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Pédophile dans l'antiquité par les textes de l'Anthologie palatine

Tout en avançant lentement mais sûrement dans l'Anthologie Palatine, je suis tombé sur la "Muse de Straton".  Comme le livre est de 1863, le traducteur n'a pas osé donner la traduction des épigrammes sur les amours d'adultes avec de très jeunes gens.  J'ai commencé par en traduire quelques-unes.  Puis, voyant en notes de bas de page le Méléagre de Sainte-Beuve, j'ai été à sa recherche et je l'ai trouvé sur le site Gallica. Tout cela m'a donné l'idée de ce thème : lecteurs ne poussez pas des cris d'horreurs mais le texte est en latin et non en grec.  Malgré mes recherches, je n'ai pas trouvé sur la toile le texte grec.

Vous les déçus d'un amour malheureux, vous qui buvez du vin dilué de neige, vous qui savez ce que c'est de s'enflammer pour des jeunes et qui en avez goûté le miel amer : cette eau froide remplie de neige, cette eau provenant de la neige à peine fondue, venez tout de suite la répandre sur mon coeur : eh oui ! j'ai osé jeter les yeux sur Denys ; compagnons, éteignez ma flamme avant qu'elle n'envahisse mon coeur. Durant la nuit, dans un doux rêve, l'amour m'a emmené sous ma couverture un jeune garçon de douze ans encore habillé d'une chlamyde ; et moi, j'ai pris ses membres délicats dans mes bras mais j'ai vu mes vains espoirs s'envoler en fumée. Depuis quand j'y pense, les regrets brûlent mon âme et la nuit j'ai toujours devant les yeux l'image fugitive de ce rêve. Cesse donc, malheureuse âme, de perturber mon sommeil par le fantôme de la beauté. Diodore est d'une élégance remarquable, Héraclite a de beaux yeux, Dion une voix agréable, Ouliade de belles fesses : Philochès, ne touche jamais la peau délicate de ce dernier, va voir ailleurs, discute avec quelqu'un d'autre, ... sache que je ne suis pas jaloux, mais si tu jettes un oeil concupiscent sur Mysicus, tu seras privé pour toujours du sens du beau (de la vue). Je ne veux pas Charimède : ce beau garçon regarde vers Jupiter, comme s'il était déjà son échanson.  Je ne le veux pas : pourquoi prendrai-je comme rival le roi des cieux ?  Cela me suffirait si ce garçon, en montant au ciel, emportait avec lui de la terre comme marque de bonté mes larmes pour se laver les pieds.  Il me sufit qu'il me fasse un signe de ses tendres yeux et qu'il me permette de lui ravir un baiser sur le bord de ses lèvres : Jupiter peut avoir tout le reste, comme c'est son droit.  Mais s'il le veut, peut-être moi-même aussi je goûterai à l'ambroisie. 

I.

MÉLÉAGRE, Meleagros.

vie de Méléagre

le Méléagre de Sainte Beuve Epigrammes non pédophiles - épigrammes pédophiles

VIE DE MÉLÉAGRE

Méléagre est un des poètes grecs qui a fourni à l'Anthologie le plus d'épigrammes : on en compte jusqu'à cent trente-trois qui portent son nom, et qui, pour la plupart, lui font honneur ; mais ce qui lui en fait davantage, c'est d'avoir eu l'idée de recueillir les petits poèmes d'Anyté, de Sapho, d'Alcée, d'Érinne, de Simonide, de Callimaque, de Bacchylide, d'Archiloque. d'Anacréon, et de tant d'autres, ses devanciers ou ses contemporains, d'en composer une anthologie, un florilegium, un bouquet, et d'avoir donné un exemple que, deux siècles après, suivirent Philippe de Thessalonique, plus tard Agathias, au dixième siècle Constantin Cépbalas, au quatorzième Maxime Planude. Les petits chefs-d'oeuvre de l'antiquité ont ainsi, par tradition, et comme de main en main, passé en partie jusqu'à nous.
Méléagre fut donc l'éditeur de la première Anthologie connue ; à ce recueil de pièces fugitives, choisies dans quarante-six auteurs anciens et récents, et classées par ordre alphabétique, il donna le titre simple et élégant de Stephanos, Couronne ou Guirlande. Dans un petit poème qui lui sert d'introduction, il compare chaque poète à une fleur ou à un fruit. En voici un passage que Malte-Brun (01) a essayé de traduire : 

Muse, pour qui cette aimable guirlande, 
Ces fleurs du Pinde et ces fruits d'Hélicon ?
A Dioclès dédions cette offrande; 
De Méléagre il chérira ce don, 
De mon amour éternel témoignage. 
Va, Muse, va, porte-lui ton hommage, 
Et nomme-lui tes immortelles fleurs.
Myris, Anite, avancez jeunes soeurs, 
Humble muguet, jonquille à peine éclose.
Lis virginal, Érinne, éclate au loin ; 
Chez toi,  Sappho, je cueillis avec soin 
Peu de boutons, mais des boutons de rose 
.. Parmi ces fleurs parait Anacréon
C'est de Bacchus la grappe purpurine
Que de nectar arrosent tous les dieux. 
Jeune palmier des monts de Palestine,
Antipater s'élance vers les cieux. 
Faut-il armer la rose d'une épine ?
Tu la fournis, Archiloque fougueux.
... L'épi doré, c'est l'heureux Bacchylide
Aux champs du Pinde il en fit des moissons.
Viens, viens aussi, modeste Léonide
Et de ton lierre enlace mes festons ....

Aux poésies anciennes qu'il sauvait ainsi de l'oubli, aux poésies de ses contemporains, Méléagre joignit les siennes. Elles se distinguent moins encore par leur nombre que par leur variété, réunissant tous les genres de la poésie fugitive: ce sont de petites élégies, de petites idylles, des madrigaux, des sentences, de petites histoires. En parlant de tant de choses, Méléagre a dû parler de lui-même, et, en effet, il nous fournit d'utiles documents pour sa biographie dans les épigrammes Nasos ema, VII, 417 ; Prôta moi Gadarôn, VII, 418 ; Atremas ô xene, VII, 419. Nous y apprenons qu'il eut pour père Eucrate; qu'il naquit à Atthis (02), prés de Gadara, en Syrie ; que ses premiers essais poétiques furent des satires ou des ménippées, sous le titre de Charites ou les Grâces ; que sa jeunesse se passa dans la ville de Tyr, sa vieillesse dans l'île de Cos ; qu'il savait le syrien et le phénicien.
Ces langues d'Asie, les moeurs de l'Orient, n'ont point eu d'influence sur sa diction qui est élégante et pure ; mais elles ont pu altérer son goût, qui n'est pas irréprochable, et ses moeurs, qui sont mauvaises. Dans ses vers, l'amour, les grâces, Vénus, qui reviennent si souvent, n'ont plus le charme que leur prêtent les poésies d'Homère, de Sapho, d'Anacréon ; ce charme est amoindri par une allure lascive et pétulante. Les pièces les plus originales ont surtout l'inconvénient de se rapporter à une passion que nos moeurs repoussent avec dégoût. Malgré cela, quel choix agréable on peut faire dans ces poésies de Méléagre ! combien il y a là de bagatelles écrites avec esprit, avec chaleur, versifiées avec élégance! Pour n'en citer qu'un seul exemple et des meilleurs, quelle variété, quel charme d'images dans l'idylle sur le Printemps ! C'est un petit chef d'oeuvre de poésie descriptive. Grotius a excellemment reproduit l'agrément et la fraîcheur du texte et du sujet :

 

Xeimatos ênemoentos, IX, 363.

Horrida nimbosae cesserunt tempora brumae, 
Blandaque purpurei pandit se gratia veris ; 
Laetior induitur viridanti gramine tellus, 
Et rediviva novis ornatur frondibus arbor,
Et matutinos rores ubi grata biberunt, 
Rident, ac foliis circum rosa surgit apertis. 
Disparibus cantat calamis, qui montibus altis 
Pascit oves, albosque suis cum matribus haedos. 
Carbaseas Zephyris pandentes mollibus alas 
Fluctibus insultant vitreis impune carinae ; 
Velatique hedera capot et livente racemo 
Nisaei celebrant orantes orgia mystae. 
At tauro sala gens opium sub regibus urgent 
Mellis opus, subterque alvearia vimine texta
Multiflores fingunt in castra tenacia ceras. 
Omnis et in tremulos cantus diffunditur ales: 
Fluctibus Alcyones, tectis modulatur hirundo. 
Perstrepit albus olor ripas, juga montis Aedon. 
Quod si laeta viret tellus, ramique comantes,
Si pastorali pecudes mulcentur avena, 
Bacchus agit choreas, sulcant rate caerula nautae,
Exercentur apes, volucres quoque carmine gaudent; 
Nunc certe, si quando, decet cantare poetas.

Il existe deux bonnes éditions du poète de Gadara, l'une de Manso, Iéna, 1789, l'autre de Graefe (03), Leipsig, 1811, et une excellente étude intitulée Méléagre (04), dans laquelle M. Sainte-Beuve juge notre poète avec autant de goût que d'esprit, et traduit ses plus jolies pièces en maître, c'est-à-dire avec une exactitude parfaite et une grâce exquise.

Anthologie Grecque, traduite d'après le manuscrit palatin par Fr. jacobs, Paris, Hachette, 1863.

(01) Biographie universelle, tome XXVIII, p. 190.

(02) Un savant Italien, Rosini (Herculanensium vol. I, Prolegomena in Philodemum, IV), a mis en avant une conjecture qui a trouvé des partisans. Atthis, dit-il, est une expression figurée qui désigne l'atticisme des habitants de Gadara. Le passage de Méléagre peut donc être rendu ainsi : "Gadara, cette autre Athènes en Syrie, m'a donné le jour."

(03) Sur le génie et l'art de Méléagre cet éditeur porte un jugement qui mérite d'être rappelé : Oratio et graeca est et apta carminum argumento, audax in verborum compositionibus, sed affectus, nunc tenerrimi, nunc igne concitatioris, ubique autem distincta sophisticis acuminibus et amatoriis phantasiae lusibus, ut auctor recte Musas Amori junxisse et Gratiis artem sophisticam temperasse perhibeatur. 

(04) Portraits divers, tome III, p, 478.

MÉLÉAGRE.

