je voudrais partager avec vous un texte long mais o combien instructif du
professeur Kane sur la venue de Bush au Sénégal
avec tout ce que cela nous a coûté comme
humiliation.
bonne lecture.
""Pour une poignée de dollars
Pour une
poignée de dollars promise, j'ai vu la République se prostituer des jours durant
dans les rues et les palais de la capitale, offrant impudemment ses charmes les
plus secrets au maître yankee et à sa valetaille
arrogante. J'ai vu un chef d'Etat réputé intraitable se faire
dicter par l'hôte du jour les règles du protocole, les membres de son
gouvernement ainsi que les représentants du peuple forcés de marcher à la queue
leu leu comme des écoliers débutants pour accéder aux tribunes officielles,
tandis que le ministre de l'Intérieur en personne devait bander les muscles pour
ne pas se faire fouiller comme un vulgaire malfrat, en terre sénégalaise, par
des agents de police étrangers emmurés derrière leurs lunettes noires,
inscrivant par ce «geste héroïque» son nom sur toutes les lèvres. J'ai vu des
hommes blancs en noir, dressés pour tuer, prendre d'assaut le palais
présidentiel symbole de notre souveraineté, piétiner ses pelouses et ses toits,
leurs armes meurtrières pointées sur des passants inoffensifs, six chefs d'Etat
assignés à résidence dans un hôtel de seconde catégorie et des journalistes de
la presse nationale publique et privée, pour une fois compagnons d'infortune,
entassés comme du bétail dans un «enclos» (le terme insultant est du directeur
du Centre culturel américain en personne), empêchés de faire simplement leur
métier au profit de la meute des cow-boys chasseurs d'images à la solde des
services de propagande de l'administration républicaine.
J'ai vu, comme dans
un horrible cauchemar, l'île mémoire de Gorée dont les rochers du côté de la
porte sans retour renvoient certains soirs en écho les hurlements de ceux qu'on
arrachait à leur terre et à leur chair renouer le temps d'une matinée avec les
chaînées humiliantes d'antan, les enfants et les vieillards terrorisés parqués
au soleil implacable de juillet, et des chiens farouches tenus en laisse par des
garde-chiourmes hideux troubler le repos des ancêtres en souillant les autels
sacrés. Que leurs aboiements hargneux ne rappellent-ils la chasse funeste aux
nègres marrons rougissant de leur sang insoumis les cotonneraies de Virginie !
J'ai vu, bien après le départ des maîtres honnis, un convoi d'officiers de
l'armée et de la gendarmerie fendant à la hauteur de Soumbédioune la circulation
à coups de sirènes, que la foule regardait avec une colère à peine contenue,
pour avoir laissé sans sourciller leurs tenues d'apparat servir de serpillière à
de vulgaires troupiers Us. J'ai vu encore, mais peut-être n'était-ce qu'une
hallucination née de la douleur, pour quelques billets verts incertains, j'ai vu
saigner le coeur fier d'un peuple dont on vendait à la criée l'honneur et la
dignité et emporter les enchères un bourreau à moitié frappé de débilité venu du
Texas, descendant direct des négriers sans foi ni loi qui ont saigné pendant
quatre cents ans notre mère Afrique. Et j'ai alors pensé en mon for intérieur
que je ne pourrai jamais pardonner aux bouffons à qui nous avons si imprudemment
confié notre destin de nous avoir imposé ce western répugnant où l'on voit une
nation qui n'a jamais courbé l'échine marquée au fer rouge d'une si infamante
flétrissure.
Qu'avons-nous réellement à attendre de cette Amérique-là ?
«Bush, l'Africain», «Un indomptable semeur de paix», titrait le quotidien Le
Soleil dans son édition spéciale du lundi 7 juillet 2003. Dans quelle encre
corrompue faut-il donc avoir trempé sa plume pour écrire pareilles inepties ?
