Marx pacifisme

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Le pacifisme est-il une valeur universelle ?

Colloque, 25 et 26 novembre 1999

Organisé par le Mundaneum, le CEGES (Centre d’Etude Guerres et Société) et Infodoc ULB,

Auditorium Abel Dubois, RTBF, Mons

 

Contribution à Table ronde Pacifisme et philosophies politiques

Marx et le Pacifisme

Jean Pestieau

Université catholique de Louvain

 

Le Manifeste du Parti communiste, écrit par Marx et Engels en 1848, ambitionne notamment de déterminer les conditions d’une paix universelle et durable et de contribuer à les remplir :" Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme, et vous abolirez l’exploitation d’une nation par une autre. Du jour où tombe l’antagonismes des classes à l’intérieur de la nation, tombe également l’hostilité des nations entre

elles "(1). Comment en finir avec l’antagonisme des classes, condition indispensable à la fin des guerres? " Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s’il s’érige par une révolution en classe dominante et, comme classe dominante, détruit par la violence l’ancien régime de production, il détruit, en même temps que ce régime de production, les conditions de l’antagonisme des classes, il détruit les classes en général et, par la même sa propre domination comme classe.

A la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous " (2)

A l’époque du capitalisme, le trait principal de la société réside en ce que, par la possession des moyens de production et d’échange, les capitalistes imposent leur dictature sur la vie quotidienne des travailleurs et des peuples opprimés. Entre exploiteurs et exploités, entre oppresseurs et opprimés, les rapports sont caractérisés par la lutte. Il n’y pas de valeurs communes, universelles. Dans la lutte de classes, il peut y avoir des trêves, jamais de paix durable. Pour Marx, il ne peut y avoir de " remèdes aux anomalies sociales ", y compris les guerres, en dehors de la lutte des classes aux niveaux national et international qui vise à renverser le système capitaliste.

 

En 1915, Lénine réaffirme l’attitude de Marx et d’Engels à l’égard des guerres :

" Les socialistes ont toujours condamné les guerres entre les peuples comme une entreprise barbare et bestiale. Mais notre attitude à l’égard de la guerre est foncièrement différente de celle des pacifistes (partisans et propagandistes de la paix) bourgeois et anarchistes. Nous nous distinguons des premiers en ce sens que nous comprenons le lien inévitable qui rattache les guerres à la lutte des classes à l’intérieur du pays, que nous comprenons qu’il est impossible de supprimer les guerres sans supprimer les classes et sans instaurer le socialisme ; et aussi en ce sens que nous reconnaissons parfaitement la légitimité, le caractère progressiste et la nécessité des guerres civiles, c’est-à-dire des guerres de la classe opprimée contre celle qui l’opprime, des esclaves contre les propriétaires d’esclaves, des paysans serfs contre les seigneurs terriens, des ouvriers salariés contre la bourgeoisie. Nous autres, marxistes, différons des pacifistes aussi bien que des anarchistes en ce sens que nous reconnaissons la nécessité d’analyser historiquement (du point de vue du matérialisme dialectique de Marx) chaque guerre prise à part "(3)

 

Conception de l’histoire

 

La position ainsi exprimée se fonde sur une conception du monde, appelée matérialisme historique.

Pour Marx, le monde matériel est la donnée première, tandis que la conscience, la pensée est la donnée seconde, dérivée. Le monde matériel est une réalité objective existant en dehors de la conscience des hommes, tandis que la conscience suit de cette réalité objective.

Dans ce cadre, la vie matérielle de la société est la donnée première tandis que sa vie spirituelle est une donnée dérivée. La vie matérielle de la société est une réalité objective existant indépendamment de la volonté de l’homme, tandis que la vie spirituelle suit de cette réalité objective.

Il faut chercher la source des valeurs véhiculées au sein de la société, l’origine des idées, des théories sociales, des opinions politiques, des institutions politiques, non pas dans les idées, théories, opinions et institutions politiques elles-mêmes, mais dans les conditions de la vie matérielle de la société.

