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"L' Insurrection du Ghetto de Varsovie" :  Voir : écrit en 1955

Je publie progressivement ces lignes pour tenter de lever un peu le brouillard entretenu par les services occidentaux de propagande anti - soviétique et anti-communiste à propos de la date anniversaire du 1er août 1944 ...  C'est une autre vérité...

Une première constatation : on s' aperçoit déjà qu'il y eut, comme chez tous les autres peuples, 2 camps chez les Juifs , 2 sortes de Juifs, 2 peuples, 2 clans, celui des oppressés et celui des oppresseurs, celui des patriotes et celui des Kollabos, celui qui crevait, qui périssait et celui qui profitait de la situation, de l'occupation, ...

Ce texte met aussi en lumière le rôle des forces communistes et progressistes dans la préparation et l' organisation de la résistance au sein du Ghetto ce qui devait finalement aboutir à l' insurrection que l' on connaît.

RoRo 

 
 
Le 21 septembre 1939, Reinhardt Heydrich, chef de la police de sécurité du Ille  Reich, adressa à tous les responsables de la police de sécurité le télégramme dit « Schnellbrief» où il était question de la population juive des pays occupés. On y parlait d'un « but final» à atteindre et des voies et moyens qui permettraient d'y parvenir. C'était la condamnation à mort de la population juive: un grand nombre de ses membres, était-il dit dans le télégramme, font partie d'organisations terroristes; il faudra donc la rassembler dans des ghettos qu'on installera dans des villes ou à proximité de villes desservies par le chemin de fer; cette concentration de la population juive facilitera son extermination.
Il faut dire qu'à l'époque où Heydrich transmettait ses instructions secrètes, les cercles dirigeants du Ille Reich avaient envisagé divers projets relatifs à la manière d'anéantir les juifs dans leur totalité. Bien avant l'agression contre la Pologne, ils avaient pensé reléguer les juifs d'Europe à Madagascar dont ils semblaient attendre beaucoup du climat. Ce projet avait reçu l'approbation de la sanacja (1). Les 12 et 25 juillet 1940, le gouverneur général Frank précisait en effet que les Juifs polonais devraient être déportés dans la grande Ile.
Mais ce projet ne put être réalisé. On s'en tint donc aux moyens indiqués dans le télégramme d'Heydrich.
L 'heure de l'agression contre l'Union soviétique approchait. Le commandement suprême de la Wehrmacht avait le souci de protéger ses arrières. Keitel exigea que les Juifs fussent sans délai expulsés de Varsovie. En avril 1941, il visita la capitale de la Pologne en compagnie de Frank. Peu de temps après, l'entreprise d'anéantissement entra en action. Dès le mois de juillet 1941, elle fonctionna complètement.
En octobre 1941. un assassinat massif de Juifs eut lieu dans les forêts du district de Konin.
En décembre1941, à Chelmno, à douze kilomètres de Kolo, la première usine de mort connut déjà une grande activité: on y gaza les condamnés du pays de la Warta; de décembre1941 à avril 1942, 40.000 Juifs et Gitans y trouvèrent la mort.
Le 16 décembre 1941, à Cracovie, à la réunion des « gouverneurs» du Gouvernement général, Frank déclara au nom du Führer : « Tout ce que j'ai à attendre des Juifs, c'est qu'ils disparaissent.»  Il recommanda aux membres de son auditoire de savoir être cruels, d'ignorer la pitié et la compassion.
Le 20 janvier 1942, à Berlin. dans les locaux de la police de sécurité (R.S.H.A.), se tint une conférence à laquelle participèrent les représentants de la direction du parti nazi, ceux de la Chancellerie du Reich, du Ministère de la Justice, de la police de sécurité du Gouvernement général, du Ministère de l'Intérieur, de la

1. Sanacja : nom de la clique de Pilsudski qui se targuait « d'assainir» la vie politique  du pays par là suppression  du régime des partis.                                                
 
Direction du «Plan quadriennal» du Service principal de la Race, du Service de la déportation... Dans son discours de clôture, Heydrich appela les membres de la conférence à contribuer efficacement à l'action qui se donnait pour but « la solution finale de la question juive» .
Le 18 juin 1942, à la réunion des «gouverneurs» du Gouvernement général, il fut encore discuté de l'anéantissement des Juifs. Gruger, chef suprême des S.S. et de la police dans le Gouvernement général, fut chargé par les autorités hitlériennes d'organiser la déportation des Juifs polonais et de les « liquider» jusqu'au dernier. Mais dans le monde hitlérien, les ordres étaient exécutés avant même d'avoir été donnés. Depuis le mois de mars 1942, les Juifs polonais étaient en effet dirigés sur des camps de la mort. Le 17 du même mois, les Juifs de Lublin étaient arrivés à Belzec où  30.000 d'entre eux devaient périr.
Puis vinrent les procédés de destruction massive, systématique et radicale. Avant d'en arriver là, les hitlériens allaient user de méthodes variées et comme camouflées: celles qui tuent implacablement, certes, mais qui ne tuent que petit à petit. Car il y aura eu un calcul et une méthode pour mener à bien cette extermination progressive. On usera de la terreur et du pillage, de l'internement et des travaux forcés pour en arriver à la dernière étape, celle des camps d'extermination.
Le 2 octobre1940, le gouverneur Fischer avait ordonné qu'un ghetto fut créé à Varsovie. Plus de 450.000 personnes avaient été séparées du reste du monde par une haute muraille. Il avait été hypocritement déclaré que cette mesure avait été prise pour éviter le danger de contagion en cas d'épidémie.
Au même moment, il avait été ordonné aux Juifs de porter un brassard blanc. Il leur avait été interdit de voyager en chemin de fer; ils avaient été mis dans l'obligation de déclarer leurs biens immobiliers et partie de leurs biens mobiliers; ils avaient été astreints, à des fins de rééducation, avaient proclamé les ordonnances du Gouvernement général, au travail forcé.
I
l ne fut jamais laissé de répit à la population du ghetto. Chaque jour amenait sa terreur nouvelle. Les morts s'ajoutaient aux morts. Pour gagner de la place, les Allemands réduisaient graduellement les limites de l'enceinte infernale. Les enfermés devaient continuellement émigrer au sein de leur propre ville. Malgré les décès, la densité de la population s'élevait d'une manière incroyable. Dans la première moitié de 1942, treize personnes en moyenne logeaient dans une seule pièce. Et cependant, par milliers, les Juifs de la province polonaise, les « réfugiés», étaient transférés dans le ghetto où, en 194I, on compta un demi-million d'habitants.
A l'occasion de ces transferts à l'intérieur du ghetto, le cynisme hitlérien se donnait libre cours. Le commissaire du ghetto, Auerswald, un avocat de Berlin, membre du Parti national-socialiste, donna, le 2 septembre I94I, l'ordre d'évacuer dans les huit jours les immeubles situés au sud de la rue Sienna (immeubles des rues Twarda, Sosnowa,Wielka). L'ordre précisait que les propriétaires des locaux évacués étaient tenus, sous peine d'amendes considérables, de les laisser en parfait état de propreté.
Le pillage des biens fut rationnellement organisé. Tout ce qui possédait une valeur quelconque fut enlevé. Sur ce sujet les documents hitlériens sont d'une éloquence extrême. En janvier I942 furent sortis du ghetto des biens pour une valeur de 3.736.000 zlotys; en février 1942 pour une valeur de 4.738.000 zlotys; en mars 1942 pour une valeur de 6.045.000 zlotys; en avril 1942 pour une valeur de 6.893.800 zlotys.
L'isolement, le manque de nourriture et le manque d'hygiène, l'inquiétude constante, l'insécurité, la terreur : les maladies trouvèrent là un foyer idéal. Elles décimèrent d'abord les familles les plus pauvres. L'occupant se réjouissait; il avait la conviction que sans plus d'effort de sa part l'extermination se ferait comme d'elle-même.
Jusqu'à la première grande action liquidatrice de l'été de 1942, la famine et les épidémies firent seules leur oeuvre. Elles étaient des armes efficaces.
Affamer le ghetto permettait à la fois de le piller et d'en anéantir la population. Cette tactique avait l'accord du commissaire Auerswald, du gouverneur Frank, des pontifes de la Gestapo et des grands chefs hitlériens.
Pour tuer par la faim, on employa deux moyens. L'un indirect qui consistait à priver la population juive de toute possibilité de gagner sa vie, l'autre direct qui consistait à la priver de nourriture.
On lit dans l'un des journaux clandestins du ghetto: Pour notre et votre liberté, que le 30 juin 1941, il y avait 27.000 personnes professionnellement actives pour une population de 550.000 habitants. Encore faut-il préciser que les ouvriers d'usines et les artisans ne travaillaient pas de manière permanente. Dans 90 % des cas, les entreprises commerciales n'étaient que de petites épiceries. La proportion des gens qui ne disposaient d'aucune ressource était de l'ordre de 60 %.   130.000 personnes fréquentaient  les soupes populaires. La famine frappait 70 % de la population.
Heureux ceux qui réussissaient à se faire embaucher dans les usines installées en plein enfer par les capitalistes allemands, les Walter Cesar Toebbens, les Hallmann, les Schultz. Mais on n'y acceptait que ceux qui pouvaient disposer d'outils ou de machines pour le travail à domicile. Heureux les élus même si, pour une journée de travail harassant accompli à une cadence accélérée, un ouvrier hautement qualifié ne recevait qu'une paie théorique de 4 à 7 zlotys! Une fois payées les deux soupes liquides servies par l'entreprise, le salaire réel était de l'ordre de 2 zlotys et demi à 5 zlotys. Or, au marché noir, un kilo de mauvais pain se payait 10 à 12 zlotys, un kilo de pain blanc coûtait 20 à 25 zlotys, un kilo de matière grasse 250 zlotys.
Un travailleur manuel ordinaire gagnait 3 zlotys par jour.
Les employés de bureau étaient enviés: leur salaire de famine atteignait 200 et même 500 zlotys par mois.
Ceux qui chômaient étaient automatiquement condamnés à mourir de faim. Il y eut des métiers ou des professions qui perdirent toute importance, entre autres les métiers liés au commerce et les professions libérales. Les intellectuels eurent à supporter durement la misère des temps hitlériens. Mais, comme le note un journal clandestin, Unzer Weg, « l'ouvrier juif fut la première victime de la famine ». 
La famine. Et, dans un pays où l'hiver est cruel, le manque de vêtements. Le chroniqueur Ringelblum écrivait:


"A chaque pas on peut rencontrer dans la rue des gens dépourvus de vêtements et seulement habillés de manteaux en lambeaux fermés avec des épingles pour cacher l'absence de chemise. Le problème de l'habillement devient véritablement dramatique. Les gens vont quasiment nus".

 
Tuer par la faim. Là encore tout fut savamment prémédité. Il y eut une politique discriminatoire du ravitaillement. On calcula par calories. A Varsovie, les Allemands avaient droit à 2.310 calories par jour, les étrangers amis des Allemands à 1.790 calories, les Polonais à 634 calories, les Juifs à 184 calories.
On ne s'en tint pas là. Les calories devaient se payer.  Or, plus le nombre de calories reçues par une catégorie donnée d'ayants droit était petite, plus le prix de la calorie était cher. La calorie coûtait 0 zloty 3 aux Allemands, 0 zloty 8 aux étrangers, 2 zlotys 6 aux Polonais, 5 zlotys 9 aux Juifs.
La ration mensuelle de l'habitant du ghetto consistait  en 2 kilos de pain et 250 grammes de sucre. Le pain contenait une forte proportion de sciure de bois ou d'épluchures de pommes de terre. Il était gluant.
La faim. Au numéro 13 de la rue Krochmalna, une femme folle d'avoir faim dévora en partie le cadavre d'un enfant.
Mais tout le monde dans le ghetto ne mourait pas de faim. Le ghetto possédait ses différenciations sociales et qui étaient là...plus criantes qu'ailleurs. Les riches entrepreneurs, les spéculateurs, ne manquèrent jamais de rien. Ces privilégiés n'étaient cependant qu' une faible minorité. Un journal clandestin estimait que 50 % de la population mourait littéralement de faim, que 30 % souffrait normalement de la famine, que 15 % était sous-alimenté. Seules 10.000 personnes environ vivaient aisément et dans certains cas mieux qu' avant guerre. C'est sans nul doute à leur intention qu' en février 1942,  20.000 litres de vodka furent introduits dans le ghetto.
L'horreur et l'épouvante emplissaient les rues du ghetto. Cadavres alignés et accumulés devant les portes des maisons et à peine recouverts de lambeaux de papier. Bandes d'enfants errants et qui mendiaient en psalmodiant la fameuse chanson du ghetto: « Bonnes gens, ayez pitié; papa est mort de faim et de misère; jetez-nous un morceau de pain. ». Parfois ces mêmes enfants se jetaient sur les gens qui passaient portant dans leurs mains leurs rations de pain, la leur arrachaient et la dévoraient aussitôt. Les plus audacieux franchissaient, d'une manière ou d'une autre, la muraille. Ils allaient mendier dans la partie «aryenne» de la ville ou rendre visite à des familles polonaises qui les secouraient régulièrement. La police bleu-marine polonaise sur ordre des autorités nazies leur donnait la chasse. Quiconque était pris était battu jusqu'au sang. Le 8 novembre 1941, le Tribunal extraordinaire de la police de sécurité prononça pour la première fois une condamnation à mort contre deux juifs coupables de s'être glissés clandestinement hors du ghetto. Le 12 novembre suivant, huit autres personnes furent condamnées à mort pour le même motif. L'exécution par pendaison eut lieu le 17 novembre 1941 en présence de la police bleu-marine polonaise et de la police juive du ghetto. Parmi les suppliciés se trouvaient des mères de famille. La plus  jeune des victimes, une jeune fille de 16 ans, s'écria au moment suprême:
« Bandits, le même sort vous attend ! ».  A partir de 1942, ceux qui furent surpris à franchir clandestinement la muraille furent exécutés sur place. Il fallait mourir de faim.
Le typhus sous toutes ses formes ajouta aux hécatombes provoquées par la famine. Aussi le taux de la mortalité augmenta-t-il d'un mois à l'autre (
1).
Les ouvriers et les réfugiés furent les plus fortement frappés. Dans sa majorité, le prolétariat juif fut décimé longtemps avant les grandes actions liquidatrices.
Mais la faim ne fait pas qu'affaiblir physiquement l'individu. Avant de l'achever, et pour l'achever plus vite, très souvent elle anéantit en lui le désir même de vivre. Elle le déprime moralement, elle le rend passif, apathique, résigné. « La vie sans pain, sans une cuillerée de soupe, et cela pendant de longues années, écrit le 
_______________________________________________
 
         1. Mortalité, d'après Morgen Frai, n°2, 29 janvier 1942.
 
                          1938      1940        1941        1942
 
         Janvier..       454      3.173         898       5.123
         Février..       380      1.178       1.025       4.618
         Mars           370      1.603       1..608      4.951
         Avril            450      1.000        2.061      4.432
         Mai             454         875       3.821       5.283
 
chroniqueur Perec OpoGzynski, avait une influence psychique bouleversante. De nombreuses personnes, exténuées, tombaient dans un état d'apathie extrême. Elles s'étendaient sur leurs couches et y restaient, y restaient  si longtemps qu'elles n'avaient plus la force de se lever. Dans les maisons des rues Krochmalna, Ostrowska, Smocza, Niska, les gens demeuraient couchés des journées entières, sans force...  On voyait là dix, douze membres d'une même famille, immobiles, les visages pâles, les yeux brillants. Indifférents à tout, ils avalaient leur salive dans une sorte de rumination. Ils étaient obsédés par un seul et unique désir affolant: disposer d'un morceau de pain. »