Quelle sensibilité vis-à-vis de notre continent peut avoir un homme d'une telle
inculture politique et historique, élu par défaut dans ce qui passe pour la plus
grande démocratie du monde, et dont l'éducation, l'idéologie ultra-conservatrice
et les élucubrations sur une Amérique blanche, protestante et élue de Dieu ne
dépareraient point dans les rangs du Ku Klux Klan ? Un «partenariat sur le socle
des libertés», indiquait encore en première page le même organe au lendemain du
départ du président américain ! De quelles libertés donc s'agit-il ? Commençons
par les Etats-Unis ou Bush gouverneur s'est sinistrement illustré par
l'application systématique de la peine de mort, «solution finale» pour abréger
la déchéance des couches les plus pauvres du pays, noirs et hispaniques
notamment, plutôt que de travailler par une politique sociale hardie à les
sortir du ghetto économique, politique et culturel dans lequel pourrissent la
plupart d'entre eux. Et entre mille autres attentats inacceptables aux droits
élémentaires des gens, qui ne se souvient pas du guinéen Amadou Diallo, au corps
pulvérisé de 41 coups de feu dans un immeuble de New York par quatre policiers
assoiffés de sang, pour un simple portefeuille qu'il tirait de sa poche ? Comme
aux pires heures de l'esclavage et de la ségrégation raciale, quand il n'est pas
attelé à la charrue ou aux petits soins du maître, au pays de la Statue de la
Liberté, «un bon Nègre est forcément un Nègre mort».
Et que dire, à
l'extérieur des Etats-Unis, de la guerre coloniale entreprise contre l'Irak et
de l'occupation d'un pays souverain au mépris de toutes les lois internationales
et des résolutions répétées de l'Organisation des Nations-Unies, justifié par ce
qui s'est révélé aujourd'hui comme le plus odieux mensonge de l'histoire moderne
: la présence d'«armes de destruction massives», qui n'a été attestée nulle part
trois mois après la chute de Bagdad et de Saddam Hussein, dût-on assécher le
Tigre et l'Euphrate ?
Poétiquement pour continuer la saga des Bush,
inaugurée par le père lors de la première guerre du Golfe, plus prosaïquement
pour s'emparer des puits de pétrole de Bassora et de Kirkouk, prendre pied dans
une région où depuis la désagrégation de l'Union soviétique et la chute du Mur
de Berlin se joue l'avenir géopolitique de l'humanité, on a déversé des milliers
de tonnes de bombes sur une population innocente déjà éprouvée par trente ans de
dictature implacable, laissé des snipers se croyant dans des salles de jeu vidéo
tirer comme des lapins des femmes, des enfants et des vieillards, organisé le
pillage puis l'incendie de la bibliothèque de Bagdad avec ses cent mille pièces
uniques et foulé aux pieds partout ailleurs, en même temps que les terres
sacrées de Nadjaf et de Karbala, les richesses culturelles inestimables d'un
pays qui est véritablement le berceau de notre civilisation. Mais que signifie
pour un Gi's américain semi-analphabète, négro des bas-fonds de Harlem ou latino
frais naturalisé rescapé des barbelés de la frontière mexicaine (certains ont
reçu la nationalité américaine «à titre posthume», sur leur cercueil rapatrié
d'Irak), incapable de faire la différence entre un vase sumérien multimillénaire
et un pot à jeter de milk-shake, que signifie vraiment le nom de la Mésopotamie,
«Pays des Deux-Fleuves», creuset des civilisations sumérienne, babylonienne,
assyrienne, perse, grecque, parthe, sassanide et islamique ? Comment lui faire
comprendre que ce pays qu'il piétine de ses bottes aveugles a vu la naissance de
l'agriculture et de l'écriture pictographique il y a treize mille ans, inventé
la céramique au Ve millénaire avant notre ère, comment lui parler des premières
ziggourats (tours dédiées au dieu-lune) de la dynastie d'Our, des fastueux
palais royaux de Nemrod et de Nabuchodonosor, du taureau ailé de Khorsabad et
des stèles du code d'Hammourabi.
