Entretien pour le Monde Libertaire avec Pascal Marchand
Monde Libertaire : Pascal, tu fais partie des gens qui vont passer en procès cet hiver dans le cadre de la répression qui vise divers mouvements (collectif contre les expulsions, collectif sans ticket, anti-OGM etc). Est-ce que tu peux résumer ce qui fait qu’on en est arrivé "là" ?
Pascal Marchand : L’histoire commence avec la création du collectif contre les expulsions (CCLE) en 1998. Nous nous sommes tout de suite distingué-e-s par la particularité du champs investi : l’immigration, l’accueil aux réfugié-e-s, contre la réponse faite en Europe partout pareille. Nous nous sommes aussi distingué-e-s par le choix de l’action directe, que nous voulons non-violente. La première intervention était dans l’aéroport de Zaventem (l’aéroport de Bruxelles) contre l’expulsion par la France d’un Malien en le faisant transiter par la Belgique. Nos contacts en France nous ont prévenu-e-s et nous ont demandé d’agir. L’idée était de prendre contact avec les passagers, d’aller à leur rencontre et de leur expliquer que la personne était expulsée contre sa volonté. A cette époque, les personnes expulsées étaient menottées et entourées de gendarmes. On voulait dire aux passager-e-s qu’ils et elles pouvaient poser un acte, refuser de s’asseoir tant que la personne expulsée n’avait pas quitté l’avion. On a eu des échos selon lesquels des passagers ont effectivement refusé de s’asseoir.
Une autre action directe a été l’interception d’un fourgon cellulaire transportant un mineur d’âge qui devait être expulsé. On a fait un blocage non-violent devant le fourgon, avec par contre la violence policière classique. On a aussi occupé le centre fermé (centre de rétention) de Vottem en construction. Les "forces de l’ordre" sont venues nous déloger. Dans la logique non-violente, on a utilisé pour se barricader le matériel qui était sur place (grilles, portes blindées etc.). Les destructions qui ont été estimées à environ 2 millions de francs belges (plus de 300 000 FF) sont l’œuvre des "forces de l’ordre". Ce type d’action directe sortait du cadre habituel de l’action politique autour de l’immigration. L’État continuait à remplir les centres fermés et le 21 juillet 1998 tentait pour la cinquième fois l’expulsion de Sémira Adamu. Nous avons organisé une manifestation de soutien à Sémira et pendant la manifestation a eu lieu une tentative d’évasion du centre : 30 personnes se sont évadées. C’était un événement médiatique, suffisamment médiatique pour qu’on en tienne compte et les médias se sont focalisés dessus, le CCLE a été reconnu en tant que tel. Mais le soutien à Sémira n’a pas été de longue durée : elle a été assassinée par les gendarmes, étoufée avec un coussin pendant son expulsion le 22 septembre. L’émotion a été très grande, les gens ont trouvé cela inacceptable. On a organisé une manifestation devant Vottem qui a connu la plus grande participation. Mais au niveau de la problématique de l’immigration ça s’est enlisé très vite et le gouvernement a continué sa politique de plus belle. Dans le courant de l’année 1999, État a organisé pour la première fois ce qu’il n’avait pas le droit de faire selon le droit international, c’est à dire une expulsion collective : 50 tziganes ont été renvoyés vers la Slovaquie. Il y a de nouveau eu une forte mobilisation, c’était un moment important. En 1998/99, le collectif par ses pratiques propres a remis sur la table et bien en évidence la problématique de l’immigration contre le cadre ronronnant du lobbying politique autour de l’immigration. Arrêter de revendiquer une humanisation des conditions de l’expulsion, mais un arrêt des expulsions et surtout de confronter la réalité à la théorie de la libre circulation. Les choses se tassent aujourd’hui car il n’y a plus trop de réflexion sur les conditions et puis il n’y a plus vraiment d’opposition aux centres fermés.
ML : A quelle action dois-tu ton arrestation ?
PM : C’était la manifestation devant le centre fermé 127 bis à Steenokerzeel pour l’expulsion collective des Tziganes. Une manif classique devant un centre fermé où il ne s’est rien passé de particulier. La gendarmerie est intervenue avec des auto-pompes pour nous évacuer. Il n’y a pas eu d’arrestation le jour même. Un an après, les gendarmes (l’équivalent belge de la police nationale) sont venus m’arrêter à la maison avec un mandat d’amener à ma charge ; j’ai été déféré devant le substitut procureur du roi. La procédure utilisée est particulière : une information au lieu d’une instruction ce qui fait que je n’ai jamais eu accès au dossier à charge.
J’ai aussi été jugé par défaut. Ma pratique personnelle est de ne jamais répondre aux convocations de police : je refuse toute forme de collaboration. Quand je suis arrêté, je refuse de déclarer quoique ce soit pour le PV. Jusqu’à présent, mes refus de répondre aux convocations de la police n’avaient jamais eu ces conséquences.
Ici, il y a manifestement eu volonté d’entamer une démarche répressive et particulière. Le procureur peut mener l’enquête comme il le veut. Il y a un rapport direct entre la gendarmerie et le procureur or c’est la gendarmerie qui a monté le dossier. Elle est à la fois juge et partie dans un dossier où elle est victime et enquêtrice.