L'antiquité est mieux étudiée de nos jours en France, au sein des écoles, qu'elle ne l'était et vers la fin du dix-huitième siècle et à aucun moment depuis ; le nombre est grand des jeunes esprits qui, à un talent suffisant d'écrire, unissent beaucoup de savoir et d'érudition ; les thèses seules soutenues à la Faculté des lettres feraient foi de ce progrès continu, et attesteraient à quel degré le niveau momte. Et pourtant il est vrai de dire que, hors de l'enceinte des Facultés, et dans ce qu'on peut appeler le grand milieu de la littérature courante, ce progrès des lettres anciennes se marque assez peu et ne se produit par aucun représentant notable, par aucune oeuvre lue de tous. La philosophie fait exception, et elle a sa jeune milice déjà brillante : le feu sacré n'a cessé d'être entretenu, d'être attisé de ce côté par la main et par le souffle d'un maître qui ne s'endort pas ; mais je parle de la littérature proprement dite, de la poésie des Anciens, de ces oeuvres sans cesse invoquées de tous et trop peu ressaisies à leur source même. La littérature des Latins se répand, se divulgue ; des entreprises utiles en rendent les accès de plus en plus faciles et patents ; la difficulté n'est pas là ; elle est encore où elle s'est presque toujours rencontrée en France, dans l'étude, la connaissance, le goût senti de la littérature grecque que tout le monde s'accorde si bien à louer et que si peu savent aborder comme il faut. Depuis vingt-cinq ans, on a exploré et importé les littératures de tous les pays ; on en a comme versé les richesses dans le domaine commun : eh bien ! là traduction de Platon à part, et en n'oubliant pas non plus l'exquise tentative de Courier, en y ajoutant les récentes Études sur les Tragiques de M. Patin (l'Hippocrate de M. Littré ne rentre pas dans l'ordre d'idées plus expressément littéraires que nous recherchons), - on peut se demander quelle oeuvre s'est produite en France qui mette l'antiquité grecque de pair avec le mouvement moderne et qui la fasse circuler. Je n'exagère rien : des voix éloquentes dans les chaires ont proclamé depuis longtemps la nécessité, l'à-propos de cette connaissance heureuse, et cherchent à en propager l'esprit ; mais en France rien n'est fait tant que le grand public n'est pas saisi des questions et mis à portée des résultats, tant qu'il n'y a pas un pont jeté entre la science de quelques-uns et l'instruction de tous (1).
A mon sens, il y aurait pourtant à gagner beaucoup, même pour des points actuels et toujours pendants d'art et de langage poétique, à cette appréciation exacte, à cette divulgation fidèle de la poésie ancienne originale, et il n'y a que la poésie grecque qui ait en elle cette première originalité. Dans les manières de la sentir, et surtout d'oser la rendre depuis le seizième siècle en France, on compterait différents temps et comme divers degrés d'initiation avant d'arriver à son expression toute nue et toute simple, à laquelle on n'est pas encore venu. Racine, certes, la sentait tout entière, mais il ne la rendait pas également, et il l'accommodait plus ou moins à l'usage de son temps, selon ce qu'on en pouvait porter autour de lui. Fénelon eût osé davantage, au moins dans les portions de naïveté et de grâce simple : La Fontaine cheminait, mais d'instinct seulement, dans le même sens. Plus tard, l'abbé Barthélemy ne s'aperçut pas qu'il se souvenait beaucoup trop du cercle de Chanteloup, en nous reconduisant jusque dans Athènes. Ceux qui ont le mieux critiqué Barthélemy et fait ressortir ses infidélités, ses enjolivements de ton, n'auraient peutêtre osé eux-mêmes tout aborder, tout rendre de cette poésie qu'ils admiraient si bien, et ils avaient à leur tour des adoucissements qui l'auraient par endroits voilée. Loin de nous pourtant la pensée (pensée grossière !) qu'en allant au fond de l'art et de la poésie grecque, on arrive à je ne sais quel mélange de laideur et de beauté, et qu'on rejoigne le caractère sauvage, souvent rude, et, en tous cas, plus compliqué, de la poésie du nord, de la poésie shakspearienne ! Si, par quelques traits profonds, naturels, par quelques élancements de passion, ces deux grandes poésies se peuvent rapprocher comme dans un éclair, elles sont séparées par toutes les différences de race, de civilisation, par un abîme : elles n'ont pu être violemment rapprochées et confondues que par des esprits inexpérimentés et sans goût, qui n'avaient pénétré le génie de l'une ni de l'autre. Il n'en reste pas moins vrai qu'à se tenir dans les limites de l'art grec et de cette incomparable poésie proclamée si unanimement un modèle de grandeur et de grâce, on peut aller très loin, beaucoup plus loin qu'on ne le suppose d'ordinaire ; des traductions senties, fidèles ; fidèles à l'esprit non moins qu'à la lettre des textes, et légèrement combinées avec les nécessités comme aussi avec les ressources de notre propre langue, feraient faire à celle-ci des pas très hardis, très heureux, et, ce me semble, très légitimement autorisés. Traduire fidèlement, avec goût, c'est-à-dire avec une sincérité habile, les tragiques, Pindare, Homère, même Théocrite, ce serait, je le crois, innover en français, et innover de la manière la mieux fondée, la plus prudente et la plus exemplaire. Tout le monde innove aujourd'hui ; c'est un lieu commun et une vérité banale de remarquer qu'il n'y a plus de langue circonscrite, limitée et strictement régulière, telle qu'il en existait une à la fin dû dix-huitième siècle. C'est dans un tel état de choses, anarchique tant qu'on le voudra, mais riche d'éléments, fécond de germes, et qui a peut-être encore son avenir, si , comme nous l'espérons, la France a le sien, - c'est dans un tel moment ou jamais que de telles oeuvres peuvent avoir à la fois toute leur liberté d'exécution et leur part d'efficacité. On sait combien de belles traductions ont exercé souvent d'influence aux origines et aux époques de fermentation première des littératures. La Bible de Luther et ses puissants effets en Allemagne sont connus, mais débordent notre sujet ; il suffit de se rappeler le Plutarque d'Amyot en France. Sans même tant prétendre désormais, sans tant demander à nos curiosités depuis trop longtemps sorties d'enfance, il est bien certain pour moi qu'une traduction d'Homère, par exemple, qui serait ce qu'elle n'a pu être jusqu'à ce jour, et telle qu'on peut l'oser avec goût aujourd'hui, aurait son action encore et sa nouveauté vive. La poésie française, qui fait, à travers tout, l'objet favori de mes pensées, et dont la régénération n'a cessé, à aucun instant, de m'être présente, y gagnerait peut-être plus qu'il ne semble. Tout ce qui tend à élargir, à aiguiser du même coup et a simplifier le goût public, est favorable à cefte régénération poétique dans laquelle il s'agit d'introduire, de combiner le plus de naturel et de vérité avec le plus de beauté. Et quoi de plus propre à cet effet non seulement que la reproduction fidèle des modèles grecs, mais aussi que la multitude d'efforts, de souplesses de tour et de grâces de langue qu'il faudrait retrouver ou acquérir en les rendant ! Arroser le langage et le vivifier avec fraîcheur, cela demande des sources perpétuelles et pures ; ces sources, je le sais, on doit les chercher surtout en soi, dans son propre passé aux divers âges ; mais, du moment qu'on en demande au dehors, de quel côté se tourner de préférence à celui-là ? L'Ida était dit, par excellence, fertile en sources.
La poésie française, qu'on veuille bien le noter, a eu à combattre dès l'abord deux sortes d'ennemis, les pédants de cabinet, faiseurs de rhétorique, idolâtres de la réguracité, et les mondains frivoles, incapables de sentir une certaine simplicité naturelle. Pour prendre des noms significatifs , elle a dû cheminer, comme entre deux feux, entre les Scaliger et les Fontenelle.
Que fait Scaliger en sa Poétique ? il préfère, par toutes sortes de raisons de cabinet, Virgile à Homère ; on s'est cru très loin de Scaliger, et on a fait longtemps comme lui ; on a toujours été, chez nous, très tenté de préférer des maitres élaborés et polis (2), accomplis en leur genre, des maîtres de seconde venue, et qui prêtaient davantage aux poétiques. Il y a eu, en ce sens-là, bien du Scaliger jusque dans la postérité de Rollin. Quant au Fontenelle, c'est-à-dire à ce tour d'esprit volontiers moqueur d'un certain goût simple, il était aisément partout dans les salons, dès qu'il s'agissait de poésie, et on en découvrirait plus d'une dose jusque dans Voltaire.
Il est arrivé ainsi, au grand regret et déplaisir déjà de Fénelon en son temps, que la langue française poétique s'est vue graduelleinent appauvrir, dessécher, et gêner à l'excès, qu'elle n'a jamais osé procéder que suivant da méthode la plus scrupuleuse et la plus uniforme de la grammaire (3), que tout ce qui est droit, licence et gaieté concédée aux autres poésies, a été interdit à la nôtre, et qu'on n'a fait presque nul usage, en cette voie, des conformités naturelles premières qu'on se trouvait avoir par un singulier bonheur avec la plus belle et la plus riche des langues, conformités que, deux siècles et demi après Henri Estienne, Joseph de Maistre retrouvait, proclamait hautement à son tour (4), et qui tiennent en bien des points à la conformité même du caractère et du génie social des deux nations. Or, ces analogies heureuses n'avaient guère servi de rien à notre langue en poésie, jusqu'à ce qu'André Chénier fût venu montrer qu'il n'était pas impossible d'y revenir.
Quelques critiques insistent avant tout et préférablement sur l'aspect idéal et pur de l'art grec, sur la beauté dont il donne le suprême exemple ; il est permis de ne pas moins insister sur la simplicité inséparable et la vérité qui en sont le fond et l'accompagnement, sur cette naïveté dans le sentiment et dans l'expression, qui se joint si bien à la grâce et qui ajoute aussi au pathétique et à la grandeur. Pour moi, je ne serai content que lorsqu'on aura osé traduire et rendre au vif en français, autant qu'il se peut, ces naïvetés mêmes, ces négligences aimables, ce désordre apparent, né d'un art caché, par où se révèle la passion, et qui insinue la persuasion dans les crieurs, ces hardiesses naturelles qui n'offensent jamais la beauté, mais qui pourtant ne s'y voilent pas, ne s'y confondent pas toujours. Combien de fois, dans Homère, une comparaison empruntée aux appétits physiques et matériels est là pour mieux exprimer ce qu'ïl y a de plus touchant dans l'affection morale ! Au chant XIII de l'Odyssée, Ulysse, trop longtemps retenu à son gré chez les Phéaciens, a obtenu un vaisseau ; il doit partir le soir même, il assiste au dentier festin que lui donnent ses hôtes ; mais, impatient qu'il est de s'embarquer pour son Ithaque, il n'entend qu'avec distraction, cette fois, le chantre divin Démodocus, et il tourne souvent la tête vers le soleil comme pour le presser de se coucher :
"Comme lorsque le besoin du repas se fait sentir à l'homme qui, tout le jour, a conduit à travers son champ les boeufs noirs tirant l'épaisse charrue : il voit joyeusement se coucher la lumière du soleil, pressé qu'il est d'aller prendre son souper, et les genoux lui font mal en marchant ; c'est avec une pareille joie qu'Ulysse vit se coucher la lumière du soleil."
La passion de l'exilé sur le point de revoir sa patrie, comparée à celle du pauvre journalier pour son souper et son gîte à la dernière heure d'une journée laborieuse, ne se trouve point rabaissée en cela ; elle n'en parait que plongeant plus à fond, enracinée plus avant dans la nature humaine ; mais rien n'est compris si cette circonstance naïve des genoux qui font mal en marchant est atténuée ou dissimulée ; car c'est justement cette peine qui est expressive, et qui aide à mesurer l'impatience même, la joie de ce simple coeur. De tous nos poètes, il n'est certes que La Fontaine qui l'aurait osé traduire.
Au sujet de la mort d'Agamemnon, dans le récit que fait l'Ombre de ce grand roi à Ulysse qui l'interroge dans les Enfers, il est dit : "Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, ce n'est ni Neptune qui m'a dompté sur mes vaisseaux en déchaînant le vaste souffle des vents funestes, ni quelque peuplade ennemie qui m'a détruit sur terre ; mais Aegisthe, tramant contre moi la mort et le mauvais destin, m'a tué d'accord avec ma perverse épouse, après m'avoir invité dans son palais ; pendant le festin même, il m'a tué, comme on tue un boeuf sur la crèche. C'est ainsi que j'ai péri par la plus lamentable mort..."
Ce dernier trait si vrai, si vrai à la fois quant à l'image physique et quant au contraste moral qui en ressort (le Roi des rois tué, assommé comme le boeuf qui mange), s'est transformé et ennobli chez Sophocle, lorsque Electre, invoquant la venue d'Oreste, s'écrie dès l'aurore : "O chaste Lumière, et toi, Air divin, enveloppe égale de la terre, que de chants lugubres vous avez ouïs de moi, que de coups retentissants contre ma poitrine sanglante, sitôt que la sombre nuit s'en est allée ! Et tant que là nuit dure, ma couche odieuse en ces tristes palais sait déjà tout ce que j'exhale de lamentations sur mon malheureux père, lui que le meurtrier Mars n'a point laissé en chemin dans la terre barbare, car c'est ma mère à moi, c'est son compagnon de lit Aegisthe, qui, comme un bûcheron qui fend le chêne, lui ont fendu la tête d'une hache sanglante."
Quand je dis que Sophocle a ennobli le trait d'Homère, je ne parle pas exactement ; il a moins songé à cela sans doute qu'à rendre à sa manière le même acte impie. L'idéal, en cette période de Sophocle, peut sensiblement revêtir et comme modeler les groupes tragiques mais c'est un idéal encore qui n'altère en rien le naturel simple et vif, et qui respecte la douleur humaine prête à se faire jour par des cris au besoin et partout ce qu'il y a de plus vrai dans le langage.