Qu'est-ce donc qu'un américain, dont le
plus lointain sentiment d'appartenance à ce qui ne pouvait même pas être encore
appelé une nation remonte au mieux à l'épopée des Pilgrim's Fathers du Mayflower
(1620), autant dire cinquante siècles après les premières cités de l'époque
d'Ourouk, peut-il apporter à ce peuple-là ? Des canettes de Coke et du
corned-beef survitaminé ? La destruction et le pillage des biens culturels,
aussi terrifiants que le massacre planifié d'une population sans défense, parce
qu'ils portent sur un patrimoine irremplaçable de l'humanité, commis par-dessus
le marché au nom de «la liberté pour l'Irak», ne sont pas plus insoutenables
pour l'esprit que le dynamitage des Bouddhas géants de Bâmyân par les Talibans
fous de Kaboul.
Est-ce donc pour ces crimes de guerre aussi abominables
que ceux commis naguère au Vietnam rasé sous les flots de napalm et de
défoliants, les assassinats commandités à Panama et au Nicaragua et en prévision
de tous les forfaits prochains que commande inévitablement un impérialisme
triomphant que l'Amérique insolente tord la main à ses «partenaires» les plus
faibles pour leur faire renier leurs engagements sur la Cour Pénale
Internationale ? Pour une poignée de dollars maculés du sang de tant de peuples,
on achète ainsi à l'avance le droit de renier le droit et il se trouve, chez
nous, des dealers de la liberté des nations tout disposés à vendre au diable ce
qui leur reste d'âme ! Et qu'on ne me parle surtout pas de soutien au Nepad, de
préférence commerciale, de «Digital Freedom Initiative», de lutte contre la
pauvreté et le sida.
J'ai d'ailleurs très peu goûté la blague
présidentielle du «grand gaillard» sénégalais dépannant Amstrong sur la lune,
parce que j'estime que nous en avons assez d'être les «mécaniciens» et les
éboueurs du monde et que plutôt que de mendier la régularisation de nos
sans-papiers terrés dans les trous à rats du Bronx, il est temps pour nous de
réclamer la place qui nous revient de droit à la Silicon Valley. Georges Bush,
de toute façon, n'est pas venu en Afrique ni pour nos personnes vivant avec le
Vih, contre lesquels il a défendu à Pretoria les droits des multinationales
pharmaceutiques au monopole sur les brevets des médicaments, au moment même où
le Sénat américain rognait sur l'enveloppe destinée à lutter contre l'épidémie,
ni pour secourir le coton malien contre les scandaleuses subventions fédérales
qui l'étouffent. Il était là pour un one man show et avait juste besoin d'un
plateau prestigieux, Gorée, et de figurants triés sur le volet pour «faire les
Nègres» (on avait parqué dans un autre «enclos» les enfants de l'île, mais fait
venir des élèves d'un lycée de Dakar conduits par une enseignante...
américaine), le tout à l'intention de l'électorat noir américain qui lui-même,
marasme intellectuel et lobotomie culturelle aidant, se fiche royalement des
affaires d'un continent dont il ne revendique les racines que pour le folklore
et que la majorité d'entre eux croient encore habité majoritairement par des
singes. On ne perdrait vraiment rien, sauf à chagriner inutilement Joseph
Ndiaye, à murer une fois pour toutes «la porte du voyage sans retour».
