et les fleurs, non seulement en plein air mais dans des serres chauffées. Georges Chantrell - de Stappens avait construit les siennes accoudées à sa maison rue Haute n° 4. A côté du palais du Franc, et adossées au quai des Marbriers, les serres de Chantrell figurèrent sur beaucoup de dessins et plus tard de photos qui tentaient de capter le charme d’un des coins pittoresques de Bruges. En outre, il s’adonnait au jardinage dans sa "campagne" à Sainte-Croix, celle-là même qui sous l’Ancien Régime fut la résidence d’été de l’évêque de Bruges.

Chantrell, armateur, faisant commerce d’import-export, et étant en plus conseiller communal de Bruges, était un passionné du jardinage. Dans ses serres, qu’il chauffait avec une circulation d’eau chaude de son invention, ce qui lui permettait de cultiver des plantes tropicales, le vice-président de la Société d’horticulture s’adonnait à sa passion avec tant de succès qu’il ne se passait pas d’année, sans qu’il ne soit gratifié d’un ou de plusieurs prix à l’occasion des concours qu’organisaient les sociétés d’horticulture un peu partout en Belgique. Que ce soit pour des rhododendrons, des arbustes, des camélias ou des orchidées, il se distinguait en compagnie de et en concurrence avec les professionnels.

Les efforts entrepris et les contacts entretenus de manière permanente, profitèrent de double façon aux jardins. Tout d’abord se maintint un climat propice à l’installation de pépinières et à l’extension de l’horticulture. Tout au long du 19ième siècle, de nombreux professionnels s’établirent, tant dans la ville ancienne que dans ses environs immédiats. En ville, l’horticulture se concentra en la paroisse de Saint-Gilles où les terrains étaient amplement disponibles, mais on vit des jardiniers s’établir aussi à Sainte-Anne ou en d’autres endroits de la ville encore peu urbanisés.

Un des jardiniers s’appelait Pieter Jan Gezelle. Il cultivait ses plantes le long du chemin du Rouleau en la paroisse Sainte-Anne et travaillait dans le jardin du grand séminaire et dans ceux de la noblesse brugeoise. Ainsi, parmi les fleurs et les plantes naquit et grandit celui qui deviendrait le plus grand poète flamand du dix-neuvième siècle, sinon de tous les temps, le prêtre Guido Gezelle.

Un certain nombre de familles brugeoises exerçèrent le métier d’horticulteur pendant plusieurs générations, certaines remontant au début du dix-huitième siècle. Les vieux Brugeois se rappellent encore de noms tels que Blomme, Clyncke, Ryckier, Vanhou, Isselée, Leys, Simoens, Lekens, De Jonghe, Baelde, Cram-Goethals, Maertens-Joossens, Wagner, Walraet, Cortvriendt, Van Eygen parmi d’autres.

Le laurier noble

A partir du dix-septième siècle, les horticulteurs brugeois s’étaient mis à cultiver le laurier. Le laurus nobilis avait ses lettres de noblesse. En provenance de l’Asie mineure, il avait été adopté par les Grecs qui en avaient fait le symbole de la victoire et en tressaient des couronnes destinées à celui qui sortait victorieux d’une bataille ou d’une lutte dans les palestres. Couronné de laurier, le vainqueur devenait "lauréat". Plus tard, on donna le nom de "bachelier" au jeune universitaire, ayant obtenu son "baccalauréat". Pétrarque cultiva dans son jardin du Vaucluse et de préférence à toute autre plante, le laurier dont le nom lui rappelait celui de Laura, sa bien-aimée.

L’engouement au dix-huitième siècle pour les jardins d’hiver et les orangeries, permit au laurier de prendre dans nos régions son plein essor. Lorsqu’au dix-neuvième siècle le laurier devint un arbuste des plus populaires, la culture brugeoise prit une très grande extension. Des dizaines d’horticulteurs vinrent s’installer dans la ville et dans les environs, tous avec le laurier comme culture dominante. Dans le monde entier, Bruges devint du point de vue horticole, la ville du laurier. Il n’y eut bientôt dans toute l’Europe, et au-delà, plus une maison ou orangerie royale, princière ou aristocratique, qui n’avait pas sa collection de lauriers de Bruges.

