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Phèdre
Fables de Phèdre
 trad. nouvelle par M. Ernest Panckoucke
 C. L. F. Panckoucke, 1834.

 LIVRE QUATRE.

PROLOGUE (01).  A PARTICULON.

J'AVAIS résolu de terminer cet ouvrage, pour laisser à mes successeurs plus de sujets à traiter. Mais depuis, j'ai en moi-même entièrement blâmé ce dessein. Car s'il est des poètes qui désirent s'exercer dans le même genre, comment pourront-ils deviner ce que j'ai omis, et ce que je laisse à transmettre à la postérité: chacun a sa manière de penser, chacun a une couleur de style qui lui est propre. Ce n'est donc point par inconstance, mais avec une certaine raison, que je me remets à l'oeuvre C'est pourquoi, mon cher Particulon, puisque tu aimes ces fables écrites dans le genre d'Ésope, mais qui ne sont point d'Ésope, car il en a laissé fort peu, et j'en donne beaucoup plus, en imitant son ancienne manière dans des sujets nouveaux, je te dédie mon quatrième livre ; tu le liras dans ta retraite de Varia. Si la critique amère veut encore s'y attacher, qu'elle s'y attache , puisqu'elle ne peut l'imiter. C'est une assez grande gloire pour moi, de voir, toi et d'autres personnes de ton mérite, donner à mes ouvrages une place dans vos bibliothèques, et me juger digne de passer à la postérité. Les applaudissements des hommes de lettres sont mes seuls voeux.

FABLE I.  L'ANE ET LES PRÊTRES DE CYBÈLE.

CELUI qui est né malheureux, non seulement traîne une vie misérable, mais au delà du trépas il est encore poursuivit par sa cruelle destinée.
LES Prêtres de Cybèle (02), lorsqu'ils faisaient leur tournée pour recueillir des offrandes, chargeaient un Ane des dons qu'ils recevaient. La bête étant morte de fatigue et de coups, on l'écorcha, et de sa peau on fit des tambours. Peu de temps après , quelqu'un demanda à ces Prêtres ce qu'ils avaient fait de leur cher compagnon : « Il croyait, répondirent-ils, être bien tranquille après sa mort; mais les coups pleuvent toujours sur le pauvre défunt. »

FABLE II.  LA BELETTE ET LES RATS.

CES fables peuvent te paraître des plaisanteries (03), car il est vrai que je joue avec mon style léger, lorsque je n'ai rien de mieux à faire; mais lis ces bagatelles avec attention, et tu verras combien d'utiles leçons elles renferment. Les choses ne sont pas toujours telles qu'elles paraissent. Au premier coup d'oeil, bien des gens sont souvent éblouis ; mais un esprit éclairé soulève le voile et découvre la pensée de l'auteur. Je ne parle pas sans preuve, et, à l'appui de ce que j'avance, je citerai la fable de la Belette et des Rats.
UNE vieille Belette, affaiblie par les années, ne pouvait plus atteindre les Rats dans leur fuite rapide. Elle se couvrit de farine, et se mit négligemment dans un coin obscur (04) : un Rat, croyant avoir trouvé quelque bon morceau, saute dessus; mais aussitôt il est pris et croqué; bientôt un second est expédié de même, puis un troisième, puis quelques autres encore. Enfin, vint on vieux malin qui souvent avait évité maints pièges ce maintes ratières : du plus loin qu'il aperçut la ruse de la fine Belette, il lui dit : « Je le souhaite bonne santé, aussi vrai que tu es bonne farine (05). »

FABLE III.  LE RENARD ET LES RAISINS (06).

CERTAIN Renard, mourant de faim, convoitait des raisins qui pendaient d'une treille élevée. Il sauta de toute ses forces, mais il n'y put atteindre. « Ils ne sont pas mûrs, et je ne veux pas les cueillir pendant qu'ils sont verts, » dit-il en s'en allant.
CEUX qui méprisent ce qui est au dessus de leur portée, doivent prendre cet exemple pour eux.

FABLE IV.  LE CHEVAL ET LE SANGLIER (07).

LE Sanglier, en se vautrant, troubla l'eau d'un gué où le Cheval avait coutume de se désaltérer : de là une querelle. Le fougueux coursier irrité, implora le secours de l'homme, le reçut sur son dos, puis revint trouver son ennemi. On dit que le cavalier, après avoir lancé ses traits et tué le Sanglier, parla ainsi au Cheval : «Je me réjouis de t'avoir accordé le secours que tu m'as demandé, car j'ai fait une belle conquête, et je sens combien tu peux m'être utile. » Aussitôt il le força à souffrir un frein. «Insensé que je suis, dit alors le Cheval tout consterné, je cherchais à me venger d'une offense légère, et j'ai trouvé l'esclavage. »
CETTE fable apprend aux hommes irritables, qu'il vaut mieux dévorer une insulte, que de se livrer à un étranger.

FABLE V.  TESTAMENT EXPLIQUÉ PAR ÉSOPE (08).

SOUVENT un seul homme a plus de bon sens que toute une multitude : cette courte histoire le prouvera à la postérité.
UN homme, en mourant, laissa trois filles : l'aînée était belle, et, par ses doux regards, attirait les hommes (09); la seconde, bonne ménagère, s'entendait aux ouvrages de laine et aux travaux de la campagne ; et la dernière, qui était d'une figure repoussante, ne connaissait d'autre dieu que le vin. Leur mère avait été constituée héritière par le vieillard, à la charge de partager également toute sa fortune entre ses trois filles, de manière, cependant, qu'elles ne pourraient avoir ni en propriété, ni en usufruit, les biens qui leur seraient dévolus ; et que, de plus, elles devraient compter cent sesterces (10) à leur mère, à l’instant où elles cesseraient d'avoir ce qu'elles auraient reçu.
DANS Athènes il n'est bruit que de ce testament la mère s'empresse de demander avis aux jurisconsultes ; mais personne ne comprenait comment ces jeunes filles ne pourraient avoir ni la jouissance, ni la propriété de biens qu'elles auraient reçus : et ensuite, comment il serait possible, puisque l'on ne leur avait rien donné, de payer à leur mère la somme exigée.
Un long espace de temps s'écoule sans que le testament soit mieux compris. La mère alors laisse les juges, et ne consulte que la bonne foi : elle met à part, pour la coquette, tout l'attirail féminin, les robes, les services de bain en argent (11), les eunuques et les jeunes esclaves (12) ; à la seconde, qui aime les champs, elle donne la maison de campagne, les fermes, les valets, les troupeaux, les boeufs, les chevaux, et les instruments aratoires ; quant à la troisième, elle lui destine un cellier rempli de vieux vins (13), une maison élégante et des jardins ravissants.
LES lots ainsi réglés, elle allait les délivrer à ses filles ; leurs goûts étaient connus, et tout le monde approuvait la mère, lorsque Ésope parut tout à coup au milieu de l'assemblée : « Ah ! dit-il, si, malgré la pierre qui le recouvre, ce père pouvait vous entendre, combien il souffrirait de voir les Athéniens interpréter si mal ses dernières volontés ! » Aussitôt on interroge Ésope, qui tire tout le monde de l'erreur : « La jolie maison, les beaux meubles, les jardins délicieux, et les vins vieux, dit-il, il faut les donner à celle qui n'aime que la campagne ; à celle qui passe sa vie dans les joyeux festins, donnez les robes, les perles , les esclaves, et tout le reste ; et, pour votre coquette, gardez les champs, les vignes, les troupeaux et leurs bergers. Aucune ne pourra conserver des biens si peu conformes à ses goûts : la laide vendra tous ses atours pour avoir un cellier ; la coquette abandonnera les champs pour avoir des bijoux ; et celle qui aime les troupeaux et les travaux champêtres voudra se défaire au plus vite de la maison de plaisance. Ainsi elles ne posséderont pas ce qui leur aura été donné, et, avec l'argent qu'elles auront reçu de la vente de leurs biens, elles s'acquitteront envers leur mère. »
Ainsi la sagacité d'un seul homme découvrit ce qui avait échappé à une foule d'ignorants.

