Freud et Jung ...


... deux hommes, deux pensées

   

On ne présente plus Freud.

Père fondateur de la psychanalyse, il est devenu un mythe. Ses élèves ont malheureusement, à mon sens, érigé en dogme le moindre de ses propos, en rigidifiant ainsi en corpus théorique clos sur lui-même la pensée inventive d'un homme qui fut avant tout un grand explorateur des terres inconnues du psychisme humain.

Mon propos sera, plutôt que de retracer sa biographie, de rappeler, de façon la plus simple et la plus accessible, ce qui fut à l'origine de son intuition créatrice.

Freud, neurologue viennois, s'intéresse de près à l'hystérie, et à son cortège de symptômes apparemment mystérieux, protéiformes, mettant en échec le savoir médical qui tente de les classifier. Mais il décide de rompre avec cette démarche qui lui apparaît vaine.

Une de ses patientes lui dit un jour : "Ne bougez pas ! Ne dites rien ! Ne me touchez pas". Ce faisant, et sans le savoir, elle lui propose à sa manière ce qui deviendra le cadre du futur dispositif analytique : un divan, sur lequel s'allonge le patient, et derrière lequel l'analyste, silencieux, écoute. Un autre jour, cette même patiente, en colère, lui demande de cesser de l'interrompre en lui posant des questions : "Laissez-moi parler librement" lui lance-t-elle. Freud, à partir de là, va simplement écouter ce que ses patientes ont à dire, en leur proposant de dire tout ce qui leur vient à l'esprit, sans restriction aucune.

Il découvre alors que les symptômes hystériques n'apparaissent pas au hasard mais qu'ils constituent une sorte de langage du corps, qu'il s'agit de décrypter, de comprendre. Ils sont ordonnés par une logique dont la personne qui souffre n'est pas consciente.

Freud découvre ainsi l'inconscient, qui est une sorte de savoir en nous qui ne se sait pas, et qui ordonne à notre insu certains de nos comportements. Cet inconscient, il se met à son écoute, et tente de le déchiffrer, à la manière dont on déchiffre des hiéroglyphes égyptiens ou une langue inconnue.

 

L'essentiel est là : Freud fait la découverte que l'être humain est traversé par un discours qui le dirige et qu'il ne maîtrise pas, et dont il n'a pas conscience. Son génie est de s'intéresser à ce discours et de tenter de le débusquer, c'est-à-dire de l'entendre derrière et à travers le discours habituel. C'est ce qu'il appelle l'attention flottante du psychanalyste.

Il s'intéresse de près aux lapsus, c'est-à-dire aux petits ratés langagiers qui viennent dire, à notre corps défendant, une vérité sur nous-même, vérité cachée, vérité que nous ignorons et qui se dévoile à nous dans un effet de surprise, pour peu que nous en prenions conscience.

Freud, le premier, va considérer les rêves dans cette optique. Pour lui, les rêves constituent la voie royale vers l'inconscient,en ce sens qu'ils contiennent des jeux de mots significatifs, qui renvoient à des contenus inconscients refoulés. Tel mot du rêve peut renvoyer à un autre mot, et par là renvoyer à un souvenir, à un affect. Ou encore, peut receler un jeu de mots caché. Les rêves, pour lui, expriment la réalisation d'un désir.

Intéressons-nous un instant à ce dispositif bien particulier que Freud invente et qui est à l'origine de la construction de la psychanalyse. En faisant s'allonger les personnes sur un divan, tout en restant assis derrière elles, il supprime l'élément visuel pour centrer la cure sur la parole. Selon le principe de l'association libre, c'est-à-dire le fait de dire librement et avec le moins de retenue possible ce qui vient à l'esprit.

Cette situation asymétrique (entre analyste et analysant) permet de provoquer une régression thérapeutique et d'activer le transfert.

