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Il y a un quart de siècle … presque jour pour jour

La révolte des écoliers de Soweto

 Il y a vingt-cinq ans, la police sud-africaine ouvre le feu sur les jeunes du ghetto noir qui refusent l'afrikaans, la "langue de l'oppresseur". C'est le début d'un soulèvement général dans les townships

 

Ils sont plusieurs milliers à converger, ce mercredi 16 juin 1976, vers l'école secondaire d'Orlando, un quartier du "south-western township" de Johannesburg, le ghetto noir mieux connu sous son acronyme Soweto. L'appel à une "marche pacifique" a été lancé par la coordination des étudiants et écoliers qui, depuis des mois, mobilise la jeunesse contre l'utilisation de l'afrikaans comme seconde langue d'enseignement, au même titre que l'anglais. A l'approche des examens, fin juin, il s'agit d'écarter le danger d'être interrogé dans l'idiome des premiers colons blancs, les Boers ("paysans"). Parmi les jeunes de Soweto, rares sont ceux qui maîtrisent ce parler dérivé du néerlandais, plus rares encore ceux qui acceptent sans contrainte de s'exprimer dans "la langue de l'oppresseur". Le matin même, The World, un quotidien s'adressant à la majorité noire de l'Afrique du Sud, a rapporté les propos d'une enseignante de Soweto : "La langue du conquérant dans la bouche du conquis est la langue des esclaves."

 

La foule enfle. "Nous étions peut-être dix mille", estimera plus tard l'un des manifestants. En fin de matinée, sur le terrain vague près de l'école, le face-à-face entre la police et les jeunes agitant leurs banderoles pour envoyer "au diable" l'afrikaans et, du même coup, toute "l'éducation bantoue", l'enseignement au rabais qui coûte quatorze fois moins cher, par tête d'écolier, que celle dispensée aux enfants blancs, est de plus en plus tendu. Les autorités n'ont rien vu venir. Elles n'ont envoyé à Orlando qu'une cinquantaine d'agents, de plus en plus nerveux. Les policiers tirent des grenades lacrymogènes, dont la plupart n'explosent pas. Alors, sans sommation, ils ouvrent le feu à balles réelles. "Eh bien, oui, on a tiré dans le tas", reconnaîtra ultérieurement, devant une commission d'enquête gouvernementale, le colonel commandant le détachement. " De toute façon, tirer au-dessus de leurs têtes n'aurait servi à rien."

 

La première victime est un garçon de treize ans en culottes courtes, Hector Petersen, venu accompagner sa sœur aînée, Antoinette. Il s'écroule. Dans le chaos provoqué, l'un de ses voisins, Mbuyisa Makhubu, le relève, porte le corps inerte dans ses bras en courant, horrifié. Mais quand il le pose sur la banquette arrière d'une voiture, pour le faire évacuer à l'hôpital, c'est déjà trop tard. Et la police tire toujours, à présent en reculant, parce que la foule avance, lançant des pierres, des bouteilles. Les agents se retranchent au-delà de la rivière Klipspruit, se mettent à l'abri de leurs véhicules, vocifèrent dans leurs radios pour appeler des renforts. Qui finissent par arriver. A une heure trente, des fusils à pompe et des munitions sont largués par deux hélicoptères, qui arrosent de gaz lacrymogène les manifestants. Puis des véhicules de transport de troupes - des "hippos" - déversent des centaines de policiers lourdement armés, qui transforment en forteresse le commissariat d'Orlando. Alentour, des colonnes de fumée noire montent dans le ciel, lumineux, de cette journée d'hiver austral. Quand la nuit tombe enfin, vingt-trois personnes ont été tuées, dont un Blanc, tiré de son véhicule et lapidé par la foule. Il s'agit d'un sociologue, Melville Edelstein, ayant travaillé toute sa vie pour le mieux-être de ses compatriotes noirs. Son dernier ouvrage, paru peu avant, s'intitulait :

Que pensent les jeunes Africains ?

La réponse à cette question, un ouragan de violences, mettra le feu à la plupart des ghettos. Dans les townships, les symboles de l'apartheid - les écoles de la ségrégation, les conseils municipaux des "collabos", les bus transportant les ouvriers noirs sur les lieux de leur exploitation - sont incendiés.

 

Aux deux cents blessés du premier jour, à Soweto, s'ajoutent, en quinze mois de révolte durement réprimée, des milliers d'autres. Plus de six cents jeunes trouvent la mort. Plus de quatre milles "meneurs" sont arrêtés, 87 d'entre eux meurent en détention, à la suite de sévices infligés.