Jusqu'à l'autre extrémité des beaux âges de la littérature grecque, au lendemain même de Théocrite, on retrouverait des accents de cette simplicité touchante, ce naïf et ce fin qui pénètre comme en chaque veine de cette poésie au sortir d'Homère, et qui survécut longtemps, même après que le grand s'en fût retiré. Moschus a-t-ii à déplorer la perte du célèbre bucolique Bion, et veut-il opposer à la fragilité mortelle cette immortalité de la nature si souvent mise en contraste depuis par des voix de poètes : dans l'un des couplets de sa complainte, il s'écrie : "Hélas ! hélas ! les petites mauves, lorsqu'elles ont comme péri dans lejardin, et le vert persil, et le frais fenouil tout velu, revivent par la suite et repoussent à l'autre année ; mais nous autres hommes, les grands, les puissants ou les génies, une fois que nous sommes morts, insensibles, dans le creux de la terre, nous dormons à jamais le long, l'interminable, l'inévitable sommeil." - Ce passage fait souvenir de l'ode d'Horace : Diffugere nives, dans laquelle le poète exprime la mobilité des saisons, le printemps qui renaît et qui sollicite à jouir de l'heure rapide, car l'hiver n'est jamais loin : "Mais, ajoute-t-il en s'attristant également de la supériorité de la nature sur l'homme, les lunes légères ne tardent guère à réparer leurs pertes dans le ciel, tandis que nous, une fois descendus là où l'on rejoint le pieux Énée, le puissant Tullus et Ancus, nous ne sommes que poussière et ombre." La pensée d'Horace est belle, elle est philosophique et d'une mélancolie réfléchie ; mais je ne sais quoi de plus vif et de plus pénétrant rèspire dans la plainte de Moschus. Les Latins, et je parle des meilleurs, n'atteignirent jamais à de certains accents de cette muse première, même lorsqu'elle fut sur le déclin : nous l'avons vu une fois de Virgile par rapport à Apollonius ; nous l'entrevoyons ici d'Horace à l'égard de Moschus bien moindre. Le spiritus griae tennis camoenae fut merveilleusement senti des excellents poètes de Rome, mais ne put être toujours et tout entier ressaisi par eux. Il est une fraîcheur qui tient à la source ; il est des images vives et légères qui tiennent aux impressions du berceau, et dont la trace se perpétue à travers les âges. La poésie des Latins, au contraire, était née tard et d'une étude savante ; elle n'avait pas eu d'enfance.
En soumettant ces idées à ceux qui en sont juges, en ne les jetant ici que comme de simples aperçus, et parce qu'il y a disette, en ce moment, de ce genre d'études au sein de la presse périodique et, comme on disait autrefois, de la littérature vulgaire, notre dessein est surtout de stimuler de jeunes et doctes esprits tels qu'il en est encore beaucoup, de les inviter à tenter une voie qui est demeurée antique et neuve, et à ne pas tant négliger les points par où une science ingénieuse se saurait greffer sur la littérature nationale : à ce prix seul est la circulation et la vie (5). Je ne prétends point d'ailleurs aujourd'hui faire à quelque bien grand sujet l'application de ce que je crois du moins sentir et de ce que d'autres savent. Le poète dont je voudrais donner idée est un petit poète, un poeta minor par excellence ; mais il figure en tête de la série, tellement que, si l'on peut dire que Théocrite demeure le dernier des grands poètes grecs, Méléagre, en mérite comme en date, est le premier des petits : il mène avec lui tout un cortège.  
Méléagre est le premier des Grecs qui se soit avisé de composer une Anthologie complète, c'est-à-dire une Guirlande ou Couronne (on l'appelait de ce nom), un bouquet de l'élite de toutes les fleurs qui couvraient alors le champ si vaste de la poésie. Venu environ un siècle et demi après Théocrite, après ses diminutifs Bion et Moschus, arrivé le lendemain de la grande moisson, il eut l'idée naturelle de glaner, de choisir dans tout ce qui était épars, de nouer la dîme des gerbes et de les ranger. On prononce souvent le mot d'Anthologie, et l'on entend vaguement par là le Recueil de ce que l'antiquité nous a légué de jolies petites pièces, idylles, odes, élégies, épigrammes, épitaphes, etc., etc. Il y eut quatre de ces Anthologies grecques célèbres : la première, cueillie en si heureuse saison, fut donc celle de Méléagre ; la seconde fut celle de Philippe de Thessalonique, lequel vivait au plus tard sous Trajan ; la troisième est due à un avocat Agathias, qui la dressa dans la seconde moitié du sixième siècle, après le règne de Justinien ; la quatrième enfin, postérieure de quatre siècles environ a la précédente, fut compilée par un certain Constantin Céphalas, duquel on ne sait rien autre chose. Notez bien qu'a chaque rédaction nouvelle d'Anthologie, comme on faisait entrer pour une bonne part les poètes modernes qui avaient paru dans l'intervalle, on sacrifiait quelque chose des anciens ; de sorte que chaque fois il tombait plus ou moins de la fleur du panier. On se figurera les pertes qu'on a faites ainsi en chemin, lorsqu'on saura que de ces quatre Anthologies successives il ne nous est arrivé que la quatrième, la dernière, et encore on ne la connaît bien au complet que depuis un demi-siècle. On n'en eut d'abord qu'une espèce d'édition abrégée, arrangée et expurgée, due au moine Planudes ; le seizième siècle n'en imprima pas d'autre. Le véritable texte de la collection de Constantin Céphalas, retrouvé à Heidelberg par Saumaise en 1606, demeura longtemps inédit et à la portée seulement d'un petit nombre d'initiés. En 1623, par suite des vicissitudes de la guerre de Trente Ans, ce précieux manuscrit avait été transporté dans la Bibliothèque du Vatican, ce qui le rendait moins accessible encore. Les extraits et copies de Saumaise et de quelques doctes émules circulaient de cabinet en cabinet, et faisaient le régal à huis-clos des Bouhier, des La Monnoye et autres fins connaisseurs. Brunck, le premier, par la publication de ses Analecta (1776 ), mit en lumière avec goût, avec cette netteté décisive qui est son cachet, tout ce délicat et gracieux trésor ; mais ce n'est que depuis les travaux et l'édition de Jacobs, qu'on peut se vanter de posséder l'Anthologie grecque dans ses reliques les plus scrupuleusement reproduites et les plus fidèles. Après tout ce qu'on a perdu, il y a encore de quoi se consoler.
Et pourtant, si l'on se reporte en idée à ce que devaient être ces premières Couronnes de Philippe et surtout de Méléagre, que de douleurs renaissent involontaires, et je dirai presque, que de larmes ! C'est là, nous dit Brunck, qu'on aurait retrouvé en entier ces idylles ou petites pièces des plus inventifs et des plus accomplis poètes, l'admiration et les délices de toute l'antiquité, de ceux dont nous sommes accoutumés à vénérer les noms, et dont il ne nous est arrivé que de rares débris encore plus faits pour enflammer nos regrets que pour nous donner la mesure des pertes. C'est là que ces neuf lyriques, dont nous ne possédons amplement qu'un ou deux tout au plus, nous auraient offert l'amas le plus exquis de leur butin ; et ces neuf lyriques, les voici tels que les célèbre et les caractérise dans une épigramme un anonyme ancien, l'un de leurs successeurs, et tels que l'antiquité tout entière les consacra :
"Pindare, bouche sacrée des Muses, et toi, babillarde Sirène, ô Bacchylide, et vous, grâces éoliennes de Sapbo ; pinceau d'Anacréon ; toi qui as détourné un courant homérique dans tes propres travaux, ô Stésichore ; page savoureuse de Simonide ; Ibycus qui as moissonné la fleur séduisante de la Persuasion près des adolescents ; glaive d'Alcée qui mainte fois fis libation dû sang des tyrans, en sauvant les institutions de la patrie ; et vous, rossignols d'Alcman à la voix de femme (6), soyez-moi propices, vous tous qui avez ouvert et qui avez clos toute arène lyrique !"
Qu'on énumère maintenant ce qui nous reste de ces neuf maîtres, sans parler de tant d'autres qui les suivaient de près, et qu'on calcule, si l'on ose, la part du naufrage. Le seul Horace chez les Latins, nous les représente tous, imités, réduits, condensés, pour ainsi dire, avec un art consommé ; mais est-ce la même chose que le fruit cueilli à même de l'arbre, à tous les rameaux du verger, - de ce verger assez semblable à celui d'Alcinoüs, dont le Poète a dit dans une douceur et une plénitude fondante : "Là, de grands arbres s'étendent, sans cesse verdoyants, poiriers et grenadiers, et pommiers brillants de leurs pommes, et figuiers savoureux et oliviers pleins de fraîcheur, desquels jamais le fruit ne périt ni ne fait défaut, hiver ni été, durant toute l'année; mais toujours, toujours Zéphyre, de son souffle, fait pousser les uns et mûrit les autres : la poire vieillit sur la poire, la pomme sur la pomme et raisin aussi sur raisin, et figue sur figue..." Telle fut, chez les Grecs, l'abondance lyrique première. - La Couronne de Méléagre, dans son cercle un peu réduit, devait en offrir encore le plus parfait et le plus pur assemblage, si l'on en juge par l'âge du recueil, par les noms qui y figuraient, et par le goût de finesse et d'élégance dont l'assembleur lui-méme a fait preuve dans ses propres vers. Certes, des poètes d'une date bien postérieure ont produit encore de jolies pièces qui ne déparent nullement l'Anthologie de Constantin Céphalas. Pourtant, lorsque je lis ces noms nouveaux de Rufinus, de Paul le Silentiaire, du consul Macédonius et de bien d'autres, je me sens toujours en garde ; malgré le dédain persistant et la prévention bien établie du goût grec contre l'influence romaine, je ne puis m'empêcher de soupçonner le mélange. Nous voyons dans les Lettres de Pline tant de jeunes Romains faire des vers grecs en perfection, qu'il a dû s'en glisser plus d'un morceau dans le choix de ces poètes attiques de la décadence. Et puis on n'existe pas impunément à côté d'une grande littérature qui a sa gloire : je crois entrevoir du Properce à travers les flammes amoureuses de Paul le Silentiaire. Rien de cela n'était possible dans la Couronne de Méléagre tressée et close avant la grande époque poétique romaine, au temps de l'enfance de Cicéron.
Un peu après Méléagre, immédiatement après lui en date, un Grec sorti précisément de la même ville, de Gadare, un poète non moins délicat, et dont il serait agréable aussi de parler un jour, Philodème, vint à Rome, y vécut en épicurien poli ; on le trouve fort loué de Cicéron. Il paraît qu'il fut amoureux de quelque Romaine peu lettrée, et il disait dans une jolie épigramme que je traduis un peu librement : "O pied, ô jambe, ô contours accomplis pour lesquels ce m'a été raison de périr, ô épaules, sein, col délié, ô mains, ô petits yeux qui font mon délire, ô mouvements divins, petits cris, baisers suprêmes ! et que m'importe à moi qu'elle soit une Opique (7), comme on dit, une barbare, et qu'elle ne chante pas les vers de Sapho ? Persée fut bien amoureux de l'Éthiopienne Andromède." Opique est un mot par lequel les Grecs désignaient assez injurieusement les Romains. Or, ce mot-là, j'imagine, ne devait pas encore se trouver dans le vocabulaire et dans l'Anthologie de Méléagre. Sa Syrie, toute mélangée qu'elle était, la Phénicie d'où sortit Cadmus, ne lui suggéraient pas usée idée pareille. Filles de Tyr et de Sidon, fleurs de Cos et d'Ionie, toutes celles qu'il aima et qu'il célèbre, savaient ou entendaient probablement les chansons de Sapho, aussi bien que les vers qu'il leur adressait à elles-mêmes.
On peut se faire une idée plus précise de ce que sa Couronne renfermait de pure richesse et de variété d'agréments par la première pièce qu'il y avait mise en guise de préface ; j'en ai traduit quelque chose autrefois dans cette Revue même (8). Cette pièce, dont je disais qu'elle était comme l'enseigne du jardin des Hespérides, contient les noms de quarante-six poètes, sans compter ceux tout Modernes et d'hier qui avaient fourni leur brin au bouquet, parmi lesquels, lui Méléagre, il avait semé çà et là, ajoutait-il, les premières violettes matinales de sa propre muse. Ce sont ces violettes, en partie conservées, dont on voudrait représenter ici quelques-unes sans trop en dissiper le parfum.
Qu'était-ce que Méléagre avant tout ? On en sait peu de chose, sinon ce que lui-même nous apprend dans l'épigramme suivante, qu'il avait composée pour son tombeau :
"Ma nourrice est l'île de Tyr ; pour patrie attique j'ai eu la Syrienne Gadare ; fils d'Eucratès, moi, Méléagre, j'ai poussé avec les Muses, et ma première course s'est faite en compagnie des Grâces Ménippées. Que je sois Syrien, qu'y a-t-il d'étonnant ? O Étranger, nous habitons une seule patrie, le monde : un seul Chaos a engendré tous les mortels. Agé de beaucoup d'années, j'ai gravé ceci sur mes tablettes en vue de la tombe, car celui qui est voisin de la vieillesse n'est pas loin de Pluton. Mais toi, si tu m'adresses un Salut à moi le babillard et le vieux, puisses-tu toi-même atteindre à la vieillesse babillarde !"
Ainsi Méléagre était de Gadare en Célésyrie ; il fut disciple de Ménippe le cynique, son compatriote, et fit même à son exemple (sans doute avant Varron) des satires ménippées, dont Athénée nous a conservé les titres. Il vécut vieux, et, après avoir passé sa jeunesse à Tyr, il mourut dans l'ile de Cos. Il florissait sous le dernier Séleucus (9).
Bon nombre de ses épigrammes sont destinées à célébrer ses amours à Tyr, amours bien asiatiques la plupart, de ceux qu'on rougit seulement de nommer, qu'étalait si à nu la muse antique, pour lesquels Horace et Virgile lui-même ont trouvé des accents et Cicéron des madrigaux (10), dont la poésie homérique était restée parfaitement exempte et pure, mais dont l'invasion dans la poésie grecque lyrique remonte jusqu'au temps d'Ibycus et de Stésichore. On dirait que le goût des anthologies animait, poursuivait Méléagre en toutes choses ; il combinait et tressait ses propres passions comme les muses de ses poètes : il faut le voir, dans cette Tyr dissolue, le long de ces iles d'Éolie qu'il parcourt, composer et assortir en tous sens les bouquets, les grappes d'Amours comme des grappes d'abeilles, retourner et diversifier à plaisir ses groupes de Ganimèdes et de Cupidons : cela rappelle cette nichée d'Amours, grands et petits, qu'Anacréon portait toujours dans le coeur. Méléagre en un endroit, par une moins gracieuse image et qui se sent plutôt de la ménippée, compare son mélange à je ne sais quel plat en renom alors, à je ne sais quelle macédoine pleine de ragoût. Passons vite sur ces délires. Le sentiment vrai, qui, par instants s'y glisse, est propre à augmenter encore les regrets. "Catulle, qu'on ne peut nommer sans avoir horreur de ses obscénités, a écrit Fénelon en cette même Lettre qu'il m'arrive d'invoquer souvent, est au comble de la perfection pour une simplicité passionnée ;" et il cite un distique sur Lesbie. Si l'on suppose que c'est quelque Lesbie qui parle, quelque Sapho passionnée, on pourra également admirer le distique de Méléagre, dont voici le sens privé du rhythme-et de la grâce concise : "Si je regarde Théron, je vois l'Univers ; mais, si l'Univers est sous mes yeux et non pas lui, tout au contraire je ne vois rien."

Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, 
Un seul être vous manque et tout est dépeuplé !

Il arrive a Méléagre, qui rappelle si à l'improviste Lamartine, de faire songer également à Virgile ; il avait dit avant celui-ci, et plus brièvement, le Non ignara mali miseris succurrere disco :

J'ai, pour avoir souffert, appris à compatir (11).

C'est de lui non moins que d'Asclépiade, qu'André Chénier a pu emprunter le motif d'une de ses élégies à l'antique : O Nuit, j'avais juré d'aimer cette infidèle, etc. Voici l'épigramme, qui se peut bien mettre dans la bouche d'une femme abandonnée, se plaignant d'un amant parjure :
"Nuit sacrée, et toi Lampe, aucun autre que vous, mais vous seuls, nous vous primes tous les deux à témoin dans nos serments, et nous nous jurâmes, lui de me toujours chérir, et moi de ne le jamais quitter ; nous le jurâmes et vous reçûtes la commune promesse. Et maintenant il dit que ces serments ont été emportés par l'onde : et toi, Lampe, tu le vois, lui le même, dans les bras des autres."
Nous prenons surtout Méléagre au moment où renonçant décidément aux Muiscus, aux Dion, aux Théron, il célèbre d'une flamme avouable, et par moments délicate, les Zénophila, les Fanie, les Héliodora, et tant d'autres beautés qui remplissent son coeur et n'en font que cendre. De la subtilité, de la manière sophistique, du mauvais goût, il en a certes beaucoup trop , et nous le dirons tout à l'heure ; mais tachons auparavant de bien pénétrer son genre de passion, de tendresse même (car il en a aussi), et de saisir son tour d'imagination hardie et vive. C'est lui qui a dit : "Il y a trois Grâces, il y a trois Heures, vierges aimables ; et moi, trois désirs de femmes me frappent de fureur. Est-ce donc qu'Amour a tiré de trois arcs, comme pour blesser, non pas un seul cour en moi, mais trois coeurs ?" Ce chiffre trois n'est pas son dernier mot, et bientôt il l'outre-passe. Dans sa flamme amoureuse croissante, il s'écrie: "Ni la boucle de cheveux de Timo, ni la sandale d'Héliodora, ni le vestibule de la petite Démo, toujours arrosé de parfums, ni le tendre sourire d'Anticlée aux grands yeux, ni les couronnes fraîchement écloses de Dorothée, non, non, ton carquois, Amour, ne cache plus rien de ce qui te servait hier encore de flèches ailées, car en moi sont tous les traits (12)." Il diversifie cette pensée, et, y entremêlant d'autres noms, il se plaît à la redire, non point en pure fantaisie, mais d'un accent pénétré : "J'en jure par la frisure de Timo aux belles boucles amoureuses, par le corps odorant de Démo, dont le parfum enchante les songes, j'en jure encore par les jeux aimables d'Ilias, j'en jure par cette lampe vigilante qui s'enivre, chaque nuit, de mes chansons, je n'ai plus sur les lèvres qu'un tout petit souffle que tu m'as laissé, Amour ; mais si tu le veux, dis,et ce reste encore, je l'exhalerai." C'est là sa plainte constante, c'est son voeu, même lorsqu'il a l'air de crier merci : le son de l'amour plonge sans cesse en mes oreilles, mon oeil offre en silence sa douce larme aux désirs ; ni la nuit ni le jour n'ont endormi le mal, mais l'empreinte des filtres est déjà reconnaissable à plus d'un endroit dans mon coeur. O volages Amours, n'auriez-vous des ailes que pour voler sur moi, et n'en avez-vous pas, si peu que ce soit, pour vous envoler ? " - Je voudrais pouvoir rendre le passionné et le délicat de la plainte ; mais comment y réussir sans les vers, et comment rester exact et littéralement fidèle si l'on voulait rimer ? Je demande donc excuse une fois pour toutes, dans la nécessité où je me mets ici de traduire ces choses si légères ; de telles épigrammes sont comme des gouttes de miel cachées par l'abeille dans les fentes des vieux chênes ; on ne sait comment les en arracher, et souvent il y faut employer les ongles, ce qui gâte la gràce.
On peut dire encore de ces courtes et vives saillies du boëte amoureux que ce ne sont que des étincelles, mais des étincelles arrachées à la foudre. II a de ces débuts enflammés qui tiennent des deux ivresses ; ainsi, dans cet élan d'orgie ou de sérénade (c'était un peu la même chose chez les Anciens, comessatio), il veut courir à la porte de sa maîtresse, et s'adresse tour à tour à son serviteur pour qu'il allume le flambeau, et à lui-même pour s'enhardir :
"Le dé en est jeté : allons, enfant, j'irai. - Allons, courage ! - Mais quel est ton projet, ivre que tu es ? - Je vais à la sérénade. - A la sérénade ! A quoi te livres-tu, mon Coeur ? Y a-t-il ombre de raison dans l'amour ? - Allume pourtant, allume vite. Qu'importent toutes les raisons d'auparavant ? Périsse la sagesse et tout son labeur! je ne sais qu'une chose, c'est qu'Amour a brisé Jupiter lui-même et son vouloir."
Dans l'épigramme suivante, il s'échappera avec la même vivacité, avec la même incohérence passionnée et de façon à moins choquer nos moeurs, qui ne veulent, en fait d'amour, qu'une seule ivresse. C'est à une suivante qu'il est en train de parler pour qu'elle porte à sa maîtresse un message : il la presse, il la rappelle, il court après ; le mouvement est celui de l'entraînement même et de la naïve impatience :
"Dis-lui cela, Dorcas, dis-lui et redis-lui , ô Dorcas, deux et trois fois toutes choses. Cours, ne tarde plus, vole... - Un instant, un instant encore, chère Dorcas, attends un peu ; pourquoi te hâter avant d'avoir tout entendu ? Ajoute à ce que j'ai dit dès longtemps, ajoute... - Mais je déraisonne de plus en plus ; ne dis rien, absolument rien... -. Ou seulement... - Non, dis tout, ne t'épargne pas à tout dire.. : - Et cependant pourquoi est-ce que je t'envoie, ô Dorcas ? Me voilà arrivé moi-même avec toi et avant toi."
Ce message ardent allait à une certaine Lycaenis, qui paraît n'avoir été qu'une coquette, et à laquelle il reprochait peu après de l'avoir joué par un semblant d'amour. Parmi les autres femmes qu'aima Méléagre, et dont il nous a déjà énuméré un groupe assez complet, il n'est pas impossible de ressaisir les traits, au moins de quelques-unes, et même des différences assez sensibles de physionomie. La petite Timo dura peu de temps, à ce qu'il semble, et ne lui tint guère au coeur ; elle vieillit vite, et il se vengea ou de ses rigueurs, ou plutôt de ses infidélités avec le beau Diodore par une manière d'épode sanglante, digne d'Archiloque ou d'Horace à Canidie : il la compare pièce pour pièce à un vaisseau qui ne peut plus soutenir la mer. Méléagre a beaucoup vécu dans les ports, dans les îles, en vue des flots ; il affectionne dans ses amours les images maritimes. Nous nous garderons bien de traduire ici cette comparaison trop suivie de la petite Timo avec quelque-carène délabrée de Tyr, et mieux vaut passer à la petite Fanie.
Fanie, en grec, veut dire petite lumière, ou même petite lanterne, petit flambeau. Le poète ne manqua pas de jouer sur le mot, comme ferait tout galant auteur de madrigal ou de sonnet, comme fera Pétrarque lui-même. Ce n'est point cette fois par ses flèches, ce n'est pas même par son flambeau qu'Amour lui a mis la flamme au coeur : il a suffi d'une toute petite étincelle. Il y a là de quoi broder, et l'amant bel-esprit ne s'en fait faute. Mais voici qui indique un sentiment plus vrai : Fanie était dans l'ile de Cos, et Méléagre, absent, s'en était allé du côté de l'Hellespont ; il s'adresse ainsi aux voiles qu'il aperçoit du rivage: "Navires bien frétés, légers sur les eaux, qui traversez le passage d'Hellé recevant au sein des voiles un Borée favorable, si quelque part vous apercevez sur le rivage dans l'île de Cos la petite Fanie regardant vers la mer bleue, annoncez-lui cette parole : "Belle épousée, ce n'est point sur un vaisseau qu'il reviendra ; il est homme à venir à pied ,tant il t'aime (13) !" - Et si vous dites cela, voguez au plus vite, voguez à souhait : Jupiter propice soufflera dans votre voilure."
Démo , la petite maîtresse aux parfums, lui inspirera aussi quelques vrais accents ; c'est pour elle qu'il s'écriait â l'aurore : "Point du jour, pourquoi, ennemi des amoureux, m'es-tu survenu si vite sur ma couche ; lorsqu'à peine je commençais à m'attiédir auprès de ma chère Démo ? Puisses-tu, rebroussant chemin au plus tôt, devenir l'Étoile du soir, ô toi qui lances une douce lumière si amère pour moi ! Car déjà auparavant, à propos d'Alcmène, tu es allé au-devant de Jupiter, et tu n'ignores pas comment on s'en revient." Dans une autre épigramme qui est la contre-partie de la première, il accuse ce même Point du jour, qui allait si vtle tout à l'heure, d'être trop lent à tourner autour du monde, maintenant qu'un autre plus heureux est accueilli en sa place et lui succède dans les mêmes douceurs : "Mais, lorsque je la tenais dans mes bras, la belle élancée, tu m'arrivais bien vite, comme pour me frapper d'une lumière qui rit de mes maux." Cette Démo, en effet, lui fut infidèle, on l'entrevoit, polir un Juif, et nous arrivons à Zénophila.
Celle-ci est une délicate personne, une belle diseuse (dulce loquentem), une savante ou mieux une muse ; ce n'est pas d'elle qu'on pourrait dire qu'elle ne chante pas les vers de Sapho, elle en fait elle-même. Le ton de Méléagre semble s'épurer pour la célébrer : "Les Muses aux doux accents avec la lyre, et la parole sensée avec la Persuasion, et l'Amour guidant en char la beauté, t'ont donné en partage, ô Zénophila , le sceptre des Désirs ; les trois Grâces t'ont donné leurs dons." Et il explique de toutes les manières, il commente avec complaisance ce triple don, cette voix mélodieuse qui le pénètre, cette forme divine qui darde le.désir, ce charme surtout qui l'arrête : beauté, muse et grâce. Il va cueillir les images les plus fraîches et les plus légères pour lui exprimer son âme. Il est jaloux de tout auprès d'elle, de la mouche qui vole, môme du sommeil : "Tu dors, Zénophila, tendre tige ! Puissé-je sur toi maintenant, comme un Sommeil sans ailes, pénétrer dans tes paupières et n'en plus bouger, afin que pas même lui, lui qui charme les yeux mêmes de Jupiter, n'habite en toi, et que moi seul je te possède !" Et quelle fraîcheur matinale et pure dans le couplet suivant, que tant de poètes latins modernes ont travaillé à imiter sans l'atteindre : "Déjà la blanche violette fleurit, et fleurit le narcisse ami des pluies, et les lis fleurissent sur les montagnes ; mais la plus aimable de toutes, la fleur la plus éclose entre les fleurs, Zénophila, est comme la rose qui exhale le charme. Prairies, pourquoi riez-vous si brillamment sous vos parures ? l'enfant est plus belle que toutes vos couronnes. "
Si, dans un festin, la coupe a touché les lèvres de Zénophila, il s'écrie : "Le calice a souri de joie, il dit qu'il a touché la lèvre éloquente de l'aimable Zénophila : bienheureux ! Oh ! si, appliquant aussi bien ses lèvres à mes lèvres, elle buvait en moi d'une seule haleine toute mon âme !
Il n'est pas toujours jaloux du moucheron qui vole, il ne se courrouce pas toujours contre le cousin qui peut piquer la belle dormeuse ; il lui confie aussi au besoin de délicats messages : "Vole pour moi, Moucheron, léger messager, et effleurant l'oreille de Zénophila, murmure-lui ces mots : "Tout éveillé il t'attend, et toi, oublieuse de ceux qui t'aiment, tu dors !" - Va , vole ; ô l'ami des Muses, envole-toi ! mais parle-lui bien bas, de peur qu'éveillant celui qui dort à côté, tu ne déchaines sur moi ses jalouses colères. Que si tu m'amènes la belle enfant, je te coifferai d'une peau de lion, ô moucheron sans pareil, et je te donnerai à porter dans ta main la massue d'Hercule (14).
Nous avons épuisé le chapelet de femmes que Méléagre nous avait composé tout d'abord, et il ne nous reste plus qu'Héliodora : c'est celle aussi, le dirai-je ? qu'il parait avoir le plus aimée, et il ne l'a pas appelée seulement par métaphore l'âme de son âme. Il n'est pas dit qu'elle fit des vers comme Zénophila, mais elle avait également le doux langage, la voix pareille à un chant ; elle possédait la grâce enchanteresse et cette Persuasion ou séduction (Pitho), déesse ou fée que j'ai cru déjà ne pouvoir bien exprimer que par le charme. Il nous a parlé une fois de son petit pied, de sa sandale élégante, ce qui ne gâte rien. Il nous a dit en six vers dont le rhythme seul pourrait figurer la légèreté, l'entrelacement et l'abondance : "Je tresserai la violette blanche, je tresserai le tendre narcisse avec les myrtes, je tresserai les lis riants, je tresserai le safran suave, et encore l'hyacinthe pourpré, et aussi je tresserai les roses chères à l'amour, afin que, sur les tempes d'Héliodora aux grappes odorantes, la couronne frappe de ses fleurs les belles boucles de sa chevelure."- J'aime à croire que ce ne fut que dans les débuts de sa liaison qu'il doutait assez de cette chère Héliodora pour s'écrier, tandis qu'il se dirigeait le soir vers sa demeure : "Astres, et toi, Lune qui brilles si belle aux amants, Nuit, et toi, petit instrument compagnon des sérénades, est-ce que je la trouverai encore l'amoureuse, sur sa couche, tout éveillée et se plaignant à sa lampe solitaire ? ou bien en a-t-elle un autre à ses côtés ? Au-dessus de sa porte, alors, je suspendrai ces couronnes suppliantes, non sans les avoir fanées auparavant de mes larmes, et j'y inscrirai ces mots : A toi, Cypris, Méléagre, l'initié de tes jeux, a suspendu ici ces dépouilles de sa tendresse (15) !"- Une autre fois, s'adressant suivant l'usage à la lampe, il la suppliait de s'éteindre plutôt que de favoriser de sa clarté les plaisirs d'un autre, et il souhaitait de plus que cet autre tombât tout d'un coup accablé de sommeil, comme ce beau dormeur Endymion, lequel, on le sait, ne sentait pas son bonheur. Mais de tels voeux et de telles plaintes, qui supposent si aisément l'infidélité de l'amante, sont trop ordinaires à tous les élégiaques antiques ; ce qui nous peut indiquer que l'amour de Méléagre pour Héliodora s'est élevé à quelque chose de plus particulier et de plus senti dans l'ordre du coeur, ce sont des accents comme ceux-ci ; il est à table avec ses amis, les coupes circulent, la joie déborde ; lui, il regrette celle qui, la veille, était à ses côtés :
"Verse, et dis encore, encore, encore, A Héliodora ! dis, mêle ce doux nom au pur nectar. Et, en souvenir d'elle, attache-moi cette couronne d'hier toute humide de parfums. Vois, la rose amoureuse est en pleurs, de ne plus la sentir ici, de ne plus la voir sur mon sein (16)." Un autre jour, un matin qu'il est près d'elle et qu'il est heureux, il dit à l'abeille qui voltige : "Abeille qui vis de fleurs (17), pourquoi me viens-tu toucher le corps d'Héliodora, quittant pour elle les calices du printemps ? Est-ce que par là tu veux me faire entendre qu'elle a sans cesse en elle l'aiguillon doux et insupportablement amer de l'amour ? Oui, je le pense, ce n'est que cela que tu veux me dire. O amoureuse Abeille, tu peux t'en retourner : il y a longtemps que nous savons ton message."
Héliodora meurt, elle meurt jeune, et Méléagre exhale ses regrets dans une pièce toute pleine de sanglots, qui ne se peut reproduire ici que bien faiblement. Il supplie, avec le cri de la tendresse, la terre d'être légère à celle qui, tant qu'elle vécut, l'a si légèrement foulée : "Je t'offre mes larmes là-bas jusqu'à travers la terre, Héliodora, je te les offre comme reliques de tendresse jusque dans les Enfers, des larmes cruelles à pleurer ! et sur ta tombe amèrement baignée je verse en libation le souvenir de nos amours, le souvenir de notre affection ; car tu m'es chère jusque parmi les morts ; et moi, Méléagre, je m'écrie pitoyablement vers toi, stérile hommage dans l'Achéron ! Hélas ! hélas ! où est ma tige si regrettable ? Pluton me l'a enlevée, il me l'a enlevée, et la poussière a souillé la fleur dans son éclat. Mais je te supplie à genoux, ô Terre, notre nourrice à tous, d'embrasser dans ton sein ; ô mère, d'embrasser doucement cette morte tant pleurée."
Cette pièce, après la mort d'une amante, m'a involontairement rappelé les suprêmes sonnets de Pétrarque, de qui la pensée m'est encore revenue plus d'une fois en lisant Méléagre. Il y a entre eux deux tout l'abîme qui sépare le christianisme épuré et le paganisme sans frein. Pourtant, l'oserai-je dire ? plus d'un rapprochement m'a frappé pour le style, pour le goût. Méléagre est déjà subtil (car je ne prétends pas dissimuler ses défauts), il l'est comme Ovide le sera, et bien plus qu'Ovide ; il l'est comme on le sera plus tard dans les sonnets, dans les madrigaux les plus raffinés. Ce n'est pas seulement parce qu'il joue sur les noms de ses maîtresses, parce qù'étant un jour amoureux d'une certaine Tryphéra, il dit qu'elle est une Scylla, à peu prés comme si mademoiselle de Scudery disait que la princesse de Tendre a un coeur de roche (18);  il ne s'en tient pas à ces gentillesses : il est telle épigramme sur Héliodora, oïl il nous montre Amour et elle jouant à la paume avec son coeur, et il la supplie de ne pas le laisser tomber, mais de se prêter au jeu et de renvoyer la balle. Quel joli sonnet on aurait-fait avec cette idée-là (19) ! Quand on voit chez les Grecs, à partir des Alexandrins, de telles subtilités ingénieuses pénétrer et corrompre la poésie, même celle qui reste à tant d'égards charmante encore, on est tenté de se demander si cette veine sophistique, transmise par les Latins, et qu'on retrouve tout à l'extrémité de leur littérature dans Ausone, n'aurait point pu s'infiltrer d'une manière ou d'une autre jusqu'à ceux des beaux-esprits provençaux ou italiens du moyen-âge, qui ont recommencé comme les autres ont fini. Mais non : ces phases analogues et ces récidives du goût tiennent à des lois générales de l'esprit humain ; on réinvente, à de certains âges et en de certains lieux éloignés, les mêmes défauts, comme quelquefois aussi on rencontre, sans s'être connus et à l'aide de la seule nature, les mêmes beautés. Ce qui est sûr, c'est qu'après avoir lu Méléagre, on comprend mieux Ovide, et tant de jeux d'esprit, dès longtemps en circulation chez les Grecs, et où le charmant élégiaque latin n'a pas toujours mêlé la même flamme.
Il ne serait pas juste de finir avec Méléagre sur une remarque qui ressemblerait trop à un blâme. On rencontre chez lui, outre les pièces consacrées à ses amours, de belles épigrammes encore et une idylle ravissante de fraîcheur. Il n'existe dans l'antiquité que bien peu d'épigrammes comparables en beauté, et presque en grandeur, à celle qu'on lui doit sur Niobé. Le poète se représente dans la situation d'un messager qui vient annoncer à celle-ci la mort de ses fils, croyant que c'est là tout son malheur ; mais tout d'un coup, et tandis qu'il parle, il est témoin de la mort des filles restées auprès de leur mère. La première partie de cette petite pièce est en récit, et la seconde en tableau. On y sent respirer à. chaque mot ce quelque chose de vif, de court, d'imprévu, qui est proprement le génie de l'épigramme. Rien aussi de plus sévèrement douloureux ; ces douze vers, qui suffisent à tant de meurtres, et qui en regorgent pour ainsi dire, étaient dignes d'être inscrits sur la statue antique, au socle du marbre.
"Fille de Tantale, Niobé, entends ma voix messagère de désastre, reçois la parole lamentable qui proclame tes angoisses ; délie le bandeau de tes cheveux, ô la malheureuse, qui n'as mis au monde toute une race de fils que pour les flèches accablantes de Phoebus : tu n'as plus d'enfants ! - Mais quoi ? autre chose encore ! que vois-je? Hélas ! hélas ! le meurtre déborde, il atteint jusqu'aux vierges. L'une tombe penchée sur les genoux de la mère, l'autre dans ses bras, l'autre à terre, l'autre à sa mamelle ; une autre, effarée, reçoit le trait en face ; une autre, à l'encontre de la flèche, se blottit ; l'autre, d'un oeil qui survit, regarde encore la lumière. Et cette mère, qui a trop chéri autrefois sa langue babillarde, terrifiée maintenant, figée dans sa chair, est. devenue comme une pierre."
La plus célèbre, la plus longue des pièces de Méléagre, et que nous avons réservée jusqu'ici, est son idylle sur le printemps ; on y saisit comme l'anneau d'or qui le rattache à Théocrite et à Bion. Rien de plus frais, de plus, distinct et de plus net que cette peinture ; pas un trait n'y est vague ni de convention ; tout s'y anime et y vit aux regards, et y luit de sa juste couleur, ce qui fait que l'image est restée toute jeune, toute neuve et comme d'hier, dans un si vieux sujet. J'ai tâché de la calquer ici trait pour trait ; mais il est un certain lustre original qui ne se rend pas : 

IDYLLE SUR LE PRINTEMPS.

