Saint-Mard 1613


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Généalogie et histoire des familles St Mard et alliées du comté de Chiny (Meuse (55) France, Gaume (Province de Luxembourg) Belgique).

«Le futur a un passé.
L' avenir a une mémoire!»

Joseph Noël (1830-1891) : Un gaumais au Québec

Joseph Noël, fils de Pierre Joseph et Jeanne Margueritte Guillaume, arrière-petit-fils d’Anne Saint Mard, voit le jour le lundi 13 décembre 1830 à Dampicourt. Son père est maçon. Joseph sera marchand, cabaretier, cultivateur, manœuvre et colon. Son père naît à Harnoncourt et meurt dans le village voisin de Dampicourt. De nos jour, nous pouvons voir sa tombe derrière le chœur de l’église de Dampicourt dans le « carré Saint-Mard ».


Tombe de Pierre Joseph et Jeanne Margueritte Guillaume

Joseph habitera Dampicourt, Robelmont, Croix-Rouge un écart de la commune de Villers-sur-Semois, Stockfontaine (Ruette et Saint-Mard), s’installera à Messampré (Départements de Ardennes, canton de Carignan), traversera l’Atlantique et mourra à Chute aux Iroquois (Québec, Laurentides, municipalité de Labelle).

La majorité des personnes laisse très peu de trace de leur vie. Il n’y a rien d’extraordinaire dans la vie de Joseph avant l’acquisition en septembre 1878 d’une propriété de 26 hectares dans le Bois de Guéville à quelques centaines de mètres de la frontière française.

Mais n’allons pas trop vite.

Notre histoire commence en Gaume, petite région du sud de la province du Luxembourg en Belgique. Ici, on parlait un dialecte lorrain, on était plus proche de la France et du Luxembourg que de Bruxelles, mais en septembre 1830, la révolution belge s’étend au Grand- Duché de Luxembourg partie de la Confédération Germanique sous Souveraineté de la Maison d’Orange-Nassau ne faisant pas partie du Royaume des Pays-Bas. La citadelle de Luxembourg gardée par des unités prussienne ne peut être prise. En 1839, le traité des 24 articles définit la frontière entre la Belgique et le Grand-Duché du Luxembourg qui perd la majeure partie de son territoire.

A Dampicourt, le père de Joseph exerce la profession de maçon. Evaluer le statut social d’une personne n’est pas chose aisée. En 1873, cinq ans avant sa mort, Pierre Joseph Noël partage son patrimoine entre ses trois enfants survivant à savoir Georges, Joseph et Jean-Baptiste. Le dit patrimoine d’un total de 6 hectares 1 centiare est essentiellement composé de terres labourables exceptées une praire de 21 ares 10 centiares. La compilation des bulletins de propriétés ayant servi à établir les matrices cadastrales de 1822 et 1844 des villages de la basse vallée du Ton, rivière bordant Dampicourt, permet d’avoir des points de comparaisons. Le plus petit maçon possède 1 ares (une maison et un jardin), le plus aisé est propriétaire de 2 hectares et demi (maison, jardin, terre et pré). Le père de Joseph doit donc être considéré comme un maçon aisé.

Joseph épouse le 10 janvier 1855 à Villers-la-Loue, Alexise Henrion native dudit village. Un contrat de mariage est conclu par-devant Maître Foncin, notaire à Virton, le 8 janvier 1855. De cette union naquit quatre enfants : Jean-Baptiste (1856), Marie-Victoire (1858), Jeanne-Catherine (1860) et Marie-Virginie (1863).

Le couple s’établit à Dampicourt ou il achète le 16 février de la même année, « une maison, composée d’un corps de logis, boutique de maréchal, écurie, petite grange et cour, lieu dit Maton, plus un jardin potager en peu plus loin, au même lieu, tenant du nord à Monsieur de Bonhomme1, du midi aux aisances communales, du couchant à la rivière», pour une somme de 1.500 fr. Petite subtilité locale, depuis 1545, une rivalité existe entre les Dampicourtois, le bas du village et les Mathonais, Mathon et les Aigremont, car ces derniers avaient refusé de participer à une procession en l’honneur de l’Empereur Charles Quint2. A cette époque, les « deux villages » étaient peu peuplés. En 1541, Dampicourt comprend 26 feux et Mathon 12 feux3.