FABLE VI  COMBAT DES RATS ET DES BELETTES (14).

DANS un combat fameux, qu'on voit peint sur les murs de maintes tavernes, l'armée des Rats avait été battue par celle des Belettes : les vaincus fuyaient en tremblant, et se précipitaient vers leurs étroites demeures, où ils n'entraient qu'avec peine ; cependant ils échappèrent à la mort. Les chefs, qui avaient mis sur leurs têtes des panaches, pour que, dans la mêlée, leurs soldats pussent les reconnaître et les suivre, arrêtés par leurs aigrettes à l'entrée de leurs trous, furent pris par l'ennemi. Le vainqueur les immola de ses dents meurtrières, et les engloutit dans le gouffre infernal de son insatiable estomac.
LORSQU'UNE funeste révolution vient bouleverser un état, l'élévation des grands les expose aux périls, tandis que le pauvre trouve une facile sauvegarde dans son obscurité.

FABLE VII. LE POÈTE.

CENSEUR malin, toi qui critiques mes écrits, toi qui dédaignes un genre qui te paraît frivole, je te demande un peu de patience ; et, pour adoucir ton humeur sévère, Ésope vient de chausser le cothurne (15).
PLUT aux dieux que jamais la hache thessalienne n'eût fait tomber sous ses coups les pins qui ombrageaient la cime du Pélion (16) ! Plût aux dieux que jamais Argus, qui courait avec audace à un trépas certain, n'eût construit, par les conseils de Minerve, ce vaisseau (17) qui, pour la ruine des Grecs et des nations étrangères, sillonna le premier les flots inhospitaliers du Pont-Euxin ! Car la famille du superbe Aeétès est plongée dans le deuil, et le royaume de Pélias a été renversé par les crimes de Médée (18). Cette femme artificieuse, cachant avec adresse, son caractère cruel, échappa à ceux qui la poursuivaient, en semant derrière elle les membres de son frère, et de là courut exciter les Péliades à tremper leurs mains dans le sang de leur père (19).
EH bien ! que penses-tu de ce style ? Il est fade et les faits sont faux, diras-tu ; car, longtemps avant, Minos, sur ses vaisseaux, avait dompté les flots de la mer Égée (20), et, par un juste châtiment, avait puni un crime.
QUE puis-je donc pour toi, lecteur qui fais le Caton , si tu repousses également mes fables et mes récits poétiques? Épargne, je te le conseille, un peu plus les auteurs, ou leur plume mordante ne t'épargnera pas.
JE m'adresse à ces ignorants qui font les délicats, et qui, pour se donner des airs de gens de goût, s'amusent à critiquer les oeuvres même de la divinité.

FABLE VIII.  LA VIPÈRE ET LA LIME (21).

LE méchant qui s'attaque à plus mordant que lui pourra se reconnaître dans cette fable.
UNE Vipère se glissa dans la boutique d'un serrurier; en cherchant si elle ne trouverait rien à manger, elle se mit à mordre une Lime ; mais celle-ci, méprisant ses efforts , lui dit : « Insensée , penses-tu que tes dents parviendront à m'entamer, moi, qui ronge tous les jours le fer le plus dur ? »

FABLE IX. LE RENARD ET LE BOUC (22).

Dis qu'un homme adroit se trouve en danger, il cherche à se tirer d'affaire, aux dépens d'autrui.
UN Renard s'était , par mégarde , laissé choir dans un puits : la margelle était trop haute pour qu'il pût en sortir. Un Bouc vint clans le même endroit pour se désaltérer, et demanda au Renard si l'eau était douce, et s'il y en avait abondamment. Celui-ci , méditant un stratagème : « Descends, ami, lui dit-il ; elle est si bonne, et j'ai tant de plaisir à en boire, que je ne puis m'en rassasier. » Notre barbu s'y précipite : alors le rusé Renard, à l'aide des longues cornes du Bouc, s'élança hors du puits, et y laissa son compagnon prisonnier.

FABLE X. DES VICES DES HOMMES (23).

JUPITER nous a tous chargés d'une besace : il a destiné la poche de derrière à nos propres défauts, et celle de devant, la plus lourde, aux défauts d'autrui.
DE là vient que nous ne pouvons voir nos vices ; mais nos semblables font-ils une faute, aussitôt nous les censurons.

FABLE XI.  LE VOLEUR PILLANT UN AUTEL (24).

UN Voleur alluma sa lampe à l'autel de Jupiter, et pilla le temple à la lueur de la lumière qu'il y avait dérobée. Comme il emportait son butin sacrilège, soudain le dieu s'écria du fond du sanctuaire :
« JE te vois sans regret enlever les dons qui couvrent mes autels, car ils m'avaient été offerts par des méchants. Cependant , le jour de ton supplice est marqué, et, dès qu'il sera venu, ta vie expiera ton forfait. Pour éviter que cette flamme, entretenue par la piété pour honorer la majesté des dieux, ne devienne complice d'autres crimes, je défends qu'il existe dorénavant aucun rapport entre le feu sacré et les profanes mortels. »
C'EST pourquoi maintenant il n'est point permis d'allumer une lampe à la flamme des autels, ni de faire revivre le feu sacré avec le feu des humains.
IL n'y a que l'auteur de cette fable qui puisse expliquer tous les préceptes utiles qu'elle renferme. Elle nous montre d'abord que ceux que nous avons élevés deviennent souvent nos plus grands ennemis; et ensuite, que les dieux ne se vengent point par la colère ; mais qu'ils laissent les coupables être punis au temps marqué par le destin. En dernier lieu, elle défend aux gens de bien de se rapprocher jamais des méchants.

FABLE XII.  LES RICHESSES SONT FUNESTES (25).

C'EST avec raison qu'une âme élevée méprise les richesses, car le coffre-fort éloigne les vraies vertus.
QUAND Hercule fut admis dans l'Olympe à cause de son courage, il salua les dieux qui venaient le complimenter ; mais à l'approche de Plutus, fils de la Fortune, il détourna les yeux. Jupiter lui ayant demandé la cause de sa conduite : « Je le hais, répondit Hercule, parce qu'il est l'ami des méchants, et qu'il corrompt tous les hommes par l'appât de son or. »

FABLE XIII.  LE LION ROI (26).