                                        CHAPITRE Il
 

Pour anéantir plus facilement le ghetto, les Allemands mirent en place un Conseil juif à leur dévotion: le Judenrat, qui se composa de grands commerçants, d'industriels, de partisans de la sanacja, de membres du parti conservateur et dont l'ingénieur Adam Czerniakow fut le président.
La politique fiscale du Judenrat en révèle le caractère de classe. Le système d'impôts reposait sur une sorte de capitation qui répondait au slogan démagogique « aIle gleich », tous égaux, et qui se refusait à connaitre les revenus propres de chaque contribuable. L'impôt était calculé par carte de pain, autant dire par tête d'habitant. Le propriétaire d'immeuble et le sous-locataire, le directeur d'usine et l'ouvrier, le grand trafiquant et le chômeur mourant de faim, supportaient uniformément les mêmes taxes. A savoir: une taxe sur la carte de pain de un zloty, une taxe mensuelle de deux zlotys, une taxe de lutte contre les épidémies d'un demi zloty, une taxe pour l'entretien de la police du ghetto de zéro zloty trois, une taxe sur l'enlèvement des ordures ménagères de zéro zloty vingt-cinq. Il y eut aussi une taxe dite des hôpitaux qui alimentait directement la caisse du Judenrat. Il y eut une taxe de 40 % sur les médicaments. Il y eut un impôt dit d' État qu'auraient dû payer surtout les classes privilégiées. Il y eut un impôt qui frappa uniquement les « réfugiés ".
Le budget du Judenrat
était supporté par la masse des pauvres. L'impôt général rapportait 805.000 zlotys, l'impôt payé par les « réfugiés" 412.000zlotys, l'impôt des hôpitaux 900.000 zlotys, l'impôt sur les cartes d'alimentation 4.567.000 zlotys.
Le Judenrat fut un instrument d'oppression de classe. Il fut aussi un instrument d'oppression nationale. Il exécuta aveuglément tous les ordres de l'occupant. Il organisa les rafles pour le S.T.O. Il présida au pillage. Il fut rapidement pénétré du plus pur esprit hitlérien. Un grand nombre de ses membres s'enrichirent: Édouard Kobryner, un ancien juge du Tribunal de commerce, l'ingénieur Lichtenbaum disposèrent d'un revenu de 60.000 zlotys par mois. Dans le même temps, le célèbre écrivain et  pédagogue Janusz Korczak voyait rejetée la demande qu'il avait faite de pouvoir prendre deux repas par jour. Tel était d'ailleurs le sort de la plupart des intellectuels.
L'Ordnungdienst   (O.D.) fut avec le Judenrat dont il était la police, le deuxième instrument d'oppression mis en place par les hitlériens. Avec la police bleu-marine, polonaise, l'O.D. n'eut qu'un idéal: faire aussi bien que la Gestapo de l'allée Szucha.
Troisième instrument d'oppression: la police de sécurité dont les représentants se camouflaient sous la dénomination de Service de lutte contre l'usure et la spéculation. Comme ce service était logé 13 rue Leszno, ses membres furent appelés les « treize». Ils étaient dirigés par un vieil espion allemand, ancien publiciste antisoviétique enragé, Abram Ganzwaich. En même temps que ce Ganzwaich, agissait aussi sur le territoire du ghetto un autre espion allemand, le « théoricien» du racisme juif, le Dr Alfred Nossig, lui aussi antisoviétique virulent et de surcroît partisan enthousiaste d'Hitler. Le Dr Alfred Nossig était au service de l'espionnage allemand depuis 1913.
Le Judenrat disposa d'une "base" sociale ou, pour mieux dire, d'une clientèle: les dix mille repus.
Il y eut les copropriétaires et les directeurs des usines allemandes du ghetto..
Il y eut les associés des grandes firmes germano-juives. L'une de ces firmes fabriquait des brosses pour l'armée allemande; elle exploitait le travail de plusieurs milliers d'ouvriers et de travailleurs à domicile; elle réalisait un chiffre d'affaires mensuel de deux millions de zlotys.
Il y eut les spéculateurs et les trafiquants comme ce Kohn et ce Heller qui créèrent un trust composé de trente entreprises qui travaillaient pour les hôpitaux militaires.
Il y eut les « treize» qui obtinrent la gestion de plusieurs maisons.
Il y eut des fraudeurs de grande envergure qui firent en un rien de temps de scandaleuses fortunes.
A cette lumpen-bourgeoisie vint s'ajouter une partie de l'ancienne bourgeoisie commerçante. Cette ancienne bourgeoisie avait peut-être vu se réduire son terrain d'action et diminuer l'importance de ses transactions. Elle n'en continuait pas moins à produire et à commercer en s'adaptant aux nouvelles conditions. Mais quantité de ses membres ruinés par la guerre et le pillage étaient allés grossir la masse des affamés.
Au milieu de l'universelle et totale misère, les dix mille repus vivaient fastueusement. Leur existence même ne pouvait que désarmer moralement la population toute entière.
Il y eut pire. Les dix milles prônèrent l'acceptation de l'état de choses existant. Ils proclamèrent que travailler pour l'occupant, c'était faire oeuvre positive. Ils prêchèrent le retour au fatalisme juif. Apportant de l'eau au moulins Goering et des Heydrich, ils souhaitèrent voir les Juifs quitter l' Europe où, disaient-ils, ils n' avaient que faire. Pour eux, la victoire d'Hitler ne faisait plus de doute. Ils agissaient donc en conséquence. iste. On trouve dans les journaux clandestins du temps la preuve que cette grande espérance existait. Elle emplissait le coeur des intellectuels progressistes. L'écrivain Jehoszua Perlé déclarait:                         
La masse, elle, crut à la chute inévitable de l'hitlérisme, à la victoire du camp antifasc

                          Le ghetto a mis à jour la terrible pourriture de la bourgeoisie juive...
                          La classe ouvrière seule n'a pas été gagnée par cette pourriture.
                          C'est seulement d'elle qu'il faut attendre des actes... Nos perspectives?
                          Cela ne se passera pas comme le monde petit-bourgeois l'imagine:
                          l' Armée rouge chassant d'abord les Allemands et puis les Anglais et
                          les Américains arrivant ici.
                          Ce n'est là que songe creux. Je crois à la victoire de l'idée communiste.
                          Je crois à cette idéologie qui se propose de sauver le monde de la
                          guerre.
 
Perlé considérait que c'était dans ce sens qu'il fallait mener le travail d'éducation et de préparation à la lutte. Et Perlé n'était pas seul, parmi les intellectuels, à raisonner ainsi. Par leur bouche s'exprimait tout un peuple qui n'acceptait pas le ghetto et qui défendait avec acharnement son droit à la vie.
Le but des hitlériens et de leurs valets était d'isoler complètement la population du ghetto, de la séparer totalement de la population polonaise. Ce but ne fut que partiellement atteint.
Certes, des deux côtés de la muraille, les éléments réactionnaires applaudirent à la tentative. Chez les Juifs, le groupuscule des Rumkowski, des Ganzwaich, les sionistes révisionnistes et les chefs orthodoxes considérèrent que cet isolement était utile: il permettait, disaient-ils, de préserver la jeunesse de toute influence révolutionnaire. La réaction polonaise était dans le ravissement. Elle qui, dès 1933, avait créé le sinistre camp de concentration de Kartuska-Bereza, véritable anticipation des camps de la mort lente, elle qui avait adhéré à la national-démocratie et qui, en 1937, avait fondé l'O.Z.O.N. (1), puissant appareil de terreur et de provocation dont le programme ne faisait que singer et accommoder à la sauce polonaise les plats sortis de la cuisine nazie, cette réaction polonaise ne pouvait qu'applaudir à l'institution du ghetto. L'organe des fascistes polonais Szaniec (Le Retranchement) fit plus qu'exprimer sa jubilation: il fit reproche aux hitlériens d'opprimer les Juifs trop mollement. L'organe des impérialistes polonais Konfederacja Narodu (La Confédération nationale) ne cacha pas sa joie de voir enfin les Juifs enfermés dans leur muraille. Le périodique de la sanacja, Do Broni (Aux Armes), tint à préciser que la guerre finie les Juifs demeureraient dans le ghetto. Le journal de la jeunesse catholique de la sanacja, Dzis i Jutro (Aujourd'hui et demain), recommandait à la jeunesse polonaise de ne pas prendre part au ravitaillement clandestin du ghetto si elle ne voulait pas perdre tout sens moral.
Les masses populaires pensaient tout autrement.
L'exemple fut donné par les cercles révolutionnaires dirigés par les communistes et les socialistes de gauche et qui, dès la création du ghetto, organisèrent l'aide matérielle aux ouvriers et aux intellectuels. Il fut ainsi envoyé jusqu'à des outils. Des familles polonaises firent parvenir à leurs connaissances juives enfermées les fleur de la solidarité. Aux premiers temps de l'occupation, les avocats progressistes protestèrent contre la radiation du Barreau de leurs collègues juifs.
 
             (1). O.Z.O.N. : « Camp de rassemblement national» formation
              politico-policière anticommuniste et antisémite (créée de toute
              pièce par la Sanacja et dont l'échec fut éclatant.
 
Lorsque le ghetto fut créé, les cercles politiques de gauche publièrent des protestations où il était souligné que les masses laborieuses polonaises auraient à souffrir des mêmes coups que ceux qui frappaient les masses juives. Le ravitaillement clandestin prit une importance de plus en plus grande. Il permit de lutter fort efficacement contre la famine au point que l'avocat Léon Berenson, homme politique bien connu et lui-même enfermé dans le ghetto, disait qu'après la guerre les juifs varsoviens se devraient d'ériger une statue au contrebandier inconnu.
Les paysans qui, en général, n'avaient pas été gagnés par la propagande antijuive, furent les principaux fournisseurs de vivres. Usant de moyens légaux et de moyens illégaux, ils établirent avec le ghetto de véritables
échanges économiques. Ils livrèrent des quantités importantes de blé que moulaient des moulins électriques clandestins. Une partie de la farine ainsi obtenue était acheminée hors du ghetto par des chemins secrets. Par les mêmes chemins pénétraient le bétail et le lait. La production artisanale juive pouvait être « exportée» en partie. Jusqu'en juin 1941, arrivèrent des colis envoyés par des parents et amis habitant l'Union soviétique.
Le ravitaillement illégal du ghetto eut ses aspects négatifs. Il fut une bénédiction. Il fut aussi une malédiction. 
Il permit aux spéculateurs de s'enrichir. Il aida les « gardiens de l' ordre », le gendarme allemand, le policier bleu-marine et l'agent de l' D.D.. à mieux vivre,. Si important que fut le volume de l'importation clandestine, les prix à l'intérieur du ghetto ne baissèrent jamais et ils y furent toujours plus élevés que du côté « aryen ».
Comment eût-il été possible de remédier à la misère toujours plus grandissante et à la famine ?
Dans leur lutte pour la vie, les masses du ghetto s'organisèrent; elles créèrent leur auto-assistance, qui eut sa forme caractéristique dans les comités d' immeuble. C' étaient des organisations de locataires reconnues par le Judenrat. Elles secouraient les plus démunis, installaient des soupes populaires, soignaient les malades et réglaient les différends entre voisins. C'étaient là leurs fonctions légales. Elles avaient d'autres activités, politiques, culturelles. Elles organisaient des conférences éducatives et elles défendaient la population contre l'arbitraire et le chantage de la police, contre les rafles incessantes. Elles devinrent des foyers de résistance passive et massive. Elles luttèrent du mieux qu'elles purent contre l' anéantissement biologique. Elles avaient à leur tête des antifascistes liés aux masses et d'origine populaire. Les chroniques du ghetto mentionnent les noms de ces vrais défenseurs du peuple, les noms des communistes Mendel Tajtelbaum, Sonia Papierbuch, les noms des progressistes Abram Przepiorko, Elijahu Rahan, Szpiro, Mokrska, Moïse Goldhar, Esther et Nachum Perelmutrowie, les noms des présidents des comités d'immeubles des rues Muranow, Leszno, Nalewki, Mila, Wolinska. Si parfois des arrivistes arrivaient à s'introduire dans la direction d'un comité d'immeuble.- ils étaient vite éliminés par les masses vigilantes.
Les comités d'immeubles s'opposaient courageusement à la politique du Judenrat.
Le Judenrat s'efforça par tous les moyens de contrarier leur action.
Il avait d'abord tenté de se les soumettre ou tout au  moins de paralyser leur activité. Les comités n'acceptèrent jamais de devenir des instruments d'oppression. Il y eut conflit. Les archives clandestines du ghetto portent témoignage de cette lutte dramatique.
Dans leur mémoire du 10 février 1942,  les représentants des comités d'immeubles constatent que les exigences du Judenrat tendent à détourner les comités des buts qu'ils se sont fixés. On lit dans le mémoire:

"On impose aux comités d'immeubles différentes tâches de nature purement administrative et difficiles à exécuter. Ces tâches consistent à encaisser des taxes et des amendes au bénéfice des multiples organismes du Judenrat."

On lit encore: 

"Ces obligations de caractère administratif paralysent l'activité des comités d'immeubles, leur enlèvent leur caractère d'institutions charitables et ne leur permettent pas de se consacrer uniquement à ce qui fut et qui demeure leur premier devoir: l'aide efficace aux locataires de chaque immeuble".
 

Le Judenrat alla plus loin: pour combler les vides de son budget, il frappa les comités de taxes toujours nouvelles. Aux protestations qui ne manquaient pas de s'élever, le Judenrat répondait inexorablement par des taxes plus lourdes, par des arrestations, par la fermeture des portes des immeubles; il ordonnait les fameuses « parowski » qui entraînaient la destruction de la literie, de la garde-robe et des logements. Le chroniqueur du ghetto, Perec Opoczynski, écrit dans son reportage, La tragédie d'un comité d'immeuble, la liquidation du Comité du 6 de la rue Muranow que les maîtres - chanteurs de la « parowska» avaient saigné à blanc. :
 

Les comités d'immeubles ne disparurent jamais complètement. Lors de l'action liquidatrice de l' été 1942, ils agirent énergiquement; ils construisirent des cachettes; ils engagèrent les locataires à ne pas se rendre sur les places d'appel où avaient lieu les prélèvements; ils résistèrent à la police. Plus tard, de nombreux comités se transformèrent en foyers auxiliaires de la résistance: ils collectèrent des fonds, ils achetèrent des armes.