La vie à Dampicourt paraît paisible jusqu’en 1872, mais un déménagement semble se préparer. Durant le premier trimestre 1872, le couple vend différents biens à Dampicourt dont leur maison, 1 hectare 91 ares de terres labourables et en acquière à Robelmont. Malheureusement, au petit matin du 14 avril 1872, à son réveil, Joseph a dû découvrir son épouse Alexise inanimée. L’acte de décès précise qu’elle est morte à cinq heures du matin, âgée de 45 ans. Après ce décès, Joseph devient relativement nomade.

Le veuvage de Joseph sera relativement court. Autre époque, autre mentalité, le mariage est nécessité familiale et économique. Ne pas se remarier expose le veuf ou la veuve à de nombreuses difficultés. Il faut gagner sa vie tout en s’occupant des enfants mineurs. Un an plus tard, Joseph convole avec Marie-Jeanne Cresson veuve de Joseph Orban. L’union a lieu devant le Bourgmestre de la commune de Sainte-Marie-sur-Semois, le 1er juillet 1873. A cette époque, Joseph est cabaretier à Robelmont et Marie-Jeanne exerce la même activité à Croix-Rouge écart de Sainte-Marie. Marie-Jeanne est mère de trois enfants : Véronique (o 1855), Joseph-Auguste (o 1862) et François-Joseph (o 1864) les Orban. Bien qu’ayant six ans lors du mariage de sa mère le 5 novembre 1861, Véronique est reconnue par Joseph Orban comme étant sa fille.

Marie-Jeanne Cresson
Marie-Jeanne Cresson, début du 20ème siècle.

La période allant du décès d’Alexise Henrion à l’installation à Stockfontaine est d’un premier abord plus ou moins confuse. Où était domicilié le couple, quelle était la profession de Joseph ?

En janvier 1873, Joseph Noël est cultivateur et marchand et habite « une maison située à Robelmont, consistant en corps de logis, écurie, grangette, remise et jardin derrière, tenant du levant, du midi et du nord au vendeur, faisant face sur la voie publique au couchant. » Cette demeure « dépendant de la communauté qui a existée entre le dit sieur Joseph Noël et feu sa dite épouse. »4 Henri Joseph Henrion, charpentier demeurant à Robelmont est le subrogé tuteur5 des enfants mineurs Noël. La maison sera revendue en janvier 1875 pour un prix de 3.800 francs.

En juillet 1876, Joseph Noël et Marie-Jeanne Cresson habitent à Croix-Rouge, écart de Sainte-Marie, carrefour au milieu de la forêt sur la route de Virton à Etalle. Ils exercent la profession de cultivateur et débitant. En 1877, l’acte de mariage de sa fille Marie Victoire Noël et Jean-Baptiste Charles Demars précise qu’il est domicilié à Huombois, un groupement de maison à un kilomètre et demi du carrefour de Croix-Rouge, même commune.

L’étape suivante sera le Laid Bois ou Stockfontaine. Le 18 décembre 1878 est inscrit dans le registre de la population de la commune de Ruette, le ménage composé de :

« 1. NOEL Joseph, né le 13 décembre 183(0), veuf de Alexise Henrion décédée à Dampicourt le 14 avril 1872. Il est cabaretier et époux de n° 2.
2. CRESSON Marie-Jeanne, née à Villers-la-Loue le 21 mars 1831, veuve de Joseph ORBAN et épouse de n° 1
3. NOEL Jean Baptiste, né à Dampicourt le 26 février 1856, fils du n° 1
4. NOEL Marie Victoire, née à Dampicourt le 8 mai 1858, fille du n° 1
5. NOEL Jeanne Catherine, née à Dampicourt le 18 mai 1860, fille du n° 1
6. NOEL Marie Virginie, née à Dampicourt le 30 janvier 1869, fille du n° 1
7. ORBAN Véronique, née à Sommethonne le 23 juin 1855, fille du n° 2
8. ORBAN Joseph Auguste, né à Tintigny le 5 août 1863, fils du n° 2
9. ORBAN François Joseph, né à Tintigny le 7 août 1864, fils du n° 2
Le couple habitait précédemment la commune de Saint-Marie-sur-Semois (Etalle). » 