RIEN n'est plus utile que de ne point déguiser sa pensée. L'est une maxime approuvée de tout le monde ; mais la franchise est souvent cause de notre perte.
LE Lion s'étant arrogé le titre de roi des animaux, voulait acquérir la réputation de prince équitable ; il s'écarta de son ancienne manière de vivre : il devint d'une sobriété remarquable, et rendait la justice avec une inviolable intégrité .....

(La suite magique.)

FABLE XIV. LES CHÈVRES ET LES BOUCS (27).

A FORCE de prières, les Chèvres obtinrent de Jupiter la permission de porter de la barbe. Les Boucs, fort mécontents de voir leurs femelles les égaler dans les marques de leur dignité , s'en plaignirent hautement :
« Laissez-les jouir d'une gloire imaginaire., et usurper un ornement qui ne sied bien qu'à vous, leur répondit Jupiter, puisque jamais elles ne vous égaleront en force et en courage. »
CETTE fable nous apprend à ne pas nous affliger de ce que des hommes qui ont des coeurs bien différents des nôtres nous ressemblent à l'extérieur.

FABLE XV.  LE PILOTE ET LES MATELOTS (28).

UN homme se plaignait du triste état de sa fortune. Ésope, dans l'espoir de le consoler, inventa cet apologue.
DANS une tempête furieuse, un navire était battu par les flots ; tout l'équipage en pleurs ne voyait plus que la mort, lorsque tout à coup le temps change, redevient calme, et le bâtiment, hors de danger, est poussé par des vents plus favorables. Les Matelots alors de se laisser aller à des transports d'allégresse. Mais le Pilote, que le péril avait rendu sage, leur dit : « Il faut être modéré dans la joie, modéré dans les plaintes; car la vie entière n'est qu'un mélange de plaisirs et de douleurs. »

FABLE XVI.  DÉPUTATION DES CHIENS VERS JUPITER (29).

UN jour, les Chiens envoyèrent des ambassadeurs à Jupiter, pour le supplier de leur accorder une condition plus douce, et de les soustraire aux mauvais traitements des hommes ; car on ne leur donnait que du pain de son, et, pour assouvir leur faim, ils étaient obligés de fouiller dans les plus dégoûtantes ordures. Les ambassadeurs partent donc, vont sans se presser, flairant chaque tas de fumier, pour y trouver quelque nourriture. Mercure les appelle, et ils ne répondent pas ; enfin ce dieu les va chercher, et les amène tout troublés devant Jupiter. Mais dès qu'ils virent l'air sévère et majestueux du Maître de l'Olympe, ils eurent une telle frayeur, qu'ils infectèrent toute la cour céleste. Chassés à coups de bâton , ils cherchaient à sortir, lorsque le grand Jupiter défendit qu'on les renvoyât.
CEPENDANT les Chiens étonnés de ne point voir revenir leurs députés, pensèrent bien qu'ils avaient commis quelque sottise ; aussi, peu de temps après, on choisit d'autres ambassadeurs. La renommée avait déjà trahi les premiers ; et, dans la crainte de voir renouveler pareil accident, on leur injecte dans l'anus des parfums, et avec profusion. Ils reçoivent les pétitions, partent de suite. En arrivant, ils demandent audience et l'obtiennent aussitôt. Alors le père, le maître de tous les dieux, s'assied sur son trône, agite son foudre terrible, et fait trembler l'univers. Les Chiens, surpris par cet épouvantable fracas, furent tellement effrayés, qu'ils laissèrent aller parfums et excréments. Tout l'Olympe demanda justice d'un tel affront. Mais avant de condamner, Jupiter parla ainsi : « Un roi ne doit point retenir des ambassadeurs ; cependant il ne me sera point difficile de punir cette insulte comme elle le mérite. Je ne veux pas que l'on vous garde ici, mais vous serez tourmentés désormais par la faim, pour vous rappeler qu'autrefois vous auriez dû être sobres; recevez cette récompense pour toute punition. Quant à ceux qui vous ont si sottement députés vers moi , ils souffriront toujours les outrages des hommes. »
C'EST pourquoi leurs descendants, qui attendent encore les premiers Députés, lorsqu'ils voient arriver un nouveau Chien, courent le flairer au derrière.

FABLE XVII. L'HOMME ET LA COULEUVRE (30).

QUI secourt les méchants n'est pas longtemps à s'en repentir.
UN Homme, voyant une Couleuvre toute raide de froid, la prit et la réchauffa dans son sein. Sa pitié lui coûta cher ; car, dès qu'elle fut ranimée, elle le tua tout d'abord. Comme une autre Couleuvre lui demandait la cause de ce crime : « C'est pour que l'on sache, répondit-elle, qu'il ne faut point obliger les méchants. »

FABLE XVIII.  LE RENARD ET LE DRAGON (31).

UN Renard se creusait un terrier : il jetait la terre au dehors, et travaillait avec ardeur à ses galeries souterraines, lorsqu'il rencontra une caverne profonde, ou un Dragon gardait des trésors cachés. Dès que le Renard l'aperçut : « Pardonne-moi d'abord , lui dit-il , mon imprudence ; ensuite , comme tu dois voir que les trésors ne me conviennent guère, réponds à ma demande sans te fâcher. Quel fruit retires-tu de cette tâche pénible ? ta récompense doit être grande, car tu te prives de sommeil, et tu passes ta vie dans les ténèbres. - Je n'ai rien pour cela, répondit le Dragon ; Jupiter a seulement remis ce dépôt à ma vigilance. - Tu ne peux donc point prendre ta part de ce trésor, ni en donner à personne. ? - Non, telle est la volonté suprême. - Je ne veux pas te fâcher, dit le Renard, mais je te dirai avec franchise que celui qui te ressemble est né avec la malédiction des dieux. »
PUISQUE tu dois rejoindre tes pères là où ils sont allés, quel fol aveuglement de tourmenter ta misérable existence ! C'est, à toi que je m'adresse, avare, toi qui fais la joie de ton héritier, toi qui refuses l'encens aux dieux et la nourriture à toi-même : les sons harmonieux de la lyre attristent ton coeur, et la flûte douce et suave te fait sécher. Le prix des vivres t'arrache des gémissements, et, pour augmenter un peu ton patrimoine par ton avarice, tu fatigues le ciel de tes honteux parjures ; enfin tu marchandes même sur ce que doit coûter ton convoi funèbre, de peur que Libitine ne gagne quelque chose avec toi.

FABLE XIXPHÈDRE (32).

LA critique envieuse a beau dissimuler le jugement qu'elle doit porter sur mon ouvrage, je le connais bien d'avance. Tout ce qui lui paraîtra digne de passer à la postérité, elle l'attribuera à Ésope ; mais, pour tout ce qui lui plaira moins, elle soutiendra fortement que j'en sais l'auteur. Je veux réfuter dès à présent ses calomnies, et lui dire : « Ces fables, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, Ésope en est l'inventeur, et moi je les ai perfectionnées. » Mais continuons le plan que nous avons adopté.

FABLE XX.  NAUFRAGE DE SIMONIDE (33).

