Le marquis de Gages

Quelques questions et remarques

Edités par Alain Dierkens, les actes d’un colloque tenu en mai 2000 à l’ULB ont été publiés, sous le titre « Le marquis de Gages (1739-1787) – La franc-maçonnerie dans les Pays-Bas Autrichiens ».

Les différentes interventions à ce colloque ainsi que les articles qui y ont été ajoutés, sont très intéressants et offrent une nouvelle contribution à la connaissance de la personnalité la plus marquante de la franc-maçonnerie dans les Pays-Bas Autrichiens, tandis que différents aspects des « rituels », attribués à de Gages, sont étudiés.

Le livre est orné du portrait authentique du marquis, réparant ainsi l’erreur commise dans le catalogue de l’exposition de 1983, où le portrait de son fils Ferry avait été donné comme étant celui du père. Erreur que j’ai d’ailleurs suivi, dans une de mes publications.

Il reste toutefois, en ce qui concerne la personne du marquis de Gages, encore quelques questions à élucider, en particulier en ce qui concerne l’article biographique produit par Hervé Hasquin : « Le marquis de Gages, un aristocrate hennuyer riche et influent ».

1.      « En quatre ans, à la suite du décès de son oncle, puis de son père, il se retrouva à la tête d'une fortune imposante ».

Je n’en disconvient pas que le marquis de Gages fut sans doute riche. Rien que le fort montant qu’il consentit à payer afin d’obtenir son titre de marquis, le démontre. Toutefois, ni l’origine, ni la répartition entre ce qui lui revint de son père ou de son oncle, ni l’étendue de sa fortune ne semblent être connues. Je pense qu’il serait utile de faire des recherches à ce sujet, dans le but de mieux situer le personnage.

Il devrait y avoir pour cela, s’ils ont été conservés, deux documents :

-          un compte de l’administration de l’héritage des biens du comte de Gages par le père de François-Bonaventure, durant la minorité de ce dernier ;

-          l’Etat de biens lors du décès du père en question, puisque le fils était encore mineur (1758).

On peut supposer qu’il s’agissait en effet de deux successions intéressantes, par lesquelles il se retrouvait riche, mais je n’ai jusqu’à présent jamais rencontré autre chose qu’une simple affirmation à ce sujet, sans références ni chiffres précis.

Est-ce que ces informations seraient éventuellement reprises dans le Mémoire de licence d’Annick Vilain « François-Bonaventure-Joseph Dumont, marquis de Gages » (ULB, 1980-81) ? Il se pourrait, mais j’en doute, puisque Hervé Hasquin ne s’y réfère pas, alors qu’il le fait pour d’autres informations dans son article, puisées à cette source.

J’espère que quelqu’un pourrait poursuivre des recherches à ce sujet.

2.      La qualité de noble du marquis de Gages.

Il existe un article de l’archiviste Gabriël WYMANS, « Etat noble et chartes fausses : le cas des Du Mont de Gages », qui a paru dans : « Gedenkboek Michiel Mispelon », Handzame, 1982.

Cet article n’est jamais cité nul part et Hasquin ne l’a lui non plus pas utilisé.

Il est toutefois mentionné dans la bibliographie donnée dans l’Armorial de la noblesse belge (Duerloo et Janssens).

Je n’en avais moi-même pas connaissance lorsque j’ai rédigé une esquisse de biographie du marquis en 1985. Je constate que depuis lors il n’est pas parvenu à une plus grande notoriété.

Il s’agit pourtant d’un article essentiel.

Il démontre :

-          que les ancêtres du marquis entreprirent à deux reprises des actions (en 1682 et en 1719) afin de faire confirmer leur qualité de noble par les Etats du Hainaut. Mal leur en prit car non seulement à chaque fois le verdict fut négatif, étant donné que les preuves avancées étaient insuffisantes, mais au surplus la preuve fut faite qu’un des ancêtres, présenté comme noble, n’était en fait qu’un simple cultivateur. Le fils et le petit-fils de celui-ci furent crées chevalier, respectivement en 1600 et en 1627, mais ce à titre personnel et non transmissible. Le fils qui suivit, grand-père du marquis ainsi que le père de ce dernier étaient donc retournés à la roture.

