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VIGILANCE










Sois libre et tais-toi !


« Liberté, liberté chérie, combats avec tes défenseurs ! » Et ils sont nombreux, ces fiers défenseurs à démontrer ton incarnation dans les corps de femmes et d'hommes mis à l'encan, mis en vente. Mais si : en défendant le X et le reste, on défendrait la liberté d'expression. Non seulement la notion même de liberté est vidée de son sens et de son contenu mais d'autres notions sont attaquées. La communication est, en effet, devenue à la fois une science et une technique de manipulation. Tout est soumis à analyse : conditions historiques, réactions primaires et secondaires, type de public-cible. Notons que les professionnel-le-s se recrutent dans le milieu de la pub en majorité mais que toute entreprise digne de ce nom s'est constitué son département « communication », voire son activité de lobbying.

De fait, au fil du temps, patriarcat et capitalisme profitent des progrès de la « com » et peuvent se présenter sous un aspect rénové. Le secteur économique qui a le vent en poupe est celui du système prostitutionnel : de plus en plus de demande et de plus en plus d'offre. Souffrant d'un déficit d'image aux yeux du grand public, le système prostitutionnel s'est donc offert des habits neufs en revisitant notamment deux arguments féministes majeurs : la liberté de disposer de son corps et le respect de la parole d'une femme quant à sa situation. Il s'agit moins d'augmenter la part de marché que faire accepter le système prostitutionnel comme un phénomène normal de notre société.

Autre exemple flagrant de la mise à mal de la liberté individuelle : les élections présidentielles en France. Comment là aussi à grand renfort médiatique, la notion de liberté a-t-elle été distordue ? Quels sont les mécanismes qui ont été mis en œuvre pour obtenir un angoissant mélange de liberté, de résignation, de consentement, de refus, d'impuissance et de responsabilité en même temps ?

Des orifices du corps à la fente de l'urne : quelles sont les conditions d'exercice de la liberté ?
« Mon corps m'appartient », 30 ans après
Cette liberté, farouchement revendiquée, proclamée, l'était - l'est toujours - face à une situation de maternité forcée, face à la dictature de la mode, face à l'hétéro normativité. Pouvoir prendre des moyens de contraceptions, contrôler sa fertilité et non pas la subir : choisir de donner naissance à des enfants ou non. Pouvoir ne pas être grande, svelte, blonde aux yeux bleus et paraître au jour quand même . Pouvoir rentrer dans n'importe quel magasin et trouver des vêtements au-dessus de la taille hors du 36-42, ne plus porter de corset réel ou imaginaire (anorexie mentale). Mais plutôt : exister avec son propre corps sans être en combat permanent contre lui et soi même pour le faire entrer dans une norme anormale.

Pouvoir préférer les femmes quand on est une femme ou préférer rencontrer une personne sans préjuger de son sexe. Pouvoir échapper à la sempiternelle question « mademoiselle ou madame ? »

On l'a compris : « mon corps m'appartient » ou « libre disposition de mon corps » vise aux retrouvailles des femmes avec un corps longtemps aux mains des parents, du mari, de l'Eglise, de la médecine, de l'Etat.

On l'a compris également ces revendications ne visaient nullement à mettre les femmes en situation de passer des heures et des heures sous la douche pour se laver parce qu'elles se sentent souillées, de devenir accrocs à une drogue dure, à subir des mycoses dans la bouche, des douleurs vaginales , à vivre une dépression, à vivre viols sur viols, etc.

La perspective de la liberté de signer un contrat de travail en bonne et due forme ne change rien à la donne. Des siècles de luttes syndicales nous prouvent que la liberté de travailler dans des particules d'amiante, de ciment, la liberté de vendre sang et organes n'est qu'une vitrine légale pour l'exploitation de la misère. Les médias nous abreuvent d'images rassurantes de fières indépendantes exerçant leur activité prostitutionnelle dans leurs caravanes. Ces « indépendantes » ne sont qu'une infime partie de véritables légions d'esclaves. 300 000 femmes des pays de l'Est sont drainées vers l'Europe de l'Ouest chaque année, soit la totalité des femmes vivant à Bruxelles (capitale européenne). Au niveau mondial, les prostituées sont recrutées à l'âge moyen de 13 ans.