L'HOMME instruit a toujours avec lui sa fortune.
SIMONIDE, auteur de poésies remarquables, voulant apporter quelque soulagement à sa pauvreté, se mit à parcourir les principales villes d'Asie, en célébrant, moyennant une récompense, les louanges des athlètes vainqueurs. Devenu riche à ce genre de commerce, il voulut revoir sa patrie ; il était né, dit-on, dans l'île de Cée.
IL s'embarqua ; le vaisseau qu'il montait, étant déjà vieux, fut brisé en pleine mer par une horrible tempête. Les naufragés prirent avec eux leur argent et ce qu'ils avaient de plus précieux, pour se sauver de la misère. « Et toi, Simonide, dit l'un d'eux plus curieux que les autres, tu n'emportes point ton argent? - J'ai avec moi toute ma fortune, » répondit-il.
PEU d'entre eux se sauvèrent à la nage, et le plus grand nombre périt par excès de charge. Des voleurs survinrent, les dépouillèrent entièrement, et emportèrent tout ce que ces malheureux avaient sauvé des flots. Par hasard, les naufragés n'étaient pas éloignés de Clazomène, ville ancienne : ils s'y rendirent. Là, un studieux ami des lettres, qui souvent avait lu les vers de Simonide, était, sans l'avoir jamais vu, un de ses plus grands admirateurs. A la conversation qu'il eut avec lui, il reconnut son poète ; alors il le recueillit avec empressement, et argent, habits, esclaves, il mit tout à sa disposition. Pour les autres naufragés, ils allèrent demander l'aumône en montrant un tableau représentant leur triste aventure. Un jour Simonide les ayant rencontrés : « Ne vous avais-je pas dit, s'écria-t-il, que j'avais toutes mes richesses avec moi : il ne vous reste rien de tout ce que vous avez emporté. »

FABLE XXI.  LA MONTAGNE QUI ACCOUCHE (34).

UNE Montagne en mal d'enfant poussait des cris effroyables. Tout le monde s'attendait à un grand événement. Elle accoucha d'une souris.
CECI te regarde, toi qui fais de grandes promesses, et ne nous donnes rien de bon.

FABLE XXII.  LA FOURMI ET LA MOUCHE (35).

LA Fourmi et la Mouche contestaient assez vivement de leur prix. La Mouche commença la querelle en disant : « Peux-tu bien comparer ta position à la mienne ? dans les sacrifices, je goûte la première les entrailles des victimes ; j'établis ma demeure sur les autels, et je parcours ainsi tous les temples sacrés. Je siège sur le front des rois, et, si je veux même, je cueille un baiser sur la bouche de la femme la plus chaste : je ne fais rien et je jouis des plus beaux avantages. Eh bien ! est-il dans ton existence quelque chose de comparable, misérable campagnarde ? - Sans doute, répondit la Fourmi, il est glorieux de siéger au banquet des Immortels, mais comme convive, et non comme parasite importun. Tu habites les autels ; mais, dès que l'on t'y aperçoit, on te chasse. Tu parles de rois, de baisers surpris aux dames : folle ! tu te vantes là de choses que, par pudeur, tu devrais cacher. Tu ne fais rien ; mais aussi, lorsque le besoin se fait sentir, tu n'as rien. Tandis que j'amasse avec ardeur quelques grains pour mon hiver, je te vois voltiger le long des murs, cherchant un honteux repas. L'été, tu me fatigues de tes bourdonnements; pourquoi te tais-tu donc l'hiver ? Lorsque le froid te saisit et te tue, je rentre saine et sauve dans ma demeure, où je trouve l'abondance. En voilà assez, je crois, pour rabattre ton orgueil. »
CETTE fable nous apprend à connaître deux caractères différents , celui de l'homme qui fait parade de faux avantages, et celui de l'homme dont la vertu brille d'un solide éclat.

FABLE XXIII.  SIMONIDE PRÉSERVÉ PAR LES DIEUX (36).

J'Ai dit plus haut combien les lettres avaient de prix parmi nous autres mortels : je vais maintenant parler des honneurs que les dieux eux-mêmes leur rendent.
SIMONIDE, le même poète que j'ai déjà cité, était convenu, moyennant une certaine somme, de composer l'éloge d'un athlète vainqueur au pugilat. Il alla rêver dans la solitude; mais le sujet, étroit et resserre, comprimant l'essor de son génie, il usa de la licence permise aux poètes, et intercala dans son poème les deux astres fils jumeaux de Léda, pour relever par ce parallèle la gloire de son héros. D'ouvrage fut bien reçu, mais on ne compta à notre poète que le tiers de la somme. Comme il demandait le reste, l'athlète lui répondit: « Vous les recevrez de ceux pour qui vous avez fait les deux tiers de l'ouvrage. Au reste, pour me prouver que vous n'êtes pas mécontent, promettez-moi de venir souper avec nous : j'ai invité aujourd'hui mes parents, et je vous regarde comme au nombre. » Quoique trompé, et blessé. d'une telle façon d'agir, Simonide accepta pour ne pas se brouiller tout-à-fait avec lui. Il vint à l'heure dite et prit place parmi les convives : le repas, que le choc des coupes égayait, était resplendissant, et toute la maison en fête raisonnait d'un joyeux tapage. Tout à coup deux jeunes gens tout couverts de sueur et de poussière, mais dont les figures révélaient une majesté plus qu'humaine, charment un esclave d'aller dire à Simonide de venir, qu'on l'attend , et qu'il est de son plus grand intérêt de se presser. L'esclave tout ému entraîne Simonide, qui n'a pas plus tôt mis le pied hors de la salle, que le plafond s'écroule et écrase tous les convives. Cependant personne ne revit les deux jeunes gens. Dès que l'on apprit cette tragique histoire, on ne douta plus que ce ne fussent les dieux reconnaissants qui étaient venus sauver la vie à leur poète.

ÉPILOGUE  LE POÈTE A PARTICULON (37).

IL me reste encore bien des fables que je pourrais vous raconter, car les sujets s'offrent avec abondance et variété; mais, pour que les traits d'esprit puissent plaire, il faut en être sobre, sans quoi ils blessent le lecteur. Ainsi, Particulon, homme pur et intègre, vous dont je parlerai dans mes écrits tant que la littérature latine sera honorée, louez dans mes ouvrages, sinon le talent, du moins la brièveté : c'est un mérite d'autant plus recommandable , que les poètes, en général , sont longs et ennuyeux.

(01) Ce prologue est une des pièces de Phèdre les plus maltraitées par le temps. Nous allons le citer tel qu'il se trouve dans le manuscrit Pithou, et nous y joindrons les annotations des commentateurs.