Que l'on se rassure, je n'ai nullement la tentation de refaire
l'histoire, mais je ne veux pas non plus qu'elle se répète. Des dizaines de
millions de nègres transportés à fond de cale, morts dans les razzias ou jetés
aux requins pour faire la prospérité de l'Amérique, cela suffit ! Des
générations de sénégalais, pour ne considérer que notre histoire récente, se
sont battues avec acharnement pour ne pas baisser la tête devant l'ancienne
puissance coloniale, jusqu'au martyre à plus d'un titre symbolique de Oumar
Blondin Diop dans les geôles de Gorée. En souve
Pour une poignée de dollars
Pour une poignée de dollars promise,
j'ai vu la République se prostituer des jours durant dans les rues et les palais
de la capitale, offrant impudemment ses charmes les plus secrets au maître
yankee et à sa valetaille arrogante. J'ai vu un chef d'Etat réputé intraitable
se faire dicter par l'hôte du jour les règles du protocole, les membres de son
gouvernement ainsi que les représentants du peuple forcés de marcher à la queue
leu leu comme des écoliers débutants pour accéder aux tribunes officielles,
tandis que le ministre de l'Intérieur en personne devait bander les muscles pour
ne pas se faire fouiller comme un vulgaire malfrat, en terre sénégalaise, par
des agents de police étrangers emmurés derrière leurs lunettes noires,
inscrivant par ce «geste héroïque» son nom sur toutes les lèvres. J'ai vu des
hommes blancs en noir, dressés pour tuer, prendre d'assaut le palais
présidentiel symbole de notre souveraineté, piétiner ses pelouses et ses toits,
leurs armes meurtrières pointées sur des passants inoffensifs, six chefs d'Etat
assignés à résidence dans un hôtel de seconde catégorie et des journalistes de
la presse nationale publique et privée, pour une fois compagnons d'infortune,
entassés comme du bétail dans un «enclos» (le terme insultant est du directeur
du Centre culturel américain en personne), empêchés de faire simplement leur
métier au profit de la meute des cow-boys chasseurs d'images à la solde des
services de propagande de l'administration républicaine.
J'ai vu, comme dans
un horrible cauchemar, l'île mémoire de Gorée dont les rochers du côté de la
porte sans retour renvoient certains soirs en écho les hurlements de ceux qu'on
arrachait à leur terre et à leur chair renouer le temps d'une matinée avec les
chaînées humiliantes d'antan, les enfants et les vieillards terrorisés parqués
au soleil implacable de juillet, et des chiens farouches tenus en laisse par des
garde-chiourmes hideux troubler le repos des ancêtres en souillant les autels
sacrés. Que leurs aboiements hargneux ne rappellent-ils la chasse funeste aux
nègres marrons rougissant de leur sang insoumis les cotonneraies de Virginie !
J'ai vu, bien après le départ des maîtres honnis, un convoi d'officiers de
l'armée et de la gendarmerie fendant à la hauteur de Soumbédioune la circulation
à coups de sirènes, que la foule regardait avec une colère à peine contenue,
pour avoir laissé sans sourciller leurs tenues d'apparat servir de serpillière à
de vulgaires troupiers Us. J'ai vu encore, mais peut-être n'était-ce qu'une
hallucination née de la douleur, pour quelques billets verts incertains, j'ai vu
saigner le coeur fier d'un peuple dont on vendait à la criée l'honneur et la
dignité et emporter les enchères un bourreau à moitié frappé de débilité venu du
Texas, descendant direct des négriers sans foi ni loi qui ont saigné pendant
quatre cents ans notre mère Afrique. Et j'ai alors pensé en mon for intérieur
que je ne pourrai jamais pardonner aux bouffons à qui nous avons si imprudemment
confié notre destin de nous avoir imposé ce western répugnant où l'on voit une
nation qui n'a jamais courbé l'échine marquée au fer rouge d'une si infamante
flétrissure.
Qu'avons-nous réellement à attendre de cette Amérique-là ?
«Bush, l'Africain», «Un indomptable semeur de paix», titrait le quotidien Le
Soleil dans son édition spéciale du lundi 7 juillet 2003. Dans quelle encre
corrompue faut-il donc avoir trempé sa plume pour écrire pareilles inepties ?