                                                  
  CHAPITRE III

Il y eut d'abord chez les éléments avancés du ghetto, ce qui les mit sur le chemin de la résistance et de l'activité clandestine, la volonté de s'intégrer dans le camp de tous ceux qui combattaient pour se libérer du joug hitlérien, la volonté de participer à la lutte du peuple polonais pour sa libération et son indépendance, la volonté de contribuer à l'effort commun entrepris par l'humanité civilisée pour se débarrasser du fascisme.
Il y eut aussi le besoin de se venger des terreurs et des humiliations infligées, le besoin de défendre la dignité humaine et l'honneur national foulés aux pieds par l'envahisseur.
Pour assurer ses justes vengeances, pour sauver son honneur, il n'y avait qu'un moyen: faire à l'occupant le plus de mal possible. La tâche première, la tâche principale, était de prendre contact avec la résistance du reste du pays. C'est bien cela que voulait dire le journal clandestin
Morgen Fraihait (L'Aurore de la Liberté ') lorsqu'il écrivait le 15 janvier 1942:

Le prolétariat révolutionnaire sait très bien qu'en enfermant les Juifs dans le ghetto, le fascisme  désirait transformer la classe ouvrière juive en une masse inapte à la lutte et l'empêcher ainsi de se battre aux côtés du prolétariat mondial. C'est pourquoi notre devoir est celui du soldat discipliné coupé de son unité et qui, lorsqu'il se trouve en présence de l'ennemi, n'hésite pas une seconde non seulement à se défendre mais à attaquer le premier. Nous déclarons au fascisme que le prolétariat révolutionnaire a été et demeurera toujours fidèle aux principes de la solidarité internationale.
 

L'occupant savait qu'il rencontrerait une résistance impitoyable. Il savait qu'en septembre 1939 les soldats juifs s'étaient vaillamment comportés dans les rangs de l'armée polonaise. Il savait aussi quel rôle héroïque avaient joué les ouvriers juifs dans la défense de Varsovie. Il savait quelle avait été la résistance des Juifs de la petite ville de Przytyk au temps de la sanacja et de ses pogroms. Il s'efforça de détruire tout ce qui pouvait rappeler la tradition patriotique, progressiste et révolutionnaire des Juifs polonais, leurs luttes menées en commun avec le peuple de Pologne et leur apport au patrimoine culturel de l'humanité. Il alla jusqu'à changer le nom de certaines rues: la rue portant le nom de Zamenhof, le créateur de l'espéranto. devint la rue du Sauvage, la rue portant le nom de Bez Maizels, un combattant des insurrections de 1846, 1848, 1863 et 164 devint la rue des Poules, la rue de la Liberté devint la rue des Horlogers.
L'occupant redoutait la résistance juive. Il redouta plus encore cette union dans la lutte qui allait s'établir entre les patriotes enfermés et le reste du pays. Déjà, en 1939, s'était constitué un groupe de résistance,
les Kots, composé d'intellectuels polonais et d'intellectuels juifs. La Gestapo eut connaissance de l'existence de ce groupe. Elle en tira motif pour sévir de manière sanglante contre les intellectuels juifs et polonais. Les Kots, qui manquaient d'une base politique nette et qui n'étaient pas liés aux masses, cessèrent d'exister.
A partir de septembre 1939, des cercles clandestins révolutionnaires se créèrent au sein de la population juive en correspondance avec des cercles de même nature existant au sein de la population polonaise. A la même époque parut le premier numéro du Strzal (Le Coup de feu) : c'était le journal polycopié de la jeunesse juive et polonaise de l'organisation Spartakus. Cette organisation assurait la diffusion illégale de sa presse dans l'immeuble numéro 7 de la rue Elektoralna. Le patriote, polonais Wladislaw Buczynski (Kazik Dernbiak), qui allait tomber plus tard les armes à la main, assurait la liaison entre les spartakistes juifs et les spartakistes polonais.
En 1941, les spartakistes du ghetto éditèrent un journal en yiddish, Eaginen (L'Aurore). Ils purent porter ainsi l'enseignement marxiste dans les plus larges masses. Puis ils passèrent à l'agitation antifasciste et prosoviétique. Ils répandirent des mots d'ordre: « A bas l'impérialisme », " « À bas le fascisme», « Le fascisme allemand c'est l'anéantissement de l'humanité», « L'U.R.S.S. défend la paix et la justice. ». Ils mirent en garde la population contre les dangers qui la menaçaient. Ils réalisèrent le front commun avec l'aile gauche de la jeunesse sioniste du Hashomer Hatzaïr, jusqu'à la création du Parti Ouvrier Polonais (P.P.R.). Ils furent environ 200 membres agissant parmi lesquels l'histoire retiendra Roza Rosenfeld, Sophie Jamaïka, Louise Arbetsmann, Renia Niemiecka, Malgosia Zalesztajn et d'autres encore.
Il y avait à Varsovie une Société des amis de l'U.R.S.S. du côté aryen de la ville. Il y en eut une dans le ghetto, comptant de nombreux membres et dirigée par des ouvriers de l'habillement.: Schachné Faingold et Simon Hofman. La liaison entre les deux sociétés fut assurée par Roman Krasinski, un militant révolutionnaire polonais, ainsi que par l'étudiante et poète Zosia Zatorska, fille d'un vieux militant révolutionnaire. Dénoncée en août I940, Zosia Zatorska fut arrêtée par la Gestapo et fusillée.
La Société des amis de l'U.R.S.S. rayonnait, elle aussi, sur des groupements de jeunesse et entre autres sur l'aile avancée du Paolé-Sion (groupement ouvrier socialiste sioniste) .
Il exista d'autres cercles et d'autres groupes: groupes d'enseignants. de travailleurs divers, de sans-parti, de militants syndicaux de gauche, d'éléments progressistes, groupes des anciennes jeunesses communistes (KZ.M.P), groupes communistes. De tous. ces groupes. le plus solidement organisé fut celui qui s'appela « La Faucille et le Marteau», constitué par des éléments du K.P.P. (Parti communiste polonais) et dont la base s'étalait sur le terrain juif et sur le terrain « aryen ». Sur le terrain du ghetto, le groupe fut dirigé par de vieux militants du K.P.P., ChaimAnkier­man et Aron Kohn. Il publiait le journal clandestin Morgen Frai (Demain libre). Il organisait des sabotages. Il eut lui aussi le souci constant de ne pas se couper du reste de la population; il fut en liaison avec les membres du
Hashomer Hatzaïr qui désiraient agir en vue de l'organisation du front commun.
Agitation contre l'occupant et contre le ]Judenrat, refus d'obtempérer aux ordres de l'occupant et du ]Judenrat, c'est ainsi que se manifeste, de septembre I939 à juin I94I une résistance qui ne fut pas toujours très organisée. Des révoltes eurent lieu lorsque les autorités opérèrent des prélèvements de population pour alimenter en bétail humain leurs camps de travail forcé (Arbeits­lager). Dans ces camps, les déportés travaillaient douze et quatorze heures par jour avec un repos d'une heure pour manger. Les conditions d'hygiène étaient épouvantables. La nourriture était insuffisante. Les soins médicaux manquaient. On tuait et on pendait pour rien. C'était là une entreprise d'extermination du premier degré.
Qui prenait le chemin du camp de travail? N'importe qui était raflé et des rafles s'abattaient sur le ghetto à intervalles irréguliers mais de manière précipitée, inattendue. L'occupant ne distinguait jamais entre un Juif et un autre Juif mais comme il demandait au Judenrat et à sa police juive de procéder aux désignations, le
Judenrat et sa police donnaient à celles-ci un caractère de classe: ceux qui avaient de l'argent pouvaient momentanément éviter d'être déportés; ils ne bénéficiaient que d'un simple sursis.
Le
]Judenrat
voulut forcer les comités d'immeubles à fournir les contingents exigés par les maîtres hitlériens. Les comités d'immeubles refusèrent d'obéir. Durant presque toute l'année 40 une lutte sourde, acharnée, opposa les dirigeants antifascistes des comités aux valets de l'occupant. Les groupes de résistance communistes intervinrent efficacement dans cette bataille souterraine. Leur influence pénétra jusque dans les camps de travail. Elle se manifesta surtout toutes les fois. qu'il s'agît de s'opposer aux prélèvements.
Dans une réunion organisée par le Judenrat qui voulait obtenir que les ordres concernant le travail obligatoire fussent respectés et exécutés, Szpiro, président du Comité d'immeuble du 2 de la rue Leszno, fit entendre la protestation populaire et traita les policiers de gangsters. Il fut immédiatement arrêté avec d'autres responsables de comités qui l'avaient approuvé. La masse du ghetto manifesta, exigea la libération de ses défenseurs. Elle obtint gain de cause.
En mai 1941, nouvelle révolte. Les Juifs raflés se retournèrent contre la police et il y eut bataille.
Le 22 juin 1941, il en fut de même.

Alors la police allemande intervint, elle aussi, dans les rafles. Cela n'empêcha pas au mois de septembre de la même année les raflés de se jeter sur les deux polices, d'organiser une manifestation et de se, disperser ensuite sans être autrement inquiétés.


En janvier 1942, à la demande de l'occupant, Czerniakov, président du, J
udenrat, frappa la population d'une contribution d'un million et demi de zlotys. La protestation se fit entendre mais la terreur était allée croissant; certains présidents de comités d'immeubles faiblirent; la somme exigée fut versée.


L'attitude de tous fut plus résolue dans l'action dite de la fourrure. Le 25 décembre 1941, Auerswald, commissaire du ghetto, ordonna que toutes les fourrures détenues par les particuliers fussent remises aux autorités. La peine de mort pour qui ne se soumettrait pas à cet ordre. Des discussions acharnées eurent lieu au sein des comités d'immeubles. Certains considéraient que satisfaction au moins partielle devait être donnée à l'exigence de l'ennemi: il avait été consenti déjà tant de sacrifices matériels qu'on pouvait consentir à celui-là encore. La majeure partie des militants se dressa contre cette attitude d'abdication. Les fourrures, les hitlériens les destinaient à leurs soldats qui combattaient contre l'Armée rouge. Il était donc du devoir de chacun de ne pas les donner. Après l'expiration du délai fixé pour leur remise, la possession d'objets de fourrure rendaient leurs propriétaires passibles de la peine de mort. Qu'à cela ne tienne: que les fourrures soient brûlées! Et c'est ce que l'on fit. Mais la consigne ne fut pas observée par tous. Les groupes de résistance incendièrent le baraquement de la rue Stawki où les autorités avaient entreposé les fourrures qui leur avaient été remises. Dans leurs rapports mensuels au Gouvernement général de Cracovie, les autorités du district se plaignirent amèrement: le ramassage des fourrures, des skis et des chaussures de skis rencontraient une assez grande résistance à Varsovie: car ce ramassage fut saboté des deux côtés de la muraille.


Et il y eut, surtout au printemps de 1941, des manifestations de la faim. La foule attaquait les magasins de luxe, les saccageait, assaillait les boulangeries du Judenrat, s'emparait du pain et le distribuait aux pauvres et surtout aux enfants. Ces actions opposaient les manifestants à la police, Il y eut des blessés de part et d'autre.
La haine montait contre les riches qui se refusaient à aider les réfugiés, les sans-abri. les affamés. Des groupes se formaient spontanément pour défendre les pauvres, bloquaient les logements des riches, obligeaient ceux-ci à abriter les sans-abri et à partager leurs provisions avec eux. A la tête de ces groupes s'avançaient des hommes décidés au dernier sacrifice, « incarnation de la juste colère du peuple » selon le mot d'un chroniqueur. L'un de ces guides, Hochmann, était devenu la terreur des riches, Il fut assassiné par la police. Il était âgé de 17 ans.

Toutes ces manifestations étaient de caractère spontané; elles se ressentirent du manque d'organisation. Dans quelques-unes d'entre elles, cependant, on commençait à sentir l'existence d'une direction. Quelque part au fond du ghetto, des forces réfléchies se mettaient en place.
Il y avait déjà une presse de gauche dont le rôle sera considérable.


Morgen Frai (Demain libre) était un périodique édité par le groupe communiste « La Faucille et le Marteau» sous la direction de l'écrivain Jehuda Feldwurm (Jules Feld). II parut de février à décembre 1941, pour devenir ensuite quotidien sous le titre Morgen Fraihait (L'Aurore de la Liberté). Il n'y avait pas encore de Parti communiste organisé. Les moyens financiers faisaient défaut. Le journal vécut grâce aux sacrifices consentis par les ouvriers et sous le régime d'une triple oppression: celle des hitlériens, celle des Juifs du Judenrat, celle des Polonais antisémites. Lorsque l'armée de Hitler attaquera l' U.R.S.S., les communistes éditeront en outre un bulletin quotidien, le Proletariacki Komunikat Radiowy  (Le Radio-communiqué prolétarien). Des exemplaires de ces publications se trouvent dans la partie des archives Ringelblum qui a pu être sauvée.                          

Que trouve-t-on dans la presse révolutionnaire du ghetto? Cette presse disait aux Juifs: nous ne sommes pas seuls dans la lutte entreprise.

"Un, deux, 

Un, deux, trois, quatre, des centaines et des milliers de combattants de la Liberté

D'Asie, d'Afrique, d'Amérique et d'Australie, de peau blanche, de peau noire, de peau rouge,                                                 

En rangs serrés, géants puissants, se rapprochent de nous.                                                                                    

Comme d'immenses vagues, ils inondent les terres et lavent l' Europe de la peste noire qui la ravage.                                    

De Plus en Plus proches, de plus en plus forts, les accents du chant libérateur nous parviennent.                                          

Ils nous atteignent sous la terre, dans les caves, dans les greniers.                                                                                  

Ils nous encouragent et nous font espérer que le jour n' est pas loin

Où nous aussi tous ensemble nous marcherons en ordre

Le jour où notre voix aussi s'ajoutera à la clameur de tous: Victoire!"   

Ce texte parut dans le numéro du 1er mai 1941 de Morgen Frai.

    Le 16 juin 1941, Morgen Frai écrivait:

 

Des événements importants se préparent et  qui provoqueront de grands changements. Une nouvelle époque va s'ouvrir. Nous chasserons nos jours actuels comme un cauchemar. De tout notre cœur, nous édifierons un régime basé sur la fraternité et sur l'égalité.

C'est à vous, travailleurs intellectuels, que nous adressons notre appel. Unis aux masses, nous construirons notre avenir, nous donnerons au monde une nouvelle règle.

 

La première phrase de cet extrait prouve bien que les résistants du ghetto mettaient leur espoir dans l'Union soviétique et dans l'Armée rouge. La chose se constatera mieux dans les livraisons postérieures.                                                              

Amour pour l'Union soviétique et son armée. Haine pour l'occupant, haine froide et raisonnée, affranchie de toute crainte, de tout désespoir, de toute résignation. Résistez! Les hitlériens vous traînent vers le travail forcé, n'y allez pas! Les hitlériens se servent du chantage pour obtenir de vous la contribution, ne la donnez pas ! Les hitlériens promettent de libérer 800 otages en échange d' une forte rançon, ne les croyez pas !                                                                                                           

Mais ne croyez pas non plus les autres, disaient les feuilles clandestines. Ne croyez pas le Judenrat, les traîtres au peuple, les agents de l'occupant exécré.

Dès le premier jour, les communistes dénoncèrent le Judenrat clairement, résolument, comme une façade derrière laquelle les autorités allemandes édictaient leurs ordres. Il n'en fut pas de même pour les dirigeants réactionnaires des autres partis qui crurent ou firent semblant de croire à l' indépendance du Judenrat et qui collaborèrent avec lui.
Lorsqu'en mars I94I, le Judenrat, par le canal de la Gazeta Zydowska (Le journal juif) proposa de remplacer les paysans polonais déportés en Allemagne par des volontaires juifs du travail, les communistes et les socialistes de gauche déclenchèrent une vigoureuse campagne pour dénoncer cette politique de collaboration avec l'ennemi.
Morgen Frai écrivit à cette occasion:

Nous appelons la jeunesse juive à ne pas trahir les intérêts des masses juives et polonaises dans la lutte commune qu'elles mènent contre l'ennemi commun. La jeunesse juive qui vit dans l'espoir de voir un jour la libération de la Pologne doit laisser la pratique de ces honteuses méthodes de lécheurs de bottes aux arrivistes du Judenrat qui veulent sauver leur peau au détriment des masses populaires.
Nous mettons en garde les membres ou ]udenrat : leur jeu ne durera plus longtemps. Nous réglerons les comptes à IOO %.
 