Cette inscription me laisse penser qu’ils ont loué une des deux maisons de la « ferme du baron de Landre » à Stockfontaine, commune de Ruette. En effet, les deux domaines agricoles sont voisins mais le sien se trouve sur la commune voisine de Saint-Mard et n’est pas encore valoriser. De plus, les villages de Ruette et Grandcourt sont éloigné du domaine et il faut emprunter une route montueuse. Joseph, Marie Jeanne et leurs enfants respectifs devront construire une maison d’habitation avant de pouvoir y être domicilié.

Quel rêve, quel envie, quelle idée a poussé Joseph à vouloir quitter son statut de « petit gens » pour celui de cultivateur propriétaire d’un domaine de 26 hectares de bois à valoriser, dessoucher et cultiver.

Nous ne le saurons peut-être jamais.

Mais avant, abordons l’histoire de la maison de Couvreux

La maison de Couvreux

Le 19 novembre 1873, Joseph achète au banquier Henri Nicolas Weyland de Virton, « une maison d’habitation, composée d’un corps de logis ayant quatre places bas, et un grenier au dessus, une écurie y tenant ; La place devant cette habitation et le jardin derrière y tenant, le tout formant un ensemble sis au village de Couvreux, lieu dit Paury, tenant d’un côté à la route vers Ecouviez et de l’autre à la veuve Lambinet et, tel d’ailleurs que monsieur le vendeur l’a acquis du sieur Jean-Baptiste Lhommel de Couvreux » pour une somme totale de 2.000 francs que l’acquéreur s’oblige à payer en la demeure de monsieur le vendeur à sa première requête et volonté avec l’intérêt au taux de cinq pour cent l’an à compter de ce jour jusqu’à parfait paiement.

Couvreux
Couvreux

Joseph est veuf depuis 9 mois mais n’a pas encore épousé Marie-Jeanne Cresson, peut être ne l’a-t-il pas encore rencontrée. Joseph a-t-il l’idée de s’installer dans ce village construit dans un fond de vallée perpendiculaire à la vallée du Ton bordé par le ruisseau de Couvreux ou du Fauchois qui rejoint le Ton à Ecouviez, commune française voisine de Lamorteau. En tout cas, il n’habitera pas Couvreux. L’achat deviendra donc un investissement sur lequel sous ne savons pas grand chose excepté une succession de vente et un rachat.

Joseph décide de se séparer de cette maison en la vendant, le 26 juillet 1876, à Maximilien Goffinet et son épouse Marie-Françoise Hannus, pour un prix de 2.500 francs. Malheureusement, les époux Goffinet-Hannus deviennent insolvables. Après commandement et sommation de l’huissier Glouden de Virton, requête au tribunal de 1ère instance d’Arlon, la maison est mise en vente par voie 3 parée le 7 novembre 1878.

Le bien est adjugé pour une somme de 3.000 francs à son gendre Charles Demars, ouvrier de forge et sa fille Marie Victoire Noël épouse Demars. Mais à son tour, le couple Demars-Noël domicilié ensemble à Monthermé, département des Ardennes, décide de s’en séparer. Il mandate Monsieur Joseph Théodore Gerbaux, clerc de notaire et candidat huissier, demeurant à Virton pour procéder à la vente publique de la dite maison, le dimanche 17 octobre 1880 à Couvreux, en la demeure de Jules Claude, bourgmestre. Grande surprise, les nouveaux acquéreurs sont « Joseph Noël, cultivateur et son épouse qu’il autorise Marie Jeanne Crésson, ménagère, les deux demeurant à Stockfontaine, acquéreurs solidaires. » Le prix de la vente est de 1.900 francs payables en trois termes égaux, par tiers, d’année en année à compter du jour de la vente, produisant intérêt au taux de cinq pour cent l’an.

Cette maison sera saisie en 1882.