Quum destinassem terminum operis habere (a),
In hoc, ut aliis esset materiae satis,
Consiliurn tacito corde damnavi (b),
Nam si quis talis etiam est tituli.(c),
Quo pacto damnabit (d) quidnam omiserim
Ut illum ipsum Capiam (e) famae tradere
Sua quique quum sit animi cogitatio,
Calorque prior (f). Ergo non levitas mihi
Sed certa ratio causam scribendi dedit.
Quare, particula (g), quoniam caperis fabulae
(Quas Aesopias (h), non Aesopi nomino ,
Quasi paucas ille ostendit (i) ego plures dissero;
Usu (j) vetusto genere sed rebus novis);
Quartum libellum dura Variae (k) perleges.
Hunc obtrectare (l) si volet malignitas,
Imitari dura non possit, obtrectet licet.
Mihi parta laus est, quod tu, quod similes tui
Vestras in chartas verba transferetis (m) mea,
Dignumque longis judicatis memoria.
In litterarum plausum ire desidero (n).

(a) Operi statuere. (SWHABE)
(b) Damnavi mecum (RITTERSHIISIUS.
(c) Tituli urtifex. (RITTERSNUSIUS.
Tituli appetens. ( FREINSHEMIUS.)
(d) Divinabit. (RIGALTIUS)
(e) Ut illud ipsum cupiat. (GUYETUS et FABER.)
(f) Colorque proprius? (RITTERSNUSIUS.)
(g) Particulo. (PITHOU.)
(h) Aesopaeas. ( PITHOU.)
(i) Paucas ostendit ille. (SCHWABE.)
Quasi paucas ostenderit. ( BURMANN.)
(j) USUS. (PITHOU.) )
(k) Quartum libellum tu duos Variae perleges. (BROTHIER.)
Nunc vacive. ( SCHWABE. )
(l) Obtrectare. (PITHOU.)
(m) Transfertis. (PITHOU.)
(n) In litterarum ire plausum desidero.
In litteratum plausum nec desidero. (SCHWABE.)

(02)  FABLE I. - L'ANE ET LES PRÊTRES DE CYBÈLE.
Galli Cybeles circum in quaestus ducere. - Galli, prêtres de Cybèle, appelés aussi Corybantes : le premier nom leur venait du fleuve Gallus, en Phrygie, dont l'eau, dit Ovide, rendait furieux ceux qui en buvaient :
Amnis it insana, nomine Gallus, aqua;
Qui bibet inde, furit.

(03)  FABLE II. - LA BELETTE ET LES RATS.
 Dans toutes ou presque toutes les éditions de Phèdre, on a réuni la fable de l'Ane et les Prêtres de Cybèle avec celle de la Belette et les Rats. Cette phrase, joculare tibi videtur, en est la cause ; on a pensé qu'il était difficile que Phèdre ait pu commencer ainsi une fable, en supprimant par exemple, genus meum, ou genus hujusce operis. Mais il me semble que, placée après la fable de l'Ane et les Prêtres de Cybèle, joculare tibi videtur peut très-bien être compris.
Ne trouvons-nous pas dans La Fontaine :

L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits ?

Certes, si ce vers était placé au commencement d'un livre, on ne saurait le comprendre ; mais, en lisant la fable XI, le Lion et le Rat, il n'est plus besoin de commentaire.
Il en est de même, fab. 16, liv. XVI

Ce loup me remet en mémoire;
Un de ses compagnons qui fut encor mieux pris
Il y périt. Voici l'histoire.

D'ailleurs, j'ai suivi le manuscrit Pithou, en adoptant le titre de Burmann.

(04)  ....Et obscuro loco Abjecit negligenter. Plusieurs traducteurs ont mis : « elle se blottit négligemment en un coin obscur. » Ce n'est pas du tout le sens de abjecit. On ne peut point se blottir négligemment. Cette phrase veut dire : « Elle se mit en un coin obscur, » pour faire croire aux rats que c'était un sac de farine qu'on avait jeté là négligemment.

(05Sic valeas, inquit, ut farina es, quae jaces. On trouve une ironie toute semblable dans les Captifs de Plaute. Tyndare dit à Aristophonte :
Tu, Aristophontes, de me ut meruisti, ita vale.

Aristophonte, par son indiscrétion, faisait aller Tyndare aux galères.

ÉSOPE, fab. 28.
ROMULUS, liv. IV, fab. 2.
FAERNE, fab. 53. CAMERARIUS, pag. 245.
La FONTAINE, liv. III, fab. 18

PASSAGES IMITÉS PAR LA FONTAINE.

I. Involvit se farina, et obscuro loco
Abjecit negligenter .

.... Notre maître Mitis,
Blanchit sa robe et s'enfarine ;
Et, de la sorte déguisé,
Se niche et se blottit dans une huche ouverte.

2. . . Mus, escam putans,
Assiluit, et compressus occubuit neci :
Alter similiter periit, deinde et tertius.
La gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte.

3. . . . . . .Venit et retorridus,
Qui saepe laqueos et muscipula effugerat
Proculqne insidias cernens hostis callidi :
Sie valeas, inquit, ut farina es, quae jaces.

Un rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour
C'était un vieux routier, il savait plus d'un tour;
Même il avait perdu sa queue à la bataille.
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,
S'écria-t-il de loin au général des chats;
Je soupçonne dessous encor quelque machine.
Rien ne te sert d'être farine;
Car, quand tu serais sac, je n'approcherais pas.

ADDENDUM : la fable de LA FONTAINE : LE CHAT ET UN VIEUX RAT

http://www.lafontaine.net/fables/3chatrat.php

La Fontaine s’inspire souvent des Anciens. Mais le maître ne copie pas. A chaque fable, il compose une ouvre nouvelle basée sur des thèmes développés précédemment. « Le Chat et un vieux Rat » est typique de cette manière de faire du nouveau avec du vieux », mais, bien sûr, du totalement nouveau. Cette fois, Le fabuliste est allé chercher son inspiration à la fois chez Esope (« Le Chat et les Rats »), chez Phèdre (« La Belette et les Rats ») et chez Rabelais pour ce qui concerne le nom du chat. Mais il a profondément remanié les uns et les autres. Nous retrouverons encore deux fois le thème de l’animal qui feint la mort, dans « Le Renard anglais » (Livre XII, fable 23) ainsi que dans « Le Renard et les Poulets d’Inde » (XII, 18). Mais dans le cas présent, La Fontaine analyse l’attitude des possibles proies alors que dans les deux autres fables, il s’attache plus au comportement des chasseurs.
Attachons-nous un instant à la moralité « ... la méfiance / Est mère de la sûreté ». Ne nous méprenons pas la mère de la sûreté est avant tout le jugement capable d’interpréter les messages que lui envoient les sens. L’édition de 1668 ne se terminait pas comme aujourd’hui par cette fable. Elle la faisait suivre par « L’œil du Maître » et « L’Alouette et ses Petits avec le Maître d’un champ » que nous retrouvons maintenant respectivement en IV, 21 et IV 22