Les antifascistes ne polémiquaient guère avec le ]udenrat. Autant polémiquer avec l'ennemi. Mais ils dénonçaient le Judenrat et la police du ghetto et, à travers eux, tous les Quisling du pays.

Nous ne faisons pas appel à vos sentiments, écrivait Morgen Frai, nous ne vous demandons pas de nous rendre service. Nous voulons seulement arracher votre masque d'hypocrisie. Vous êtes nos ennemis. Vous êtes du côté de nos ennemis mortels. Nous n' éprouvons pour vous que de la répugnance et du mépris. Vous pensez que tout s'arrangera. Nous vous assurons que chacun de vos actes sera enregistré avec toute la précision désirable et qu'aucune preuve ne disparaîtra de votre ignoble comportement. Au jour du jugement, lorsqu' à genoux vous implorerez la pitié, nous nous rappellerons tout.
 

Le peuple du ghetto tout entier pensait ce qu'écrivait le journaliste clandestin.
Mais les communistes combattaient surtout la politique de trahison du Judenrat en lui opposant deux mots d'ordre qui devinrent avec le temps les mots d'ordre de toute la résistance juive.
Le premier mot d'ordre était ainsi formulé: Unité nationale antifasciste dans la lutte sans merci contre l'ennemi hitlérien.
Ce mot d'ordre fut propagé longtemps avant la première action antifasciste. En mai 1941, Morgen Frai écrivait:

 

Le premier mai est un jour de mobilisation. Le premier mai est un jour de lutte. Le premier mai est le jour de tous ceux qui luttent pour la liberté et l'égalité, le jour de tous les asservis et de tous les opprimés. A cette heure, toutes les différences doivent disparaître. Pour nous, la barricade n'a qu'un seul côté, celui des combattants unis de la liberté; l'autre côté est celui de nos ennemis et de leurs agents.
Le second mot d'ordre recommandait le renforcement des liens unissant les Juifs progressistes au mouvement libérateur du peuple polonais; il recommandait surtout la solidarité qui devait lier entre eux les Juifs et le peuple de Pologne.

C'est en fonction de ce mot d' ordre que les communistes dénonçaient d'une manière implacable le caractère de classe de l'antisémitisme et qu'en même temps ils appelaient les Juifs à se solidariser avec les démocrates polonais en lutte et à fraterniser avec eux. Cela ne les empêchait pas de se dresser contre les nationalistes juifs qui ne faisaient aucune distinction entre les antisémites et le peuple de Pologne. On peut lire ceci dans Je numéro du 20 mars 1943 de Morgen Fraihait :
 

"C'est dans les cercles nationalistes polonais que l'on pense et que l'on agit en antisémites. Il faut souligner que les nouveaux hommes d' affaires venus du « milieu », les fraudeurs, les trafiquants, les voyous qui s'appuient sur l' occupant et qui sont protégés par lui, n'ont jamais été, et ne sont pas plus aujourd' hui, les représentants du peuple polonais. Les masses populaires polonaises ne trahissent pas. Les masses polonaises inscrivent en lettres d' or sur leur drapeau les mots: Liberté, Fraternité, Egalité. C'est pourquoi ni leurs joies ni leurs deuils ne nous sont indifférents. Leur sort est entièrement lié au nôtre. Ce ne sont pas les traîtres qui sont torturés dans les caveaux des prisons, c'est le noble peuple polonais, un peuple de héros et de martyrs, un peuple combattant pour les droits humains et pour la liberté".
 

La résistance du ghetto regardait la résistance polonaise et chacun de ses actes connus était enregistré par les chroniqueurs clandestins.
Ainsi un certain nombre d' habitants du ghetto n'acceptaient pas l' état de choses existant et songeaient à lutter. Comme les patriotes polonais. ils se posaient la question: Que faire?

Le Morgen Frai donnait une réponse: se préparer à ce qui va venir, à ce qui viendra sûrement, se préparer à participer à la lutte générale organisée.
Cependant tous les cercles clandestins ne trouvèrent pas cette réponse tout de suite. Leur indécision est nettement révélée par un texte du journal Gordonia de la jeunesse socialiste sioniste de gauche: L'article est intitulé : « Que faut-il faire? »
 

"A cette question qui nous hante tous, nous ne pouvons hélas! répondre clairement en ce moment. Peut-être de la douleur des millions de cœurs. des efforts des milliers de cerveaux naîtra-t-il une pensée, une indication, un mot d'ordre. En ce moment cependant nous sommes désarmés."
 

C' est de cette incertitude déchirante que parle aussi un responsable: sioniste - socialiste de la jeunesse qui deviendra plus tard l'un des dirigeants de l' insurrection du ghetto de Bialystok, Mordchaï Tenenbaum, alias Tamarof.

Les dirigeants des sionistes de droite, eux, mettaient en garde la jeunesse contre toute idée de résistance et freinaient tout noble élan de la base. Dans la direction du Bund, dont on évoquera plus loin les luttes intérieures, prédominaient des éléments ayant appartenu au W.R.N.(1). Mais la jeunesse sioniste de gauche et celle du Bund aspiraient à la résistance et à la vengeance. Cela se constate en lisant leur presse clandestine: l' Oïtbroïz, Nowe Tory (Les Voies Nouvelles), Przedwiosnie (Le Printemps), Za wasza i nasza wolnosc (Pour notre et votre liberté). Que faire? se demandait la jeunesse.

1. W.R.N. : (: Liberté, égalité, indépendance , aile droite du parti socialiste polonais. (page 36)

La réponse arriva le 22 juin 1941. C'est de ce jour que commença pour le ghetto une nouvelle époque.
Dans le discours qu'il prononça le 3 juillet 1941 à la radio de Moscou, Staline soulignant le caractère international de la guerre contre les envahisseurs fascistes précisait que l'Armée rouge n'avait pas seulement à défendre la patrie soviétique mais qu'elle avait aussi la mission de libérer les peuples asservis et menacés dans leur existence par l'hitlérisme. Staline appelait aussi à la création d'un mouvement de partisans en Pologne occupée.
Ces points de son discours eurent un grand retentissement parmi les forces clandestines, qui, en Pologne et dans les autres pays occupés, aspiraient à la résistance active. Ils eurent une grande influence sur ceux des habitants du ghetto qui cherchaient les moyens de leur libération. L'enthousiasme provoqué chez les peuples vaincus d'Europe par la lutte de l'Union soviétique donna du courage à tous et jeta les meilleurs dans la lutte; tous les espoirs étaient permis. L'Union soviétique se trouvait ainsi à la tête du combat pour la libération des peuples.

Les chroniqueurs disent le changement qui s'opéra alors en Pologne. L'un d'eux, adversaire déclaré du communisme, écrivit:
.....
C'est. au moment où éclata la guerre germano-soviétique que s'opéra un tournant décisif dans le comportement de la nation polonaise. Partout la joie commença à régner. Le peuple entrevit pour la Pologne de nouvelles perspectives, la possibilité de sortir de l'impasse et de briser la puissance de l'occupant. Une pauvre femme vivant de la charité publique disait: « Qu'elles tombent enfin, qu'elles tombent ces bombes destinées aux Allemands; nous les saluerons avec joie. »
Lorsque le premier avion soviétique survola Varsovie, les Varsoviens (page 37) montèrent sur les balcons les plus hauts et sur les toits des maisons pour mieux le voir. De larges masses de la population polonaise attendirent désormais et surtout après la signature du traité d'alliance avec la Russie leur libération des Allemands par l'Armée rouge. Nous tenons à souligner que la joie était générale surtout du fait qu'un pacte existait entre la Pologne et l'Union soviétique.
Un autre chroniqueur du temps de l'occupation, Emmanuel Ringelblum, dépeint avec force les sentiments de gratitude et d'admiration que le peuple polonais éprouva pour l'Armée soviétique dès les premières semaines de la guerre.
On raconte différentes belles choses sur les soldats soviétiques capturés par l'ennemi. Leur attitude suscite chez tous un grand respect. On a retiré leurs chaussures aux prisonniers de guerre pour montrer ainsi que l'Armée soviétique est dépourvue du nécessaire. Mais les prisonniers ne se font pas faute de déclarer que leurs chaussures leur ont été enlevées. J'ai vu la foule polonaise lancer des cigarettes aux prisonniers qui passaient et qui sont d'une tenue très digne. Les Allemands font traverser plusieurs fois la ville au même groupe de prisonniers afin d'impressionner les gens par le nombre considérable de leurs captifs.
Dans le ghetto une espérance était née.

Lorsque les nouvelles des combats de l'Union soviétique contre l'armée allemande se répandaient dans le ghetto, raconte un témoin, tous
(page 38) les musiciens ambulants jouaient des mélodies russes dans les cours des immeubles.

L'ambiance était réconfortante. Les gens se réjouissaient dans le fond de leur cœur. Ils étaient sûrs que le colosse hitlérien serait abattu. Même lorsque les hitlériens annonçaient le recul des divisions soviétiques, les habitants du ghetto prenaient ces nouvelles pour du bluff et ne les croyaient pas.

.De même que la guerre nationale menée par l'Union soviétique lança dans le combat les masses patriotes des pays occupés, elle stimula les éléments combatifs du ghetto. La terre du ghetto en fut retournée. Le mot du jour fut : Mon garçon, tiens bon la rampe: l'aide arrive. Fin janvier 1942, on connut les succès soviétiques près de Mojaisk. Une chanson circula alors: « Allemands, faites vos valises. Polonais, réjouissez-vous. Juifs, ne craignez plus rien.» Près de Rostov, l'Armée rouge infligea une défaite aux Allemands. Dans le ghetto, on transforma Rostov en Roch-Tow qui signifie en hébreu bon début. Lorsque les Allemands furent battus devant Moscou, un nouveau mot fut sur toutes les bouches: Autodéfense. En même temps que l'admiration pour l'Armée rouge allait croissant, montait l'indignation contre les Alliés qui s'appliquaient à retarder l'ouverture d'un second front.

Un détail à ne pas négliger: le ghetto fut fortement impressionné par le fait que tous les peuples de l'Union soviétique participaient à la grande guerre de libération et par le fait que nombreux étaient les Juifs qui se battaient dans les rangs de l'Armée rouge et dans les formations de partisans. .

A l'automne de 1941, le scout Polonais Heniek apporta de sinistres nouvelles: à Vilna les hitlériens avaient procédé à des massacres massifs de Juifs. Puis l'on apprit  (page 39) que d'autres massacres  avaient eu lieu à Kolo, à Zychlin, à Sompolno. On apprit qu'à Chelmno les martyrs avaient été étouffés dans des camions à gaz. Les nouvelles des exterminations arrivaient à Varsovie comme des vagues et de deux côtés à la fois: de l' Est, des terres occupées de la Biélorussie et de la région de Lublin; de l' Ouest, du pays dit de la Warta. Il fallait trouver sans plus de délais une réponse à la question: Que faire? La résistance devenait une nécessité. On savait que dans la Biélorussie occidentale, à Nowogrodek, les Juifs s'étaient organisés et avaient attaqué les bandits à la fin de I941. La seule voie juste à suivre était celle de la lutte. A cette seule condition l'espoir était permis. Dans un article intitulé « Quatre cent cinquante mille personnes attendent la mort à Varsovie», Trybuna Chlopska (La Tribune paysanne), organe du Parti Ouvrier Polonais (communiste) (P.P.R.) insistait:

L'exemple de Nowogrodek où la mort de quelques centaines de personnes a sauvé la vie à des milliers d'autres est le seul à suivre.

En Biélorussie occidentale, les Juifs des villages de Nieswiez, de Kleck, de Lachwa s'organisèrent et se défendirent.

Un jour, on apprit qu'à Vilna une organisation unie de la résistance, qui allait constituer comme le modèle du Front national de lutte contre l'occupant, avait été créée et qu'elle était dirigée par le communiste Izchok Witemberg. Les habitants de Vilna éditèrent un appel qu'ils firent parvenir à tous les ghettos: « Organisez­vous! Aux armes! Autodéfense! »

A Varsovie, plusieurs cercles s'unirent et fondèrent l'Organisation ouvrière et paysanne de combat (R.Ch.O.B.) qui se fixa les buts suivants: préparation de la résistance et des sabotages, aide aux prisonniers (page 40) de guerre soviétiques évadés, aide aux camarades du ghetto. L' ouvrier tailleur juif Korc, alias Jacob, était membre du Comité varsovien du R.Ch.O.B. dont le comité du ghetto compta entre autres membres le même Korc, Szachne Faingold. Jehouda Feld (Jules), Sewek Nulmann, Iocheweid Binsztock. Les premiers sabotages eurent lieu et allèrent en se multipliant de juin 1941 à janvier 1942.

Un chroniqueur raconte:

"Etant donné qu'il n'y avait pas dans le ghetto de grande industrie, ce furent les ouvriers tailleurs des « shopes » qui organisèrent le sabotage suivant: les uniformes militaires de tout un transport eurent leurs boutons, leurs doublures et leurs manches cousus à l'envers..."

Mais le mouvement demeurait dispersé et les formes d'organisation laissaient à désirer. A l'échelle du ghetto comme à l'échelle du pays, il manquait une force centralisée pour donner une impulsion unique et une même direction, coordonner les activités et les diriger. Cette force apparut au début de janvier 1942 avec la création du Parti Ouvrier Polonais (P.P.R.).

"A ces cercles dispersés, a dit Boleslaw Bierut dans le rapport présenté le 15 décembre 1948 au Congrès du Parti polonais ouvrier unifié, il manquait cependant une direction unie et un programme politique clair. Ces groupes furent unis et pourvus d'une ligne d'action par le Parti ouvrier polonais créé en janvier 1942 et qui donna à son programme les bases du marxisme-léninisme. Le P.P.R. s'est mis à la (page 41) tête du combat national de libération des masses polonaises contre l'envahisseur allemand".

Cet événement d'une importance considérable dans l'histoire de la Pologne occupée ne sera pas sans influence sur le ghetto lui-même où les formes à donner à la volonté de résistance finiront par être déterminées (page 42).

                                                                         CHAPITRE IV

La création du Parti Ouvrier Polonais (P.P.R.) en janvier I942 constitua un fait décisif dans l'histoire de la résistance en Pologne occupée. Un Parti apparaît enfin qui tient un langage inconnu jusqu'ici sous l'occupation, le premier parti qui entreprend une lutte armée résolue contre l'occupant. Pour ce parti, libération nationale et libération sociale, d'une part, et confiance en la victoire de l'Union soviétique, d'autre part, étaient choses qui ne pouvaient se dissocier.
Dans l'appel lancé dès sa création par le P.P.R., la réponse à la question: Que faire? était enfin donnée.