 

Vendredi 18 juin, au surlendemain du massacre de Soweto, le premier ministre sud-africain, Balthazar Johannes - dit "John"- Vorster, donne comme consigne aux forces de sécurité de "rétablir l'ordre à tout prix et d'user de tous les moyens à cet effet". Le régime ne reculera devant aucun mensonge pour justifier le bilan de sa "lutte anti-insurrectionnelle". La police prétendra que " des Noirs drogués s'entre-tuent", que des "voyous" - les "tsotsis" - règlent leurs comptes entre eux. Le gouvernement invoquera des "menées communistes", " l'assaut total téléguidé par Moscou". D'ailleurs, même si c'est une pure coïncidence, la mouture définitive de la principale loi anticommuniste - "Suppression of Communism Act"- a été publiée le 16 juin 1976 dans le Journal officiel sud-africain.

 

En réalité, la révolte n'a rien d'organisé. Au cri "amandla !", (le pouvoir), des anonymes répondent en chœur "ngawethu !", (au peuple !). Certes, les idées de la Conscience noire, le mouvement lancé par l'étudiant en médecine Steve Biko pour valoriser une "négritude" - "blackness" - très politique, irréductible à "l'aliénation coloniale" et même aux valeurs libérales des "âmes noires enveloppées dans une peau blanche", sont présentes dans tous les esprits. Mais les structures organisationnelles font défaut, les jeunes prennent spontanément la rue dans un mélange d'insurrection contre l'apartheid honni et de rejet de la "soumission" de leurs parents "qui n'ont fait que négocier, pour rien". C'est en tout cas l'explication donnée par Tsietsi Mashinini, l'un des chefs underground de la révolte à Soweto, qui sillonne le township entouré de gardes du corps, accorde des interviews à la presse entre deux "actions" et disparaîtra en exil comme quelque 15 000 autres révoltés de sa génération, avant de revenir comme "combattant" de la lutte armée du Congrès national africain (ANC). "Même si le pouvoir blanc nous fait quelques concessions, cela ne nous intéresse plus", déclare-t-il en juin 1976. "Ce que nous voulons, c'est frapper le système, frapper fort."

 

Le contexte s'y prête, à l'intérieur comme à l'extérieur. Au pays de la discrimination institutionnalisée, des fissures sont apparues au sein même de la citadelle du pouvoir, entre "verkrampte" (crispés) et "verligte"(éclairés). L'apartheid vit Une saison blanche et sèche, le titre du roman d'André Brink qui saisit admirablement le crépuscule du "développement séparé" fondé sur le mépris racial.

Partout en Afrique australe, l'homme blanc bat en retraite : le colonialisme portugais vient d'être défait au Mozambique et en Angola, où des régimes "marxistes" se sont mis en place, en Angola avec l'appui militaire de "barbudos" cubains ; nouvelle frontière, la Namibie est en proie à la guérilla naissante de la Swapo, le mouvement de libération reconnu par l'ONU, depuis 1973, comme "seul et authentique représentant du peuple namibien" ; la Rhodésie de Ian Smith, dernier glacis, mène une guerre que l'on sait déjà sans issue contre ses nationalistes noirs. En Afrique du Sud même, l'accession du Transkei à une indépendance octroyée, programmée pour octobre 1976, est ambiguë : certes, le "bantoustan" dépendra toujours pour tout de Pretoria et permettra de dénier leur nationalité sud-africaine aux habitants ; mais le principe de l'autodétermination de la majorité noire va être reconnu. Lorsque, en janvier 1976, John Vorster a déclaré au Parlement que l'Afrique du Sud prouverait cette année au monde que les Noirs consentent à l'apartheid qui leur garantirait un bien-être sans équivalent sur le continent, l'irréductible députée progressiste blanche Helen Suzman lui lance : "Quand êtes-vous allé à Soweto pour la dernière fois ?"

 

EN 1960, quand la police ouvrit le feu sur une foule protestant contre le "passbook", le laissez-passer indispensable aux Noirs pour se déplacer dans leur propre pays, les soixante-neuf morts du "massacre de Sharpeville" avaient réveillé la conscience universelle. En 1976, l'assassinat de la jeunesse à Soweto transforme l'indignation morale en solidarité. Bien plus politique, la réaction du monde finira par prendre la forme de sanctions. Dès juillet 1976, la Fédération internationale de l'athlétisme amateur (FIAA) frappe l'Afrique du Sud d'exclusion pour "discrimination raciale". En 1978, inquiète du "risque pays", la communauté financière internationale "suspend" ses crédits à long terme au régime de l'apartheid.

 

Mais le chemin sera long. Rétrospectivement, on s'étonne de la rencontre, une semaine après la tuerie de Soweto, entre le premier ministre sud-africain et le secrétaire d'Etat américain Henry Kissinger. Ou de l'obstination avec laquelle le président français Valéry Giscard d'Estaing défend la vente de centrales nucléaires à l'Afrique du Sud. Sans parler de l'impéritie de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), alors présidée par le maréchal Idi Amin Dada. Réunis en sommet à l'île Maurice, les 4 et 5 juillet 1976, les chefs d'Etat de l'Afrique noire veillent tout juste à déloger des plages les nombreux touristes sud-africains, par souci minimal de décence.