-          que les Gages n’hésitèrent pas à présenter un certain nombre de faux à l’appui de leur thèse.

-          que François utilisa les mêmes faux, et en ajouta encore quelques autres, fabriqués à son intention par le prêtre et généalogiste Nicolas Chonglet, afin de se faire accepter par les Etats en 1776. Il y réussit d’ailleurs.

Le problème est encore plus nuancé.

Puisque le père du François n’était pas accepté comme noble, ce dernier ne l’était pas davantage. Comment dès lors put-il être créé marquis ?

Est-ce que le fait d’être le légataire universel de son oncle, le comte de Gages, lui permettait d’accéder automatiquement au statut de noble ?

Les lettres patentes de fin 1758 lui octroyèrent-elles en même temps l’état noble et le titre de marquis ? Il semble avoir été dans ces lettres indiqué comme ‘écuyer’ (voir Duerloo et Janssens).

Les Autrichiens n’y regardaient-ils pas de si près et prenaient-ils les affirmations audacieusement avancées comme argent contant, dans la mesure où le Trésor empochait de fortes sommes pour l’expédition et l’enregistrement des patentes ?

Il y aurait intérêt à avoir le sentiment d’un spécialiste à ce sujet, sur base du texte complet des patentes.

Les critères des Etats du Hainaut semblent de toute façon avoir été bien plus sévères que ceux de la Cour autrichienne. En effet les lettres patentes, élevant François au titre de marquis, datent de 1758, alors que ce n’est qu’en 1776 qu’il s’aventura à demander reconnaissance de noblesse auprès des Etats. Cette fois elle lui fut accordée, malgré le fait qu’il présenta les mêmes documents non probants sur base desquels ses prédécesseurs avaient été déboutés, complétés des documents Chonglet qui étaient de véritables falsifications, documents dont, d’après Wymans, «  la fausseté ne résiste pas à un examen, même superficiel ».

Vers la fin du 18ième siècle les exigences étaient devenues moins sévères, il est bien connu que la corruption sévissait parmi les ‘hérauts d’armes’ et entre-temps de Gages pouvait tout de même, à défaut de pouvoir exciper suffisamment d’ancêtres ayant vécu noblement, se targuer du titre espagnol de son oncle et de son propre titre autrichien, valant anoblissement .

3.      Hervé Hasquin signale que le père de François de Gages intenta en 1734 une action devant la Cour souveraine du Hainaut.

Il n’en dit pas plus et ne donne pas de référence.

S’agissait-il à nouveau d’une demande de reconnaissance de noblesse ?

4. Il y a en outre une question à se poser, concernant le père du marquis de Gages. Je ne connais pas sa date de naissance, mais son frère le comte était né en 1682. Prenons qu’il soit né entre deux et dix ans plus tard. Lors de sa demande de reconnaissance en 1718 il aurait donc eu entre 25 et 35 ans. Prenons qu’il en ait eu 25 : il en aurait donc eu au moins 46 à la naissance de François-Bonaventure. Est-ce crédible ? N’y a-t-il pas là aussi un problème à élucider ?

Les éléments permettant de mettre tout à fait au clair l’ascension nobiliaire de François de Gages et les efforts entrepris par deux de ses ancêtres – dont son père – et lui-même, méritent donc une étude plus détaillée, afin d’y voir plus clair. Il en va de même de l’étendue et de l’origine de sa fortune.

Puisqu’il s’agit d’un personnage qui, du fait de son rôle dans l’organisation des loges maçonniques dans les Pays-Bas autrichiens, est souvent mis en lumière, il y aurait utilité à examiner par le menu les questions soulevées ci-dessus. La biographie définitive du marquis reste donc à faire.

Andries Van den Abeele

(note non publiée, 1er juin 2001)

www.andriesvandenabeele.net