Pour le dire dans les mots d’Engels : " Marx a découvert la loi du développement de l’histoire humaine, c’est-à-dire ce fait élémentaire (…) que les hommes, avant de pouvoir s’occuper de politique, de science et d’art, de religion, etc., doivent tout d’abord manger, boire, se loger et se vêtir ; que, par suite, la production des moyens matériels élémentaires d’existence et, partant, chaque degré de développement économique d’un peuple ou d’une époque forment la base d’ou se sont développées les institutions d’Etat, les conceptions juridiques, l’art et même les idées religieuses des hommes en question et que, par conséquent, c’est en partant de cette base qu’il faut les expliquer et non inversement " (4)

Marx ne fonde pas sa théorie et son action sur les abstraits " principes de la raison humaine " mais sur les conditions concrètes de la vie matérielle de la société ; non pas sur les désirs louables des " grands hommes ", mais sur les besoins réels du développement de la vie matérielle de la société : " Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience "(5)

 

La violence dans l’histoire

 

Pour Marx, la violence est au cœur de la société divisée en classes : " Dans les annales de l’histoire réelle, c’est la conquête, l’asservissement, la rapine à main armée, le règne de la force brutale, qui l’a toujours emporté. Dans les manuels béats de l’économie politique, c’est l’idylle au contraire qui a de tout temps régné. A leur dire, il n’y eut jamais, l’année courante exceptée, d’autres moyens d’enrichissement que le travail et le droit "(6).

Capital et violence sont comme cul et chemise, pour reprendre les dires (1860) d’un chroniqueur anglais cité par Marx : " Le capital abhorre l’absence de profit ou un profit minime, comme la nature a horreur du vide. Que le profit soit convenable, et le capital devient courageux : 10% d’assurés, et on peut l’employer partout ; 20%, il s’échauffe ; 50%, il est d’une témérité folle, à 100%, il foule aux pieds toutes les lois humaines ; à 300%, et il n’est pas de crime qu’il n’ose commettre, même au risque de la potence. Quand le désordre et la discorde portent profit, il les encourage tous deux ; à preuve la contrebande et la traite des nègres "(7).

Dans les années 30 du vingtième siècle, le major-général Smedley Butler , du corps américain des Marines écrivait : " J’ai passé trente-trois ans et quatre mois de service actif comme membre de la force militaire la plus performante de notre pays, le corps des Marines. J’ai occupé tous les grades d’officiers depuis second lieutenant jusqu’à major-général. Et au cours de cette période, j’ai passé le plus clair de mon temps à jouer au ‘Monsieur Muscles’ de première classe pour la Grosse Galette, pour Wall Street et pour les banquiers. En bref, je faisais du racket au profit du capitalisme "(8).

En 1999, Thomas L. Friedman, chroniqueur des affaires étrangères au New York Times écrit : " La main invisible du marché ne s’épanouira jamais sans un poing invisible. McDonald’s ne peut s’épanouir sans McDonnell Douglas, concepteur du F-15. Et le poing invisible qui protège les technologies de Silicon Valley partout dans le monde s’appelle l’armée des Etats-Unis, ses forces aérienne, terrestre et navale "(9)

 

La guerre franco-allemande (1870-1871)

Analyse concrète d’une situation concrète

 

Marx voit la guerre comme un phénomène inséparable de la société de classes et particulièrement de la société capitaliste. Il ne peut partager le point de vue a-historique selon lequel toutes les guerres se mesurent à la même aune. Pour lui, une guerre a ses causes précises et ses implications propres conditionnant l’attitude de la classe ouvrière vis-à-vis d’elle.

En juillet 1870, quand Louis Bonaparte s’engage dans la guerre contre l’Allemagne, Marx déclare : " Du côté allemand, la guerre est une guerre de défense. Mais qui a mis l’Allemagne dans la nécessité de se défendre ? Qui a permis à Louis Bonaparte de lui faire la guerre ? La Prusse ! C’est Bismarck qui a conspiré avec ce même Louis Bonaparte, afin d’écraser l’opposition populaire à l’intérieur, et d’annexer l’Allemagne à la dynastie des Hohenzollern "(10)

Marx met en avant les déclarations des membres de l’Internationale dans les deux pays en guerre.

En France :" La guerre est-elle juste ? Non ! La guerre est-elle nationale ? Non ! Elle est purement dynastique. Au nom de l’humanité, de la démocratie et des vrais intérêts de la France, nous adhérons complètement et énergiquement à la protestation de l’Internationale contre la guerre ! "(11)

En Allemagne, un meeting de délégués représentant 50 000 ouvriers saxons répond :  " Au nom de la démocratie allemande, et spécialement des ouvriers du Parti social-démocrate, nous déclarons que la guerre actuelle est purement dynastique… Nous sommes heureux de saisir la main fraternelle que nous tendent les ouvriers de France. Attentifs au mot d’ordre de l’Association Internationale des Travailleurs : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! nous n’oublierons jamais que les ouvriers de tous les pays sont nos amis et les despotes de tous les pays, nos ennemis ! "(12)