Stockfontaine

Le 19 septembre 1878, en la demeure de Marie-Jeanne Magnette veuve Bon, à Vieux-Virton et en présence du notaire Octave Foncin, Joseph Noël achète « un bois mis à blanc étoc depuis quelques années, d’une contenance de vingt-six hectares quarante ares et trente centiares, sis à lieu dit « Laid Bois », commune de Saint-Mard, tenant du levant au bois de Saint-Mard, du midi au même bois et à la ferme de Stockfontaine, du levant au Comte de Briey, du nord au même Comte de Briey et au bois de Saint-Mard », le tout à deux kilomètres de toute habitation, excepté la ferme voisine, et à quelques centaine de mètres de la frontière française. La vente est faite moyennant la somme de 21.000 francs dont 6.000 sont payés comptant et les 15.000 restant le seront dans vingt ans moyennant intérêts au taux de quatre pour cent par an.

Le couple construit une vaste ferme avec corps de logis, écurie et grange. Les ambitions de Joseph doivent être importantes car le bâtiment est disproportionné par rapport à la petite partie valorisée du domaine telle que cette carte topographique de la première moitié du 20ème siècle reprise ci-dessous nous laisse penser. Nous y voyons une prairie longeant le chemin d’accès à la ferme et une terre labourable à l’ouest de celle-ci. Une inscription hypothécaire datée du 8 août 1879, permet de se rendre compte que la famille Noël-Cresson n’a pas ménagé sa peine, environ vingt hectares nouvellement défrichés ont été converti en terre labourable. Après 1882, le nouveau propriétaire du domaine plantera des pins sylvestres et des bouleaux pour reconstituer la forêt.

Stocfontaine - carte topographique 20e siècle
Carte topographique Ign,(c) Le patrimoine cartographique de Wallonie, sans date

L’achat de bestiaux lors d’une vente publique organisée en 1879 par Henri Nicolas Weyland, banquier à Virton, aura des conséquences néfastes pour le couple. Beaucoup de tracas pour une vache noire blanche à 350 francs, une vache à 310 francs et une génisse pour 310 francs.

L’expérience de la ferme de Stockfontaine ne semble pas concluante. Indépendamment des qualités humaines et professionnelles de Joseph, Marie-Jeanne et leurs enfants, le domaine ne semble pas être suffisamment productif pour leur permettrent de rembourser leurs dettes. Le domaine vient d’être défriché, il y a donc de nombreuses souches d’arbres qui ne se sont pas encore décomposées et qui empêchent d’exploiter correctement les terres, de plus, la qualité de la terre est peut être médiocre. Après l’expérience désastreuse de Joseph, les terres seront reboisées. Ajouter à cela un prix d’achat élevé.

De 1979 à 1881, Joseph contractera trois emprunts pour un montant de 8.160 francs. Le domaine de Stockfontaine sera systématiquement mis en garantie.

Les curateurs du banquier faillit Weyland veulent récupérer les sommes dues pour la vente du 24 mars 1879, mais en vain. Joseph Noël et Marie-Jeanne Cresson ont déménagé, ils se sont installés à Messempré (France, département des Ardennes). Tout au moins, dans un premier temps, le couple essaye de récupérer leurs mises et rembourser leurs dettes.

La ferme et le domaine de vingt-six hectares sont mis en vente. La valeur de la propriété est estimée à 26.000 francs mais ne trouve pas d’acquéreur.

Pour n’avoir pas satisfait à leurs obligations, le 23 janvier 1882, l’huissier Glouden de Virton, procède à la saisie conservatoire de tous les biens immobiliers de Joseph Noël à savoir une propriété formant corps de ferme sise en lieu dit Lez-Bois et encore à Stockfontaine, territoire de Saint-Mard et le bâtiment récent y construit ; une maison et jardin à Couvreux.

Maître Netzer, l’avoué poursuivant, rédige le « cahier des charges, clauses et conditions sous lesquelles il sera procédé à la vente par expropriation forcée des immeubles saisis sur Joseph Noël. » Par exploit d’huissier en date du 16 février 1882, il assigne Joseph devant le Tribunal de première instance d’Arlon « aux fins de voir prononcer la validité de la saisie. » Les créanciers de Joseph sont « sommés de prendre communication du cahier des charges. » Aucuns d’entre eux ne se manifesteront tout comme Joseph Noël qui ne se présente pas à l’audience du 19 avril 1882. Le Président Haury et les Juges Jacqminot et Waxmeiler constatent « que toutes les formalités prescrites par la loi ont été régulièrement remplies, et qu’aucun dires ni observations n’ont été faits au pied du dit cahier des charges déposé au greffe », prononce le défaut contre le défendeur, ordonne la vente publique des biens et fixe la date au 15 mais 1882.