Que faire? Se jeter sans plus tarder dans la lutte armée, opérer des actions de diversion et de sabotage, s'opposer au contingentement des denrées, constituer des maquis, se préparer et préparer la nation à l'insurrection armée.
Que faire? Lutter implacablement contre l'ennemi, contre l'envahisseur, lutter implacablement contre la trahison, contre la collaboration.
Que faire? Créer un Front national de lutte, unir toutes les forces de la nation contre l'occupant.
Que faire? Donner comme base à ce Front national de lutte une classe ouvrière unie. (page 43)


L'appel du P.P.R. montrait pour finir ce que serait la nouvelle Pologne. une Pologne sans le fascisme, sans gros propriétaires fonciers, sans camps de concentration, sans misère ni chômage, une Pologne des libertés et de la justice sociale, une Pologne alliée à l'Union soviétique. Que tous les peuples épris de liberté s'unissent dans leur lutte contre l'hitlérisme et qu'ils restent unis dans la période d'après-guerre pour mener à bien les tâches de la paix!
Le P.P.R. a le souci de faire entrer dans la lutte les plus larges masses de la nation. En août 1942, il est créé un Comité dit du Don national et qui émet des obligations : l'argent collecté servira à armer les détachements de partisans, à soigner les blessés, à venir en aide aux familles des patriotes tués. Cette souscription est accueillie avec enthousiasme dans le pays. Elle connait un succès tel que le commandant en chef des Forces armées polonaises (P.S.Z.) et le représentant en Pologne du Gouvernement polonais de Londres mettent étrangement la population en garde en laissant entendre qu'il est fait mauvais usage de l'argent qu'elle remet aux communistes.
Une campagne est engagée pour exiger l'ouverture d'un second front qui aiderait à mettre une fin rapide à la guerre, aux souffrances, aux tueries.
Une vaste action de solidarité se développe en faveur des prisonniers soviétiques évadés et des juifs internés dans les ghettos.
Pour mener la lutte à main armée, le P.P.R. crée la Garde populaire (Gwardi Ludowa) et met en place des Comités nationaux de lutte.
La lutte alors grandit comme une flamme.

Les rapports de la section anticommuniste de la Délégation en Pologne du gouvernement polonais de Londres aussi bien que ceux du Gouvernement général en portent témoignage: à la propagande chuchotée des années (page 44) 40 et 41 succèdent, dès février 1942, les actions de guerre, cependant que se fait plus évidente la résistance passive de l' ensemble de la population. Hummel, adjoint du gouverneur Fischer, note en mai 1942 que l'action de la résistance polonaise augmente de jour en jour; il signale l' existence dans les différentes régions du district de «bandes bolchéviks» qui se livrent à des attentats sur la Garde paysanne. nom donné alors à la gendarmerie; signale aussi que des « partisans » ont été découverts. Ces partisans étaient des prisonniers soviétiques évadés; ces bandes bolchéviks étaient des formations de la Garde populaire, les uns et les autres agissant de concert. Les mêmes rapports portent l'accent sur deux faits: un changement radical s'est opéré dans le comportement les masses polonaises vis-à-vis de l'occupant: ce sont : «les agents communistes» (lisez les membres du P.P.R.) qui entraînent les plus larges masses de la nation dans la lutte directe et immédiate contre l'occupant.

Sous les pieds de celui-ci, la terre commençait à trembler. Si l'on considère que la Pologne devait fournir au Grand Reich d'immenses quantités de matières premières et de produits alimentaires ainsi qu'une main - d' œuvre considérable; si l'on çonsidère que la Pologne était le passage obligé des transports qui menaient d'Allemagne au front oriental. on conviendra qu'une Pologne dressée dans la résistance ne pouvait donner aux hitlériens que des sujets d'inquiétude. André Szmidt avait été parachuté d' Union soviétique en Pologne occupée pour participer à l'organisation de la lutte contre les hitlériens. En janvier 1942, chargé de mission par le Comité central du P.P.R., il pénétrait dans le ghetto et y faisait connaître l' appel du nouveau parti. Son arrivée fut connue et les éléments antihitlériens s'intéressèrent à lui et à sa mission. Dans les milieux clandestins, le P.P.R. devint vite populaire. Les groupes (page 45) révolutionnaires déjà existants, « La Faucille et. le Marteau», la Société des amis de l'U.R.S.S., Spartakus, le R.Ch.O.B., tous les anciens militants des vieilles organisations démocratiques, facilitèrent le travail d'André Szmidt. L'appel, traduit en yiddisch et publié dans le numéro 217 de Morgen Fraihait (10 mars 1942), ne pouvait pas ne pas toucher tout habitant honnête du ghetto et à plus forte raison tous ceux qui étaient décidés a se battre. N'y avait-il pas dans cet appel une véhémente protestation contre la création des ghettos?  N'y insistait-on pas sur les droits de citoyenneté des Juifs en Pologne? N' y conviait-on pas les gens à cette lutte immédiate tant attendue par les résistants du ghetto? Et l' assurance n' était-elle pas donnée que si la lutte était menée pour libérer la nation polonaise, elle l'était aussi pour qu' il n'existât plus de ghettos, plus de camps de concentration, et pour l'établissement d'un régime qui ne connaîtrait plus d'oppression d'ordre national ou social?

Le groupe du Morgen Fraihait estima, « étant donné la création du P.P.R. qui groupe dans ses rangs toutes les forces vives de la nation pour la lutte contre le fascisme hitlérien et pour une Pologne libre», que sa mission était accomplie et qu'il pouvait cesser de paraître. Nous demandons à tous nos membres et sympathisants. lit-on, dans une ultime déclaration, de se grouper dans les rangs du P.P.R. et de participer activement à toutes les activités, à toutes les luttes de ce parti.

À la place du Morgen Fraihait, parurent les journaux de la section du ghetto du P.P.R. : Zum Kampf (Au Combat), rédigé par Joseph Lewartowski, Édouard Fondaminski et Jehuda Feld, Einkait (Unité), Founk (L' Étincelle) , Hammer (Le Marteau) et d' autres encore dont les titres rappelaient la tradition de combat des ouvriers juifs. (page 46). Avec André Szmidt, le Comité central du P.P.R. avait. détaché dans le ghetto Joseph Lewartowski, de son vrai nom Finkelstein et connu dans le ghetto sous cet autre nom de Joseph Stary, avait été membre du Comité central de l'ancien Parti communiste polonais. Il avait fait dix années de prison. Né en 1895 à Biala Podlaska, dans la voïvodie de Bialystok, il possédait une riche expérience politique. La vie clandestine n'avait pas de secrets pour lui. Délégué du Comité central, il devint vite le guide, le père spirituel, l'organisateur de la résistance dans le ghetto. Son immense mérite fut de savoir unir en un même faisceau toutes les forces aptes à la lutte.


André Szmidt, appelé aussi Piotr Kerski ou Pinchas Kartin, connu par tous comme étant le « parachutiste légendaire », avait été désigné pour commander la Garde populaire du ghetto. Il avait surtout à s'occuper des questions militaires, D'esprit combatif, il avait pour lui son expérience de la guerre d' Espagne où il avait servi dans les rangs de la brigade Dombrowski. Il était né en 1912. Il avait fait des études de chimiste en France et était de son métier radiotélégraphiste. Il connaissait bien la science marxiste-léniniste.

Autour de ces figures centrales, il faut placer d' anciens militants du Parti communiste polonais et des jeunes: Adam Meretik (Samuel Zimmerman), responsable à l'organisation, Edouard Fondaminski (Stefan) Szachné Faingold, Jacob Dreier (Kuba), David Wlosko (Tadek), militant de la jeunesse, responsable des questions techniques. C'étaient là les responsables du Comité local du P.P.R. dont les membres dirigeants étaient Lewartowski, Szmidt et Meretik. Ceux-ci se réunissaient le plus souvent dans le logement d'une militante, Dora Blatman, 10, rue Ogrodowa. Il fallait réaliser l'union de tous les cercles révolutionnaires existant et cela fut fait. Il fallait aussi donner une base solide au Parti (page 47).                                                                         

Pour le P.P .R. la base principale de la résistanœ était la défense des intérêts des ouvriers. Toute revendication de caractère économique ayant toujours un caractère politique, toute exigence ouvrière était un coup porté au régime hitlérien. Des syndicats illégaux furent constitués et des grèves furent déclenchées dans les « shopes »
où les industriels allemands, souvent membres des S.S., avaient des adjoints juifs et polonais. Les directeurs juifs essayaient de faire prévaloir l' argument selon lequel les
manifestations ouvrières seraient cause de malheur pour le ghetto tout entier.
Le Judenrat créa un service spécial de mouchardage à la tête duquel il plaça un certain Bem.

Ces précautions n' empêchèrent rien: les grèves eurent lieu. La première fut organisée par Joël Borenstein dans les ateliers de couture. Elle fut férocement réprimée; des grévistes furent arrêtés et exécutés dans la prison de Pawiak. Il y eut ensuite, sous la direction du communiste Jacob Glasmann, la grève des ouvriers cordonniers qui, malgré une tentative de diversion de Bem, se termina par une victoire. La grève la plus importante fut celle des cent ouvriers menuisiers d'une usine se trouvant 55, rue Nowolipki. Dirigée par le communiste Joseph, elle dura quatre jours et les grévistes eurent gain de cause. Des mouvements revendicatifs eurent lieu dans d'autres entreprises et, entre autres, dans les brosseries.


Une grève eut lieu dans les hôpitaux à laquelle prirent part 120 personnes que conduisaient l'infirmière W., la doctoresse K. et la femme de ménage Ch. (l'infirmière
Dora Wainermann, qui a décrit cet événement dont elle fut le témoin, ne donne dans ses mémoires que des initiales pour des raisons probables de sécurité).
À agir ainsi, le P.P.R. devint vite populaire; il fut vite à la tête de tout le mouvement clandestin du ghetto. Son incessante activité fut soulignée par l'un des responsables des socialistes polonais Lilka, (Szczygielski) dans le rapport sur le "quartier juif" qui peut être consulté (page 48)
dans les archives de l'Institut juif d'histoire, à la rubrique: « Matériaux du Bund ».

Grâce à Lewartowski, en mars 1942 fut créé le Bloc antifasciste de lutte d'où allait sortir plus tard l' Organisation juive de combat. Au printemps 1942, la situation était presque désespérée. Les organisations politiques clandestines étaient divisées: elles s' entre-déchiraient. Leurs membres étaient découragés et minés par l' inertie et le sentiment de leur impuissance. Et voici qu'un bloc se constituait. Au P.P.R. se joignaient les éléments unitaires de gauche, des groupes du Haschomer Hatzaïr, du Poale Sion, du Dror (Dror : groupement ouvrier sioniste de gauche.).

Un témoin raconte ce que fut l'une des réunions au cours desquelles les représentants des groupes et des partis s'efforçaient de s'entendre. Ce fut une rencontre étonnante. La méfiance régnait. Une rencontre dure mais fructueuse, la première à avoir des résultats concrets et le mérite en revient à Lewartowski. Celui-ci n' usait pas d'effets oratoires; il parlait doucement. on l' entendait à peine; son visage ne trahissait rien de ses sentiments. Mais ce calme, cette maîtrise exemplaire acquis durant les années d'emprisonnement exerçaient un charme étonnant. Chacune de ses paroles, prononcée sans passion, entrait avec force dans les esprits. Avant tout il convainquait. Ses principes devenaient les nôtres. Nos opinions, disait-il, nous divisent, le passé nous divise; nous lutterons pour nos idées dans l'avenir si nous survivons; mais dans la réalité d'aujourd'hui tout nous unit : l'assassinat collectif nous guette tous; le même but nous unit: la lutte et la résistance ( page 49).Ce fut si simple. si clair. Et tout cela se révéla vrai plus tard. .On avait essayé de faire adhérer le Bund au Bloc antifasciste et on avait rencontré d' énormes difficultés. Dans les archives de Varsovie, se trouve un document curieux, des lambeaux du procès-verbal de la rencontre des délégués du Bloc antifasciste avec des dirigeants du Bund. Cette rencontre eut lieu en mars I942 au numéro 2 de la rue Orla. Un rapport fut fait sur la situation créée par l'existence d'un front uni de lutte. A la suite de ce rapport, les représentants de droite du Bund n'eurent aucune réaction favorable. Ils demeurèrent sur leurs anciennes positions. Ils finirent par déclarer par la bouche de Maurice Orzech que selon eux il ne fallait rien faire du tout. Tenenbaum, qui était présent à cette réunion, confirme tout cela dans sa « Lettre aux camarades» et il précise qu' Orzech s'exprima ainsi: « Dans la situation actuelle la seule tâche qui soit à recommander, c'est de résister moralement. » Le Bund était divisé en deux courants qui s'étaient formés sous l'influence de la lutte héroïque de l'Union soviétique et de la création du P.P.R. Il y avait une droite antisoviétique qui calquait son activité sur celle du W.R.N. et qui était liée à celui-ci. Elle avait à sa tête Maurice Orzech et Bernard Goldstein, deux ennemis acharnés de l' U.R.S.S. Il y avait une gauche liée au groupe « la Barricade de la Liberté» et favorable à la constitution d'un front uni avec le P.P.R. : Léon Fainer et Abram Blum la dirigeaient. L' aile droite du Bund, imitant en cela le W.R.N., se donna le nom prétentieux de « Direction du mouvement des masses travailleuses juives». Elle diffusait dans le ghetto les consignes du gouvernement de Londres et de sa délégation en Pologne et qui peuvent ainsi se résumer: arme au pied et autodéfense morale. Les tenants (page 50) de cette tendance réactionnaire étaient opposés à toute résistance active immédiate et, par voie de conséquence, à toute idée de Bloc antifasciste et de Front national. Les jeunes du Bund eurent à discuter des événements tragiques survenus sur les terres polonaises: dans la région de Lublin avait eu lieu la première déportation vers les camps de la mort. La résolution adoptée fut publiée dans le journal Zukunft en mars 1942. En voici la conclusion :


L'appel à la résistance active que font aujourd'hui certains groupes irresponsables n'est qu'un appel au suicide. Nous crions au contraire: Soyez dignes dans votre attitude.
Mais de telles prises de position n'étaient pas sans provoquer de discussions dans les rangs du Bund. On en voit la preuve dans les procès-verbaux publiés par
Zukunft pour la période allant du 8 janvier au 27 juin 1942. L'opposition à la ligne politique imposée par la droite grandissait sans cesse. Elle se manifesta surtout lorsqu'il s'agit de déterminer si le Bund allait être une organisation aux cadres rétrécis ou devenir un large mouvement de masse, s'il fallait se résigner à attendre ou s'il fallait agir.
La gauche prit nettement position contre la majorité de droite de la direction. Dans sa lettre adressée au Comité central du Bund le 10 janvier 1942, le responsable de la tendance, Joseph Gorecki (Léon Fainer) écrivait :
Il faut en finir avec les tromperies et les dérobades, les perfidies et les prétentions. Il faut en finir avec cette sinistre comédie néfaste et indigne de nous.
Dans une seconde lettre du 12 janvier, Fainer demande au Bund d'adopter enfin une attitude résolue en face (page 51) des tâches considérables du moment. Fainer séjourne dans la partie « aryenne de Varsovie. Il s'exprime en langage convenu.
Cette situation malsaine, écrit-il amèrement, ne peut être acceptée plus longtemps. Il faut y mettre fin... Il faut se soucier uniquement de toute la famille et de ses intérêts supérieurs...
Il faut vouloir agir, dit encore Fainer, il faut établir un programme d'action, constituer un front commun de lutte et se jeter dans la résistance active. Fainer met au premier plan le bien de la «famille", c'est-à-dire de la nation, de la patrie. Il critique sévèrement la politique opportuniste de ses « frères" :

Tout cela paraît inconcevable quoique extraordinairement clair, brutal et simple. Cela est surtout infiniment triste. Il est vraiment triste d'être obligé d'expliquer des choses si simples et connues et acceptées par la généralité des gens.

