Le peintre Jacques Le Flaguais

1921-1986

Andries Van den Abeele

Introduction

D’ascendance bretonne, Jacques Le Flaguais naquit à Tours le 18 décembre 1921. Il mourut à Bruges le 16 décembre 1986, deux jours avant son soixante cinquième anniversaire.

Dans les lignes qui suivent, j’ai rassemblé quelques informations biographiques à son sujet. Elles sont destinées à tous ceux qui l’ont connu et en particulier aux nombreux amis qu’il s’était fait pendant la dernière étape de sa vie, à Bruges. Ils y retrouveront, je l’espère, l’écho des souvenirs personnels qu’ils auront gardé de lui.

Ce texte pourra sans doute également être utile à ceux qui, dans quelques générations, lorsque nous aurons tous disparu, voudront se renseigner sur cet aimable Breton qui vint s’installer en Flandre et y laissa ses meilleures œuvres.

Cette notice biographique n’aurait évidemment pas été possible sans la collaboration essentielle de Pierre le Flaguais, le frère cadet et en quelque sorte l’alter ego de Jacques qui, pendant une longue journée d’hiver me raconta les multiples péripéties de la vie de Jacques et de la sienne.

Adolescence et apprentissage

Les époux Le Flaguais – Marjault eurent trois fils : Robert (°1920), Jacques (°1921) et Pierre (°1923). Le père, André Le Flaguais mourut en 1936 des suites de la guerre 14-18, laissant sa veuve avec les trois garçons à l’âge de l’adolescence.

Dès sa plus tendre enfance, Jacques Le Flaguais se mit à dessiner. Ses sujets favoris étaient de petits bonshommes, surtout des cyclistes du Tour de France et des footballeurs. Dessiner des personnages et les mettre en couleurs semblait être chez lui comme une nécessité.

En 1936 il réussit l’examen d’entrée à l’Ecole des Arts Appliqués à Paris, obtint une bourse, y étudia jusqu’au début de 1940 et y reçut plusieurs prix. Pendant cette période il acquit la base technique pour ses productions artistiques ultérieures.

Dès cette époque également, il inventa son «jeu de football», qu’il améliora plus tard et pour lequel il continua à chercher – en vain – un commanditaire qui aurait pu le commercialiser. Nous y avons perdu un jeu de société qui aurait pu passionner nombre de jeunes et de moins jeunes.

Guerre et après-guerre

Après l’Armistice, Jacques et Pierre s’engagèrent comme moniteurs dans les «camps de la jeunesse». Jacques s’y fit remarquer entre autre par les nombreuses caricatures qui sortaient de sa plume.

En 1942 et pour une période de onze mois il partit pour Rostock (Allemagne), réquisitionné par le Service du travail obligatoire (STO). Dans les usines Henkel où il était incorporé, il laissa sa «signature» sous forme d’un dessin apposé à l’intérieur des Henkel 111, expliquant comment utiliser les engins de sauvetage.

Rentré en France pour cause de maladie, il s’engagea fin 1943 avec son frère Pierre dans une équipe de bûcherons travaillant près de Saint-Gobain. La débandade générale en l’été 1944 décida les deux frères à rejoindre leur mère à Paris, ce qu’ils firent à pied, pour rentrer dans la capitale en se faufilant entre les dernières balles qui sifflaient.

Ayant retrouvé leur mère à Levallois-Perret et, tandis que Pierre s’en allait remplir son service militaire, Jacques se mit à exercer le métier pour lequel il s’était préparé à l’école des arts appliqués, celui de dessinateur de publicité.

Il se fit embaucher par un studio de publicité dans le XVIème. A cette époque il fit peu de peinture, quelques caricatures seulement.

Au retour de l’armée, fin 1945, Pierre se remit à jouer de la guitare et les deux frères se souvinrent des chansons qu’ils avaient souvent chantées, en duo ou en groupe, lors des longues veillées aux camps de jeunesse.

A la découverte de l’Amérique

L’après guerre était la période des «crochets» et des concours de chant. Le duo Le Flaguais se fit inscrire sous le nom de «Marc et Denis» à un concours salle Pleyel. Leur répertoire, des chansons dites «de caractère», un peu genre Charles Trenet, plut. Un américain d’origine française leur procura un contrat à New York. Il s’y produisirent à partir de juillet 1947, pendant quatre mois et demi au « Bal Tabarin », 46th Street West, avec un répertoire de chansons en français et en anglais.