J’ai été condamné par défaut à un an ferme avec arrestation immédiate. Par défaut puisque je ne me suis pas présenté et que je n’ai même pas eu l’information que je passais en procès. Une condamnation très lourde par rapport aux éléments à charge (une note de pressing pour un imper taché de boue). Ici, en Belgique, c’est une condamnation politique sur base d’un délit de droit commun. La criminalisation se fait en matière de droit commun mais il est clair que c’est politique. Le juge a dit qu’il ne fallait pas confondre idéalisme et vandalisme !
Ils sont donc venus m’arrêter chez moi et je n’étais conscient ni du procès, ni de la condamnation, ni de la procédure d’arrestation immédiate. Mes pratiques sont le choix de l’action directe et ce toujours dans un cadre non violent, la désobéissance et le refus de la soumission, de la collaboration. Même si j’ai été surpris par cette arrestation à domicile, la confrontation avec le monde de l’administration pénitentiaire, l’enfermement en prison, j’y avais pensé avant. D’entrée de jeu, chez les flics et à l’entrée de la prison, j’ai refusé les fouilles, la condamnation, de me retrouver en prison, donc la soumission et ses règles (se mettre à poil, devenir un numéro etc.) J’ai entamé une grève de la faim. Que ce soit les flics ou l’administration pénitentiaire, la réponse est toujours la même, même si tu es non-violent : la violence. J’ai été tabassé plusieurs fois, mis au mitard, en cellule d’isolement, puis dans la section psychiatrique de la prison. C’était en fait pour eux la meilleure façon de relâcher la pression des deux côtés, puisque j’ai toujours tout refusé en bloc, j’étais prêt à rien négocier. Et surtout très vite, l’aspect collectif s’est organisé dès que la condamnation et l’emprisonnement ont été connus, la mobilisation a pris de l’ampleur. Moi, tout seul, ils auraient pu me casser comme ils voulaient, mais finalement je n’étais plus seul. Ils se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient plus faire n’importe quoi. Les fax de soutien ont saturé la ligne de la prison qu’ils ont été obligés de couper. Mes avocats venaient tous les jours, des parlementaires sont venus me voir aussi.
Comme j’ai été condamné par défaut, j’ai fait opposition à la condamnation et 10 jours après, je me retrouvais devant un tribunal. Le rapport de force était en ma faveur, mon refus a été accepté et en une heure, j’étais sorti de prison, c’est un temps record, j’ai presque été jeté hors de la prison. Quand tu bénéficies de ce type de rapport de force, d’un soutien aussi important, ils font attention.
Il faut aussi savoir qu’il y a deux autres procès en cours de procédure, avec certaines personnes « les plus visées » qui se retrouvent avec une dizaine de chefs d’inculpation. Et même si les dossiers sont vides, il est clair que tout est construit pour enfin nous faire payer la note.
ML : quelle analyse fais-tu de la situation ?
PM : La première est qu’il y a eu un fort soutien car les gens ont été interpellés par la disproportion entre la forme de radicalité non-violente du CCLE et la condamnation. La deuxième est que j’ai subi clairement des violences qui se sont arrêtées rapidement dans le cadre du premier acte de criminalisation du mouvement collectif (procès Clabecq excepté). Criminalisation d’un certain mode de résistance et d’intervention collective. Maintenant il y a une soixantaine de personnes inculpées dans le cadre des luttes en faveur des immigrés, contre les OGM ou pour les transports gratuits. Le collectif sans nom regroupe l’ensemble des collectifs pour montrer la transversalité des luttes et s’organiser face à la répression.
L’analyse du collectif sans nom est qu’il est visé en tant que tel. Les inculpations ont touché des membres sans tenir compte de leur niveau d’engagement. Ces procès sont la conséquence de nos luttes. Depuis ma condamnation, on se retrouve six mois plus tard dans une spirale de procès, on passe de plus en plus de temps au palais d’injustice. Le jugement en référé du collectif sans ticket vient de passer, on attend les résultats. La technique est la même : criminalisation, disparition du caractère politique de l’action en délit de droit commun devant les tribunaux. La juge a explicitement refusé que le procès soit une tribune politique (donc elle n’est pas dupe). Et une surqualification des faits par rapport à la réalité : violence, coups et blessures, association de malfaiteurs, effusion de sang.
ML : les procès commencent : quels sont les enjeux pour vous ?
PM : Faire sauter le refus de faire un procès politique, ne pas se défendre mais attaquer : il faut mettre État en accusation sur les questions de l’immigration, des OGM, des transports... Il faut devenir accusateur : la justice n’est pas un lieu de débat mais un appareil répressif. Pour éviter l’écueil, il faut amener le débat en dehors du tribunal mais la répression est un risque non négligeable. La répression créé un cadre, les condamnations avec sursis sont de véritables épées de Damoclès : la marge de manœuvre se rétrécit. Alors comment utiliser ce cadre pour le dépasser et éviter de ne plus pouvoir faire quoi que ce soit ?
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