"Le venteux hiver s'en étant allé du ciel, la saison rougissante du printemps a souri avec ses fleurs. La terre bleuâtre s'est couronnée d'herbe verte, et les plantes poussant leur tige se sont encheveléés de jeune feuillage. Buvant la tendre rosée de l'Aurore qui fait germer, les prairies s'égayent, à mesure que s'ouvre la rose. Et s'égaye aussi le bouvier jouant de sa flûte sur les montagnes, et le chevrier de chèvres se réjouit de ses blancs chevreaux. Déjà naviguent sur les larges vagues les nautoniers enflant leurs voiles sinueuses au souffle clément de Zéphyre. Déjà les buveurs entonnent Évohé en l'honneur du Père des raisins, la tête ceinte des corymbes en fleur du lierre. Les belles oeuvres industrieuses occupent les abeilles nées des flancs des taureaux, et, assises sur la ruche, elles fabriquent les blanches beautés des rayons humides aux mille trous. De toutes parts, la race des oiseaux chante à voix sonore, les alcyons autour de la vague, les hirondelles au bord des toits, le cygne sur les rives du fleuve, et sous le bois le rossignol (20). Mais si les chevelures des plantes s'épanouissent, si la terre fleurit, si le pasteur joue de la flûte, et si les troupeaux à belle toison sont charmés, si les nautoniers naviguent, si Bacchus est en danse, si la gent ailée exhale ses concerts, et si les abeilles sont en travail pour enfanter, comment donc ne faut-il pas que le poëte aussi chante un chant harmonieux au printemps ?"
Bien que le plus grand nombre des traits qui composent ce tableau entrent d'ordinaire, bon gré, mal'gré, dans toute description du printemps, et que la poésie, en émigrant vers le nord, n'ait cessé de s'inspirer et de se ressouvenir de ces mêmes anciennes peintures du midi, comme si dans leurs objets elles restaient toujours présentes, on peut s'assurer qui il n'en était pas ainsi pour Méléagre, et qu'il avait bien réellement sous les yeux le spectacle fortuné qu'il décrit. Dans un autre poème ancien (21), on possède, en effet, une description de Tyr, de cette île rattachée au continent, toute pareille à une jeune fille qui nage, offrant au flot qui la baigne sa tête, sa poitrine et ses bras étendus, et appuyant ses pieds à la terre : là seulement, est-il dit, le bouvier est voisin du nocher, et le chevrier s'entretient avec le pêcheur ; l'un joue de la flûte au bord du rivage, tandis que l'autre retire ses filets ; la charrue sillonne le champ tout à côté de la rame qui sillonne les flots ; la forêt côtoie la mer, et l'on entend au même lieu le retentissement des vagues, le rougissement des boeufs et le gazouillis des feuilles. C'est le voisinage du Liban qui amène ce concours, cette harmonie parfaite des diverses scènes de la marine et du paysage. Ainsi le printemps de Méléagre n'était pas un idéal dans lequel, comme dans presque tous nos Avril et nos Mai, l'imagination, éveillée par le renouveau, assemble divers traits épars, les arrange plus ou moins, et les achève. Ici, dans ce printemps de Phénicie comme dans ceux d'Ionie et de Sicile, le spectacle se déroulait au complet sous un seul et même regard, et l'heureux poète n'a fait que copier la nature.
 Il y aurait eu moyen sans doute de tirer des cent vingt-neuf épigrammes ou petites pièces restantes de Méléagre d'autres gracieux détails et des considérations littéraires plus approfondies, plus sures ; j'en ai dit assez du moins pour faire entrevoir l'espèce d'imagination et de sensibilité, de subtilité passionnée et de vif agrément encore, d'un poète qui en représente pour nous beaucoup d'autres. Pourquoi ce genre d'essai sans prétention, appliqué aux Anciens, ne prendrait-il pas humblement faveur ? et qu'est-ce qui empêche d'entr'ouvrir de la sorte, non dans la forme savante et philologique qu'on laisse à qui de droit, mais à la vieille manière française, légèrement rajeunie, bien des coins jusqu'ici réservés ? En France, les personnes même instruites (hors du cercle de l'érudition) sont trop accoutumées à ne juger l'antiquité que sur quelques grands noms qui reviennent sans cesse, qu'on cite à tout propos et qu'on croit connaître. On ne connait bien un pays pourtant que lorsqu'on l'a traversé non seulement dans ses larges routes rapidement parcourues, mais aussi dans ses sentiers et au hasard de ses buissons. L'Anthologie et les poètes qu'elle rassemble sont en quelque sorte ce chemin de traverse qui ferait parcourir l'ancienne Grèce dans bien des cantons intérieurs, imprévus. Comment se fait-il qu'on n'ait pas eu l'idée de percer çà et là ce pays de bocages, et d'en rendre praticable à tous au moins quelques portions ? Je ne fais qu'indiquer le chemin, c'est tout ce que je puis. Et si l'on me demande à mon tour pourquoi ce souci perpétuel du nouveau, et à quoi bon Méléagre à cette heure plutôt que tant d'autres, je répondrai avec Ulysse en son récit chez Alcinoüs : "Je ne puis souffrir de venir répéter aujourd'hui ce qui a été dit (par moi ou par d'autres) assez clairement hier."

16 décembre 1845.













(1) La Collection des auteurs grecs publiée par MM. Didot et dirigée par d'habiles philologues offrira, quand elle sera complète, les secours les plus commodes pour l'exécution du valu que nous formons.

(2) C'était bien là, en effet, le souci principal de Scaliger ; il met au-dessus de tout ce qu'il appelle Virgilianam diligentiam, et, après avoir soupçonné les nombreux larcins lyriques d'Horace, il conclut en disant : "Puto tamen eum fuisse Graecis omnibus cultiorem." - Comparant; ainsi que nous l'avons fait (Voir l'article précédent, page 452), la description de la nuit dans Apollonius à celle de Virgile, lequel en a omis pourtant certains traits énergiques, il juge le ton d'Apollonius vulgaire et presque bas (vulgaria, inquam, haec, et plebeia oratione), tandis que Virgile en cet endroit lui parait plutôt héroïque ; déjà le noble avant tout.

(3) Voir la Lettre sur l'Éloquence.

(4) Soirées de Saint-Pétersbourg, deuxième Entretien.

(5) "Plus on a fait provision de richesses de l'antiquité, et plus on est dans l'obligation de les transporter dans son pays." (Voltaire, Lettre à M. Favières, 4 mars 1731)

(6) Alcman, à ce qu'il parait, avait passionnément chanté les amours de jeunes filles, de même qu'Ibycus avait introduit chez les Grecs une poésie d'un autre genre. Chaque mot de cette petite pièce a ton intention caractéristique. 

(7) Ancien peuple d'Italie, le même que les osques. 

(8) Dans l'article intitulé Un Factum contre André Chénier ; voir précédemment page 405.

(9) Quatre-vingt-quinze ans environ avant J. C. 

(10) Singularité des moeurs! ce vice, chez les Anciens, en était venu à ressembler, dans certains cas, à une prétention. C'était cher eux, que dirai-je ? mode, bel air, dont les honnêtes gens se piquaient dans leurs poésies légères, dans leurs hendécasyllabes: 
Pour quelque Iris en l'air faite le langoureux! (Voir Lettres de Pline, VII, 4.) 

(11) Oida pathôn heleein, Epig. XLI. - Dans son Cours d'Études historiques (tome VI, page 08), au moment où il vient de nommer Horace et Virgile, Daunou ajoute : "Après de tels noms, je ne pris profèrer ceux d'un Méléagre, d'un, etc., etc."- Je suis fâché de ce dédain pour Daunou : excellent critique dans le genre moyen, il ne sentait ni la délicatesse exquise chez Méléagre, ni la grandeur chez Napoléon. Son goût chemine entre ces deux limites. 

(12) Le texte de l'épigramme est assez incertain; je suis l'édition de Graefe pour les quatre premiers vers, et je lis le cinquième comme s'il y avait prôên ; c'est-à-dire : ton carquois ne cache plus toutes ces choses (boucle, sandale, etc., etc.) qui étaient hier tes flèches. La hardiesse de l'expression ne dépasse nullement ce qui est ordinaire à la poésie grecque et à celle de Méléagre en particulier. 

(13) Ou peut-titre veut-il dire simplement qu'elle ne l'attende point vers la haute mer, et qu'il arrivera par terre du côté de la Carie et d'Halicarnasse, qui n'était séparée de Cos que par un trajet. Il y a quelque obscurité dans le texte, mais non point dans le mouvement, qui a de la tendresse. 

(14) Cette forme de badinage est familière à Méléagre ; d'autres fois, se souvenant d'Anacréon, il s'adresse à la cigale, il apostrophe la sauterelle ; voici une petite pièce à celle-ci, qui est fort jolie dans l'original. Je fais remarquer seulement que le mot de sauterelle en grec (akris) ) n'a rien que d'agréable, et que, de plus, tous les mots dans cette petite pièce sont choisis dans un sentiment imitatif, et de manière à exprimer le cricri fondamental combiné avec une certaine harmonie : ces nuances échappent en français : "Sauterelle, tromperie de mes amours, consolation du sommeil qui me fuit, Sauterelle, muse rurale à l'aile sonore, imitation toute naturelle de la lyre, touche-moi quelque chose d'enchanteur en frappant de tes pieds chéris tes ailes babillardes ; ainsi chasse de moi les fatigues d'un souci toujours en éveil, en ourdissant, ô Sauterelle, un son qui distraie l'amour. Et pour cadeau matinal je te donnerai de la ciboule toujours fraîche, et dans ta bouche bien fendue, de petites gouttes de rosée."

(15) Cette épigramme ne porte pas le nom d'Héliodora, mais elle est toute pareille â d'autres où cette maîtresse est nommée, et dont elle peut tenir lieu.

(16) Cette épigramme se peut comparer pour l'image et aussi pour le sentiment à cette autre d'Asclépiade :
"De grâce, ô Couronnes, restez-moi là suspendues à cette porte, sans secouer précipitamment vos feuilles, ô couronnes que j'ai trempées de mes pleurs ; car les yeux des amants en sont tout chargés. Mais, sitôt que vous le verrez entr'ou vrir la porte,  distillez sur sa tête nia fraîche rosée, afin que sa blonde chevelure s'abreuve en plein de mes larmes." - Mot à mot : boire mieux mes larmes.

(17) Mot â mot, qui es au régime des fleurs

(18) Tryphéra, en effet, veut dire tendre.

(19) On ne se ferait pas une juste idée de ce goût que j'appellerai d'avance pêtrarquesque, ou plutôt de cet euphémisme et de ce gongorisme de première formation, si je ne citais comme échantillon encore l'épigramme LVIII :
"Ne te criais-je pas cela, ô mon Ame : Par Cypris, tu seras prise, ô malheureuse en amour, en t'envolant souvent à la glu ? Ne te le criais-je pas ? Le piège t'a prise, Pourquoi en vain te débats-tu dans tes liens ? Amour lui-même t'a lié les ailes, et t'a mise sur le feu, tandis qu'expirante il t'arrosait de parfums, et qu'il te donnait à boire des larmes chaudes dans ta soif ardente. O mon Ame si travaillée, tantôt tu es brûlée par le feu, tantôt tu te rafraîchis en recueillant ton souffle. Pourquoi pleures-tu ? Lorsque tu nourrissais dans ton sein l'intraitable Amour, ne savais-tu pas que c'était contre toi qu'il se nourrissait ? Ne le savais-tu pas ? Reconnais maintenant le payement de cette belle nourriture en ayant reçu ù la fois du feu et de la neige froide. C'est toi-même qui l'as voulu ; supportes-en la peine. Tu souffres ce que tu as mérité, brûlée que tu es d'un miel cuisant."
Les Anciens faisaient grand usage de miel;  ils le combinaient avec le vin, ils le faisaient cuire au feu ; les poètes érotiques sont pleins d'images empruntées à ces mélanges. Mais n'admirez-vous pas la quintessence ? Et si l'on ne donnait les preuves textuelles, en croirait-on la Grèce capable à cet âge de pureté encore et de parfaite conservation ? 

(20) André Chénier avait traduit par provision ces deux vers, pour les placer ensuite quelque part :
L'alcyon sur les mers, près des toits l'hirondelle, 
Le cygne au bord du lac, sous le bois Pbilomèle.

(21) Les Dyonisiaques, ou Gestes de Bacchus, par Nonnus, au livre XL.

ÉPIGRAMMES 

ÉPIGRAMMES ÉROTIQUES

8.  - Nuit sacrée, et toi, Lampe, nous n'en avons pas pris d'autres à témoin dans nos serments, mais à vous seules nous jurâmes l'un et l'autre, lui de m'aimer toujours, moi de ne le quitter jamais. Nous l'avons juré, et vous avez reçu la double promesse ; et maintenant il dit, lui, que nos serments ont été écrits (27) sur l'onde, et toi Lampe, tu le vois dans les bras des autres.

57.  - Amour, si tu brùles trop souvent une âme qui voltige vers ton flambeau, elle s'enfuira ; elle aussi, méchant, elle a des ailes.

136.  - Verse et dis : "Encore, encore, encore, à la santé d'Héliodora !" dis-le, mêlant ce doux nom au pur nectar. Et, en souvenir d'elle attache-moi cette couronne d'hier tout humide de parfums. Regarde, la rose amoureuse est en larmes, parce qu'elle la voit ailleurs, parce qu'elle ne la voit plus dans mes bras.

139.  - Par le dieu Pan d'Arcadie, que ta lyre a de mélodie, Zénophile, que de mélodie a ta voix ! Où fuir ? De toutes parts les Amours m'assiègent ; ils ne me laissent pas respirer un seul instant. C'est ta taille qui me jette en extase, c'est ensuite ta voix, c'est ta grâce, c'est .... que dirai-je ? c'est toute ta personne : le feu me dévore.

140. - Douces sont les Muses avec la lyre et leurs mélodies, douce est la persuasion avec sa parole sensée, douce est la beauté dont l'Amour est le guide. Zénophile, à toi l'empire des coeurs ; les Grâces te l'ont donné en te gratifiant de leur triple don, le chant, la persuasion, la beauté.

141.  - Oui, j'en atteste l'Amour, j'aime mieux entendre de mes oreilles la voix d'Héliodora que la lyre du fils de Latone.

143.  - La couronne posée sur la tête d'Héliodora est éclipsée par l'éclat de sa beauté, couronne des couronnes.

144.  - Déjà la violette blanche fleurit, le narcisse flenrit au bord des eaux, les lis fleurissent sur les montagnes ; mais la plus aimable de toutes,la fleur la plus fraîche éclose entre les fleurs, Zénophile s'épanouit comme une rose et en exhale le parfum. Prairies, pourquoi étalez-vous avec tant d'éclat vos riantes parures ? C'est en pure perte : l'enfant est plus belle que toutes vos couronnes.

147.  - Je tresserai la giroflée blanche, je tresserai le tendre narcisse avec les myrtes, je tresserai les lis riants, je tresserai le doux safran, et encore l'hyacinthe pourpré, et aussi je tresserai les roses chères à l'amour, afin que, sur les tempes embaumées d'Heliodora la couronne émaille de ses fleurs les belles boucles de sa chevelure.

148. - J'affirme qu'un jour, dans la conversation, la charmante causeuse Héliodora surpassera les Grâces elles-mêmes en grâce. 

149. - Qui m'a représenté Zénophile, l'étaire au doux parler ? Qui m'a amené ainsi une des trois Grâces ? Véritablement l'artiste a accompli là une oeuvre bien gracieuse, en me donnant la Grâce elle-méme, don plein de grâce !

151.  - Cousins au vol bruyant, qui sans pudeur vous abreuvez du sang des humains, monstres ailés des nuits, laissez, je vous en supplie, dormir un peu Zénophile, et nourrissez-vous de ma chair. Mais c'est en vain que je parle. Ces bêtes, que rien ne touche, se plaisent sur sa peau délicate qui les attire. Ah ! je vous le redis une fois encore , détestable engeance, cessez de montrer tant d'audace, ou vous connaîtrez la puissance de mes mains jalouses.

152.  - Vole pour moi, moucheron, léger messager, et effleurant l'oreille de Zénophile, murmure-lui ces mots :"Tout éveillé il t'attend, et toi, oublieuse de ceux qui t'aiment, tu dors !" - Va, vole ; ô l'ami des Muses, envole-toi ! mais parle-lui bien bas, de peur qu'éveillant celui qui dort à côté, tu ne déchaînes sur moi ses jalouses colères. Que si tu m'amènes la belle enfant, je te coifferai d'une peau de lion, ô moucheron sans pareil, et je te donnerai à porter dans ta main la massue d'Hercule.

154.  - J'en atteste Cypris qui vogue sur l'azur des mers, Tryphéra est Tryphéra (délicate, charmante) aussi par la beauté.

155. - Dans mon coeur l'Amour lui-même a peint Héliodora au doux parler, Héliodora mon âme et ma vie.

156. - La tendre Asclépias, avec des yeux où se reflètent l'azur et le calme d'un ciel serein, persuade à tous de s'embarquer sur la mer des amours.

157.  - Ongle acéré d'Héliodora, tu as crû sous les auspices da l'amour ; car la moindre de tes égratignures pénètre jusqu'au coeur.

160.  - Belle Démo, un autre te possède et jouit de tes faveurs ; moi, je souffre et je gémis. Si les charmes du sabbat t'entraînent, dois-je m'en étonner? Dans tes froides cérémonies se trouve aussi le brûlant amour.

163.  - Abeille qui vis du suc des fleurs, pourquoi, t'élançant de leurs calices parfumés, viens-tu te poser sur Héliodora ? Est-ce que tu veux nous apprendre qu'elle aussi a dans son coeur l'aiguillon de l'Amour, si doux et si amer?  Oui, ce me semble, tu l'as dit. Eh bien ! bonne conseillère, retourne à tes fleurs. Depuis longtemps nous le savons aussi bien que toi.