La majorité du Comité central du Bund répondit en privant Fainer de toute responsabilité et en l'écartant de toute activité. Ce ne sera qu'après la première extermination que Fainer pourra prendre la direction de l'organisation et qu'avec Blum, il la fera entrer dans l'Organisation juive de combat.
Les sionistes généraux, qui se situaient à droite, eux aussi. refusèrent d'adhérer au Bloc antifasciste. A cette réunion constitutive qui eut lieu en avril 1942, le représentant des sionistes généraux Menachem Kirszenbaum, définit ainsi l'état d'esprit des siens :
Ne jouons pas avec le feu. N'amenons pas nous-mêmes le malheur. Ce que les hitlériens se sont permis de faire dans d'autres localités, (page 52)
dans les localités soviétiques, ils n'oseront pas l'entreprendre à Varsovie, au cœur de l'Europe.

Le Bloc antifasciste organisait des groupes de combat composés de cinq membres qu'on exerçait au tir, à la manipulation des explosifs et des mines et à qui l'on apprenait aussi les soins à donner aux blessés. Ces groupes, placés sous la direction de Szmidt, dépendaient de la Garde populaire. Szmidt s'occupait des cadres qu'il formait aussi idéologiquement. Parmi ses meilleurs élèves se trouvèrent Joseph Kaplan, Jurek Wilner, Samuel Breslaw et surtout Mordechai Anielewicz (Aniolek) de l' Haschomer Hatzaïr. Celui-ci était un enfant de la misère sorti du quartier lépreux de Varsovie - Powisle. Avant la guerre, il avait fait partie, avec de jeunes commu­ nistes et des jeunes du Haschomer Hatzaïr, d'un groupe constitué pour répondre aux attaques des voyous antisémites. Avec Kaplan, il était en contact permanent avec Lewartowski. Dans des conférences, on faisait connaitre à tous ces jeunes combattants les héros du mouvement ouvrier: Hirsch Lekert, Baruch Szulman, Neftali Botwin.

Un nouvel esprit régna dans le ghetto.

Des mots d'ordre jusqu'ici inconnus circulèrent: "A bas les "shopes". A la place de montres, fabriquons des grenades.

Des chansons révolutionnaires remplacèrent les lamentations des mendiants.

Des officiers polonais blessés purent s'évader de l'hôpital juif où ils se trouvaient pratiquement emprisonnés.

Les femmes antifascistes juives parvinrent à se mettre en relation avec des prisonniers de guerre soviétiques, commissaires politiques de l'Année rouge, enfermés dans la prison de Pawiak; elles organisèrent et réussirent des évasions.(page 53)

Le journal du Bloc antifasciste parut: Der Ruf ( L' Appel).

Ce journal de combat ne sortit que trois fois. Seul le premier numéro en a été conservé. II peut être consulté à l'Institut juif d'histoire de Varsovie. Il contient le programme du Bloc antifasciste, programme de lutte à. mener solidairement avec tout le camp antifasciste de la Pologne résistante. Il était dit dans ce programme :

La libération des masses populaires sera la conséquence de la victoire de l'Année rouge et de toutes les forces qui participent à la lutte contre le fascisme.

Dans le ghetto, les Juifs luttent non seulement pour la défense de leurs droits, de leur honneur, de leur vie, non seulement pour leur libération, rnais aussi pour l'indépendance du pays et pour une Pologne nouvelle, «une Pologne forte, indépendante et libre". Il était fait ainsi le procès des antisémites et des réactionnaires polonais, d'une part, et celui des nationalistes juifs, des fanatiques du ghetto, d'autre part.

Der Rut élargit l'horizon des habitants du ghetto. Il décrivit pour eux les luttes de l'Armée rouge et celles des patriotes des pays occupés, de la France, de la Hollande, de la Belgique, de là Norvège. Il répandit la foi dans la victoire de l'Armée soviétique.

Nous sommes à la veille de grands événements et de batailles décisives; Tout au long de l'hiver, l'Armée rouge a lancé d'incessantes offensives et a obligé l'ennemi à évacuer une grande partie des territoires occupés par lui; elle lui a porté des coups puissants; elle a réduit ses plans à néant et l'a obligé à engager toutes ses forces. Avec ses réserves bien entraînées et bien équipées, elle est prête à continuer l'offensive ( page 54). L' industrie soviétique travaille sans répit. Le mouvement des partisans s' intensifie sans cesse; les sabotages se multiplient.

En Pologne

Vilna, Slonim, Baranowicze, Chelmno, Lwow, Lublin, et des dizaines d' autres villes sont marquées du sang juif que font couler les assassins hitriens.

Mais, les masses juives n' ont pas Ie droit de se laisser aller au désespoir et à la résignation. Elle doivent mobiliser toutes leurs forces et participer à Ia lutte antifasciste que mènent les peuples persécutés. Elles doivent, elles aussi, prendre part à la Iutte armée sur les arrières de l' ennemi, opérer des sabotages et des destructions. Dans cette compétition des peuples asservis, les masses juives doivent, par leur lutte active, occuper une place d' honneur .

Certes, ces masses ont pris conscience de la nécessite de cette lutte, mais il existe encore des Juifs qui ne comptent que sur Ie miracle, et dont Ie mot d' ordre est d' attendre. Ceux-Ià ne se rendent pas compte que seule la lutte mène à la libération et à la liberté . lIs  n' ont pas encore compris que la situation exige l' union de toutes les forces, que la tâche immédiate consiste dans la constitution du front national de libération.

L'appel du Bloc antifasciste « Aux masses juives du ghetto» du 15 mai 1942 se terminait ainsi :

Masses populaires juives, ouvriers juifs, intellectuels juifs, jeunesse juive, groupez vos forces, (page 56) entrez dans la lutte. Comme un seul homme, participez au front uni de lutte contre le fascisme.
Le premier numéro de Der Rut porte lui aussi la date du 15 mai I942. Le même jour, la Direction générale de la Garde populaire lançait à ses unités son ordre de démarrage et les premiers groupes du ghetto mobilisés et formés par le Bloc antifasciste gagnaient les forêts. Cela démontre bien que la résistance du ghetto n'a pas été le fruit du désespoir, que cette résistance s'était normalement intégrée dans l'ensemble de la résistance polonaise bien avant la grande vague d'extermination.
Cet ordre du 15 mai lancé par la Garde populaire atteste l'existence d'une résistance enfin organisée. Jusqu'à cette date n' avaient existé que des groupements épars et n' avaient eu lieu que des actions spontanées et sporadiques. L'activité elle-même de la Garde populaire avait consisté dans la préparation de la lutte armée: formation des cadres et constitution de dépôts d'armes. Dans le ghetto. où les dépôts d'armes étaient encore peu considérables, où les cadres étaient peu nombreux, l'ordre du 15 mai suscita cependant un grand enthousiasme dans les milieux clandestins.
Les nouvelles qui arrivaient à l'intérieur de la muraille étaient d'ailleurs encourageantes.
Près de Varsovie, un militant ouvrier juif avait été arrêté. Des ouvriers polonais, membres du P.P.R., avaient organisé une sortie armée et libéré leur camarade juif. Il y avait là la preuve que le P.P.R. conformait ses actes à ses paroles et que son aide était non seulement d'ordre moral et politique, mais aussi de caractère pratique.
A la même époque, on apprenait que sur les murs de Varsovie, et plus particulièrement rue Pulawska, des  (page 57) appels en langue allemande avaient été apposés. Ces appels se terminaient ainsi: « Nieder mit dem Faschismus! Es lebe die internationale Solidarität ! » (A bas le fascisme ! Vive la solidarité internationale ! ). Ainsi chez les Allemands, les forces de progrès, les forces opposées à Hitler et fidèles aux principes de l'internationalisme prolétarien, existaient et agissaient.
C'est à la fin de mai que parvint la nouvelle de l'attentat accompli le 27 du même mois par les résistants tchèques contre Heydrich, « protecteur» de la Bohême, le même Heydrich qui avait signé la fameuse instruction condamnant le peuple juif à la mort. Abraham Lewin, l'un des chroniqueurs du ghetto, écrivit alors:
Les journaux allemands de ces jours-ci ont remonté mon moral. Le maître bourreau, le grand inquisiteur des Tchèques, a péri. Le coup de feu de deux héros n'aura pas été vain. Il se peut que l'attentat contre Heydrich et sa mort soient un signal et un appel à l'insurrection des peuples d' Europe contre la tyrannie hitlérienne.
Il n'est pas exagéré d'affirmer que la résistance tchèque a contribué à raffermir la volonté de combat des résistants du ghetto. Ceux-ci ne pouvaient aussi que se trouver encouragés et stimulés par la connaissance qu'ils avaient de l'existence à Varsovie d'antifascistes allemands.
Cette atmosphère de résistance et de lutte ne pouvait laisser indifférents les cercles polonais de Londres. L'organe du Z.W.Z. (1), Biuletyn lnformacyjny  (Le Bulletin d'information), devait reconnaître dans son numéro du (page 58)


l. Z.W.Z. : Organisation militaire de la délégation réactionnaire de Londres; prendra par la suite le nom d'Armia Krajowa, Armée Intérieure (A.K.).


7 mai 1942 que la résistance de la Garde populaire et des prisonniers de guerre soviétiques évadés jouissaient de la sympathie et de l'appui de la population. Mais cela n'était pas du goût du Z.W.Z. Le Bulletin d'information ne cessa de mettre en garde ses lecteurs contre les appels qui invitaient les Polonais à la résistance active. Le ghetto avait, lui aussi, à subir cette propagande. Dès les années 40 et 41, la direction du Z.W.Z. s'était servie d'un officier de réserve nommé Michel Zylberberg pour essayer de constituer des groupes d'anciens officiers et d'anciens combattants juifs de l'armée régulière. Ces groupes constituaient avec les sionistes révisionnistes et une poignée d'anciens partisans de Pilsudski la base du Z.W.Z. dans le ghetto. En 1942, pour contrebattre l'influence « néfaste» de la Garde populaire et du P.P.R., la direction du Z.W.Z. lança des émissions en direction du « quartier juif». Ces émissions contenaient les mots d'ordre des Polonais de Londres: se tenir l'arme au pied, attendre, résister moralement, « psychiquement », et elles prêchaient l'antisoviétisme.
L'action du Z.W.Z. se fit plus vive au début de l'année 1942, au moment où commença à se manifester le P.P.R. et où était entreprise l'action pour la création d'un front national uni de combat. En janvier parut le premier numéro du journal clandestin Zagiew
, porte ­ parole de la réaction londonienne. Zagiew opposa à l'idée de la résistance active le mot d'ordre de la « maîtrise morale et raisonnée de nos faiblesses  ». Sous le couvert d'une phraséologie patriotarde, il attaqua tous ceux qui étaient partisans de s'organiser et de se battre et répandit les habituelles calomnies antisoviétiques. Le numéro du 5 mai 1942 essaie de combattre l'effet du célèbre appel lancé par la Garde populaire:


Cette action (préconisée par la Garde populaire. J.N.) ne peut se justifier militairement (page 59) parlant, étant donné le grand éloignement du front; quant à l'activité des maquis, la situation, qui n'est pas encore  mûre, ne la permet pas. Or, vu la méthode de la responsabilité collective appliquée par les Allemands, la population polonaise, déjà durement touchée par la guerre, aura à supporter les conséquences de cette activité des maquis dont les résultats sont pourtant dérisoires.

 
Zagiew s'employait, il faut le dire, à démasquer les agents de la Gestapo. Il reste toutefois que son influence fut faible sur les masses du ghetto. Cela ne change d'ailleurs rien au fait qu'il s'opposait à toute idée de résistance active. Pour les condamnés du ghetto, cette résistance devenait une nécessité toujours plus pressante et qui découlait non seulement de leur volonté propre mais aussi de la situation qui avait été nouvellement créée.
Cette situation devenait de plus en plus angoissante.
L'occupant se rendait compte du danger que représentait pour lui une résistance organisée. Une vague de terreur déferla sur Varsovie, sur les régions de Radom et de Kielce où la: Garde populaire marquait sa présence. L'ennemi songeait surtout à frapper le P.P.R., le Parti socialiste, le R.Ch.O.B. En décembre 1941, 450 arrestations ont lieu qui font 450 victimes. Des dépôts d'armes sont découverts. En janvier, en février I942, dans les régions de Radom, de Kielce, de Varsovie, de Rzeszow, arrestations massives encore, et qui à Varsovie, touchent plus particulièrement les ouvriers de l' industrie et les travailleurs des tramways.
La classe ouvrière et les patriotes ripostent en multipliant leurs actions de guerre. Le P.P.R. étend son influence. Les premiers comités nationaux de lutte se créent. (page 60)

Le 28 mai, un coup douloureux est porté à la résistance à Pawiak : 218 prisonniers politiques sont fusillés. Le 3 juin, I6 nouvelles exécutions sont perpétrées dans la même prison. Dans la région de. Lublin, les S.S. organisent des expéditions punitives et fusillent des centaines de patriotes.

Le ghetto n'est pas épargné: il est un secteur du front commun de combat. Au sujet de cette terreur accrue, un témoin oculaire écrit :

On dit que ce sont là des représailles contre le fait qu'un mouvement de résistance existe dans le ghetto, qu'un grand nombre de journaux arrivent à paraître clandestinement, contre le fait que les Juifs s'intéressent à la politique et qu' ils croient à la défaite de Hitler...

Du 15 décembre I941, date à laquelle la prison du ghetto Gesiowka a été le théâtre d'exécutions massives, jusqu'à la grande action liquidatrice du 22 juillet 1942, la terreur s' installe en permanence à l'intérieur de la muraille et cette terreur est la même que celle qui sévit dans le pays tout entier. L'ennemi procède aux premières déportations de Juifs dans les camps de la mort. Parmi les déportés se trouvent d'abord ceux qui ont préparé et organisé des grèves ou qui y ont pris part.
Ainsi en est-il à Chelmno en décembre I94I, à Lublin en mars I942. Le mouchardage sévit. Les ghettos de Czéstochowa, de Kielce, de Cracovie, de Tamow, de Radom, d'Ostrowiec ont à supporter de dures actions « pacificatrices » . Sont surtout arrêtés et liquidés les militants communistes, les amis de l'Union soviétique, les résistants. Pour l'ennemi, il s'agit de répondre à l'activité croissante des éléments antifascistes et de préparer les actions liquidatrices par l'anéantissement de tous les éléments capables d'organiser une résistance à ces actions. (page 61)

Dans le ghetto de Varsovie, la vague de terreur atteignit son point culminant dans la nuit du 17 au 18 avril. Cinquante-deux personnes furent exécutées d'un coup de feu dans la nuque. Les cadavres furent laissés longtemps devant les maisons. Parmi les victimes se trouvaient des militants de la résistance, des collaborateurs des archives clandestines du ghetto, des personnes qui aidaient financièrement la presse clandestine, les imprimeurs Cukierman, Szon, Szklar, le boulanger Blauman qui ravitaillait la résistance, le communiste Traube, le socialiste de gauche Jerzy Neuding, l'intellectuel Linder. Les agents qui renseignaient la Gestapo s'appelaient entre autres Kohn, Heller, Diamand. Le mouvement clandestin n'était pas toujours très vigilant. Le Bloc antifasciste reçut ainsi de sérieux coups. L'activité politique
baissa nettement après le 18 avril. En mai, les méthodes de l'ennemi devinrent plus bestiales. Le Tribunal d'exception de Varsovie, le tribunal dit de la Sipo (Sicherheitspolitzei), condamna 187 Juifs à mort. La Gestapo menaça de fusiller les gérants d'immeubles et leurs familles si lesdits gérants ne dénonçaient pas les résistants qui se cachaient dans les maisons qu'ils administraient. La nuit, les massacres recommencèrent. Des vieillards furent précipités des étages supérieurs sur le pavé. Les hitlériens prirent prétexte de lutter contre la spéculation pour tuer des innocents. Le 30 mai, à la suite d'une dénonciation commise par le dénommé
Kisielev, un ancien garde-blanc, André Szmidt, Adam Meretik et David Wlosko, étaient arrêtés à l'angle des rues Gesia et Zamenhof : ils allaient remettre aux camarades du P.P.R. travaillant du côté « aryen » une imprimerie entièrement équipée. Szmidt frappa un agent de la Gestapo et prit la fuite. Il fut rattrapé et emmené à Pawiak où il fut fusillé après avoir été atrocement torturé. Mérétik et Wlosko furent probablement fusillés (page 62)
à Palmir. Le dénonciateur Kisielev fut exécuté par la Garde populaire dans son propre domicile rue Zielna.