Le laurier alliait à sa grande longévité l’avantage de se prêter à la culture ou à la taille en formes très diverses. Les plus élevés atteignaient les 7 mètres. Il s’agissait d’une culture qui exigeait patience et moyens financiers. Certaines plantes n’étaient vendues - à prix d’or il est vrai - que lorsqu’elles étaient devenues plus que centenaires.

Encore aujourd’hui Bruges et sa région jouissent d’une réputation mondiale en matière de lauriers. Le microclimat local, influencé par l’air marin sans être par trop exposé aux vents du Nord, offre l’endroit idéal pour la lente croissance de lauriers touffus, vigoureux et promis à une belle longévité.

Le temps des grands horticulteurs

Certaines parmi les nombreuses sociétés brugeoises d’horticulture prirent un essor considérable et devinrent de véritables industries, au rayonnement mondial.

Il en fut ainsi de la société Flandria. Issue d’une entreprise d’horticulture familiale, qui avait été fondée en 1882 par Henri Beernaert (1858-1939), elle vit le jour en 1897 grâce à un apport de capitaux de l’importante famille brugeoise de Brouwer. Vers 1900 elle occupait, en face de la porte de Sainte-Catherine une surface de plus de dix hectares, particulièrement consacrée au laurier et aux différentes variétés du palmier, ainsi que plus de 5 ha de serres, pour l’orchidée et l’azalée. Après plusieurs agrandissements l’entreprise atteignit une superficie de 35 hectares, dont 13 hectares couvertes par des serres. Elle y cultivait, outre les espèces déjà nommées, le croton, le bromelia, l’amarante, l’aralia, la pandanus, la dieffenbachia, d’autres encore. Elle se proclamait, peut être avec raison, la plus grande entreprise horticole au monde.

Vers 1960, la disparition des deux principaux exploitants Richard Dekens (1879-1958) et Emile Van Haecke (1870-1960) sonna le glas pour cette société, dont les terrains furent expropriés au profit de nouvelles voiries ou engloutis dans des lotissements.

Vincke – Dujardin

Au hameau de Scheepsdaele, le long du canal de Bruges à Ostende, se trouvait depuis temps immémorial une zone réservée à l’horticulture. Pierre Vincke vint s’y installer en 1865. Il était le détenteur d’une longue tradition, puisqu’il faisait partie de la cinquième génération Vincke à s’occuper d’horticulture. Ses ancêtres et lui-même travaillèrent en plusieurs endroits dans la ville, mais le déménagement vers Scheepsdale donna le signal de départ pour une grande extension de l’entreprise.

Bientôt dirigée par Gustave Vincke-Dujardin (1848-1934) qui fut conseiller communal de Saint-Pierre-sur-la-digue et plus tard de Bruges, elle devint un des centres d’horticulture les plus importants de Belgique. A côté des obligatoires lauriers, on y cultivait des chamoerops, lataniers, conypha et kentia; bientôt complétés par des cocos flexuosa et des phœnix rochelini. A partir de 1885, Vincke se mit aux orchidées et peu après aux azalées. Cette entreprise, de renommée mondiale, se maintint jusqu’en 1955, et se termina elle aussi, à défaut de successeurs et engloutie par l’urbanisation.

Le roi de l’orchidée

En 1894 Frederic Sander (1847-1920) "le roi de l’orchidée" voulut s’établir sur le continent et acquit à Saint-André-lez-Bruges une propriété de cinquante hectares, où bientôt plus de 50 serres servirent à la culture des nombreuses variétés d’orchidées que Sander faisait découvrir par des "chasseurs de fleurs" aux quatre coins du monde.

Il les reproduisait en grandes quantités et les expédiait de Bruges à sa nombreuse clientèle, parmi laquelle se trouvaient le pape, les nombreuses cours royales européennes, le président des Etats-Unis, les Rotschild et bien d’autres.

Malgré les vicissitudes de deux guerres mondiales, qui firent fuir les Sander vers leur Saint Alban’s natal, les fils et un petit-fils tinrent bon jusqu’au début des années 70. L’importation par les pays d’origine devenus eux-mêmes producteurs – en Asie et en Amérique Latine – eurent finalement raison, du moins sur le continent, de la ténacité de ces amoureux anglo-brugeois de l’orchidée.