165.  - Je te demande une grâce, ô nuit, mère de tous les dieux, nuit qui m'est chère, une seule grâce, nuit auguste et sacrée, compagne des orgies amoureuses, si quelque rival sous la couverture d'Héliodora se réchauffe à ces charmes qui éloignent le sommeil, que la lampe s'éteigne, et que dans les bras de son amante il s'endorme d'un profond sommeil comme un autre Endymion.

166.  - 0 nuit, ô amour d'Héliodora qui me tiens éveillé, ô morsures accompagnées de larmes que l'odieux matin provoque, lui reste-t-il des souvenirs de ma tendresse, et mes baisers reviennent-ils à sa mémoire, réchauffent-ils sa froide imagination ? Dort-elle avec mes larmes ? Aime-t-elle à prolonger un rêve qui lui rappelle mon image ? Ou bien s'abandonne-t-elle à un nouvel amour, à de nouveaux ébats ? O lampe, n'éclaire jamais de telles perfidies, veille bien sur celle que je t'ai confiée.

171.  - La coupe a souri de joie, elle a touché, dit-elle, la lèvre éloquente de l'aimable Zénophile. Qu'elle est heureuse ! O si, appliquant aussi bien ses lèvres à mes lèvres, Zénophile buvait en moi d'une seule haleine toute mon âme !

172. - Étoile du matin,pourquoi,ennemie des amoureux, m'es-tu survenue si vite sur ma couche, lorsqu'à peine je commençais à me réchauffer auprès de ma chère Démo ! Puisses-tu, rebroussant chemin au plus tôt, devenir l'étoile du soir, ô toi qui lances une douce lumière si amère pour moi ! Déjà autrefois tu t'es rencontrée chez Alcmène avec Jupiter, et tu u ignores pas comment on s'en retourne.

173. - Étoile du matin, cruelle aux amants, pourquoi tournes-tu si lentement autour du monde, maintenant qu'un autre se réchauffe sous la couverture de Démo ? Ah ! lorsque je tenais dans mes bras cette belle à la taille élancée, tu m'arrivais bien vite, comme pour me frapper d'une lumière qui riait de mes maux.

174. - Tu dors, Zénophile, tendre tige ! puissé-je sur toi, maintenant, comme un sommeil ailé, pénétrer dans tes paupières, et n'en plus bouger, afin que pas même lui, lui qui charme les yeux de Jupiter, n'habite en toi, et que je te possède seul !

175. - Je sais que tu trahis ma foi : tes cheveux, tout humides encore de parfums, dénoncent ta vie dissolue ; tes yeux, appesantis par la fatigue, montrent bien que tu as passé la nuit ; cette couronne qui te serre le front prouve que tu sors d'un festin ; tes cheveux en désordre portent les traces de mains amoureuses, et tous tes membres chancellent sous les vapeurs du vin. Va-t'en, femme au coeur banal ; le luth de l'orgie t'appelle; entends-tu le bruit des castagnettes lascives ?

176.- Terrible est l'Amour, oui terrible. Mais à quoi bon dire encore et redire en gémissant, terrible est l'Amour ? Car l'enfant rit de nos invectives, elles l'enchantent ; il se nourrit de nos larmes et de nos injures. C'est toujours un étonnement pour moi que vous qui êtes sortie du sein de l'onde, ô Vénus, vous ayez pu avec des éléments humides enfanter du feu.

177.  - Je réclame et signale l'Amour, le traître Amour qui vient ce matin même de s'envoler de mon lit. C'est un enfant qui pleure avec charme, parlant toujours, vif et léger, que rien n'effraye, qui rit d'un air malin, ayant des ailes et un carquois. Je ne saurais dire quel est son père : ni le ciel, ni la terre, ni la mer ne se vantent de lui avoir donné le jour ; car partout et de tous il est détesté. Gardez-vous que dans vos âmes il ne tende ses filets. Mais le voici ! il est à son gîte. Je te vois bien, petit archer : tu es blotti dans les yeux de Zénophille.

178.  - Qu'on le vende, tout endormi qu'il est dans les bras de sa mère, qu'on le vende. Pourquoi nourrir cet être dangereux ? Il est ailé, camus ; ses ongles égratignent ; il pleure, puis il éclate de rire ; de plus il est obstiné, babillard, curieux, farouche, et sans pitié même pour sa mère. C'est un monstre fini. Donc il sera vendu. S'il est quelque marchand près de mettre à la voile qui veuille acheter un enfant, qu'il s'avance. Mais voilà qu'il pleure, qu'il supplie. Eh bien ! je ne te vends plus, rassure-toi et reste ici ; on t'y élèvera près de Zénophile.

179.  - Oui, par Cypris, Amour, je livrerai au feu toutes tes armes, arc, flèches; carquois ; je les brûlerai. A quoi bon cet air fat, ces ris moqueurs, cette moue insolente ? Bientôt peut-être tu ne riras pas de bon coeur. Car je vais te couper ces ailes, messagères des désirs, et t'enchaîner les pieds dans des entraves d'airain. Pourtant nous risquons d'engager une lutte aussi funeste que celle de Cadmus, en t'attachant trop près de nous : c'est mettre le lynx dans le bercail. Va-t'en donc au loin, dieu trop difficile à vaincre, ajoute des talonnières à tes ailes, et prends ton vol vers d'autres malheureux.

180. - Quoi d'étonnant si le cruel Amour lance des traits de feu, et si sur ses jolies lèvres éclate un rire amer ? Sa mère n'aime-t-elle pas Mars, n'est-elle pas l'épouse de Vulcain ? Sa vie se passe entre le feu et le fer. La mère de sa mère, c'est l'onde azurée qui, au souffle des vents, se soulève et mugit. Il n'a pas de père connu. C'est pour cela que l'Amour a les feux de Vulcain, que sa colère est égale à celle des flots, et qu'il se sert des traits ensanglantés de Mars.

182.  - Dis-lui cela, Dorcas, dis-lui et redis-lui, ô Dorcas, deux et trois fois toutes choses. Cours, ne tarde plus, vole. - Un instant, un instant encore, chère Dorcas, attends un peu ; pourquoi te hâter avant d'avoir tout entendu ? Ajoute à ce que j'ai dit dès longtemps ; ajoute .... Mais je déraisonne de plus en plus, ne dis rien, absolument rien..., ou seulement .... non, dis tout, ne t'épargne pas à tout dire .... Et cependant pourquoi est-ce que je t'envoie, ô Dorcas ? me voilà arrivé moi-même avec toi et avant toi.

184.  - Je le sais bien, rien ne m'a échappé. Pour quoi prendre à témoin les dieux ?  Rien ne m'a échappé, te disje. Plus de serments ; je sais tout. Voilà donc, parjure, pourquoi tu voulais coucher seule. Quelle audace ! et maintenant. maintenant encore elle dit qu'elle était seule. Ce bel amant ne t'appelle-t-il pas ? Je devrais bien le .... Mais pourquoi des menaces ? Va-t'en, monstre, va-t'en au plus vite. Mais je te ferais trop de plaisir ; je sais que tu veux le rejoindre. Reste donc ici sous les verrous.

187.  - Dorcas, dis à Lycénis : Vois comme elle est prise, celle qui n'aime pas sincèrement. Le temps dévoile la fausseté de l'amour.

190.  - Amer est le flot de l'amour ; le souffle de ses jalousies ôte le sommeil ; les parages de ses joies sont pleins de tempêtes. Oû suis-je entraîné à la dérive ? La raison vogue à l'aventure sans gouvernail. Est-ce que, de nouveau, nous allons voir Tryphère, une autre Scylla'?

191.  - Astres, et toi, lune qui brilles si belle aux amants, Nuit, et toi, petit instrument compagnon des sérénades, est-ce que je la trouverai encore l'amoureuse, sur sa couche, tout éveillée, et se plaignant à sa lampe solitaire ? Ou bien en a-t-elle un autre à ses côtes ? Au-dessus de sa porte, alors, je suspendrai ces couronnes suppliantes, non sans les avoir fanées auparavant de mes larmes, et j'y inscrirai ces mots : "A toi, Cypris, Méléagre, l'initié de tes jeux, a suspendu ici ces dépouilles de sa tendresse."

192. - Si tu as vu Callistion nue, ami, tu dois dire : "La double lettre des Syracusains n'y est plus."

195.  - Les trois Grâces ont accordé à la jeune épouse Zénophile un triple don, un triple gage deun beauté ; l'une sur son teint a mis le désir, l'autre le charme dans sa tournure, la troisième a mis dans sa bouche les doux propos. Trois fois heureuse, celle dont Vénus a préparé la couche, dont la Persuasion dicte le langage, et dont l'Amour a dessiné les traits.

196.  - A Zénophile l'Amour a donné la beauté et Cypris un charme qui partout la suit ; les Grâces lui ont donné la grâce.

197. - J'en jure par la frisure de Timo aux belles boucles amoureuses, par le corps odorant de Démo, dont le parfum enchante les songes, j'en jure encore par les jeux aimables d'llias, j'en jure par cette lampe vigilante qui s'enivre, chaque nuit, de mes chansons, je n'ai plus sur les lèvres qu'un tout petit souffle que tu m'as laissé, Amour ; mais si tu le veux, dis, et ce reste encore, je l'exhalerai.

198. - O que les boucles de cheveux de Timo sont belles ! Qu'elles sont riches les sandales d'Héliodora ! Que le portique de Démarion est parfumé ! Qu'il est charmant le sourire d'Anticlée aux grands yeux ! Que les couronnes de Dorothée sont fraîches ! Non, ton carquois d'or, Amour, ne renferme plus de traits à me lancer : toutes tes flèches sont dans mon coeur.

204. - Timarion, autrefois élégant et solide esquif, est désemparé des agrès de l'Amour. Son dos est courbé comme la vergue d'un mât, ses cheveux blancs sont épars comme des cordages. Ses seins pendent et flottent ainsi que des voiles détendues, et les rides que produit le choc des vagues sillonnent ses flancs. Plus bas tout est envahi par le eaux de la sentine ; dans la carène, la mer entre et bouillonne. Les genoux lui tremblent comme agités par le roulis. Malheureux, il naviguera sur le Styx, de son vivant, celui qui montera à bord de cette vieille galère, cercueil ambulant.

208.  - Furori in pueros valedicit, causa allata, quod voluptas non sit communis.

212.  - Le son de l'amour plonge sans cesse en mes oreilles, mon oeil offre en silence sa douce larme aux désirs ; ni la nuit ni le jour n'ont endormi le mal, mais l'empreinte des philtres est déjà reconnaissable à plus d'un endroit dans mon coeur. O volages Amours ! n'auriez-vous des ailes que pour voler vers moi, et n'en avez-vous pas, si peu que ce soit, pour vous envoler ?

214.  - L'Amour qui me possède est un joueur de ballon. A toi, Héliodora, il lance le coeur qui palpite dans mon sein. Allons, laisse le Désir prendre part au jeu. Que si tu me rejettes loin de toi, je ne supporterai pas cet outrage contraire aux lois de la palestre.

215. - Amour, ma passion pour Héliodora ne me laisse pas dormir ; je t'en prie, accorde-moi un peu de sommeil, par égard pour ma Muse suppliante. Autrement, je le jure par ton arc, par cet arc qui ne sait frapper que moi, qui sur moi épuise tous ses traits, je laisserai cette inscription pour ma tombe: "Passant, vois un assassinat de l'Amour."

ÉPIGRAMMES VOTIVES

162.  - Méléagre, ô Cypris, t'a consacré sa lampe, confidente de ses jeux et de ses amours, discret témoin de tes veillées mystérieuses.

163.  - Qui m'a suspendu aux lambris de mon temple ces étranges trophées qui déshonorent le dieu des batailles ce ne sont point, en effet, des lances brisées, ni des casques sans cimier, ni des boucliers tachés de sang. Ces armes brillent et reluisent, le fer ne les a pas entamées ; elles n'ont point figuré dans des combats, mais dans des choeurs. Parez-en une chambre nuptiale ; mais que le sanctuaire de Mars ait des armes dégouttantes de sang humain.

EPIGRAMMES FUNERAIRES

79.  - Passant, je suis Héraclite. A moi seul, j'ai trouvé la science et la sagesse, je te le dis, et mes services envers la patrie valent encore mieux que mes doctrines. Car, autrefois, j'ai aboyé après les ennemis de l'Asie et les ai déchirés à belles dents ; ma gratitude envers nos bienfaiteurs a été éclatante .... Ne t'éloigneras-tu pas ? - Ne sois pas si rude. Va-t'en. Peut-être te traiterai-je plus rudement encore. Porte-toi bien, mais que ce soit loin d'Éphèse, ma patrie.

182.  - Cléarista, en déliant sa ceinture virginale, n'a point épousé son fiancé, mais Pluton. Tout à l'heure, les flûtes du soir résonnaient encore aux portes de la chambre des époux et guidaient les pas bruyants des danseurs ; et les flûtes du matin ont éclaté en sanglots, et Hyménée a fait succéder au silence des cris lamentables. Les mêmes flambeaux, Cléarista, qui éclairèrent ta couche nuptiale, te montrèrent, après ta mort, le chemin des enfers.

195.  - Sauterelle, charme de mes amours, consolation de mes insomnies, muse des guérets aux ailes harmonieuses, naturel écho de la lyre , chante-moi quelque air aimé, en frappant avec tes pieds tes ailes sonores, afin de me délivrer de mes soins et de mes peines, ô sauterelle, par ces délicieuses modulations qui dissipent les tourments de l'amour. Je te promets un présent matinal, une ciboule fleurie et des gouttelettes de la rosée des champs.

196. - Enivrée de gouttes de rosée, tu modules, ô cigale, un air rustique qui charme la solitude, et sur les feuilles où tu te poses tu imites, avec des pattes dentelées, sur ta peau luisante les accords de la lyre. Oh ! chante, je t'en prie, aux Nymphes de la forêt quelque nouvel air qui rivalise avec ceux de Pan, afin qu'ayant échappé à l'Amour, je goûte un doux sommeil, ici couché à l'ombre de ce beau platane.

207. . - La gentille Phanium m'a élevé, moi lièvre aux longues oreilles, aux pieds rapides, dérobé tout petit encore à ma mère. M'aimant de tout son coeur, elle me nourrissait sur ses genoux des fleurs du printemps, et déjà je ne regrettais plus ma mère. Mais une nourriture trop abondante m'a tué, et je suis mort d'embonpoint. Phanium, tout près de sa demeure, a enseveli ma dépouille, afin de toujours voir dans ses rêves mon tombeau près de sa couche.

352. ANONYME OU MÉLÉAGRE. - Par la main droite du dieu Hadès, par la couche glorieuse de l'auguste Proserpine, nous jurons que nous sommes véritablement des vierges, même aux enfers. Ce sont des infamies qu'a lancées contre notre virginité l'amer Archiloque. La belle harmonie de ses vers, il ne l'a pas employée à célébrer les exploits des héros, il s'en est servi comme d'une arme de guerre contre des femmes. O Muses, avezvous bien pu diriger contre de jeunes filles d'injurieux iambes, en prodiguant vos dons à un impie ?

417.  - Ma nourrice est l'île de Tyr; pour patrie attique, j'ai eu la Syrienne Gadara ; fils d'Eucrate, moi Méléagre, j'ai grandi sous la tutelle des Muses, et ma première course s'est faite en compagnie des Grâces Ménippées. Que je sois Syrien, est-ce étonnant ? O étranger, nous habitons une seule patrie, le monde ; un seul chaos a engendré tous les mortels. Agé de beaucoup d'années, j'ai gravé ceci sur mes tablettes en vue de la tombe, car celui qui est voisin de la vieillesse n'est pas loin de Pluton. Mais toi, si tu m'adresses un salut à moi le babillard et le vieux, puisses-tu toi-même atteindre à la vieillesse babillarde !

418. - L'illustre ville de Gadara fut ma première patrie. Ma vie d'homme s'est écoulée dans la cité hospitalière et sacrée de Tyr. Lorsque je suis devenu vieux, c'est la divine Cos, le pays des Méropes, qui m'a nourri comme un citoyen d'adoption. Les Muses, par une faveur toute particulière, avaient paré le fils d'Eucrate, Méléagre, des grâces homériques !