Après des tournées à droite et à gauche dans l’état de New York, ils partirent pour le Canada et chantèrent dans quelques cabarets. Mais le tour en était assez vite fait et dans le courant de 1948 le duo Marc et Denis mit fin à sa courte carrière.

Ils se fixèrent à Montréal, où Jacques travailla d’abord comme «animateur» dans un grand hôtel, avant de reprendre son métier de dessinateur publicitaire. Sa spécialité devint l’affiche. Pour plusieurs d’entre elles il obtint des prix.

Un de ses dessins fut reproduit en couverture du New Yorker, tandis que – suprême consécration Outre-Atlantique – le Reader’s Digest utilisa un dessin de Noël de Jacques Le Flaguais, en couverture du numéro de décembre, et ce pendant trois années consécutives, en 1952, 53 et 54. Pour le Weekend Magazine de Montréal il fit de nombreux «cartoons» humoristiques.

A Montréal les deux Le Flaguais retrouvèrent également leur frère aîné Robert qui s’était marié et y enseignait la philosophie et l’astrologie.

En 1950 Jacques épousa la fille d’un assureur de Toronto qui eut de lui un fils, Marc. En 1956 elle le quitta et un divorce s’ensuivit. Cet échec conjugal changea la vie de Jacques. De plus en plus il se mit à peindre des toiles dans le style dont dorénavant il ne se départirait plus.

Son frère Pierre, qui avait entre-temps travaillé dans une grosse entreprise de travaux publics dans le Nord du Canada, repartit fin 1957 vers la France.

Retour en France

Jacques, resté seul à Montréal, regagna également la France en mai 1958. Peu de temps après son retour il vint, toujours en compagnie de son frère, faire un tour à l’Expo de Bruxelles. C’est à cette occasion qu’il rendit également visite à Bruges et qu’il tomba sous le charme de la ville.

S’étant installé d’abord provisoirement à Paris où il reprit ses activités de publicitaire indépendant, il alla ensuite poursuivre ce travail à Lyon où il demeura de 1959 à 1964, à l’adresse rue Garibaldi 236. Le déménagement avait pour but d’être plus proche des Alpes, les deux frères nourrissant l’idée d’y exploiter un hôtel.

C’est ce qu’ils firent en construisant à Notre-Dame de Bellecombe, près de Mégève, l’hôtel «le Samarcande», qui ouvrit en 1964. Dans cet hôtel, qui était surtout une «Maison d'hôte» avec quatorze chambres, Pierre assurait la gestion, tandis que Jacques s’occupait des clients, de l’organisation et de l’agrément de leur séjour.

Pendant ce temps il continuait à peindre et l’envie le prit de plus en plus de se consacrer entièrement à la peinture. Les frères vendirent l’hôtel en octobre 1968 et provisoirement s’installèrent à Aix en Provence : après la montagne, le soleil.

Recherchant un endroit bien calme, Jacques reprit contact avec un ancien copain de classe, le peintre fauviste Parsus, qui habitait à Castillon du Gard, petite commune de 500 habitants à mi-chemin entre Avignon et Nîmes. Il y dénicha une ancienne maison, la réaménagea et tandis que Pierre partait pour l’Inde, au service de IATA, Jacques commença sa véritable carrière de peintre professionnel.

Il travailla d’abord pour quelques estivants qui résidaient dans la région, parmi eux Jean Decaux, l’homme des Abribus, et pour l’un ou l’autre habitant du pays.

Il reprit contact avec les Compagnons de la Chanson qui achetèrent chacun au moins une de ses toiles. Il les avait connus à Paris, fin 1944, lorsqu’il était entré dans le «show business», puis les avait revus en 1948 d’abord à New York, ensuite à Montréal lors de leur tournée avec Edith Piaf.

Une exposition à Paris en 1971 sembla de bonne augure pour se faire connaître dans un cercle d’amateurs plus large.

Entre-temps, Pierre, embauché par la Compagnie UTA-UTH s’en était allé à Kinshasa pour y travailler à l’hôtel Okapi. Ensuite il dirigea le Relais de Kanoumera, sur l’île des Pins, à 200 km de la Nouvelle-Calédonie.

La période brugeoise

La réputation de Jacques, qui avait ouvert une petite galerie à Castillon, allait bon train quand il fit la connaissance de Blondiau, un Belge de passage, qui lui commanda plusieurs toiles et qui, au cours de leurs conversations, l’encouragea à venir s’installer en Flandre.

A titre d’essai, pour voir si son travail plairait, Jacques accepta une petite exposition à l’agence Paribas de Dilbeek, organisée par Blondiau au mois d’octobre 1974. Toutes les toiles exposées furent immédiatement vendues.