La persévérance malgré tout

Les trois grandes entreprises horticoles brugeoises disparurent vers la même époque. L’augmentation rapide des salaires ne favorisait pas ce métier à main d’œuvre intensive. La concurrence des pays tropicaux et la facilité croissante de l’importation par avion leur compliquèrent singulièrement la vie.

En outre, elles étaient implantées dans la vicinalité immédiate de la ville historique. L’urbanisation galopante des communes limitrophes après la guerre les situait en plein dans les zones de terrain à bâtir, et la pression pour lotir et vendre devint grande. Enfin, le laurier, qui avait toujours été le cheval de bataille des horticulteurs brugeois, avait quelque peu passé de mode.

Début du siècle, Bruges et ses environs comptait plus de cent exploitations horticoles. La première guerre mondiale fut une catastrophe pour nombre d’entre elles. A la veille de la seconde guerre, il n’en restait que la moitié. Depuis lors, leur nombre a encore diminué, et la plupart des survivants ont dû s’installer dans une large périphérie autour de Bruges, là où des terrains leur restaient disponibles.

Cela n’empêche que l’horticulture brugeoise se maintient et que bon nombre des horticulteurs continuent, à côté de leurs autres activités, à choyer la perle dans la couronne horticole brugeoise: le laurier noble. Quelques entreprises sont d’ailleurs devenues à nouveau très importantes et n’ont plus rien à envier à leurs illustres prédécesseurs.

L’espace public se met au vert

L’influence des sociétés florales et horticoles ne se fit pas seulement sentir par le maintien de grands jardins privés et par l’activité croissante des entreprises vouées aux fleurs et aux plantes. L’espace public fut à son tour pris en compte.

Le conseil communal de Bruges était constitué encore pour une large part au dix-neuvième siècle et au début du vingtième, par des membres de la noblesse locale. Il se trouve que ces messieurs, ayant eux-mêmes des jardins en ville et des résidences d’été à la campagne, étaient particulièrement intéressés par l’aménagement des espaces verts publics. Sur ce sujet qui les rendait intarissables, ils avaient tous une compétence d’amateur éclairé. Le comte Amédée Visart de Bocarmé (1835-1924) qui présida aux destinées de Bruges pendant un demi-siècle, était même le président du Conseil supérieur des forêts.

Ce qui était bon pour eux-mêmes ne pouvait qu’être excellent pour l’ensemble de la communauté brugeoise, estimèrent-ils. Non sans de longues discussions, des heures durant parfois, rivalisant en connaissance et en expertise, les édiles brugeois contribuèrent dans une très large mesure au maintien et même à l’amélioration des espaces verts qui jusqu’à ce jour font honneur à Bruges.

Vers 1850, la ville décida de racheter l’ancien jardin des Frères mineurs, qui depuis la suppression du couvent, était passé par différentes mains. Un jardin botanique fut créé, qui devint une des attractions principales pour les dimanches ensoleillés et qui, en 1935, fut dédié à la mémoire de la reine Astrid.

Surtout après 1876, année inaugurale du "mayorat" d’Amédée Visart, la ville entreprit un travail de longue haleine afin de faire des remparts - qui avaient perdu leur but premier de fortification - des lieux de promenade, avec de grands arbres, des pelouses et des fleurs. Ce fut un grand succès.

Les édiles s’intéressaient également aux voies d’accès vers la ville, qui se trouvaient sur le territoire des communes suburbaines. Ils s’occupèrent tout particulièrement de la Promenade vers Steenbrugge, qu’ils pourvurent d’une solide et quadruple rangée de tilleuls. L’allée devait offrir un cadre digne au dernier voyage des Brugeois qui l’on conduisait par cette voie au cimetière communal. Lequel fut aussi objet de sollicitude de la part des élus brugeois, qui en firent un beau jardin romantique, cadre approprié pour y pleurer des être chers.

Les superficies converties en espaces verts publics ne firent qu’augmenter. De nouveaux boulevards furent plantés d’arbres et reçurent leur décoration florale. Un nouveau parc, qui reçut plus tard le nom du bourgmestre Visart, fut créé à l’endroit dit du "Bloedput". La disparition de lignes de chemin de fer, vers 1940, fut l’occasion d’aménager un parc entre la nouvelle gare et la ville.