419. - Passant, approche sans crainte : avec les gens de bien, dans l'Élysée repose, depuis qu'il dort du dernier sommeil, le fils d'Eucrate, Méléagre, qui a célébré l'Amour aux douces larmes, les Muses et les Grâces enjouées. Son âge viril, il l'a passé dans la divine Tyr et sur le territoire sacré de Gadara, et l'aimable Cos a abrité, a nourri sa vieillesse. Donc, si tu es Syrien, Sélom ; si tu es de Phénicie, Audoni; es-tu Grec, Khairé. Et toi, dis de même.

421.  - Jeune homme ailé, pourquoi. as-tu un javelot à deux tranchants, une peau de sanglier ? qui es-tu ? de qui es-tu le symbole funèbre ? Car tu n'es pas l'Amour. Non ! L'Amour se plait-il parmi les morts ? l'insolent ne sait pas pleurer. Tu n'es pas non plus le Temps ; car le Temps est bien vieux ; et toi, tu es brillant de jeunesse. Mais, à ce qu'il me semble, celui qui est là sous la terre, est un poète; et toi, jeune homme ailé, tu dis  son nom. Ce n'est pas sans raison  que tu as un javelot à double tranchant, pour le genre sérieux et gai, et aussi pour la poésie amoureuse. Oui, ces attributs de la chasse au sanglier désignent Méléagre, l'homonyme du fils d'Oenée. Salut, bien que tu sois chez les morts ; car tu allies ensemble les Muses et l'Amour, les Grâces et la Sagesse.

428.  Sur Antipater de Sidon. - Funèbre colonne, que signifie ce coq à l'oeil vif, perché sur ton sommet, avec ce sceptre passé dans son aile de pourpre et cette palme de victoire dans ses serres ? Sur l'extrême bord de sa base est posé un dé tout prêt à tomber. Est-ce que tu couvres les restes d'un roi puissant et victorieux ? Mais alors que veut dire ce dé ? En outre, pourquoi cette tombe simple et nue ? Elle conviendrait à un pauvre artisan que réveillent les cris de l'oiseau matinal. Je ne le pense pourtant pas, car le sceptre se refuse à une semblable interprétation. Allons, tu caches un athlète qui a remporté le prix de la course. Pas davantage ; quel est en effet le coureur qui ressemble à un dé ? J'y suis enfin, et cette fois j'ai deviné juste. La palme n'indique pas une victoire, mais la patrie glorieuse où naissent les palmiers, la populeuse Tyr. Le coq indique un homme qui avait la voix haute et sonore, un favori de Vénus, un poète cher aux Muses par la variété de son génie. Le sceptre est le symbole de l'éloquence. Quant au dé tout prêt à tomber, il nous révèle un trépas par suite d'une chute dans l'ivresse. Voilà ce que signifient ces emblèmes. Pour le nom, la pierre proclame Antipater, issu d'illustres et puissants aïeux.

461.  - O terre, la mère de tous, salut ! A celui qui naguère n'était pas un fardeau pour toi, à Aesigène, toi aussi maintenant sois légère.

468.  - Charixène, ta mère t'a envoyé, à dix-huit ans, paré de la chlamyde  en don aux enfers, don lamentable. Certes, la pierre du sépulcre a gémi, lorsque tes jeunes amis ont porté ton corps à sa dernière demeure. Au lieu du chant nuptial, tes parents ont poussé des cris de désespoir : "Hélas! il est perdu, le fruit de l'allaitement, le fruit de couches laborieuses. O Parque, vierge funeste, tu livres aux vents les affections des mères, parce que tu es stérile." Cher Charixène, parmi tes camarades que de regrets, dans ta famille quel deuil, chez ceux même qui t'ont connu à peines que de pitié !

470.  Réponds à mes questions. Comment t'appelles-tu, et de qui es-tu fils?  - Philaulos, fils d'Écratidas.  - Et ton pays? - Thria. - De quel métier vivais-tu? - Je n'étais ni laboureur ni marin, mais philosophe. - Es-tu mort de vieillesse ou de maladie ? - Je suis descendu chez Pluton de mon plein gré, en vidant une coupe de Céos - Étais-tu âgé ? - Oui, très âgé. - Alors que la terre te soit légère, ta vie ayant été d'accord avec tes sages principes.

476.  - Je t'offre mes larmes là-bas à travers la ferre, Héliodora, je te les offre comme gage de mon amour jusque dans les enfers, ces larmes douloureuses ; et sur ta tombe où elles ruissellent je verse en libation le souvenir de nos tendresses, le souvenir de notre affection ; car tu m'es toujours chère, même parmi les morts ; et moi, Méléagre, je me désole, je me lamente ; mais qu'importe à l'Achéron ? Hélas ! hélas ! où est ma fleur bien-aimée ? Pluton me l'a ravie, il me l'a ravie, et la poussière a terni son éclat. Ah ! je te supplie à genoux, ô terre, notre nourrice à tous, d'embrasser dans ton sein doucement, comme une mère, cette morte tant pleurée.

535.  - Je ne veux plus vivre avec les chèvres, moi Pan aux pieds de bouc, je ne veux plus habiter les crêtes des montagnes. Quel plaisir, quel attrait m'offrent les montagnes et les bois ? Daphnis est mort, Daphnis qui fit naître une flamme dans mon coeur. J'habiterai cette ville. Que d'autres aillent à la chasse des bêtes sauvages. Ce qui plaisait autrefois à Pan ne lui plaît plus.

ÉPIGRAMMES DESCRIPTIVES

16.  - Il y a trois Grâces, il y a trois Heures, vierges aimables ; et moi, trois désirs de femme me harcèlent et m'égarent. Est-ce donc qu'Amour m'a tiré trois flèches, comme pour blesser en moi, non pas un seul coeur, mais trois coeurs ?

331.  - Lorsque Bacchus s'élança hors des flammes et qu'il était encore tout couvert de cendres, les Nymphes le recueillirent et le baignèrent. C'est pour cela que Bacchus aime à se mêler à leurs ondes, et si vous ne le laissez pas faire, vous verrez que le dieu brûle encore d'un feu qui dévore.

363.  Le printemps. - A l'hiver qui avec les verts a disparu du ciel, succède la saison souriante et fleurie du printemps. La noire terre se couronne d'une herbe verte, et les arbres pleins de sève et de force parent leur tête d'un nouveau feuillage. La rosée de l'Aurore abreuve les riantes prairies, les féconde : aussi les roses ouvrent-elles leur calice parfumé. Le berger, sur les montagnes, se plaît à jouer de la flûte, et le chevrier à voir bondir ses blancs chevreaux. Déjà sur la vaste mer le matelot ouvre sa voile au souffle clément du zéphyr ; déjà, couronné de lierre en fleur, le vigneron invoque et fête le dieu du vin Bacchus. Les industrieuses abeilles, sorties des flancs du taureau, sont à l'oeuvre ; avec quel soin, posées sur leur ruche, elles travaillent à fabriquer leur belle et blanche cire ! Partout chantent des volées d'harmonieux oiseaux, l'alcyon sur les flots, autour des maisons l'hirondelle, le cygne sur les bords des fleuves, et dans les bois le rossignol. Que si les arbres se couronnent de feuilles et la terre de verdure, si le pâtre chante et les troupeaux bondissent, si les matelots naviguent, si Bacchus danse, si les oiseaux charment par leurs concerts, si les abeilles distillent leur miel, comment ne faut-il pas que le poète aussi chante de son mieux au printemps ?

ÉPIGRAMMES DE TABLE ET COMIQUES.

223.  - An rem faciat Phavorinus dubitas ; ne dubita : ille mihi rem facere dixit suo ipsius ore.

ÉPIGRAMMES PEDOPHILES

19 (bis). - Te obsecro, Amor, quae me agitat insomnem, curam Heliodori seda, meam supplicem Musam misertus. Nam per tuum arcum qui, non alterum ferire doctus, me semper penniferis petit sagittis, si me occideris, litteras tumulo inscribendas relinquam : "Vide, hospes, Amoris saevitiam." 
Je t'en supplie, Amour, apaise le tourment que j'ai pour Héliodore et qui m'empêche de dormir ; prends en pitié ma Muse suppliante : car si tu me fais périr de ton arc qui ne sachant frapper quelqu'un d'autre, m'attaque toujours de ses flèches emplumées je ferai inscrire sur ma tombe : "Redarde, passant, la cruauté de l'Amour"

23.  - En ipse captus sum, qui prius juvenum amore aegrorum comessationes saepe derisi ; me autem ad tuas fores, Mysisce, aliger Amor affixit, "Spoliaque e Sapientia relata" inscripsit.
Eh bien je suis bien pris, moi qui auparavant me moquait toujours des orgies des jeunes gens malades d'amour. L'amour ailé m'a attaché à ta porte, Mysicus et a écrit : Dépouilles provenant de la Sagesse"

33. - Pulcher erat Heraclitus, dum olim erat ; nunc vero flos decidit ; barba pilique amantibus bellum indicunt. Agedum, Polixenide, utere exemplo, neque te superbiorem gere. Sua est vel clunibus Nemesis.
Héraclite était beau jadis ; maintenant la jeunesse l'a quitté : c'est la barbe et les poils qui font la guerre aux amants.  Allons, Polixènide, prends exemple, ne sois pas trop orgueilleux.  Même Némésis a des fesses.

 

41.- Non jam mihi scribitur formosus Theron, neque ille Apollodotus, modo ignis splendidus, nunc exstinctus titio. Praefero femineam venerem ; clunibus hispidi cinaedi compressio sit curae caprariis caprarum amantibus.
Je n'écris plus sur le beau Théron, ni sur cet Appollodote, tantôt feu étincelant, tantôt tison éteint. Je préfère l'amour des femmes : que l'étreinte du pédérastre aux  fesses velues soit laissée aux chevriers qui baisent les chèvres.

47.  - Quum adhuc in matris sinu mane tesseris luderet parvulus Amor, animus meus aleam jecit.
Quand le petit Amour joue le matin aux dés sur le sein de sa mère, c'est mon âme qui est en jeu. 

48.  - Humi jaceo ; calce cervici meae insulta, ferum numen. Te novi, dii sunt testes, gravemque iram novi et tela flammea. Sed quamvis faces animo meo injicias, non jam illum accendes ; nihil est enim nisi cinis.
Je gis à terre.  Divinité cruelle, foule aux pieds ma tête.  Je te connais, les dieux en sont témoins, je connais ta lourde colère et tes traits enflammés.  Mais bien que tu lances des flambeaux sur mon âme, tu ne l'enflammera pas : il n'y a plus que de la cendre.

49.  - Vinum meracius bibe, infelix amator, et flammam puellariam restinguet qui dat oblivia Bromius ; vinum meracius bibe, plenumque vivo calicem hauriens tristem ex animo curam expelle.
Bois du vin absolument pur, amant malheureux, Bacchus qui donne l'oubli éteindra ta flamme pour les jeunes : bois du vin vraiment pur, en soutirant un vase rempli de vin, chasse les tristes soucis de ton âme.

52. - Secundus nautis Notus adspirans, o qui amore laboratis, dimidium animae meae, Andragathum, rapuit. Ter fortunatae naves, ter beati ponti fluctus, quater felix ventus qui fert puerum. Utinam ego delphinus essem, ut meis gestatus humeris, mare trajiceret, Rhodumque viseret formosis nobilem pueris !
Le Notus favorable aux marins m'a enlevé Andragathus moitié de mon âme, ô vous qui êtes amoureux.  Trois fois heureux, les navires, trois fois heureux les flots de la mer, quatre fois heureux le vent qui porte mon petit ami.  Que ne suis-je un dauphin, pour le faire traverser la mer sur mes épaules et de lui faire visiter Rhodes connue pour ses beaux garçons !


53. - Celerrimae naves maritimae, quae per Hellespontum navigatis, tempestivo Borea sinus implente, si forte in Cois insulae littoribus Fanium caeruleum mare intuentem adspexeritis, haec verba referte : "Pulchra puella, me tuum desiderium non nautam sed peditem fert [per mare]." Hoc enim si dixeritis, vobis bene sit, secundusque Jupiter vestra carbasa inflabit.

Très beaux navires sur la mer, vous qui naviguez sur l'Hellespont, alors que Borée favorable emplit les golfes, si par hasard vous apercevez sur les rivages de l'île de Cos Fanius en train de regarder le bleu de la mer, rapportez-lui ces paroles : "Belle jeune fille, le regret de toi m'emporte par la mer non comme un marin mais comme un fantassin." Car si vous le lui dites, cela vous portera chance et Jupiter favorable gonflera vos voiles.

" Navires bien frétés, légers sur les eaux, qui traversez le passage d'Hellé recevant au sein des voiles un Borée favorable, si quelque part vous apercevez sur le rivage dans l'île de Cos la petite Fanie regardant vers la mer bleue, annoncez-lui cette parole : " Belle épousée, ce n'est point sur un vaisseau qu'il reviendra ; il est homme à venir à pied ,tant il t'aime !" - Et si vous dites cela, voguez au plus vite, voguez à souhait : Jupiter propice soufflera dans votre voilure." (Sainte Beuve)

54. - Negat Cypris se peperisse Amorem, ex quo inter adolescentes, alterum Cupidinem, Antiochum conspexit. Vos autem, adolescentes, novum Cupidinem diligite, nempe puer ille major Amor Amore repertus est.
Vénus dit qu'elle n'a pas engendré l'Amour qui au mileu des adolescents regarde un autre Cupidon, Antiochus. Mais vous adolescents, choisissez un nouveau Cupidon, car on trouve cet Amour plus grand que l'Amour.
56. - Amoris effigiem e Pario lapide sculptor fecit Praxiteles, Cypridisque natum expressit ; nunc autem deorum pulcherrimus Amor, dum se ipse fingit, spirantem Praxitelis imaginem fecit ; ut alter inter homines, alter apud superos philtra ministret, simulque in terra et in caelo regnent Cupidines. Beata urbs sacra Meropum, quae divinam hanc prolem, novum Amorem juvenum ducem aluit !
Le sculpteur Praxitèle a fait une statue de l'Amour en marbre de Paros. Il a représenté le fils de Vénus ; depuis Amour est le plus beau des dieux : en le sculptant, Praxitèle a réussi à le faire vivre pour que l'un administre ses philtres aux mortels et l'autre aux dieux et ainsi les deux Cupidons règnent sur ciel et sur terre. Heureuse ville sacrée des Méropes qui nourrit cette descendance divine et ce nouvel Amour, chef de la jeunesse.

57. - Praxiteles, vetus ille sculptor, delicatam statuam inanimem, mutam formae imaginem e lapide expressit ; hic autem [Praxiteles], dum magicas artes in animantes exercet, ter perfidum Amorem hominum pectoribus insculpsit. Sane idem nomen solum habet, opera melior, qui non lapidem sed animorum transformat spiritus. O si meam mentem propitius fingat, ut cor meum intus effictum sacrarium Amoris habeat !

59.  Pueros delicatos Tyrus alit, testis est Arnor ; Myiscus autem, sol alter, astra splendore obscurat.
Le ville de Tyr produit des garçons charmants : l'Amour en est témoin ; mais Myiscus, nouveau soleil, éclipse tous les astres par sa beauté.
60. Si Theronem adspexero, omnia video ; sin autem omnia praeter illum spectavero, nihil contra video.
Si je vois Théron, j'ai tout vu ; mais si je vois tout sauf lui, je n'ai rien vu.
63. - Tacentis Heracliti haec loquuntur oculi : "Et Jovis ignem fulmineum uram." Secum vero dicit Diodorus : "Et lapidem tactu cutis tepefactum liquefaciam." Infelix, qui ex alterius puerorum oculis flammam quasi telum, ex altero dulcem ignem Cupidinibus excitatum accepit.
Le regard muet d'Héraclite dit : "Je brûle du feu de la foudre de Jupiter."  Mais Diodore se dit en lui-même : "Je ferai fondre la pierre rien qu'en la touchant."  Malheureux : l'un a reçu des yeux de l'autre une flamme tel un javelot, et l'autre a reçu du premier un doux feu envoyé par les Amours. 
65. - Si Jupiter adhuc ille qui florentem aetate Ganymedem rapuit, ut nectaris ministrum haberet, sane formosum Myiscum gremio mihi licet abscondere, ne clam me inscio avem puero immittat Jupiter.  
Si ce Jupiter a enlevé Ganymède dans la fleur de l'âge pour devenir son échanson, je dois donc enfermer dans mes bras le beau Myiscus de peur que Jupiter ne m'envoie un aigle à l'insu du garçon.