Les curateurs obtiennent l’autorisation de publier des avis dans les journaux l’Echo et la Voix du Luxembourg.

Le 15 mai 1882, la maison de Couvreux et le jardin sont adjugés à Jean-Baptiste Davril pour la somme de 2.000 francs. La propriété de Stockfontaine est adjugée à Monsieur Edmond Mortehan pour le compte de Lucie Lambinet veuve Hollenfeltz, pour la somme de 19.500 francs.

La vente forcée n’a pas permis d’apurer l’ensemble des dettes du couple qui s’élèvent comme suit : 15.000 francs et intérêts pour acquisition du Laid Bois, 1.426 francs et intérêts pour acquisitions de bestiaux et inévitablement une partie des 8.160 francs empruntés. En effet, l’inscription hypothécaire garantissant le prêt de 1880 (1.900 fr.) sera radiée en janvier 1844, et celle concernant le prêt de 1883 (3.760 fr.) le sera en décembre 1883.

Et, le 27 février 1893 à Harnoncourt, en exécution d’un jugement sur requête rendu par le Tribunal de première instance séant à Arlon, le vingt et un février 1893, une vente par licitation publique d’immeubles à Lamorteau dépendant tant de la communauté qui a existé entre Jacques Venter et sa première épouse Marie-Jeanne Victoire Themelin, l’un et l’autre décédés, que de la succession, et appartenant indivisément aux requérants héritiers respectifs de Jacques Venter et de Marie Victoire Themelin est organisée. Il y a une trentaine d’héritiers dont Jean-Baptiste Noël et Georges Noël qui renoncent à la succession de leur frère Joseph Noël.

Monsieur Léon Arnold, clerc de notaire, demeurant à Virton, agit comme curateur à la succession vacante de Joseph Noël, en son vivant cultivateur demeurant à la Chute aux iroquois, Comté d’Attara, Province de Québec (Canada) où il est décédé, nommé à cette qualité par jugement du tribunal de première instance d’Arlon en date du sept février 1893.

Qui dit présence d’un curateur dit passif à rembourser ! Avant son départ pour le Québec, le couple était ruiné.

Si la déconfiture de Joseph Noël et Marie Jeanne Cresson peuvent se comprendre (acquisition d’un domaine non rentable), celle de son frère Jean-Baptiste Noël dit Babisse est plus problématique. Dans les archives familiales (collection Anaïs Noël), nous le connaissons uniquement aux travers de jugements, ventes forcées et exploits d'huissiers.

« Par jugement par défaut rendu par le tribunal de première instance séant à Arlon, en date du 12 août 1885, enregistré, expédié et signifié, le tribunal a déclaré régulière et valable la saisie réelle faite à la requête du dit monsieur Lambinet (notaire à Virton) - son mandant, sur le sieur Jean-Baptiste Noël dit Babisse et son épouse Anne Chenet, tous deux sans professions, domiciliés ensemble à Harnoncourt, par exploit d'huissier Glouden de Virton. » Le 31 août 1885, la maison, les terres, prés, jardin (5 hectares 72 ares 35 centiares) appartenant à Jean-Baptiste Noël sont liquidés en vente publique forcée dont le cahier de charges est dressé « en conformité de la loi du 15 août 1854 sur l'expropriation forcée. » La vente rapporte 17.991 francs. Contrairement à son frère Joseph, il n’émigrera pas et terminera sa vie comme indigent.

Courageux, le couple Noël-Cresson prend son destin en main, direction l’Amérique du Nord.

Chute aux Iroquois (Québec)

Une année après la vente de leur domaine, Joseph Noël, Marie-Jeanne Cresson et ses fils Joseph et François Orban se rendent à Anvers, ville de Rubens mais aussi port maritime et fluvial en pleine croissance grâce à la colonisation du Congo. Ils ne choisissent pas l’Afrique mais le Québec. Les enfants de Joseph ne sont pas du voyage.