Car la découverte de la psychanalyse, c'est avant tout la découverte du transfert. Et ici encore, c'est une patiente qui va - en quelque sorte - l'enseigner à Freud. Une patiente soignée par le Docteur Breuer qui pratiquait sur elle l'hypnose et une thérapie par la parole (ou "talking cure"). Breuer avait ainsi constaté que ses symptômes disparaissaient à l'évocation de certains souvenirs. Un jour, ce dernier fut appelé d'urgence à son domicile où, en pleine crise d'hystérie, elle se comportait comme si elle accouchait de l'enfant... du Docteur Breuer. La légende raconte que Breuer, qui était marié, prit peur de l'intensité de cette relation qui prenait un caractère "amoureux" et mit un terme à son traitement, pour partir ensuite en vacances avec sa femme et lui faire un enfant ... Outre la légende, ce qui est intéressant c'est l'intensité émotionnelle particulière que prend tout à coup la relation entre analyste et patient, et où se reproduisent des affects du passé. Un certain nombre de choses se rejouent, dans tous les sens du terme : re-jouer, remettre en jeu pour pouvoir donner une autre issue. Freud donnera le nom de transfert à ce phénomène, et y verra un véritable levier thérapeutique pour la cure.

Freud, dans un échange de correspondance avec un ami médecin ORL, Wilhelm Fliess, aura l'occasion d'appliquer à lui-même la méthode d'analyse qu'il emploie avec ses patients et de vivre avec lui une amitié mêlée de transfert.

Freud découvre alors le complexe d'Oedipe, et tente une sorte de "cartographie" de l'inconscient qu'il subdivise en plusieurs régions : le Ca, le Moi, et le Surmoi. Il oppose Eros et Thanatos, pulsion de vie et pulsion de mort.

De Freud à Jung

 Jung est un des premiers lecteurs de "L'interprétation des rêves" de Freud, et est vite conquis. Il y trouve une confirmation de ses expériences d'association (voir Réflexions sur le rêve et l'inconscient).

Les deux hommes se rencontrent à Vienne, et très vite, ils tombent d'accord sur le fait que le transfert est l'essentiel du traitement. Jung adhère aux positions de Freud, notamment sur l'existence du refoulement.

Mais déjà, à l'occasion d'une de leurs premières rencontres, un désaccord significatif surgit entre eux, concernant la primauté que Freud accorde aux facteurs sexuels.

Ecoutons Jung en parler, dans son livre "Ma vie" : "J'ai encore un vif souvenir de Freud me disant : "Mon cher Jung, promettez-moi de ne jamais abandonner la théorie sexuelle. C'est le plus essentiel ! Voyez-vous, nous devons en faire un dogme, un bastion inébranlable." Il me disait cela plein de passion et sur le ton d'un père disant : "Promets-moi une chose, mon cher fils : va tous les dimanches à l'église !" Quelque peu étonné, je lui demandai : "Un bastion - contre quoi ?" Il me répondit: "Contre le flot de vase noire de ..." Ici, il hésita un moment pour ajouter : "... de l'occultisme !" Ce qui m'alarma d'abord, c'était le "bastion" et le "dogme"; un dogme c'est-à-dire une profession de foi indiscutable, on ne l'impose que là où l'on veut une fois pour toutes écraser un doute. Cela n'a plus rien d'un jugement scientifique, mais relève uniquement d'une volonté personnelle de puissance. Ce choc frappa au coeur notre amitié. Je savais que je ne pourrais jamais faire mienne cette position. Freud semblait entendre par "occultisme" à peu près tout ce que la philosophie et la religion - ainsi que la parapsychologie qui naissait à l'époque - pouvaient dire de l'âme. Pour moi, la théorie sexuelle était tout aussi "occulte", c'est-à-dire non démontrée, simple hypothèse possible, comme bien d'autres conceptions spéculatives. Une vérité scientifique était pour moi une hypothèse momentanément satisfaisante, mais non un article de foi éternellement valable. Sans bien le comprendre alors, j'avais observé chez Freud une irruption de facteurs religieux inconscients. De toute évidence, il voulait m'enrôler en vue d'une commune défense contre des contenus inconscients menaçants."