J'ai lu, chez un conteur de fables,
Qu'un second Rodilard (1), l'Alexandre des chats (2),
L'Attila, le fléau des rats (3),
Rendait ces derniers misérables (4).
J'ai lu, dis-je, en certain auteur
Que ce chat exterminateur,
Vrai Cerbère (5), était craint une lieue à la ronde:
Il voulait de souris dépeupler tout le monde.
Les planches qu'on suspend sur un léger appui,
La mort aux rats, les souricières,
N'étaient que jeux au prix de lui. (6)
Comme il voit que dans leurs tanières
Les souris étaient prisonnières,
Qu'elles n'osaient sortir, qu'il avait beau chercher,
Le galant fait le mort, et du haut d'un plancher (7)
Se pend la tête en bas. La bête scélérate
A de certains cordons se tenait par la patte.
Le peuple des souris croit que c'est châtiment,
Qu'il a fait un larcin de rôt ou de fromage,
Egratigné quelqu'un, causé quelque dommage;
Enfin, qu'on a pendu le mauvais garnement.
Toutes, dis-je, unanimement
Se promettent de rire à son enterrement,
Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tête,
Puis rentrent dans leurs nids à rats, (8)
Puis ressortant font quatre pas,
Puis enfin se mettent en quête. Mais voici bien une autre fête:
Le pendu ressuscite; et sur ses pieds tombant,
Attrape les plus paresseuses.
«Nous en savons plus d'un, dit-il en les gobant:
C'est tour de vieille guerre; et vos cavernes creuses
Ne vous sauveront pas, je vous en avertis:
Vous viendrez toutes au logis.»
Il prophétisait vrai: notre maître Mitis (9)
Pour la seconde fois les trompe et les affine, (10)
Blanchit sa robe et s'enfarine;
Et de la sorte déguisé,
Se niche et se blottit dans une huche ouverte.
Ce fut à lui bien avisé:
La gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte.
Un rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour:
C'était un vieux routier, il savait plus d'un tour;
Même il avait perdu sa queue à la bataille.
«Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,
S'écria-t-il de loin au général des chats:
Je soupçonne dessous encor quelque machine:(11)
Rien ne te sert d'être farine;
Car, quand tu serais sac, je n'approcherais pas.»

C'était bien dit à lui; j'approuve sa prudence:
Il était expérimenté,
Et savait que la méfiance
Est mère de la sûreté.

(1) Nous avons déjà trouvé ce nom de Rodilard (Rodilardus) dans la fable II, 2 (« Conseil tenu par les Rats »). Rappelons seulement qu'il est emprunté à Rabelais (« Quart Livre », XLVII).  Voir la note 2 du « Conseil ». Disons seulement ici que ce nom signifie « rongeur de lard ».
(2) Référence à Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.), le célèbre conquérant macédonien.
(3) Attila est un autre conquérant (434-453 ap. J.-C.). Il envahit la Gaule mais fut battu aux
Champs Catalauniques près de Troye en 451. Surnommé « le fléau de Dieu », il envahit l'Italie qu'il mit à sac mais préserva Rome à la demande du pape Léon Ier.
(4) Pitoyable.
(5) Cerbère était ce chien à trois têtes gardien des Enfers chez les Grecs.
(6) Comparé à lui.
(7) Le plafond. Le même mot indiquait à la fois le plafond et le plancher.
(8) Confusion habituelle chez La Fontaine qui ne distingue pas les souris des rats.
(9) Nom emprunté à Bonaventure Des Périers et qui signifie « doux ».
(10) Vient de « finesse » et signifie ici surprendre par quelque tour ou finesse.
(11) Machination.

(06)  FABLE III. - LE RENARD ET LES RAISINS.

ESOPE, fab. 156.
GABRIAS, fab. 18.
ROMULUS, liv. IV, fab. 1.
ABSTEMIUS, fab. 141.
FAERNE,, fab. 6.
CAMERARIUS, page 157.
LA FONTAINE, liv. III, fable I1.

PASSAGES IMITÉS PAR LA FONTAINE.

1. Fame coacta Vulpis alta in vinea
Uvam appetebat. . . ,

Certain renard ....
Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille
Des raisins, mûrs apparemment.

2. Quam tangere ut non potuit, discedens ait
Nondum matura est, nolo acerbam sumere.

Mais comme il n'y pouvait atteindre :
Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.

ADDENDUM : la fable de LA FONTAINE : LE RENARD ET LES RAISINS

Certain renard gascon, d'autres disent normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille 
            Des raisins mûrs apparemment,
            Et couverts d'une peau vermeille.
Le galand  en eut fait volontiers un repas;
            Mais comme il n'y pouvait point atteindre:
«Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.»

            Fit-il pas mieux que de se plaindre?

(07)  FABLE IV. - LE CHEVAL ET LE SANGLIER.

Aristote, au second livre de sa Rhétorique, cite cette fable, et il en attribue l'invention à Stésichore. Le sujet n'est pas tout-à-fait le même que dans la fable latine. Horace et La Fontaine ont suivi le poète grec.

ÉSOPE, fab. 313.
GABRIAS , fab. 3.
HORACE, liv. I , Épit. 10.
ROMULUS, liv. IV, fab. 9.
CAMERARIUS, page 175.
LA FONTAINE, liv. IV, fab. 13.

PASSAGES IMITÉS PAR LA FONTAINE.

I. .. .. . Sonipes, iratus fero,
Auxilium petiit hominis.

Il eut recours à l'homme, implora son adresse ... ..

2. . . . . . Quem dorso levans,
Rediit ad hostem. Jactis hunc telis eques
Postquam interfecit, sic locutus traditur.

L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
Ne lui donna point de repos
Que le cerf ne fût pris, et n'y laissât la vie.

3. . . . . . Et didici, quam sis utilis.
Je vois trop quel est votre usage.

ADDENDUM : la fable de LA FONTAINE : LE CHEVAL S'ÉTANT VOULU VENGER DU CERF

De tout temps les chevaux ne sont nés pour les hommes.
Lorsque le genre humain de gland se contentait,
Ane, cheval, et mule, aux forêts habitait:
Et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
            Tant de selles et tant de bâts,
            Tant de harnois pour les combats,
            Tant de chaises, tant de carrosses,
            Comme aussi ne voyait-on pas
            Tant de festins et tant de noces.
        Or un cheval eut alors différend
            Avec un cerf plein de vitesse,
        Et ne pouvant l'attraper en courant,
Il eut recours à l'homme, implora son adresse.
L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
            Ne lui donna point de repos
Que le cerf ne fut pris, et n'y laissât la vie;
        Et cela fait, le cheval remercie
L'homme son bienfaiteur, disant: « Je suis à vous,
Adieu: je m'en retourne en mon séjour sauvage.
- Non pas cela, dit l'homme; il fait meilleur chez nous,
            Je vois trop quel est votre usage.
Demeurez donc, vous serez bien traité,
            Et jusqu'au ventre en la litière.»

            Hélas! que sert la bonne chère
            Quand on n'a pas la liberté?
Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie;
Mais il n'était plus temps; déjà son écurie
            Etait prête et toute bâtie.
        Il y mourut en trainant son lien:
Sage, s'il eût remis une légère offense.

Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien
            Sans qui les autres ne sont rien.

Gland: Horace et Virgile citent le gland comme nourriture des premiers hommes
Habitait: L'accord n'est fait qu'avec un seul sujet...
Tant de....: Tout ce qui est nécessaire à "l'utilisation" du cheval, pour la guerre ou pour le luxe.
Un frein
: Un mors
Usage: utilité

(08) FABLE V. - TESTAMENT EXPLIQUÉ PAR ÉSOPE.