Nouveau départ dans la vie, départ pour le Nouveau Monde. Nouveau combat. Quelles que soient leurs origines, les immigrants devaient remplir différentes conditions et franchir plusieurs obstacles avant de pouvoir s’installer au Canada. A leur arrivé, le gouvernement canadien examine, interroge les immigrants, évalue leur santé et leur capacité d’adaptation au pays. Joseph Pickering, lui-même émigré, dans une brochure à destination des nouveaux migrants, écrit « Il n’existe pas sur terre de paradis parfait (...) seule la persévérance peut assurer le succès » (1831).

Mais le gouvernement de colonies veille au respect des lois de l’Empire concernant les passagers (Imperial Passengers Acts), conseille les colons sur la façon de solliciter la concession d’une terre.

Le 20 septembre 1883, ils embarquent à bord du navire Helvetia. Le 10 octobre, après vingt et un jour d’une pénible de traversée, ils débarquent à Montréal. Deux jours avant, ils avaient été recensés lors de l’escale de Québec6.

Arrivé à Canton Joly en 1884, ils sont hébergés par Damasse Labelle, un cultivateur dudit lieu.

Le village de Chute aux Iroquois a pris le nom de Labelle depuis 1894 en hommage à Antoine Labelle (1833-1891), curé de Saint-Jérôme, sous-ministre de l’agriculture et de la colonisation, qui persuada de nombreux canadiens français à coloniser les régions sauvages des Hautes-Laurentides à 150 kilomètres au nord-ouest de montréal.

Les premiers colons s’installent à Chute aux Iroquois vers 1878. Le nom du village proviendrait d’une légende amérindienne racontant la mort par noyade de plusieurs Iroquois. Ils tentaient de franchir les rapides de la rivière Rouge. En 1878, un pont fut construit par-dessus la rivière. L’agriculture et l’exploitation forestière sont l’unique moyen de substances des colons.

Le 8 janvier 1891, Joseph écrit une lettre à sa fille Virginie. Laissons-le nous raconter son histoire.

« Ma chère enfant, comme vous me demandez si on se plaît en Amérique et si on n'a pas trop de peine de vivre, je vous dirai que le pays est bon mais le froid est plus rigoureux que dans notre pays. Comme on n'avait pas assez d’argent pour aller s’établir dans des pays plus chauds, on s’est établi dans les colonies ou le gouvernement donne des terres presque pour rien. »

« Je vais aussi vous dire comment nous avons été en commençant. Nous avons été 21 jours sur la mer. On croyait bien y périr car on devait être arrivé au bout de 12 jours. Nous sommes débarqués à Montréal et on n’aurait su rester dans les pays déjà établis depuis longtemps pour travailler en journée. »

« Je ne me faisais pas vieux et les terres dans les pays établis sont chères. Nous nous sommes rendu à 50 lieux de la ville la plus proche, dans des foyers encore tout en bois. Il n’y avait que 3 ans que la Chute aux Iroquois était commencée, mais toutes les belles terres étaient déjà prises et il nous fallait travailler pour vivre. Nous avons travaillé aux chemins du gouvernement. On gagnait 5 francs par jour. Il nous fallait acheter les objets nécessaires pour notre ménage. »

« L’année avant que François se marie, nous avons occupé la terre d’un monsieur qui nous a fait du bien. Nous avons semé sa terre à notre profit pour la nettoyer et nous avons eu une bonne récolte que nous avons partagée avec François. François est allé à son ménage et nous sommes restés-nous deux. Ce Monsieur nous a encore laissé sa terre un an à notre profit et nous avons eu la récolte à nous seul. Cela nous a fait du bien. Puis il nous a encore laissé une petite terre trois années, avec la faculté de l’acheter pour 1000 francs par payement de 100 francs par année sans intérêt, mais c’était à 12 lieux du village. Comme on se fait vieux nous avons trouvé que c’était trop loin. Nous avons nettoyé sa terre mais nous n’avons rien eu à payer en la quittant. Il était content de nous, il nous a donné deux vaches et un gros fourneau dont on fait sa cuisine et on cuit son pain, et bien des ustensiles de ménage. »