Les années 70 furent une période faste pour les espaces verts brugeois. Dans les communes fusionnées avec Bruges, plus de 150 hectares de bois et de zones vertes furent achetés. Dans la ville historique de nouveaux parcs furent acquis et ouverts au public : le parc du lac d’Amour, le parc Gilliodts/Sebrechts et la propriété De Jonghe.

Le service des plantations

La ville de Bruges peut se vanter d’avoir un des meilleurs services de jardinage du pays. Plus de deux cents collaborateurs s’emploient au bon entretien des 600 hectares du domaine public. Grands domaines boisés, jardins et parcs publics, cimetières, aires de jeu et terrains de sport, cités-jardin et décoration de boulevards, drèves, sentiers de promenade et accotements : il y a de quoi occuper ces dames et surtout ces messieurs jardiniers !

Le renouvellement saisonnier des fleurs dans les nombreux parterres parsemés de par la ville, en particulier le long des boulevards et des routes d’accès, sont le signe tangible d’un travail exécuté avec amour et grande conscience professionnelle. Les parcs publics font évidemment l’objet d’une attention particulière. Enfin il y a ces "coins secrets", dont plusieurs exemples sont offerts au regard dans le présent livre.

Ainsi Bruges n’est-elle pas seulement cette ville historique éblouissante, où la configuration médiévale, le grand nombre de monuments prestigieux ou modestes et la fraîcheur des cours d’eau omniprésents en font un des joyaux de l’Europe. Elle est en plus une ville des plus "vertes". Tant l’ampleur, mais aussi la qualité des espaces verts aident à rehausser d’une part la beauté de la ville historique et d’autre part le charme et l’agrément de chacune des parties qui forment le "Grand Bruges".

Ayant dit tout le bien que nous en pensons, on ne nous en voudra pas de constater que le goût des plantes et des fleurs n’est pas toujours exercé à bon escient. Ainsi, un beau jour la ville décida de pendre des bacs à fleurs aux quais le long des canaux, alors que la flore sauvage qui s’y retrouve suffit amplement à égayer les vieux murs. En d’autres endroits de la ville on installa des vasques à fleurs incongrus, auxquels il ne manque qu’un lutin de plâtre pour compléter le mauvais goût.

Tout aussi peu judicieux fut la plantation d’arbres en des endroits qui n’en demandaient pas tant. Non seulement ils ont souvent des difficultés à s’épanouir, mais ils cachent et détériorent les monuments devant lesquels on les a installés. Les arbres plantés devant le théâtre communal, devant le marché au poisson, sur la place Saint-Amand et surtout devant le baptistère de l’église Notre-Dame sont des fautes de goût et des erreurs d’implantation.

Ce ne sont là heureusement que des péchés véniels, auxquels il est facile de remédier. Un beau jour on aura sans nul doute le petit sursaut de courage permettant d’enlever les bacs indésirables et de déménager les arbres nuisibles pour les replanter en des endroits plus appropriés.

Un nouvel art des jardins

En ce vingtième siècle finissant, le goût des jardins ne s’est pas affaibli. Il s’est même nettement revivifié. Les amoureux du jardin sont devenus plus nombreux, plus avisés et plus "mordus".

Nous avons en notre pays des architectes de jardin de réputation mondiale. René Pechère, qui porte vaillamment ses quatre-vingt-dix printemps en est le Nestor incontesté. Notre compatriote Jacques Wirtz fut appelé il y a peu à redessiner les jardins du Carrousel du Louvre et à revoir l’organisation du jardin de l’Elysée.

A Bruges, nous avons le privilège d’avoir des "jardiniers" inspirés tels André Van Wassenhove et Paul Deroose, entraînant avec eux une cohorte de leurs collègues. Ils apprennent aux propriétaires à organiser leur jardin, à joindre la beauté à l’économie de l’entretien, à préférer les plantes bien de chez nous aux modes exotiques, à promouvoir fleurs et plantes anciennes et à les remettre au goût du jour.

Là où une nouvelle habitation est construite, l’habitude s’est généralisée, que la superficie du terrain soit grande ou modeste, de dresser le plan du jardin de concert avec celui de la maison. Le jardin est ainsi conçu comme le prolongement naturel des pièces de séjour et non plus comme un appendice, un bout de terrain superflu, qu’on se décidera bien un jour ou l’autre à meubler de verdure à la va vite, pour autant qu’on ne le destine pas à l’érection de bicoques ou à l’extension du garage.