La prostitution de rue n'est que la partie visible de l'iceberg. Les services télématiques ou en salons de massage, sauna ou autres salarient déjà des milliers de personnes. Au moment de signer leur contrat, elles/ils s'engagent à ne pas émettre de messages à caractère pornographique et bénéficient d'une formation pour être au téléphone « une salope qui en veut ». De quel consentement, de quelle liberté parle-t-on ?

Il y a quelques années, alarmées par l'érosion de leur clientèle, les prostituées de Bucarest ont renforcé leurs offres et proposer d'avantages de services : elles proposaient de faire aussi la cuisine et le ménage. Car on y revient toujours : ce système qui broie des millions d'individu, qui brassent des sommes extravagantes, ce système est alimenté par une clientèle quasi uniquement masculine. Que se passe-t-il pour qu'autant d'hommes acceptent, renforcent, défendent, alimentent le système prostitutionnel ?

Il se passe qu'à l'insulte « Mal baisée » on a appris répondre, droit dans les yeux de l'agresseur « tu veux les noms ? », que les couples se défont majoritairement sur l'initiative des femmes, qu'avec la libre disposition du salaire et l'augmentation des reines du créneau, l'autonomie a pris corps. Il se passe que l'augmentation qui semble exponentielle de la consommation de services prostitutionnels est la réaction d'hommes dérangés par l'émancipation des femmes.

« Ecoute-moi quand je parle »
L'autre argument féministe détourné de son sens premier est donc l'importance que l'on se doit d'accorder à la parole d'une femme. Toute femme a le droit a priori d'être seule et souveraine à décider pour elle-même. Nous devrions donc nous incliner devant une personne prostituée disant « je veux continuer à me prostituer » ou « j'aime me prostituer » . Démarche un peu trop facile où on devrait oublier dans quel contexte cette revendication a émergé. Même si notre société de l'immédiat et du nouveau organise son oubli, l'Histoire garde la trace de luttes de femmes pour recevoir leur salaire et en disposer, pour adhérer librement à un syndicat, pour voter et être éligible, pour décider seule de se marier ou de divorcer. Qui sait qu'au moment de l'accouchement, la femme est légalement reconnue incapable de décider et que c'est au mari qu'on demandera son avis en cas d'intervention chirurgical par exemple ? Qu'en cas de problème, c'est à lui de décider entre la vie de la femme ou de l'enfant. Et surtout que l'Eglise a toujours imposé de privilégier la vie de l'enfant non encore né contre la vie d'une femme adulte ?

Le nécessaire respect de la parole individuelle ne dissimulera pas non plus que nous avons à faire à une organisation en système qui enferme l'individu dans un certain cadre de valeur. Ce système est d'autant plus pervers qu'il impose à l'individu enfermé à l'intérieur de produire d'abord pour soi même un discours logique sinon justifiant la réalité quotidienne pour continuer à la vivre. De fait, l'espérance de vie des personnes prostituées est réduite, les suicides (tentés ou aboutis) sont nombreux et la toxicomanie presque systématique Pour finir, rappelons-nous l'occupation en 1973 de l'église de St Nizier par les prostituées lyonnaises en quête de reconnaissance professionnelle, légales etc. Leur porte-parole s'est toujours défendue à l'époque d'être sous la domination d'un proxénète ; aujourd'hui, d'autres sorties du système disent « mais comment avez-vous pu croire une seule seconde que c'était le cas ??!! »
« Chirac ou la vie »
On se souvient qu'au printemps 2002, les citoyen-ne-s français-e-s ont été appelé-e-s à se rendre aux urnes. Il s'agissait d'exercer ou non son droit de vote. Droit strictement encadré : bulletins blancs non décomptés, éligibilité des candidat-e-s filtrée par les signatures des maires et autres. Le premier tour s'est passé « habituellement » : pratique abstentionniste, vote « pour » les « petits » candidats en guise d'avertissement aux « grands ». Trafalgar, Waterloo ! Au deuxième tour, on avait le choix entre un candidat ayant tenu des propos scandaleux sur le « bruit et l'odeur » et un autre passé « pro » dans le créneau xénophobe. L'orchestration médiatique a obtenu de nombreuses personnes qu'elles votent la rage ou le dégoût au cœur. Passons rapidement sur le fait que les promesses électorales n'engagent que ceux/celles qui y croient et qu'on finit par se demander si on a le personnel politique qu'on mérite. Une partie importante des citoyen-ne-s est allée voter librement et contre son gré. Que faire de cette liberté là ? Que s'est-il passé dans la tête de toutes ces personnes ? Que pensent-elles aujourd'hui de la démocratie, du vote, du libre choix ?