Quelle sensibilité vis-à-vis de notre continent peut avoir un homme d'une telle
inculture politique et historique, élu par défaut dans ce qui passe pour la plus
grande démocratie du monde, et dont l'éducation, l'idéologie ultra-conservatrice
et les élucubrations sur une Amérique blanche, protestante et élue de Dieu ne
dépareraient point dans les rangs du Ku Klux Klan ? Un «partenariat sur le socle
des libertés», indiquait encore en première page le même organe au lendemain du
départ du président américain ! De quelles libertés donc s'agit-il ? Commençons
par les Etats-Unis ou Bush gouverneur s'est sinistrement illustré par
l'application systématique de la peine de mort, «solution finale» pour abréger
la déchéance des couches les plus pauvres du pays, noirs et hispaniques
notamment, plutôt que de travailler par une politique sociale hardie à les
sortir du ghetto économique, politique et culturel dans lequel pourrissent la
plupart d'entre eux. Et entre mille autres attentats inacceptables aux droits
élémentaires des gens, qui ne se souvient pas du guinéen Amadou Diallo, au corps
pulvérisé de 41 coups de feu dans un immeuble de New York par quatre policiers
assoiffés de sang, pour un simple portefeuille qu'il tirait de sa poche ? Comme
aux pires heures de l'esclavage et de la ségrégation raciale, quand il n'est pas
attelé à la charrue ou aux petits soins du maître, au pays de la Statue de la
Liberté, «un bon Nègre est forcément un Nègre mort».
Et que dire, à
l'extérieur des Etats-Unis, de la guerre coloniale entreprise contre l'Irak et
de l'occupation d'un pays souverain au mépris de toutes les lois internationales
et des résolutions répétées de l'Organisation des Nations-Unies, justifié par ce
qui s'est révélé aujourd'hui comme le plus odieux mensonge de l'histoire moderne
: la présence d'«armes de destruction massives», qui n'a été attestée nulle part
trois mois après la chute de Bagdad et de Saddam Hussein, dût-on assécher le
Tigre et l'Euphrate ?
Poétiquement pour continuer la saga des Bush,
inaugurée par le père lors de la première guerre du Golfe, plus prosaïquement
pour s'emparer des puits de pétrole de Bassora et de Kirkouk, prendre pied dans
une région où depuis la désagrégation de l'Union soviétique et la chute du Mur
de Berlin se joue l'avenir géopolitique de l'humanité, on a déversé des milliers
de tonnes de bombes sur une population innocente déjà éprouvée par trente ans de
dictature implacable, laissé des snipers se croyant dans des salles de jeu vidéo
tirer comme des lapins des femmes, des enfants et des vieillards, organisé le
pillage puis l'incendie de la bibliothèque de Bagdad avec ses cent mille pièces
uniques et foulé aux pieds partout ailleurs, en même temps que les terres
sacrées de Nadjaf et de Karbala, les richesses culturelles inestimables d'un
pays qui est véritablement le berceau de notre civilisation. Mais que signifie
pour un Gi's américain semi-analphabète, négro des bas-fonds de Harlem ou latino
frais naturalisé rescapé des barbelés de la frontière mexicaine (certains ont
reçu la nationalité américaine «à titre posthume», sur leur cercueil rapatrié
d'Irak), incapable de faire la différence entre un vase sumérien multimillénaire
et un pot à jeter de milk-shake, que signifie vraiment le nom de la Mésopotamie,
«Pays des Deux-Fleuves», creuset des civilisations sumérienne, babylonienne,
assyrienne, perse, grecque, parthe, sassanide et islamique ? Comment lui faire
comprendre que ce pays qu'il piétine de ses bottes aveugles a vu la naissance de
l'agriculture et de l'écriture pictographique il y a treize mille ans, inventé
la céramique au Ve millénaire avant notre ère, comment lui parler des premières
ziggourats (tours dédiées au dieu-lune) de la dynastie d'Our, des fastueux
palais royaux de Nemrod et de Nabuchodonosor, du taureau ailé de Khorsabad et
des stèles du code d'Hammourabi.