La section du ghetto du P.P.R. et le Bloc antifasciste furent éprouvés par la disparition de leurs trois grands militants. Lewartowski en souffrit beaucoup. Il se jeta avec une ardeur redoublée dans le travail d'organisation.

Les mois se suivaient et se ressemblaient et chaque mois nouveau apportait sa moisson nouvelle nouvelle d' arrestations, d' exécutions, d' assassinats. A tout seigneur, tout honneur: c' est aux militants du P.P.R. qu' allaient d' abord les soucis des S.S. et de la Gestapo. Les intellectuels n' étaient pas épargnés et cela suffisait pour leur valoir les fourches patibulaires. C' est à ce moment de la bataille que périt le metteur en scène Henri Szaro. Le mois de juin vit les gendarmes allemands s' installer en permanence sur les toits, devant les portes des immeubles, aux portes de la ville infernale: ils veillaient, surveillaient, visaient et tuaient très souvent pour se distraire, très souvent pour passer le temps et toujours pour ajouter une forme de terreur à une autre; toujours pour faire peser sur leur domaine la présence et l' incertitude de la mort, de cette mort dont ils étaient les maîtres dispensateurs.

Les mêmes gendarmes se travestirent en Juifs et en plein jour ils accomplir leur "pacifications". Ils s' efforcèrent surtout d' isoler le ghetto car leur muraille, en fin de compte, n' était qu' illusoire: elle n' avait pas empêché les contacts, les liaisons utiles entre les hommes des deux côtés. Et de là vint la peur des S.S., la peur de leurs maîtres du Grand Quartier général allemand. Ils essaieront de fuir devant leur peur en usant de terreur accrue. Coups de feu partout. A Bobice, sous Varsovie, pour avoir soi-disant désobéi aux autorités, 110 Juifs sont passés par les armes. Révoltes contre les rafles ?  (63)  Bagarres dans les tramways ? Le commissaire Auerswald écume de colère :

Les Juifs s'opposent aux ordres de la police ou se livrent à des actes de violence ... On continuera à appliquer tous les moyens de répression ...

Et il frappe dur. Et il vise juste. Le Bloc antifasciste, touché, s' affaiblit. (page 64)

                                                                            CHAPITRE V

On l' a vu dans le premier chapitre: les plans concernant la déportation des Juifs de Varsovie vers les camps de la mort ont probablement été élaborés avant le déclenchement de l' agression contre l' Union soviétique au cours du séjour que Keitel et Frank firent à Varsovie en avril 1941. Il furent définitivement arrêtés en juillet 1942 par Himmler, qui décréta la liquidation du ghetto de Varsovie en tant que principale agglomération de Juifs en Europe; les forces de police rendues disponibles seraient ensuite dirigées contre la résistance polonaise qu' il s' agissait d' anéantir par des représailles massives. Car cette résistance polonaise devenait de plus en plus menaçante au moment où, sur le front oriental, les choses commençaient à prendre mauvaise tournure pour les envahisseurs hitlériens. Les décisions prises, d' ailleurs, s' inscrivaient tout normalement dans le plan d' extermination depuis longtemps prémédité.

Au Gouvernement général, l' action à entreprendre porta un nom. Elle s' appela l' opération Reinhardt, en souvenir du bourreau de la Bohême, Reinhardt Heydrich, que les patriotes tchèques avaient exécuté. Deux temps étaient prévus: d' abord déporter les Juifs dans les camps de la mort; ensuite confisquer leurs biens.   (page 65)

Des groupes spéciaux d' anéantissement (Vernichtungskommando) furent mis sur pied; ils étaient composés de S.S. allemands et, entre autres bandits de renégats ukrainiens et lettons.

Le ghetto cessa de dépendre des autorités administratives occupantes et passa sous l' autorité de la police de sécurité. À la tête de celle-ci fut placé le colonel Ferdinand von Sammern-Frankenegg, avocat de profession et, pour les besoins de la guerre, Oberfürer des S.S.

Odil Glebecnik fut désigné pour diriger l' opération Reinhardt : c' était le chef S.S. qui avait sévi jusque-là dans le district de Lublin. Il envoya aussitôt à Varsovie une équipe spéciale de liquidation commandée par le sturmbannführer Herman Hoefle, un homme qui avait toujours accompli toutes ses tâches à l' entière satisfaction du reichsführer des S.S.

Le 22 juillet 1942, tout ce monde entra en action sachant bien que, vu l' importance militaire de Varsovie, Himmler et l' État-major lui-même d' Hitler observaient le déroulement de l' affaire. Du 22 juillet au 13 septembre 1942, 300.000 habitants du ghetto furent tués sur place ou déportés à Treblinka. Des rafles furent opérées dans les villages autour de Varsovie, ce qui porta le nombre de victimes à 400.000. Les prisonniers, les mendiants, les réfugiés, les orphelins, les Juifs transportés d' Allemagne furent les premiers touchés; uis ce fut le tour de la population "régulière" du ghetto, à commencer par celle qui ne travaillait pas dans les "shopes". Dans le même temps, dans le secteur "aryen" avaient lieu des rafles plus fréquentes.

Le Comité varsovien du P.P.R. estima que seule la lutte armée freinerait et arrêterait l' activité criminelle des hitlériens. Il valait mieux entreprendre une lutte inégale plutôt que d' aller passivement à la mort. Il fallait donc agir. Telles furent en substance les instructions (page 66) communiquées aux camarades du ghetto. Un appel fut rédigé qui parut dans la presse clandestine du P.P.R. et de la Garde populaire: se défendre contre la déportation, organiser des sorties armées, préconiser la résistance individuelle et yè aider : dans cette lutte certains périront, mais des mliliiers de personnes seront sauvées. Il était demandé à la population et plus particulièrement aux paysans de secourir les Juifs évadés.

Les socialistes de gauche firent eux aussi entendre leur voix:

Devant le monde entier, nous condamnons les crimes d' Hitler... Devant le monde entier, nous protestons contre les cruautés hitlériennes d' Auschwitz, d' Anin, de Lublin, de  Zgierz, de Dachau, de Mauthausen ...

Le P.P.R. comprenait cependant que seule l' ouverture du second front pourrait sauver de l' anéantissement des millions d' êtres humains. On savait de quoi les hitlériens étaient capables. Après les Juifs, ce serait au tour des Polonais d' être décimés. La Tribune de la Liberté finissait par ce cri un article du 15 août 1942:

Au nom de ceux qui sont martyrisés dans les prisons et dans les camps, au nom des ouvriers polon,ais pourant de faim, au nom de la nation tout entière, nous exigeons le second front.

Dès les premiers jours de l' action liquidatrice, le P.P.R. avait provoqué une réunion à laquelle assistèrent tous les délégués des groupements clandestins du ghetto, y compris les représentants des milieux religieux.  A cette réunion, qui se tint 41, rue Gesia, le P.P.R., pour des raisons de sécurité, figurait sous le nom d' organisation de gauche (Lewica Zwiazkowa). Lewartowski y soutint la nécessité d' organiser l' autodéfense. Il proposa d' attaquer la police du ghetto et de donner l' assaut aux portes (page 67) du ghetto.  Il proposa aussi d' organiser les masses, de les amener à forcer les murailles et à passer du côté "aryen". Les actions qu' ils préconisait auraient eu, entre autres, l' avantage d' entraîner à la lutte des masses pus grandes de patriotes polonais.

Qui ne vient pas avec nous, avait conclu Lewartowski, aura perdu toute chance de se battre.

L' intervention de Lewarstowski avait fait une impression extraordinaire et elle fut comprise par les éléments de gauche de la jeunesse du Hachomer et du Halutz (1). Mais les chefs sionistes religieux et les militants de droite du Bund rejetèrent les propositions qui leur étaient faites: vivant sous l'influence du Judenrat, ils continuaient à penser qu'une partie du ghetto se sauverait aux dépens de l' autre.

Lewartowski quitta la réunion, très attristé. Peu de temps après, il tombait en combattant comme tombèrent aussi d' autres militants du bloc antifasciste : Joseph Kaplan, Samuel Breslaw, Zelzer. Les militants du Bloc antifasciste avaient été les seuls à appeler à la population à donner l' assaut aux murs du ghetto comme ils avaient été les seuls à se battre.

Le Comité varsovien du P.P.R. ne disposait alors que de deux révolvers.

Il en fit parvenir un au Bloc antifasciste qui décida que la première balle serait destiné au commandant de la police du ghetto, Joseph Szerinski, qui aidait activement les hitlériens dans leur oeuvre d' extermination.

Le 17 août, des affiches furent apposées où était dressé l' acte d' accusation de la direction, des officiers et des fonctionnaires de la police du ghetto.

1. Halutz ou Hehalutz: groupement sioniste de gauche, les pionniers.

(page 68)

Le 25 août, le combattant Israël Kanal, du groupe Akiba, se rendit au domicile de Szerinski et tira sur le traître qui ne fut que blessé à un bras. La condamation à mort fut maintenue. Sur des tracts répandus dans les rues, on lisait: "Au chien une mort de chien".

Avec le coup de feu de Kanal, le climat changea. Les gens qui,jusqu'à lors, n' avaient vu dans les tracts appelant à la résistance qu' une provocation hitlérienne, commencèrent à croire à la lutte. Il bénissaient la main vengeresse du peuple.

Les antifascistes lancèrent un appel :

Tout Juif sait aujourd'hui quel sort attend les déportés... Juifs, aidez-vous. Occupez-vous des enfants. Aidez les "illégaux". Déclarons une guerre à mort aux traîtres, aux collaborateurs. Boycottez la police. Ne la croyez pas. Méfiez-vous de la trahison. Résistez en masse.

Nous sommes tous des soldats du même front. Nous devons tenir pour châtier ceux qui ont martyrisé nos frères et nos sœurs, nos enfants et nos parents. Nous vengerons tous ceux qui sont tombés dans la bataille pour la liberté et la dignité humaine.

À Varsovie, le P.P.R. tentait par tous les moyens de se procurer des armes. Après le coup de feu de Kanal, il pouvait néanmoins envoyer un deuxième câdeau: neuf révolers et cinq grenades. Mais cet envoi n' arriva jamais à destination: l' agent de liaison Reginka qui avait été chargée du transport tomba dans les mains de la Gestapo.

Ces faits prouvèrent néanmoins qu' il était possible de se procurer des armes.

Aidé par des camarades polonais, l' agent de liaison Jurek put acheter dans la partie "aryenne" de Varsovie 50 grenades et des explosifs. (page 69)

On continuait à expliquer aux masses le vrai sens de la déportation. Des publications clandestines décrivaient les horreurs de Treblinka. On en était à la deuxième quinzaine d' août.

Des dépôts de matières premières furent incendiés. Le 16 août fut marqué par le plus grand incendie que Varsovie eût jamais connu.

La décision fut prise de fabriquer des armes automatiques.

On fit des collectes pour pouvoir envoyer un détachement de partisans au maquis. Des inscriptions couvrirent les murs: "Honte à la police d' ordre : elle a assassiné plus de 200.000 de nos compatriotes.".

La Tribune de la Liberté caractérisait en trois phrases brèves l' esprit de la lutte qui avait succédé à la passivité et à la résigation:

A Varsovie, dans de nombreux cas, des maisons entières se défendent contre la déportation et la mort.. A Varsovie et dans d' autres villes, la jeunesse juive rompt les barrages de la police... De nombreux Juifs luttent désormais dans les rangs des partisans...

Les actes individuels de défense se multiplient. On a retenu ceux qui ont eu pour théâtre les rues Panska, Twarda, Nalewski.

Devant le bâtiment du Centos 1, un groupe de Juifs attaque la police d' ordre au moment où celle-ci effectue une rafle. Rue Wolynska, les gens qu' on veut arrêter se défendent et mettent la police en fuite. Ces dans ces combats contre la police que tmbèrent deux membres actifs du Bloc antifasciste, Aron Kohn et Léon Grynberg. Sur la place Stawki, au moment où l' on embarque (page 70) dans les wagons de la mort, c' est la communiste Rosa Rozenfeld qui appelle à la révolte, dirige la lutte et réussit à faire passer les rescapés dans le secteur "aryen" pour y chercher des armes, leur dit-elle. Le combattant Nutkiewicz, la chanteuse Marysia Aïsenstadt résistent jusque devant les wagons: leurs noms deviennent populaires.

1 Centos: Assistance sociale aux orphelins.

Tous ces faits aident à faire comprendre à la population qu'elle ne doit pas répondre aux ordres d'appel, qu'elle doit se soustraire aux rafles, qu'elle doit se cacher; 488 personnes ont été tuées du 22 au 31 juillet, 4.517 au cours du mois d'août, 2.648 du 6 au 12 septembre:  des malades, des vieillards, des imprudents qui, dans les rues, s' étaient offerts comme cibles aux hitlériens, mais surtout des hommes et des femmes qui résistèrent à la déportation jusqu' à la mort.

Le lecteur a le droit de se demander comment tous les détails cités dans ce livre ont pu être retenus, comment la vie du ghetto a pu ainsi franchir les murailles de l' anéantissement et surmonter le silence des fours crématoires.

Il y a mille façons de résister a l'asservissement et toutes sont également dangereuses. Il ne doit pas être fait de différence entre celui qui diffuse un journal clandestin et celui qui se bat dans un maquis. Leur action et leurs risques ne sont différents qu' en apparence. Tout acte de résistance est nécessaire et peut également conduire à la mort.

Dans le ghetto, certains avaient tout de suite pensé qu'un témoignage devait demeurer par-delà l'extermination. Devant les portes de la mort, tout geste humain, toute parole devaient être notés pour qu' ils survivent et qu' ils accusent et pour qu' ils servent de leçon. À ce grand travail minutieux et plein d' abnégation, l' historien Emmanuel Ringelbum s' était entièrement consacré entouré de collaborateurs comme Simon Huberband, (page 71) Jehuda Feld et d' autres.