Et c'est précisément cet "occultisme" que Jung va vouloir comprendre et explorer. Pour lui, le facteur religieux est une composante-même de l'inconscient humain, et ne peut pas se réduire à un simple phénomène de sublimation des pulsions sexuelles. 

Comme l'écrivait fort joliment Robert Maggiori dans "Libération", "Freud, d'après Jung, n'aurait visité qu'un "atelier", celui où l'on explore les lois qui régissent la formation des images du désir. Jung, quitte à devoir rassembler chaotiquement toutes les sciences, a voulu explorer l'usine entière, l'incommensurable laboratoire de l'imagination créatrice. Il voulait d'abord guérir les maladies de l'âme et s'est trouvé peu à peu tenaillé par la passion de découvrir le secret même de l'âme de l'homme et de l'âme du monde ..."

Pour Jung, l'inconscient ne se compose pas uniquement d'éléments du passé refoulés, mais il contient les germes de toute activité créatrice. Il constitue une sorte de matrice du conscient, capable d'autonomie et d'action spontanée sur le conscient. En entrant en contact avec lui, la personnalité toute entière peut en être modifiée, renouvelée. C'est l'individuation que Jung découvre à l'oeuvre, sur lui-même et chez ses patients, en "laissant advenir", c'est-à-dire en n'intervenant pas et en observant, à travers les rêves, l'émergence d'un processus.

Ce processus, et les images qui l'accompagnent, Jung en retrouve simultanément la trace dans les mythologies et légendes les plus diverses, ainsi que dans les religions de toute culture et de toute époque de l'humanité.

Mais c'est surtout en se penchant sur l'alchimie que Jung va trouver une base historique lui permettant d'accrésiter son hypothèse de l'inconscient collectif et des archétypes (voir Alchimie et transformation intérieure) . La confrontation avec le monde oriental lui apportera une confirmation similaire . Son livre "Commentaires sur le mystère de la Fleur d'Or" marquera un tournant dans son oeuvre.

Renaissance et individuation : ces notions semblent bien éloignées de Freud. Pour Jung cependant, elles sont constitutives de l'inconscient humain. Ci-dessus, une image issue d'une série de dessins d'une patiente de Jung, faits au cours de son analyse et accompagnant un processus de renouveau intérieur.

Dans une interview donnée à un journaliste du New York Times, Jung, en 1953, s'exprimait ainsi : "Il est beaucoup plus important d'avancer des faits qui exigent une conception radicalement différente de la psyché, c'est-à-dire de nouveaux faits inconnus de Freud et de son école. Il n'a jamais été de mon propos de critiquer Freud à qui je dois tant. J'ai été beaucoup plus intéressé par la poursuite de la route qu'il a tracé, c'est-à-dire de pousser plus loin la recherche sur l'inconscient qui fut si tristement négligée par sa propre école."

En 1934 déjà, Jung écrivait au Dr Bernhard Baur-Celio : " Mais il est encore une chose que je voudrais vous dire : ce qu'on appelle exploration de l'inconscient dévoile en fait et en vérité l'antique et intemporelle voie initiatique. La doctrine de Freud est une tentative apotropaïque d'ensevelissement pour se protéger des dangers de la "longue route", seul un "chevalier" risquera "la queste et l'aventiure" (en français). Rien ne disparaît définitivement, c'est l'effrayante découverte de tous ceux qui ont ouvert cette porte. Mais l'angoisse primordiale est si grande que le monde est reconnaissant à Freud de constater "scientifiquement" (quelle science bâtarde !) qu'on n'a rien vu derrière cette porte. Or ce n'est pas mon simple "credo", mais l'expérience la plus importante et la plus décisive de toute ma vie : cette porte, une porte latérale toute banale, ouvre sur un étroit sentier, d'abord anodin et facile à embrasser du regard, - étroit et à peine marqué parce que bien peu seulement l'ont suivi - mais qui mène au secret de la métamorphose et du renouveau. " (extrait d'une lettre parue dans "Correspondance", tome I, 1906-1940 ", Albin Michel, Paris, 1993).

 


 

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