Qu'est-ce donc qu'un américain, dont le
plus lointain sentiment d'appartenance à ce qui ne pouvait même pas être encore
appelé une nation remonte au mieux à l'épopée des Pilgrim's Fathers du Mayflower
(1620), autant dire cinquante siècles après les premières cités de l'époque
d'Ourouk, peut-il apporter à ce peuple-là ? Des canettes de Coke et du
corned-beef survitaminé ? La destruction et le pillage des biens culturels,
aussi terrifiants que le massacre planifié d'une population sans défense, parce
qu'ils portent sur un patrimoine irremplaçable de l'humanité, commis par-dessus
le marché au nom de «la liberté pour l'Irak», ne sont pas plus insoutenables
pour l'esprit que le dynamitage des Bouddhas géants de Bâmyân par les Talibans
fous de Kaboul.
Est-ce donc pour ces crimes de guerre aussi abominables
que ceux commis naguère au Vietnam rasé sous les flots de napalm et de
défoliants, les assassinats commandités à Panama et au Nicaragua et en prévision
de tous les forfaits prochains que commande inévitablement un impérialisme
triomphant que l'Amérique insolente tord la main à ses «partenaires» les plus
faibles pour leur faire renier leurs engagements sur la Cour Pénale
Internationale ? Pour une poignée de dollars maculés du sang de tant de peuples,
on achète ainsi à l'avance le droit de renier le droit et il se trouve, chez
nous, des dealers de la liberté des nations tout disposés à vendre au diable ce
qui leur reste d'âme ! Et qu'on ne me parle surtout pas de soutien au Nepad, de
préférence commerciale, de «Digital Freedom Initiative», de lutte contre la
pauvreté et le sida.
J'ai d'ailleurs très peu goûté la blague
présidentielle du «grand gaillard» sénégalais dépannant Amstrong sur la lune,
parce que j'estime que nous en avons assez d'être les «mécaniciens» et les
éboueurs du monde et que plutôt que de mendier la régularisation de nos
sans-papiers terrés dans les trous à rats du Bronx, il est temps pour nous de
réclamer la place qui nous revient de droit à la Silicon Valley. Georges Bush,
de toute façon, n'est pas venu en Afrique ni pour nos personnes vivant avec le
Vih, contre lesquels il a défendu à Pretoria les droits des multinationales
pharmaceutiques au monopole sur les brevets des médicaments, au moment même où
le Sénat américain rognait sur l'enveloppe destinée à lutter contre l'épidémie,
ni pour secourir le coton malien contre les scandaleuses subventions fédérales
qui l'étouffent. Il était là pour un one man show et avait juste besoin d'un
plateau prestigieux, Gorée, et de figurants triés sur le volet pour «faire les
Nègres» (on avait parqué dans un autre «enclos» les enfants de l'île, mais fait
venir des élèves d'un lycée de Dakar conduits par une enseignante...
américaine), le tout à l'intention de l'électorat noir américain qui lui-même,
marasme intellectuel et lobotomie culturelle aidant, se fiche royalement des
affaires d'un continent dont il ne revendique les racines que pour le folklore
et que la majorité d'entre eux croient encore habité majoritairement par des
singes. On ne perdrait vraiment rien, sauf à chagriner inutilement Joseph
Ndiaye, à murer une fois pour toutes «la porte du voyage sans retour».
Que l'on se rassure, je n'ai nullement la tentation de refaire
l'histoire, mais je ne veux pas non plus qu'elle se répète. Des dizaines de
millions de nègres transportés à fond de cale, morts dans les razzias ou jetés
aux requins pour faire la prospérité de l'Amérique, cela suffit ! Des
générations de sénégalais, pour ne considérer que notre histoire récente, se
sont battues avec acharnement pour ne pas baisser la tête devant l'ancienne
puissance coloniale, jusqu'au martyre à plus d'un titre symbolique de Oumar
Blondin Diop dans les geôles de Gorée. En souvenir de toutes les souffrances de
ma race et tous ses sacrifices, je proclame qu'il eût été préférable de laisser
le peuple sénégalais mourir mille fois de faim plutôt que de lui réapprendre la
servilité sous la baguette tordu du fantôme putréfié de l'oncle Tom.
Chef du département de Philosophie - Faculté des Lettres et Sciences
humaines
Par : Ousseynou KANE