68.  - Non Charidemum volo ; formosus enim ad Jovem spectat, quasi jam vinum deo ministraret. Non volo ; quid enim caelicolum regem rivalem sumam ? Mihi satius erit si puer in 0lympum ascendens meas lacrimas, quibus laventur pedes, caritatis monumentum, secum e terra tulerit. Mihi tantum blandis tenerisque oculis innuat, detque osculum extremis labris rapere ; cetera sibi habeat Jupiter, ut aequum est ; si tamen ille voluerit, forsan et ipse ambrosiam gustabo.
Je ne veux pas Charimède : ce beau garçon regarde vers Jupiter, comme s'il était déjà échanson.  je ne veux pas : pourquoi prendre comme rival le roi des cieux ?  Cela me suffirait si ce garçon, en montant au ciel, emportait avec lui de la terre comme marque de bonté mes larmes pour se laver les pieds.  Il me sufit qu'il me fasse un signe de ses tendres yeux et qu'il me permette de lui ravir un baiser sur le bord des lèvres : Jupiter peut avoir tout le reste, comme c'est son droit.  Mais s'il le veut, peut-être moi-même aussi je goûterai à l'ambroisie. 
70. - Ipse vel contra Jovem stabo, si te, Myisce, nectaris ministrum rapere velit ; saepe tamen ipse mihi dixit : "Quid times? non me rivali dolebis ; haud ignarus mali misereri scio." Haec quidem ille dicit ; ego autem, si propius musca volaverit, timeo ne mendax in me Jupiter reperiatur.
Je m'opposerai même à Jupiter, s'il veut, Mysicus, te prendre comme échanson. Souvent cependant il m'a dit : "Que crains-tu ? Tu ne m'auras pas comme rival : connaissant le mal, je sais avoir pitié"  Voilà ce qu'il dit ; mais moi, si une mouche s'approchait de trop près, j'aurais peur que Jupiter ne m'ait menti.
72. Jam dulcis adest Aurora ; insomnis autem in limine, quod vitae superest exhalat Damis, miser qui Heraclitum viderit ; nempe sub oculorum fulgore, stetit, ceu igni cera imposita. En age, relevare, infelix Dami ; ipse autem amore saucius meas lacrimas tuis misceo.
Déjà l'aurore se lève ; mais sur le seuil, sans avoir dormi, Damis exhale ce qui lui reste de vie, malheureux qu'il est d'avoir vu Héraclite ; oui, il est resté subjugué de l'éclat de ses yeux comme de la cire placée sur le feu.  Allons donc, malheureux Damis ; moi-même blesssé par l'amour, je vais mélanger mes larmes aux tiennes.
74. - Si quid mihi acciderit, Cleobule (quid enim mihi super qui puerorum ignibus consumptus, ceu reliquiae in cinere sparsae, jaceo?), urnam, oro, mero tinge, priusquam in terra condas, urnaeque inscribe : "Orco dedit Amor."
 S'il m'arrive quelque chose, Cléobule (que pourrait-t-il m'arriver de plus à moi qui git réduit en cendres d'être consumé d'amour pour des garçons), je t'en prie, verse du vin sur mon urne et avant de me mettre en terre fais inscrire sur mon urne : l'Amour l'a fait mourir"

 

 

 

 

76. MELEAGRI. - Nisi arcum Amor, alasque, pharetramque, et flammaia cupidinum tela haberet, non, ipsum aligerum obtestor, non e forma unquam cognosceres uter sit Zoïlus, uter sit Amor.

Si l'amour n'avait pas un arc, des ailes, un carquois et les traits enflammés des désirs, j'en atteste le porteur d'ailes lui-même, je ne saurais jamais reconnaître d'après son aspect lequel est Zoïlus et lequel est l'Amour.

78. MELEAGRI. - Si chlamydem pro alis haberet Amor, neque humeris arcum pharetramque, sed petasum (14) ferret, nae, per delicatum illum puerum, juro, Antiochus esset Amor, rursus autem Amor esset Antiochus.

Si l'amour avait une clamyde à la place des ailes, et ne portait pas sur ses épaules un arc et un carquois mais un pétase, oui, par ce garçon charmant, je le jure, Antiochus serait l'Amour ou plutôt l'Amour serait Antiochus.

80. MELEAGRI. - Lacrimabilis anime, quid tibi mitigatum Amoris vulnus rursus per praecordia exardescit ? Ne, per Jovem, ne, per Jovem, insane, ignem move cineribus suppositum ; jani enim, o malorum immemor, si te fugientem rursus deprehenderit Amor, fugitivum nactus male mulcabit.

81. - Infelici amore aegri, qui vinum nive dilutum potatis, quicumque puellariam flammam cognoscitis, hocque mel acerbum gustavistis, gelidam nivalemque aquam, gelidam e nive recens tabefacta aquam, celerrime cordi meo circumfundite ; nempe Dionysium ausus sum adspicere ; vos autem conservi, meum ignem, priusquam tetigerit praecordia, restinguite. 
Vous les déçus d'un amour malheureux, vous qui buvez du vin dilué de neige, vous qui savez ce que c'est de s'enflammer pour des jeunes et qui en avez goûté le miel amer : cette eau froide remplie de neige, cette eau provenant de la neige à peine fondue, venez tout de suite la répandre sur mon coeur : Eh oui ! j'ai osé jeter les yeux sur Denys ; compagnons, éteignez ma flamme avant qu'elle n'atteigne mon coeur.

 

82. EJUSDEM. - Festinabam Amorem fugere ; ille autem parvam faculam (phanion) e favilla accendens, me latentem invenit ; qui non curvavit arcus, sed e duobus extremis unguiculis dextrae igniculum excutiens clam in me immisit. Undique flammae in me eruperunt. O sinistrum lumen quod mihi fulsit ! Magnus ignis in meo corde est Phanium (facula). 

83. EJUSDEM. - Non me arcu vulneravit Amor, neque lampadem accendens, ut ante, ardentem meo cordi supposuit ; sed Cupidinum comissabundorum testem Cypridis faculam (17) myrrha olentem ferens, extremam flammam meis oculis subjecit ; lumine autem contabui ; et parva facula visa est magnus ignis in meo corde ardere.

84. EJUSDEM. - Homines, succurrite ; vix e pelago in terra vestigia firmantem, ut pote primo navigationem expertum, hac trahit violentus Amor ; eo quasi facem praeferente, fulget pueri forma visu amabilis, cujus vestigiis insto ; in aere autem gratam formaae imaginem labris corripiens grate osculor. Num qui mare immite effugi, multo mari immitiorem Cypridis aestum in terra trajiciam ?

85. EJUSDEM. - Vini potores, hominem e pelago excipite, qui, postquam simul mare et praedones effugit, in terra perit. Vix enim e nave unum pedem in terram posueram, quum me venatus hac trahit violentus Amor, ubi puerum praetereuntem videram ; pedibus sponte motis celeriter feror invitus ; bacchor, non vini plenus, sed cor igne perustus. Vos autem, hospites, amico paulum subvenite ; subvenite, hospites, meque per Amorem hospitalem accipite pereuntem, me amicitiae supplicem.

86. EJUSDEM - Cypris femina femineam flammam nobis iniicit ; masculam autem cupidinem ipse regit Amor ; quo me flectam ? ad puerum an ad matrem ? aio ipsam Cypridem dicturam esse : "Vincit audax puellus."

92. MELEAGRI. - Proditores animi, puerorum canes, semper visco Cypridis obliti oculi, alium Amorem rapuistis, agni lupum, ceu cornix scorpionem, aut cinis suppositum ignem. Quod vultis facite. Quid mihi andantes lacrimas funditis, sponte auteur insidias celerrime aditis ? Urimini pulchritudine, lente consumimini subdito igne ; Amor enim summus animi coquus.

94. MELEAGRI. - Jucundus nitore  Diodorus, oculis Heraclitus, voce gratus Dion, lumbis Oudiades ; tu autem hujus cutem delicatam contrecta, alium, Philocles, adspice, cum alio loquere, alium .... quod est reliquum, ut scias quam non sit invidus meus animus. Sin autem ad Myiscum ligurientes adjeceris oculos, pulchri sensu in posterum destituaris.

Diodore est d'une élégance remarquable, Héraclitede a de beaux yeux, Dion une voix agréable, Ouliade de belles fesses : Philochès, ne touche jamais la peau délicate de ce dernier, va voir ailleurs, discute avec quelqu'un d'autre, ... sache que je ne suis pas jaloux, mais si tu jettes un oeil concupiscent sur Mysicus, tu seras privé pour toujours du sens du beau (de la vue).

95. EJUSDEM. - Si te diligunt Cupidines, Philocles, Suadelaque myrrham exhalans, et quae pulchritudinis florem excerpunt Charites, in ulnis habes Diodorum, tibi jam dulcis occurrit Dorotheus ; tunc ad genua jaceat Callicrates, foveat hoc tuum certum cornu manu tendens Dion, illudque circum scalpat Oudiades, det gratum Philon osculum, tecum loquatur Theron, Eudemique papillam sub tunica premas. Quod si haec jucunda tibi praebuerit deus, o fortunate, quam strues Romanam puerorum patinam !

101. MELEAGRI. - Mihi nondum Cupidinibus vulnerato Myiscus oculis sagittam sub pectus immittens, hoc exclamavit : "Audacem ego cepi ; grave illud sceptrigerae sapientiae supercilium ecce pedibus proculco." Ego autem, ut vix respiravi,hoc dixi : "Quid stupes, amice puer ? Et ipsum ex Olympo Jovem detraxit Amor."

106. MELEAGRI. - Rem unam pulchram omnino novi ; rem unam pulchram, Myiscum, scit videre liguritor oculus; caetera autem caecus ego ; omnia ille mihi videtur esse. Num ita vident oculi ut animo indulgeant adulantes ?

Je ne connais qu'une seule belle chose ; mon oeil gourmand sait voir une belle chose, Mysiscus.  Pour le reste, je suis aveugle ; celui-ci est tout pour moi.  Les yeux voient-ils de telle façon que quand on les flatte ils adoucissent le coeur ?

109. MELEAGRI. - Mollis Diodorus adolescentibus flammas injiciens voracibus Timarii oculis captus est, Amoris telo dulci acerboque simul saucius ; novum sape portentum video : flagrat ignis igne consumptus.

110. EJUSDEM. - Fulguravit os dulce ; ecce ex oculis flammas emittit. Num puerum fulmine instruxit Amor ? Salve Cupidinum facem ferens mortalibus, Myisce, fulgeasque in terra amicum mihi lumen.

113. MELEAGRI. - Et ipse alatus Amor in aere catenis vinctus est tuis oculis captus, Timarium.

114. EJUSDEM. - Salve, Aurorae nuntie, Lucifer ; citus autem Vesper redi, quam abducis clanculum reducens.

117. MELEAGRI. - Jacta sit alea ; accende, ibo. En aude, vino gravis. Quam habes curam ? comissabor, comissabor. Quo verteris, anima ? Quae Amori ratio est ? Accende quam primum. Ubi prior sermonum meditatio ? Pereat sapientiae multus labor ; id unum scio, ipsius Jovis voluntatem fragit Amor.

119. MELEAGRI. - Feram, per te, Bacche, juro, tuam audaciam ; dux esto; comissationes incipe, deus mortalem animum rege ; inter ignem generatus, flamma quae est in amore gaudes ; meque rursus vinctum tuum supplicem agis. Proditor sane et perfidus natus es, qui tua orgia celari jubes, mea autem vis retegere.

122. MELEAGRI. - Charites, formosum Aristagorum obvium conspexistis, mollibusque brachiis amplexae estis ; itaque et forma flammam injicit, et suavi tempestivaque oratione utitur, et tacens oculis dolce loquitur. Procul a me absit ; quid autem proficiam ? sicut enim in Olympo Jupiter, scit quoque puer longe fulmen jaculari.

Charites, nous avez vu passer le bel Aristogarus et vous l'avez embrassé de vos tendres bras ; c'est ainsi que sa beauté lance des flammes et il sait bien parler quand il le faut et même ses yeux parlent.  Qu'il s'en aille : à quoi me sert-il ? Il est comme Jupiter ce garçon, il sait lancer au loin la foudre. 

125. MELEAGRI. - Per suave noctis somnium Amor mihi sub stragula adduxit dulce ridentem duodecennem puerum adhuc chlamyde (35) indutum ; at ego delicata illius membra ulnis amplexus vidi meas spes evanescere ; nunc memor pectus urunt desideria, noctuque ante oculos semper habeo fugitivam ejusdem somnii imaginem. Desine aliquando, infelix anima, etiam per vana somnia pulchritudinis simulacro consumi.

Durant la nuit, dans un doux rêve, l'amour m'a emmené sous ma couverture un jeune garçon de douze ans encore habillé d'une chlamyde ; et moi, j'ai pris ses membres délicats dans mes bras mais j'ai vu mes vains espoirs s'évanouir. Maintenant quand j'y pense, les regrets brûlent mon âme et la nuit j'ai toujours devant les yeux l'image fugitive de ce rêve. Cesse donc, âme malheureuse, de consumer mon sommeil par le fantôme de la beauté.

 

126. EJUSDEM. - Cor meum cura coepit tangere ; nempe dum otiosus vagatur, illud extremis unguiculis strinxit fervidus Amor, subridensque ; "Rursus, inquit, gratum vulnus habebis, o amore aeger, dulci ac truci flamma perustus." Ex quo igitur inter adolescentes Diophantum vidi, puerorum florem, neque fugere neque stare valeo. 

Mon coeur me donne du souci ; oui, en se promenant nonchalamment, l'Amour brûlant l'a griffé de ses petits ongles et en riant il m'a dit : "De nouveau, tu vas être gravement blessé, toi qui te rends malde d'amour, tu vas être brûlé d'une tendre et farouche flamme." A ce moment-là j'ai vu au milieu des adolescents Diophante, le plus beau des garçons et je ne peux ni fuir ni rester.

127. EJUSDEM. - Iter facientem meridie vidi Alexin, quum maxime spicarum comam tondet aestas ; duplicibus autem ignibus flagravi, alteris, quos Amor excitat, a pueri oculis, alteris a sole. Hos, quidem nox rursus sopivit ; illos autem in somnis pulchritudinis simulacrum acrius accendit. Qui levat aliis curas, mihi curam affert somnus, ignem vivum, pulchritudinem animo proponens. 

J'ai vu à midi Alexis qui se promenait : l'été avait couvert sa chevelure d'épis : alors j'ai souffert d'un double feu, du feu provenant des yeux du garçon (c'est l'amour qui l'a produit) et du feu du soleil. La nuit venue a endormi celui du soleil, mais dans mon sommeil j'ai encore été brûlé plus fort par le fantôme de sa beauté. Le sommeil qui apaise les soucis chez les autres, m'apporte du souci en offrant à mon esprit un feu vivant, la beauté.

128. EJUSDEM. - Caprariorum fistulae, ne jam in montibus Daphnin dicite, dum salaci Pani gratae esse vultis; neque tu lyra, Phoebi interpres, jam cane Hyacinthum innuba lauro coronatum. Tunc decuit quum Daphnis in montibus Hyacinthusque tibi grati erant; nunc autem Cupidinum sceptra Dion teneat.