Ce succès décida Jacques à s’installer en Belgique avec une préférence marquée pour Bruges, où pourtant il ne connaissait personne.

Par ses amis bruxellois, il fit la connaissance d’Etienne Hurtecant qui le mit en rapport avec l’administration communale. Il vint rendre visite à l’échevin des finances et de la rénovation urbaine de l’époque, afin de se renseigner sur les possibilités de trouver un logement, pour lui et pour sa mère, avec l’espace nécessaire pour son atelier de peinture. Il contacta également le dentiste Marc Van Hoonacker qui lui avait été signalé par Madame Agnès Schoukens de Bruxelles.

La maison à Castillon ayant été vendu en juillet 1975, les Le Flaguais allèrent s’installer provisoirement au 36 rue de Soulanger à Doué-la-Fontaine, au sud de Saumure.

C’est fin 1976 qu’il déménagèrent à Bruges, Jacques ayant trouvé un logement rue Fossé aux loups 41. C’est là qu’il se mit à préparer l’exposition qui lui était proposée à Bruxelles. Elle eut lieu en 1978 dans les locaux de la société Spencer Stuart, tout près de la porte de Namur. Les quelque trente cinq toiles qu’il y exposa furent toutes vendues.

Les dernières dix années de sa vie, Jacques les consacra à des commandes qu’il recevait principalement dans la région de Bruges où la publicité de bouche à oreille l’avait rapidement fait connaître.

La ville de Bruges lui commanda un tableau qui fut achevé et présenté au public en l’été de 1984 et qui depuis orne le musée du folklore.

Il me fit le grand plaisir de laisser paraître son beau tableau «cyclistes brugeois» dans l’album consacré à Bruges, paru dans la série Villes de Belgique, éditée par Artis-Historia. Grâce à cette reproduction, Jacques Le Flaguais est présent dans plus de 200.000 foyers belges.

Ayant déménagé au quai Spinola n° 12, en la maison Les trois tulipes, Jacques fut bientôt rejoint par son frère Pierre, qui après son odyssée aux antipodes, avait travaillé en Bavière. Ils y habitèrent avec madame Le Flaguais mère, jusqu’à la mort de Jacques.

Jusque tard dans la nuit, en semaine comme en week-end, on pouvait apercevoir la silhouette appliquée du peintre, surmontée de ses cheveux blancs, à l’étage supérieur de la haute maison au coin de la Koningsstraat. Il s’agissait de ne pas perdre de temps car chaque tableau exigeait en moyenne au moins un mois et demi à deux mois de travaux et de soins appliqués.

Une première alerte de santé avait inquiété Jacques en 1980 : un début de pleurésie. Elle fut suivie par d’autres qui l’obligèrent à deux hospitalisations et à des interventions chirurgicales.

Il semblait s’en remettre, mais les poumons et le cœur s’usaient rapidement. Une nouvelle hospitalisation fut la dernière. Il s’éteignit à la clinique Saint-Joseph le 16 décembre 1986.

Accompagnée de quelques amis, sa dépouille fut conduite à Uccle, où eut lieu l’incinération.

L’artiste-peintre

Jacques avait appris à l’école des arts appliqués tout ce qu’il fallait pour exercer son métier. Il dessinait de façon excellente, tant d’après nature que d’après l’inspiration du moment.

En ce qui concerne ses tableaux, la technique en était très élaborée. Tout d’abord il exécutait sur un calque un croquis libre au format requis, soit au fusain, soit au crayon, qu’il repassait ensuite à l’encre de chine. Puis il fixait le dessin sur la toile, qu’il avait pourvue au préalable d’une couche de fond et avec une pointe sèche, il calquait le dessin sur la toile. Alors seulement le travail de mise en peinture pouvait commencer.

L’architecture et la composition du tableau étant faites au moment de l’élaboration du dessin, le supplément essentiel à lui donner par la peinture était l’harmonie des formes et des couleurs, ainsi que l’expression des visages qui souvent étaient de véritables portraits très ressemblants.

L’œuvre de Le Flaguais est en premier lieu celle d’un parfait artisan, respectueux de la matière et du savoir-faire, doublé d’un artiste, créateur de beauté et de joie, dans la grande tradition des Breugel.

Certains ont pu dire que les œuvres de Jacques ne portaient pas de «message». Le message essentiel de l’artiste est de créer une œuvre d’art et de ce point de vue les peintures de Jacques Le Flaguais sont sans nul doute des réussites.