« Pendant ce temps nous avons trouvé un lot de belle terre. » 

« On choisit un lot de terre de quarante hectares pour 150 francs, mais c’est en bois debout. Il faut bûcher et défricher environ 3 hectares en cinq années et y bâtir pour en faire sa résidence. »

La Loi des terres fédérales permet au gouvernement de transférer la propriété de terres publiques à un individu au moyen d’une lettre patente. L’heureux fermier doit résider sur les lieux et y construire sa demeure dans un délai de trois ans. Il doit améliorer la terre. Ce que Joseph et Marie-Jeanne n’ont pu réaliser à Stockfontaine, ils le font avec succès à Labelle.

« Nous nous y sommes établis. Nous avons bâti une maison, une écurie, une grange et nous avons défriché 10 journal de terre. En commençant nous avons été bien pauvres, nous avons bien travaillé et bien fait des économies. Aujourd’hui nous vivons facilement en cultivant notre terre. Nous avons trois vaches à lait. Nous tuons deux cochons. Nous avons tué une vache pour manger en hiver. »

« Le défrichement se fait en abattant les arbres à un mètre de hauteur et on coupe le bois par longueurs de 15 pieds. Vers le 15 de mai on met le feu dans tout ce que l’on a bûché. Tout le gros bois qui reste, on le réunit par tas et on y met encore le feu. On sème la même année du blé de printemps ou de l’avoine, de l’orge ou des pommes de terre qui viennent très bien. On prend deux récoltes, ainsi on herse entre les souches et puis on sème du foin ou du trèfle. Cela dure huit à dix années. Au bout de ce temps les souches sont pourries. On les arrache et on laboure, voilà la terre défrichée. » 

«  Mais il faut consommer ses produits car tous les habitants ont à vendre et on est trop éloigné de la ville pour vendre. Nous espérons un chemin de fer dans deux ans. L’argent est rare faute de commerce. »

D’une manière générale, c’est le lot quotidien de tous les colons qui quittent la civilisation pour s’installer dans un « immense désert » où ils vont recréer un monde civilisé. Malgré tous leurs efforts, les fermes des Laurentides auront un faible rendement, la région se tournera vers le tourisme.

Joseph termine se lettre comme suit :

« Mais l’année dernière j’ai été bien malade. J’ai reçu tous les sacrements, mais je suis guéri et je suis redevenu aussi fort que je l’étais auparavant. Marie aussi a été malade tout l’été, mais à présent elle va mieux.

Nous sommes à 5 minutes de François et à 10 de Joseph, à 1 heure du village. Le village n’a que 12 maisons, chacun est sur sa terre. »

Onze mois après, Joseph s’éteint. Il meurt le 21 novembre 1891 à Chute aux Iroquois.

Joseph et François Orban

Le 1er février 1886, Joseph Orban épouse à Chute aux Iroquois, Albina Groulx.

Le couple aura quinze enfants. Joseph est l’ancêtre de tous Orban de Labelle. Il y acquière un lot de terre (lot n° 31 du rang H) et y construit sa maison.

Maison de Jospeh Orban
Maison de Joseph Orban

François Orban épouse le 9 novembre 1886 à Chute aux Iroquois, Catherine Lumina Saindon. Les trois premiers enfants du couple naissent à Chute aux Iroquois, puis ils partent pour les Etats-Unis. Ils s’installent dans la région de Boston.

François Orban
François Orban

Les enfants de Joseph (restés en France et Belgique)

Jean-Baptiste Noël est forgeron à Monthermé où il a épousé Adeline Demars le 1er juillet 1877. Le couple a sept enfants : Juliette (o 1878); Ida (o 1880); Marie (o 1882); Jules (o 1884); Eugène (o 1887); Méa (o 1893) et Rolland (o 1900). Les cinq premiers enfants sont nés à Monthermé, Méa à Crespin (département du Nord) et Rolland le dernier à Montataire (département de l’Oise) où ils ont déménagé pour y travailler dans la sidérurgie.