Portons d’abord notre regard sur les jardins de la périphérie. Les communes de Sainte-Croix, Saint-André, Assebroek, Saint-Pierre et Saint-Michel ont leur longue et belle histoire de communes rurales derrière elles. Elles ont subi ou bénéficié – selon l’angle sous lesquels on les considère - d’une urbanisation galopante. Jusqu’il y a quelques décennies elles comptaient de 1.000 à 3.000 mille habitants. Terres de labour et pâturages alternaient avec les grandes superficies boisées ou encore les exploitations horticoles. La nombreuse noblesse brugeoise y avait ses résidences d’été, et entretenait au mieux de ses possibilités de grands parcs et jardins. En quelques années, la prospérité d’un plus grand nombre eut raison d’un paysage millénaire. La fuite d’une ville surpeuplée et l’immigration vers le chef- lieu de la province, provoquèrent l’engouement pour des terrains dont les propriétaires accueillaient avec ravissement l’invasion pacifique. Bientôt chacune de ces communes devint une petite ville de 15 à 20.000 habitants.

Un des buts importants, sinon déterminants, des habitants de banlieue était de jouir, autour de leur maison, d’un espace vert bien à eux, de leur petit coin de paradis. Ainsi des milliers de jardins, petits, moyens ou grands furent aménagés. Tous ne sont évidemment pas des réussites, mais en se promenant dans les nombreux quartiers résidentiels, opulents ou plus modestes, qui entourent la ville historique, on devine derrière les haies bien taillées ou sous les chênes, platanes, tilleuls, châtaigniers ou saules pleureurs qui s’élèvent vers le ciel, un jardin amoureusement entretenu par le maître et la maîtresse de céans.

Il en est quelques-uns qui ont acquis le statut de véritables monuments artistiques, s’ouvrant parfois à des visiteurs venus des quatre coins du pays et d’au-delà pour admirer. Il faudrait un autre "Jardins et coins secrets de Bruges hors-les-murs" pour leur faire justice.

Les jardins dans la ville historique

Notre album est allé à la rencontre des jardins situés au cœur même de Bruges, dans la ville historique enserrée dans ses remparts verdoyants. L’espace pour y maintenir ou développer de grands jardins privés manque évidemment. Le vieux centre, blotti sous les trois tours du Beffroi, de Notre-Dame et de Saint-Sauveur est devenu, au cours des siècles, un conglomérat densément et intensément bâti. Malgré tout, on y trouvera de-ci de-là un petit coin de jardin, qui permet à ses heureux propriétaires de humer la nature et de respirer l’arôme des fleurs.

En s’éloignant du centre de quelques centaines de mètres à peine, les jardins prennent plus d’ampleur. On en trouve qui font 500, 1.000 ou même 5.000 mètres carrés et qui deviennent dès lors de véritables oasis de verdure en pleine ville. Les plus grands jardins, qui font parfois 1 hectare ou même plus, appartiennent toujours aux abbayes et couvents qui restent nombreux à Bruges. Le jardin de l’ancienne abbaye des Dunes, devenue grand séminaire, occupe même plusieurs hectares. Certes il ne s’agit pas de jardins sophistiqués. La simplicité y est de mise. L’utilité d’un bon potager y est appréciée. Restent ces nombreux jardins, certains ne faisant que quelques mètres carrés, qui jouissent des soins assidus de leur propriétaire.

De tous ces jardins, publics ou privés, ouverts ou cachés, grands ou petits, opulents ou modestes, notre album vous offre un petit échantillon. Nous formons l’espoir qu’ils vous procureront le plaisir des yeux grâce à la photo, à défaut de les voir "en vrai" et que dorénavant vous verrez la ville et ses habitants d’un œil supplémentaire, en admirant ou en devinant devant, derrière ou autour de ses nombreux monuments, cet ensemble de verdure agréable et de fleurs odorantes qui ajoutent leur contribution toute particulière au charme de Bruges.

© Andries Van den Abeele
Bruges, 1998
Ce texte a été publié en un album (toujours disponible) par les Editions du Perron et contient de nombreuses illustrations, abondamment commentées.

www.andriesvandenabeele.net