En outre, le message de sérénité, de joie de vivre, de bonté de cœur et de simplicité d’esprit est présent dans tous ses tableaux, ce qui n’empêche pas d’y trouver aussi la marque d’un homme qui avait eu sa part de souffrances et de désillusions et qui les avait surmontées à sa manière.

Jacques récusait l’époque où il vivait et tout ce qui la caractérisait. Dès lors l’inspiration pour ses tableaux se situait hors du temps présent, en fait hors du temps, tout en se basant sur ses souvenirs de jeunesse, l’âge de l’innocence et de l’harmonie.

L’homme et ses convictions

Jacques Le Flaguais était non seulement un excellent artiste-peintre, il était avant tout un homme doué d’une grande chaleur humaine et d’une grande gentillesse et civilité. Il aimait à rencontrer les gens et à discuter pendant des heures interminables, ce que parfois Pierre lui reprochait gentiment, le rappelant à ses devoirs d’artiste.

Les sujets de conversation étaient multiples. Le football et le cyclisme servaient souvent d’entrée en matière.

Un des grands sujets de conversation avec Jacques était l’astrologie. Il s’était intéressé à cette discipline – à cette science pensait-il sans nul doute – entre autres grâce à son frère aîné et à un Monsieur Brossard qu’il avait appris à connaître à Lyon et qui lui avait ouvert les portes de la philosophie orientale. En outre Jacques avait beaucoup lu sur le sujet et se tenait informé.

Il parvenait souvent à deviner le signe du zodiaque sous lequel était née une personne, même s’il la rencontrait pour la première fois. Le succès d’étonnement était à chaque fois assuré.

Croire ou ne pas croire en ce que Jacques racontait sur les déterminantes astrologiques qui seraient à la base de notre conduite et de l’évolution de notre vie, n’était pas le plus important. L’important c’était le plaisir de l’écouter.

Il s’estimait en possession d’un don de voyance qui l’incitait à faire parfois des prédictions. Il disait également avoir des «flashes» de mémoire qui lui arrivaient de vies antérieures.

La croyance en l’inexorable destin préprogrammé par la «karma», à l’intérieur duquel l’être humain garde la liberté de diriger son passage terrestre vers le meilleur ou vers le pire, régissait son comportement et sa quête de l’absolu.

En effet, il croyait fermement en l’éternité de l’esprit et en sa réincarnation dans la matière, sous des formes différentes.

La foi en la réincarnation et en l’esprit éternel allait de pair avec sa religiosité bouddhiste, - d’un bouddhisme Zen, très individualiste – qui avait remplacé chez lui la religion catholique de son enfance.

Jacques était également très «arrêté» dans ses convictions politiques et sociales, qu’il partageait avec son frère Pierre. Dire qu’il avait des idées que la convention habituelle situe «à droite» n’est qu’en partie exacte. En fait, Jacques rejetait la société contemporaine qu’il estimait complètement décadente et courant inexorablement à sa perte. D’après ses croyances, l’ère du Kali Yuga ou Age de fer touchait à sa fin.

Vu de l’extérieur son comportement pouvait être décrit comme celui d’un anarchiste, dans le sens où il récusait les structures sociales ou à tout le moins n’y trouvait pas sa place.

Comme tous les taoïstes, il avait un grand respect pour la Loi naturelle et pour L’Ordre cosmique, mais comme Laotsé, ce grand philosophe de la métempsycose et de la réincarnation, il n’avait que peu de considération pour les lois et règlements des pouvoirs politiques. Il s’y soumettait de bonne grâce mais sans y adhérer, ce qui permet de le situer dans le monde des «doux anarchistes».

Ce qui est certain, c’est que Jacques était une personnalité douce et pacifique, chez qui les convictions personnelles allaient de pair avec une très grande tolérance pour tous ceux qui ne les partageaient pas.

Comme Pierre en témoigne, Jacques était également d’une très grande innocence d’esprit. Ce n’est évidemment pas par hasard s’il trouva sa meilleure forme d’expression artistique dans la peinture dite naïve. Son tempérament et son état d’esprit étaient ceux d’un naïf, toujours prêt à faire confiance et à donner crédit à ses interlocuteurs. Il croyait en la bonté foncière de la nature humaine et ni désillusions ni déboires ne purent entamer sa fraîcheur d’âme et son optimisme à toute épreuve.

C’est pour toutes ces raisons qu’il restera vivant et présent dans le souvenir de ses nombreux amis.