Phèdre, en donnant à cette histoire le nom de fable, fabula, n'a pu l'étendre au delà de son acception naturelle. Ce mot, prenant son étymologie dans le verbe fari, parler, ne veut dire autre chose que le récit d'un évènement vrai ou faux, peu importe. Quand les Latins veulent particulariser, ils ont soin en général de s'expliquer par une épithète qui ne laisse point d'équivoque :
Fictis nos jocari memineris fabulis.
Ainsi, bien que l'anecdote présente se trouve consignée dans un recueil de fables, il ne faut pas en conclure que le fond en soit fabuleux. On n'y voit absolument rien, ni pour la nature du sujet, ni pour le caractère des acteurs, qui sorte du cercle des possibilités humaines. La Fontaine, en l'appelant une histoire, semble dire qu'il ne la regardait pas comme un apologue.
Faudra-t-il, par une conséquence toute opposée, inférer que le fait est vrai ? Mais quels écrivains l'auraient transmis au siècle d'Auguste ? dans quels mémoires secrets Phèdre l'avait-il puisé ? Est-ce bien là le style d'Esope ? C'est par des apologues que le prétendu père de l'apologue exprime cette haute sagesse dont on lui fait tant d'honneur. A quelle époque sera-t-il permis d'assigner son séjour à Athènes, sans y découvrir un absurde anachronisme ? En supposant même qu'Ésope ait voyagé dans l'Attique, à quel titre aura-t-il parlé devant les Athéniens ? On sait qu'à Athènes un étranger qui se mêlait dans l'assemblée du peuple était puni de mort. (Voyez LIBANIUS, Déclam., 17 et 18.) C'est, ajoute l'auteur de l'Esprit des Lois, qu'un tel homme usurpait la souveraineté du peuple (Liv. II, ch. 2), et les Athéniens étaient aussi jaloux de la gloire de l'esprit que de la souveraineté. Au reste, nous osons affirmer que l'anecdote présente n'est point à la vérité une fable, mais simplement une historiette imaginée par Phèdre. (GUILLON, La Fontaine comp. avec tous les fabulistes.) .

(09Unam formosam, et oculis venantern viros. - Oculis venantem. Plaute avait dit avant Phèdre : Venaturam oculis facere. Une femme allant en conquête., comme dit le bon La Fontaine.

(10) Centena matri conferant sestertia. On peut traduire indifféremment cent mille sesterces ou cent grands sesterces, ceux-ci en valant mille petits. Le grand sesterce était du neutre; sestertium, sous-entendu nummus. Phèdre parle ici comme on parlait à Rome: les sesterces n'étaient guère connus à Athènes; cent grands sesterces reviennent à peu pris à 19.453 fr. de notre monnaie..

(11Lavationem argenteam. Plusieurs traducteurs voient: là une baignoire d'argent ; Gardin-Dumesnil lui-mème dit que lavatio se prend pour la baignoire, et il cite ce passage de Phèdre et cette phrase de Cicéron, faciam ut lavatio parata sit, laquelle n'est pas fort concluante. La forme du mot semble même contredire cette explication : lavatio ne me présente que ces deux sens, ou l'action de se laver, ou la collection des ustensiles qui servent aux bains

- Vasa quae ad lavationem pertinent exponebantur, dit. Cicéron.

(BEUZELIN.)

(12Eunuchos, glabros. - « Rectissime Gudius eunuchos a glabris distinxit. Glabri, i. e. quibus nulli in ore aut aliis corporis partibus pili erant, maxime in deliciis erant luxuriosi. Seneca, de Brev. Vitae, c. XII. « Quanta celeritate, signo dato, glabri ad ministeria discurrunt? » (LEMAIRE, Classiques latins.)

(13 Patrici plenam antiquis Apothecam cadis. - Apotheca, du verbe ŽpotÛyhmi, déposer, mettre de côté, était un lieu de réserve. Le cadus, vase qui contenait environ quarante-deux pintes de Paris, valait deux amphores. Les Romains ne connaissaient pas les futailles, qui sont d'invention gauloise. (BEUZELIN. )

LA FONTAINE, , liv. II, fab. 20.
Nous avons cru qu'il était mieux de donner exactement la fable de La Fontaine, parce que c'est une imitation entière de celle de Phèdre.

Testament expliqué par Ésope.

Si ce qu'on dit d'Esope est vrai,
            C'était l'oracle de la Grèce :
            Lui seul avait plus de sagesse
Que tout l'Aréopage. En voici pour essa
            Une histoire des plus gentilles
            Et qui pourra plaire au lecteur. 

            Un certain homme avait trois filles,
            Toutes trois de contraire humeur :
            Une buveuse, une coquette,
            La troisième, avare parfaite.
            Cet homme, par son testament,
            Selon les lois municipales,
Leur laissa tout son bien par portions égales,
            En donnant à leur mère tant,
            Payable quand chacune d'elles
Ne posséderait plus sa contingente part.
            Le père mort, les trois femelles
Courent au testament, sans attendre plus tard.
            On le lit, on tâche d'entendre
            La volonté du testateur ;
            Mais en vain ; car comment comprendre
            Qu'aussitôt que chacune soeur
Ne possédera plus sa part héréditaire,
            Il lui faudra payer sa mère ?
            Ce n'est pas un fort bon moyen
            Pour payer, que d'être sans bien.
            Que voulait donc dire le père ?
L'affaire est consultée, et tous les avocats,
            Après avoir tourné le cas
            En cent et cent mille manières,
Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus,
            Et conseillent aux héritières
De partager le bien sans songer au surplus.
            Quant à la somme de la veuve,
« Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve:
Il faut que chaque soeur se charge par traité
            Du tiers, payable à volonté,
Si mieux n'aime la mère en créer une rente,
            Dès le décès du mort courante. »
La chose ainsi réglée, on composa trois lots :
            En l'un, les maisons de bouteille,
            Les buffets dressés sous la treille,
La vaisselle d'argent, les cuvettes, les brocs,
            Les magasins de malvoisie ,
Les esclaves de bouche , et pour dire en deux mots,
            L'attirail de la goinfrerie ;
Dans un autre, celui de la coquetterie,
La maison de la ville et les meubles exquis,
            Les eunuques et les coiffeuses,
                        Et les brodeuses,
            Les joyaux, les robes de prix;
Dans le troisième lot, les fermes, le ménage
            Les troupeaux et le pâturage,
            Valets et bêtes de labeur.
Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire
            Que peut-être pas une soeur
            N'aurait ce qui lui pourrait plaire.
Ainsi chacune prit son inclination,
            Le tout à l'estimation.
            Ce fut dans la ville d'Athènes
            Que cette rencontre arriva.
            Petits et grands, tout approuva
Le partage et le choix : Esope seul trouva
            Qu'après bien du temps et des peines
            Les gens avaient pris justement
            Le contre-pied du testament.
« Si le défunt vivait, disait-il, que l'Attique
            Aurait de reproches de lui !
            Comment ? Ce peuple qui se pique
D'être le plus subtil des peuples d'aujourd'hui,
A si mal entendu la volonté suprême
        D'un testateur ? » Ayant ainsi parlé,
            Il fait le partage lui-même,
Et donne à chaque soeur un lot contre son gré ;
            Rien qui pût être convenable,
           Partant  rien aux soeurs d'agréable :
            A la coquette, l'attirail
            Qui suit les personnes buveuses ;
           La biberonne  eut le bétail ;
            La ménagère eut les coiffeuses.
            Tel fut l'avis du Phrygien ,
            Alléguant qu'il n'était moyen
            Plus sûr pour obliger ces filles
            A se défaire de leur bien,
Qu'elles se marieraient dans les bonnes familles,
            Quand on leur verrait de l'argent ;
            Paieraient leur mère tout comptant ;
Ne posséderaient plus les effets de leur père :
            Ce que disait le testament.
Le peuple s'étonna comme il se pouvait faire
            Qu'un homme seul eût plus de sens
            Qu'une multitude de gens.