 

 

 

Autre document : 1944

L' insurrection de Varsovie en 1944 fut l' un des plus héroïques, mais aussi un l' un des plus tragiques événements dans l' histoire du peuple polonais. Ce fut en même temps, un événement très complexe, car toute une série de problèmes aussi bien militaires que politiques, intérieurs et internationaux eurent leurs impacts sur ses causes, son cours et ses conséquences. Cependant, dans son expression principale, ce fut un acte armé des Polonais pendant la Seconde Guerre Mondiale, leur combat pour la libération contre les forces hitlériennes mené du 1er août au 2 octobre 1944 par les forces de l' Armée de l' Intérieur (Armia Krajowa - AK) avec le concours d' autres organisation armées, de la Résistance et de la population civile.

1. La décision

L' Insurrection d Varsovie fut déclenchée à la suite de initiatives et agissements du gouvernement polonais émigrés à Londres et du camp politique lié à ce gouvernement, appelé Camp de Londres. Les milieux dirigeants de ce camp étaient représentés dans le pays par la Délégation du Gouvernement pour le pays, le Conseil d' Unité nationale (RJN) et le Commandement en chef de l' AK. En juillet 1944, ils jouèrent un rôle déterminant dans la prise de la décision du déclenchement d' une insurrection armée, insurrection qui, du point de vue militaire, était dirigée contre l' occupant hitlérien, mais du point de vue politique, contre la gauche révolutionnaire et l' Union soviétique.

Selon le plan préparé par le Commandement en chef de l' AK, pendant les années 1941-1942, qui prévoyait le déclenchement d' une insurrection générale dans l' ensemble du pays, Varsovie ne devait être le théâtre des opérations armée de l' AK que dans la seconde phase des combats, et de telle façon que la ville ne soit pas exposée à la destruction ou à de trop lourdes pertes. Aussi, prévoyait-on, entre autres, de laisser aux mains de l' ennemi les principales artères de communication de la capitale; on pensait alors que de cette façon les principales forces allemandes abandonneraient rapidement la capitale et qu' il serait possible aux forces alliée et aux détachement de l' AK de les écraser en rase campagne à l' ouest de la Vistule. Le Commandement en chef de l' AK envisageait également de lancer une action de combat de subversion appelée "Barrière" qui devait être réalisée à l' est et au nord de Varsovie et protéger ainsi la capitale des forces hitlériennes battant en retraite.

Le plan de l' insurrection générale était basé sur l' hypothèse que ce seraient les forces des alliés occidentaux et les forces régulières du gouvernement polonais émigré combattant à leurs côtés, qui vaincraient l' Allemagne hitlérienne (page 3) et libèreraient la Pologne de l' occupation. Dans le cadre de ce plan, le but de l' action de l' AK était non seulement de venir en aide aux forces alliées entrant en Pologne, mais aussi de s' assurer les garanties que se serait reconstitué l' État bourgeois, démocratique d' avant-guerre et que lui reviendraient ses territoires à l' est.

Cependant, la situation internationale à la fin de 1943 et au début de 1944, ne confirma pas ces prévisions. En effet, le cours pris par les événements de guerre en Europe indiquait que c' est à l' Union soviétique que reviendrait le principal rôle dans la victoire sur l' Allemagne hitlérienne et que c' étaient les forces soviétiques qui libéreraient la Pologne de l'occupation hitlérienne. Aussi fallait-il envisager comme perspective réelle l' entrée en Pologne des forces armées populaires combattant aux côtés de l' Armée Rouge sur le front de l' Est. Dans cette situation, déjà vers la fin de 1943, le commandement de l' AK mit sur pied un nouveau plan d' opération appelé "Plan Burza". Ce plan prévoyait qu'au cas où l' Armée Rouge entrerait en Pologne, au lieu de déclencher une insurrection générale, l' Armée de l' Intérieur se bornerait à réaliser des actions armées réduites contre l' arrière garde des forces hitlériennes battant en retraite, en cherchant à les refouler rapidement des principaux centres du pays, afin de libérer et de s' emparer de ces derniers encore avant l'arrivées des forces soviétiques et des forces populaires polonaises. De cette façon, le commandement de l' AK voulait, d'une part, donner à ses détachements la possibilité de verser leur contribution à la libération du pays et, d' autre part, permettre à la Délégation du Gouvernement émigré et à ses mandataires dans le terrain, de révéler son existence le jour "J" et de prendre le pouvoir. On escomptait que les milieux dirigeants du camp de Londres pourraient, grâce à la réalisation du plan "Burza" apparaître dans le rôle de maître du pays, ce qui obligerait l' Union soviétique à reconnaître de facto le gouvernement polonais de Londres.

À partir du printemps 1944, le commandement de l' AK commença à réaliser le plan "Burza" sur les territoires de l' Est (Volhynie, Vilno et Lvov), mais il ne réussit pas à atteindre les buts politiques escomptés. Néanmoins, les opérations militaires prévues dans le cadre du plan "Burza" constituèrent une contribution essentielle des détachements de l' AK aux combats contre l'occupant, avec ceci que ces combats n' eurent pas partout le cour prévu. En effet, conformément au plan, on exigeant -et ce fut la principale difficulté- que les détachements de l' AK engagent et lancent des attaques dans la zone mobile du front, entre les forces des deux parties qui se combattaient. Tout déclenchement prématuré des combats exposait les détachements faiblement armés de l' AK au risque de se trouver face à face avec les unités d' élite, de première ligne de l' ennemi (et non seulement avec ses forces d' arrière-garde) et les condamnait, en général, à la défaite. D'un autre côté, tout action déclenchée avec retard, obligeait les détachements de l' AK à coopérer sur le plan tactique et à mener le combat commun avec les forces soviétiques, ce qui était contraire aux avantages politiques que l' on comptait tirer. C'est pourquoi, sachant que les (page 4) forces allemands se défendraient à Varsovie et que tout déclenchement prématuré des combats pourrait exposer la ville à de sérieuses destructions, le commandement de l' AK exclut la capitale du plan "Burza".

La création à l' initiative du Parti ouvrier polonais (PPR) en janvier 1944, du Conseil national du Peuple (KRN) et de ses Conseils du peuple régionaux (dans les voïvodies, les villes, les districts et les communes rurales), le fait que le KRN dans le pays occupé et dans l' arène internationale apparut bien vite vite comme la nouvelle représentation populaire et démocratique de la nation, qu' il avait étendu sa suprématie sur l' Armée populaire clandestine (AL) et les forces armées populaires créées en URSS -signifiait que les forces de la gauche révolutionnaire polonaise s' étaient constituées en un camp politique autonome qui, au moment de la libération de la Pologne par l' Armée Rouge, aurait la chance unique d' y prendre le pouvoir et de procéder aux changements de son système d' avant-guerre. Il est vrai qu' il y avait encore cette alternative que les deux camps politiques s' entendraient sur le changement du caractère et de l' orientation politique du futur État polonais, cependant, cette alternative ne fut pas prise en compte par le gouvernement émigré ni par les représentants dans le pays : la Délégation du Gouvernement pour le Pays, le Conseil d' Unité nationale et le Commandement en chef de l' AK. En effet, ceux-ci surestimaient leurs propres forces. Ils se trompèrent également dans leurs appréciation de l' état des relations entre les trois grandes puissances alliées, comptant sur l' affaiblissement de l' alliance de guerre des puissances occidentales avec l' URSS et sur la possibilité d' une intervention de ces puissances en Pologne. Aussi, malgré les insuccès enregistrés jusqu' à lors, le commandement de l' AK continua à réaliser le plan "Burza" et escomptait même très sérieusement qu' il pourrait se produire encore une situation où une partie du territoire de la Pologne (ou même sur l' ensemble), une insurrection générale serait de nouveau à l' ordre du jour. L' attentat non réussi contre Adolf Hitler, le 20 juillet 1944, semblait même confirmer une telle possibilité.

En juin 1944, l'Armée Rouge engagea en Biélorussie une nouvelle et puissante offensive qui aboutit el la désintégration du front nazi et au recul des forces allemandes vers les frontières de la Pologne. Observant l'ampleur de cette offensive et s'attendant el ce que les forces soviétiques entrent incessamment en Pologne, le commandement de l'AK donna l'ordre de continuer el réaliser le plan " Burza ", mais informant en même temps le gouvernement polonais el Londres qu'il serait possible de déclencher une insurrection a l'échelle nationale ou locale, lui demandant en même temps de donner les pleins pouvoirs à cette fin à la Délégation pour le pays, au Conseil d' Unité nationale et au commandement de l'AK. Le gouvernement de Londres donna, le 25 juillet 1944, ses pleins pouvoirs à son délégué (vice-premier ministre) dans le pays et le lendemain nomma ministres les trois adjoints au délégué. En même temps il consentit el envoyer à Moscou, pour mener des négociations avec le gouvernement de l'URSS, une délégation conduite par le premier ministre, Stanisfaw Mikotajczyk. Le gouvernement britannique avait fait des démarches pour que cette délégation soit reçue par le gouvernement soviétique.

Toutes ces décisions avaient été cependant prises alors qu'un nouvel important événement s'était produit. C' était la constitution, le 21 juillet 1944, du Comité polonais de Libération nationale (PKWN) qui devait prendre le pouvoir sur les territoires libérés par l'Armée Rouge. Le 22 juillet 1944, Ie PKWN publia un « Manifeste à la Nation polonaise» où il annonçait la création d' un État populaire polonais et la réalisation des réformes sociales fondamentales. Le Manifeste refusait au gouvernement émigré et à ses représentations dans le pays le droit de gouverner la Pologne. Cherchant à liquider le PKWN, le gouvernement émigré eut l'intention de proposer à Moscou la reconnaissance de fait de la présence soviétique sur les territoires polonais de l' Est et à élargir sa composition des représentants du Parti ouvrier polonais. Cependant, ces propositions ne pouvaient constituer la base d' un compromis, car le gouvernement soviétique avait déjà reconnu le PKWN comme l'organe administratif exerçant le pouvoir sur les territoires libérés, et les 26 et 27 juillet 1944 conclut avec ce dernier d'importants accords concernant la présence de l' Armée Rouge sur les territoires polonais ainsi que la frontière d' État polono-soviétique.

Après la constitution du PKWN, les centres représentant le camp de Londres dans le pays se trouvèrent dans une situation difficile. Ils décidèrent de créer un contre-gouvernement, émanation du gouvernement émigré à Londres, de lui assurer la possibilité de prendre le pouvoir dans la capitale. À cette fin, il fut décidé d' inclure Varsovie dans le plan « Burza ». Le gouvernement de Londres en fut informé le 25 juillet 1944. Ne sachant pas encore que précisément ce jour-là, tenant compte des suggestions faites avant par le commandement de l' AK, le gouvernement polonais à Londres avait autorisé son délégué dans le pays à prendre la décision de déclencher une insurrection (générale ou à caractère local) dans chaque situation qu' il considérera opportune. Le premier ministre Mikolajczyk transmit cette décision au pays, le 26 juillet.                                                                                      .

En même temps, il informa le délégué du gouvernement dans le pays et le Commandant en chef de l' AK de son départ pour Moscou pour mener des négociations avec les représentants du gouvernement soviétique, laissant entendre sans équivoque qu'il attendait que ces négociations soient soutenues par les actions insurrectionnelles de l' AK. Le délégué du gouvernement et le Commandant en chef de l' AK tirèrent la conclusion que le télégramme de Mikolajczyk du 26 juillet 1944 les autorisait à inclure Varsovie dans le plan « Burza ».                                                    .

Or, après une brève période de panique parmi les forces allemandes à Varsovie, elles se mobilisèrent de nouveau, poursuivirent les préparatifs de défense engagés plus tôt. Elles occupèrent tous les bâtiments, les ponts, les gares et les centraux téléphoniques qu' elles fortifièrent à l'avenant. La capitale fut incluse dans la zone constituant les arrières directs du front allemand et fut subordonnée du point de vue militaire au commandant de la 9e armée, le général Nikolaus von Vormann. Le général Günter Rohr fut nommé commandant de la Werhmacht à Varsovie, et le général Reiner Stahel -nouveau commandant militaire de la ville, auquel Hitler avait ordonné de Varsovie "dans toute condition".  (page 7)L'administration hitlérienne d' occupation à Varsovie était dirigée par le gouverneur de district, Ludwig Fischer, qui relevait directement du gouverneur général, Hans Frank à Cracovie. La police hitlérienne, commandée par le SS-Brigadenführer, Paul Otto Geibel, ainsi que la gestapo de Varsovie commandée par le SS-StandartentFührer Ludwig Hahn, furent incorporées aux forces du système de défense allemande qui se composait de 4 secteurs: A, B, C et D.

Le 20 juillet 1944, les forces soviétiques du 1er front de Biélorussie (y compris la 1re armée polonaise commandée par le général de division, Zygmunt Berling) franchissent le Bug et entrent en Pologne. Après des combats acharnés contre les forces hitlériennes battant en retraite sur la ligne de la Vistule, elles libèrent Chetm Lubelski, Lublin et nombre d'autres villes. À Chelm Lubelski commencent à fonctionner les premiers rouages du pouvoir populaire et bientôt le PKWN. Après son évacuation de Moscou, il commence à déployer ses activités dans la ville de Lublin libérée. Vers la fin de juillet 1944, les forces soviétiques poursuivant leur offensive s'emparent de Deblin et de Pulawy, forcent le passage de la Vistule, et s'emparent d'une petite tête de pont à Janowiec sur le bord Ouest du fleuve. La 1re armée polonaise, qui tenta de forcer le passage de la Vistule dans les environs de Putawy, participa également à ces combats, néanmoins, l' ennemi l'empêcha de créer là une tête de pont. En revanche la 8e armée de la Garde soviétique réussit à forcer le passage de la Vistule le 1er août 1944 au sud de Warka et à se renforcer sur une tête de pont assez importante non loin de Magnuszew. Après avoir brisé la résistance allemande dans les environs de Pulawy et de Dublin, la 2e armée blindée soviétique de la Garde engagea avec une partie de ses forces une attaque en direction du Nord, parallèlement à la rive Est de la Vistule et ayant contourné de l' Est, le quartier de Praga fortifié par les Allemands, elle lança ses attaques sur Wolomin et Radzymin, cherchant ainsi à parvenir à la Vistule directement au nord de Varsovie. Cependant, elle se heurta à un puissant groupement d'unités blindées d'ennemi auquel elle livra du 30 juillet au 4 septembre 1944 un combat acharné, terminé par une défaite. En résultat, la marche des forces soviétiques en direction de la Vistule au nord de Varsovie fut freinée et risquant d' être encerclées, elles durent se retirer vers Minsk Mazowiecki, afin d'égaliser la ligne du front ou sur l' aile droite se poursuivaient des combats acharnés aux approches du Bug et de la Narew, dans les environs de Siedlce, Ciechanow et de Bialystok.

Après avoir pris l' importante décision de réaliser à Varsovie le plan « Burza » le commandant de AK se trouva face à une tâche non moins difficile, à savoir, fixer la date du déclenchement des combats, c'est-à-dire l' heure « H ». En effet, il s' agissait de choisir un tel moment ou l'ennemi battrait en retraite, lorsqu'il n' y aurait. que ses forces d' arrière-garde dans la ville. En outre, la date devait être fixée au moins 24 heures avant, afin de mobiliser les forces de l'AK à Varsovie, action qui devait être réalisée au moyen du système de liaison de la clandestinité, c' est-à-dire avec le concours de messagers.

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