 

 

 

« Après tant d'années pendant lesquelles on nous avait taxés de révolutionnaires extrémistes, être vus comme des modérés était un sentiment nouveau et pas très agréable. Je savais que j'avais deux façons possibles de réagir :

je pouvais les gronder pour leur impertinence ou écouter ce qu'ils avaient à dire.

J'ai choisi la deuxième solution. »  Nelson Mandela

 

La longue marche de l'ANC vers le pouvoir

 

DU fond de sa cellule du pénitencier de Robben Island, au large du Cap, où il est enfermé depuis douze ans, Nelson Mandela cherche à comprendre le soulèvement de Soweto. Vaguement informé par son épouse Winnie, qui réussit à lui glisser quelques mots codés, il conclut à la résurrection de "l'esprit de protestation de masse". Mais, quand les premiers meneurs arrêtés arrivent sur l'île, il découvre "des jeunes différents de ceux que nous avions connus, des gens qui se montraient courageux, hostiles et agressifs, qui refusaient d'obéir et criaient "Amandla !" à chaque occasion".

Les cadets ne témoignent aucun respect aux aînés qu'ils déconsidèrent comme des "modérés". Mandela s'en offusque. "Après tant d'années pendant lesquelles on nous avait taxés de révolutionnaires extrémistes, être vus comme des modérés était un sentiment nouveau et pas très agréable. Je savais que j'avais deux façons possibles de réagir : je pouvais les gronder pour leur impertinence ou écouter ce qu'ils avaient à dire. J'ai choisi la deuxième solution."

 

Sur cette base s'opère, non sans difficultés, l'alchimie entre les notables de la résistance et les jeunes gens en colère, issus des townships. Menacés d'arrestation, des milliers d'entre eux désertent les ghettos, fuient à l'étranger, dans les "pays de la ligne de front", où les camps d'entraînement du Congrès national africain (ANC) serviront de réceptacle à cette nouvelle poussée activiste.

 

L'organisation de Nelson Mandela s'avère seule capable d'accueillir ceux qui, las d'attendre, désespèrent d'un compromis historique. Sa branche armée, Umkhonto We Sizwe ("la Lance de la nation"), intègre les révoltés et fait d'eux des combattants qui, infiltrés, retournent en Afrique du Sud pour y commettre des attentats, mener la lutte armée. Au passage, ils auront transformé la physionomie de l'ANC, longtemps une vitrine morale en exil plutôt qu'un mouvement de libération efficace. L'effondrement de l'empire portugais en Afrique australe facilite également cette renaissance militante.

 

A priori, les "enfants de Soweto" se sentent plus proches de l'autre mouvement anti-apartheid, le Congrès panafricain (PAC), rival historique de l'ANC. Sous l'influence de la Conscience noire, incarnée par Steve Biko, ils n'entendent plus composer avec la minorité blanche, s'affirment volontiers "africanistes" en retournant l'exclusion contre ses initiateurs. "Un colon, une balle" est leur slogan le plus radical. Or, en exil, le PAC a sombré dans des luttes de clans qui ont entraîné sa marginalisation. Et Steve Biko, l'idole de toute une génération, est torturé à mort dans une prison sud-africaine, en septembre 1977.

 

Un an plus tard, le PAC perd son président fondateur, Robert Sobukwe, surnommé "le Prof". Sa disparition enlève l'ultime garde-fou à la désintégration du PAC, dont les factions armées se font la guerre entre elles, à la fin des années 1970. En mars 1980, le Post, l'influent quotidien de Soweto, qui était longtemps le porte-flambeau de la Conscience noire, lance une campagne pour la libération de Nelson Mandela, le prisonnier dont ni la photo ni les propos ne peuvent être publiés en Afrique du Sud. "C'est notre sincère et honnête conviction que, de tous les dirigeants politiques, lui, et lui seul, a les plus grandes chances de faire passer ce pays des jours sombres d'aujourd'hui à l'éclat de demain", écrit le directeur du Post, Percy Qoboza, dans un éditorial retentissant. A travers tout le pays, des "comités Mandela" voient le jour.

 

Quatre ans après la révolte de Soweto, le fantôme de Robben Island devient ainsi le symbole de l'unité, la synthèse entre l'irruption spontanée et le soulèvement organisé qui enflammera les townships au point de les rendre "ingouvernables". En 1984, la lutte séditieuse dans les ghettos relève d'une guerre civile larvée. Entre-temps, l'été 1983, le Front démocratique uni (UDF) a été créé comme "front intérieur", en même temps que "vitrine légale" de l'ANC. En 1991, après bien des péripéties, le "vieil homme" enfin libéré et les jeunes "camarades" des townships se retrouveront pour construire, ensemble, la "nouvelle" Afrique du Sud.  

Par Stephen Smith  

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