Beaucoup de ces personnes sont allées manifester, dire qu'elles seraient vigilantes, que c'était un vote sous condition. Hélas, les mouvements sociaux se changent trop souvent en mouvement de consommateur. En France, grâce à la loi 1901 sur les associations, elles y sont nombreuses et florissantes. Serait-ce à dire que la France s'organise, développe une culture de l'association ? Nenni ! Une bonne proportion est de vrais faux services publics : ces associations (le planning familial par exemple) comblent les carences de l'Etat dont elles reçoivent des subventions pour faire fonction de service public. Les subventions étant plus faciles à réduire que le nombre des fonctionnaires, c'est là que se fait sentir en premier la rigueur d'Etat en matière de coupes budgétaires. L'autre type associatif majoritaire est l'association entreprise (entreprise gérée à partir des bases légales d'une association).

Le manque de culture de l'agir ensemble se sent particulièrement dans l'incapacité à se mobiliser, à organiser cette mobilisation. En conséquence, les réactions primaires sont largement privilégiées sur les réactions plus réfléchies, notamment la société du spectacle respecte plus la parole de gens choqués que celle qui relaie un argumentaire construit de prise de position par rapport à une situation donnée. On le constate avec les agissements de Super Sécuritaire qui se concentre sur le visible au mépris d'un invisible bien plus développé ou délinquant : prostitution de rue, contrôle au faciès, répression des marginaux plutôt que de la délinquance en col blanc ou les viols dans le silence des familles.

Ces atteintes à la notion de liberté sapent dans l'imaginaire collectif la possibilité d'une alternative mais renforcent le sentiment d'être pris au piège d'un système qui, comble de l'ironie, est réputé être le meilleur depuis la chute du bloc communiste. Bien sûr, un système manichéen ne survivant pas longtemps sans incarnation du mal, on a depuis remplacé les communistes par les musulmans. Situation schizophrénique puisqu'une partie de plus en plus importante de la population des pays du « bien » est musulmane. Le système prostitutionnel est devenu une véritable industrie qui rapporte plus et à moindre risque que le commerce des armes ou de la drogue. Comme tout secteur commercial et comme il n'est pas question de renoncer à cette manne, une stratégie pour percer sur le marché a été mise en place. L'une des plus belles réussites stratégiques étant d'abuser de l'empathie pour faire dire à des féministes « la prostitution est un métier auquel il faut donner un cadre juridique ». Ce véritable bourrage de crâne privilégie le droit individuel (sécurité sociale, droit à la retraite) contre le droit universel (droit à ne pas se prostituer). Somme toute, privilégier une démarche réformiste (améliorer les conditions de travail) contre une démarche bien plus radicale consistant à faire changer les mentalités pour qu'hommes et femmes renoncent à pratiquer, encourager, accepter le contrôle social du corps des femmes.

Que faire lorsqu'on est assis-e sur sa chaise, que l'on se dit que tout cela doit s'arrêter et qu'on est d'avance découragé-e par l'ampleur de la tâche ? Et bien tentons de sortir du consumérisme et de la réaction.

De plus en plus se développent les réseaux d'échanges solidaires (SEL) qui permettent d'accéder au savoir, au savoir-faire ou à des biens grâce à ses propres contributions de savoir, savoir-faire ou prêt/troc d'objets. Dans plusieurs villes, femmes et hommes expérimentent une forme plus poussée de sortie du secteur marchand en proposant des magasins gratuits. Il s'agit de délimiter un espace où on dépose et prend des objets selon des règles autogestionnaires.

La sensation d'enfermement, de prise au piège organisée par le système se fondent sur la domination idéologique et intellectuelle, la main mise sur le référentiel autoritaire des valeurs acceptable. Venue d'Espagne, l'initiative s'appelle « consultation sociale » européenne. Il s'agit de déterminer les secteurs d'intérêts sur lesquels produire une analyse selon sa propre grille de lecture et de proposer en fonction de cette analyse des alternatives possibles ainsi que les possibilités de mise en place. Un autre monde est possible…


E-C.Marrel.

 

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