Après la défaite de l’armée de Louis-Bonaparte à Sedan, l’empereur Guillaume et Bismarck jettent les masques : il ne s’agit plus de repousser l’agression mais de guerre de conquête. L’Internationale fait un avec les travailleurs de Paris qui veulent résister à l’agression prussienne. Mais cette résistance est intolérable pour le gouvernement bourgeois français de la Défense nationale : " Une victoire de Paris sur l’agresseur prussien aurait été une victoire de l’ouvrier français sur le capitalisme français et ses parasites d’Etat. Dans ce conflit entre le devoir national et l’intérêt de classe, le gouvernement de la Défense nationale n’hésita pas un instant : il se changea en un gouvernement de la Défection nationale. "(13). Le peuple de Paris se souleva lorsque ce gouvernement livra non seulement Paris mais la France entière à la Prusse. Les réactionnaires français n’hésitèrent pas à ouvrir " la guerre civile qu’ils allaient engager avec l’aide de la Prusse contre la République et Paris "(14). Ils ne pouvaient tolérer que le peuple armé de Paris décide de son destin. A la réaction franco-prussienne, Marx oppose la légitimité de la Commune de Paris en armes.

 

Attitude marxiste à l’égard des guerres impérialistes

 

Après la mort de Marx, dans la dernière année de sa vie (1895), Engels constate avec une lucidité étonnante que la rivalité entre les puissances européennes les achemine vers une guerre mondiale :  " Le bouleversement total de toutes les conditions de la guerre par l’enrôlement de toute la population apte à porter les armes dans les armées a rendu impossible toute autre guerre qu’une guerre mondiale d’une cruauté inouïe et dont l’issue serait absolument incalculable " (15).

En 1915, vingt ans après, Lénine peut préciser : " Le capitalisme ‘pacifique’ a été remplacé par l’impérialisme non pacifique, belliqueux et catastrophique "(16).

Plongé dans les premiers mois de la première guerre mondiale, il décrit ce qu’est l’époque contemporaine : " Le capitalisme est devenu réactionnaire ; il a développé les forces productives au point où l’humanité n’a plus qu’à passer au socialisme, ou bien à subir durant des années et même des dizaines d’années la lutte armée des ‘grandes’ puissances pour le maintien artificiel du capitalisme à l’aide de colonies, de monopoles, de privilèges et d’oppressions nationales de toute nature ."(17).

" L’impérialisme met en jeu le destin de la civilisation européenne : d’autres guerres suivront celles-ci, à moins qu’il ne se produise une série de révolutions victorieuses. La fable de la ‘dernière guerre’ est un songe creux et nuisible ; c’est un mythe petit-bourgeois "(18).

Pour étayer cette affirmation à la fin du 20ème siècle, le dernier chapitre de l’œuvre collective Le livre noir du capitalisme, est particulièrement utile. Il s’intitule : Capitalisme et barbarie: tableau noir des massacres et des guerres au XXème siècle. 1900-1997 (19). Citons :

 

Références

  1. Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste (1848), Etudes Marxistes n°41 (1998), p.114
  2. Ibidem, p.117
  3. Lénine, Le socialisme et la guerre, tome 21, Editions sociales, Paris (1960) p.309
  4. Friedrich Engels, Discours sur la tombe de Marx (1883), in Marx & Engels, Œuvres choisies, tome III, Editions du Progrès, Moscou (1970), p.169
  5. Karl Marx, Préface de la Critique de l’économie politique (1859), in Marx & Engels, Œuvres choisies, tome I, Editions du Progrès, Moscou (1976), p.525; Histoire du Parti communiste (bolchévik) de l’U.R.S.S., Editions Germinal, Bruxelles (1939), p.124
  6. Karl Marx, le Capital, I (1867), in Marx & Engels, Œuvres choisies, tome II, Editions du Progrès, Moscou (1976) p.102
  7. Ibidem, p.150
  8. Etudes Marxistes n°46 (1999), p.37
  9. New York Times Review, 28 mars 1999
  10. Karl Marx, La guerre civile en France (1870-1871), in Marx & Engels, Œuvres choisies, tome II, p.203
  11. Ibidem, p.203
  12. Ibidem, p.204
  13. Ibidem, p.214
  14. Ibidem, p.220-221
  15. Cité par Ludo Martens in Etudes Marxistes n°41 (1998), p.49
  16. Lénine, Préface à la brochure de N. Boukharine, in Œuvres, tome 22, Editions sociales, Paris (1960), p.112
  17. Lénine, Le socialisme et la guerre, in Œuvres, tome 21, p.312 ; voir aussi Pacifisme bourgeois et pacifisme socialiste, in Œuvres, tome 23, p.212
  18. Lénine, La situation et les tâches de l’Internationale, tome 21, p.34
  19. Le livre noir du capitalisme, Le Temps des Cerises (1998), p.423

                   

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