Jean-Baptiste Noël
Jean-Baptiste Noël

Marie-Victoire Noël épouse le 8 octobre 1877 à Sainte-Marie-sur-Semois, Jean-Baptiste Charles Demars, forgeron domicilié à Monthermé, village où résidait Jean-Baptiste Noël. A cette époque, Marie-Victoire réside à Croix-Rouge, son père est domicilié à Huombois, hameau de Sainte-Marie-sur-Semois, Marie Victoire et Charles Demars s’installeront brièvement à Couvreux où naîtra leur fils Edouard en 1880. Ils quittent Couvreux et nous perdons leur trace.

Jeanne-Catherine Noël épouse Henri Witdouck. Le couple habite Halluin dans le département du Nord. Leur fils Henri Félix naît le 30 octobre 1883 à Halluin.

Jeanne-Catherine Noël
Jeanne-Catherine Noël

L’union ne semble pas être une réussite si l’on se réfère à un passage de la lettre de son père Joseph Noël écrite en 1891 à Chute aux Iroquois : « J’ai eu des nouvelles de Catherine l’année dernière. Pauvre enfant, d’après ce qu’elle me dit, elle n’est pas heureuse en ménage. Veillez ma chère enfant, si toute fois vous êtes pour vous établir dans votre vie, de faire bien attention à prendre un jeune homme de bonne conduite et de bonnes mœurs. »

Marie Virginie Noël, la benjamine, entre dans les ordres à l’âge de 32 ans, peut-être influencée par la cousine de son père, Clémence Agathe Saint-Mard, religieuse, chez qui elle logeait en 1891. Sous le non de Sœur Ursule, « elle s’est doucement éteinte sans souffrance », « lorsqu’une atteinte l’a terrassée et l’a maintenue durant plusieurs jours dans une sorte de coma », le 13 février 1948 au couvent des Sœurs de la Charité à Salzinnes (Namur).

Marie Virginie Noël - Soeur Ursule
Marie Virginie Noël - Soeur Ursule

Informations généalogiques :

Sources principales :

Sources iconographiques :

Liens internes :



1 Léopold Louis René Joseph Baron de Bonhomme époux de Olympe Angélique Lontieme, propriétaire du château d’Aigremont-la-Neuve (Dampicourt).
2 Bernard Joannes, Et si Dampicourt et Mathon m’étaient comté…, Les éditions de La Joyeuserie, 2005, page 141.
3 Joannes, page 118
4 Vente publique du 3 novembre 1874. Dans l’état actuel de la recherche, je ne connais pas la date et le mode d’acquisition de la maison de Robelmont.
5 Le subrogé tuteur est toujours choisi dans la famille du parent décédé. Peut-être s’agit-il d’un frère à Alexise Henrion. Dans certain cas, tempérament, le parant survivant peut perdre sa qualité de tuteur légal et naturel des enfants mineurs. Le 3 juillet 1874, en la salle d’audience de la justice de paix à Virton, est procédé au partage au partage en deux lots d’une parcelle de terre, située sur le territoire de Robelmont, dépendant de la communauté qui a existé entre ledit Joseph Noël et feu son épouse. Il y opposition d’intérêts entre le père et ses enfants, car le partagent se fait entre eux. En conséquence, Georges Noël, leur oncle, tailleur d’habit demeurant à Dampicourt, agira au nom et comme tuteur ad hoc de : A. Jean-Baptiste Noël, B. Marie Victoire Noël, C. Jeanne Catherine Noël, D. et de Marie Virginie Noël, tous quatre enfants mineurs procréés du mariage qui a existé entre le dit Joseph Noël et défunte Alexise Henrion, attendu que les intérêts de ceux-ci sont en opposition avec ceux de mon dit Sieur Joseph Noël leur père et tuteur.
6 Liste des passagers de l’entrepont de l’Helvetia pour Montréal. Index des listes de passagers pour le port de Québec 1865-1900 : http://www.collectionscanada.gc.ca/base-de-donnees/passagers-quebec-1865-1900/001082-100.01-f.php
Le patronyme Orban est orthographié Orbon dans la dite base de données.
Le 9 mai 1885, pris dans les glaces, l’Helvetia sombra.


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