 

L’Aréopage était ce tribunal de l’ancienne Athènes qui siégeait sur la colline consacrée au dieu de la guerre Arès (correspondant au Mars des Romains). Il était composé de sages qui avaient pour mission de surveiller les magistrats, de juger les meurtriers et de donner leur interprétation des lois. Par extension, le terme désignait la colline sur laquelle le tribunal rendait ses jugements.
Le terme désigne maintenant une assemblée de personnes éminentes et particulièrement choisies pour leur compétence.

Pour essai: Pour vérification.

Les lois municipales: Qui concerne la ville où se passe l’histoire.

Sa contingente part : Ce qui leur échoit. Terme juridique vieilli (comme nous en trouverons dans toute la fable).

L'affaire est consultée : L’affaire est soumise à la consultation des avocats.

Jettent leur bonnet : Abandonnent l’affaire, renoncent à comprendre.

Treuve : Ancienne orthographe pour « trouve » utilisée indifféremment avec trouve » à l’époque du fabuliste.

A volonté : La volonté de la mère. Sur la simple volonté de la mère.

Les maisons de bouteille : Selon le dictionnaire de l’Académie, il s’agit de « petites maisons de campagne où l’on est visité souvent de ses amis » et où l’on vide sans doute quelques bouteilles.

Malvoisie : Au départ, il s’agit d’un vin grec, doux et liquoreux. On désigne aussi par ce nom divers vin liquoreux du pourtour méditerranéen.

Esclave de bouche : Officier de bouche, c'est-à-dire qui s’occupe de la table et des aliments.

Le ménage : L’intendance.

L'Attique : Péninsule de Grèce où se situe Athènes.

Testateur : Celui qui a fait le testament.

Partant : Donc.

La biberonne: Celle qui biberonne, qui boit. Terme burlesque et parfaitement choisi.

Le Phrygien : Il s’agit bien sûr d’Esope, originaire de la Phrygie, région occidentale de l’Asie Mineure (voir aussi « La vie d’Esope le Phrygien » de La Fontaine).

Comme il se pouvait faire : En voyant comment il pouvait se faire.

 

 

(14FABLE VI. - COMBAT DES RATS ET DES BELETTES.

ÉSOPE, fab. 154, alias, 242.
LA FONTAINE , liv. IV, fab. 6.

PASSAGES IMITÉS PAR LA FONTAINE.

I. Quum victi Mures Mustelarum exercitu,
Fugerent, et artos circum trepidarent cavos,
Aegre recepti, tamen evaserunt necem.

Chacun s'enfuit au plus fort,
Tant soldat que capitaine.
...
La racaille, dans les trous
Trouvant sa retraite prête,
Se sauva sans grand travail
. . . . . . La populace
Entrait dans les moindres creux.

2. Duces eorum, qui capitibus cornua
Suis ligarant, ut conspicuum in proelio
Haberent signum, quod sequerentur milites,
Haesere in portis, suntque capti ab hostibus.

Mais les seigneurs sur leur tête
Ayant chacun un plumail,
Des cornes ou des aigrettes,
Soit comme marques d'honneur ....
Cela causa leur malheur.
Trou, ni fente, ni crevasse,
Ne fut large assez pour eux.

3. Quumcumque populum tristis eventus premit,
Periclitatur magnitudo principum,
Minuta plebes facili praesidio latet.

Les petits en toute affaire
Esquivent fort aisément
Les grands ne le peuvent faire.

ADDENDUM : la fable de LA FONTAINE : Le Combat des Rats et des Belettes

La nation des belettes,
Non plus que celle des chats,
Ne veut aucun bien aux rats;
Et sans les portes étrètes
De leurs habitations,
L'animal à longue échine
En ferait, je m'imagine,
De grandes destructions.
Or une certaine année
Qu'il en était à foison,
Leur roi, nommé Ratapon,
Mit en campagne une armée.
Les belettes, de leur part,
Déployèrent l'étendard.
Si l'on croit la renommée,
La victoire balança:
Plus d'un guéret s'engraissa
Du sang de plus d'une bande.
Mais la perte la plus grande
Tomba presque en tous endroits
Sur le peuple souriquois.
Sa déroute fut entière,
Quoi que pût faire Artapax,
Psicarpax, Méridarpax,
Qui, tout couverts de poussière,
Soutinrent assez longtemps
Les efforts des combattants.
Leur résistance fut vaine;
Il fallut céder au sort:
Chacun s'enfuit au plus fort,
Tant soldat que capitaine.
Les princes périrent tous.
La racaille, dans des trous
Trouvant sa retraite prête,
Se sauva sans grand travail;
Mais les seigneurs sur leur tête
Ayant chacun un plumail,
Des cornes ou des aigrettes,
Soit comme marques d'honneur,
Soit afin que les belettes
En conçussent plus de peur,
Cela causa leur malheur.
Trou, ni fente, ni crevasse
Ne fut large assez pour eux;
Au lieu que la populace
Entrait dans les moindres creux.
La principale jonchée
Fut donc des principaux rats.

Une tête empanachée
N'est pas petit embarras.
Le trop superbe équipage
Peut souvent en un passage
Causer du retardement.
Les petits, en toute affaire,
Esquivent fort aisément:
Les grands ne le peuvent faire. 

(15FABLE VII. - LE POÈTE.
 Et in cothurnis prodit Aesopus novis. Le cothurne était une chaussure haute dont les acteurs se servaient dans la tragédie, afin de paraître d'une taille plus élevée. Sophocle fut le premier qui en introduisit l'usage. Phèdre veut ici parler du style pompeux de la tragédie, et imite le début de la Médée d'Euripide.

(16 Utinam nec unquam Pelii nemoris jugo. Le Pélion, montagne de la Grèce dans la Thessalie, vers la partie orientale de la Magnésie.

(17Fabricasset Argus opere Palladio ratem. Argus, fils de Phryxus, inspiré par Minerve, construisit le vaisseau sur lequel s'embarquèrent les Grecs, appelés depuis Argonautes, qui, sous la conduite de Jason, firent la conquête de la toison d'or.

(18 Namque et superbi luget Aeetae domus, Et regna Peliae scelere Medeae jacent. Aeétes ou Eétes, roi de Colchide, père de Médée et d'Absyrthe. Un oracle ayant prédit à ce prince que sa vie était attachée à la conservation de la toison d'or, il fit entourer de murailles le temple de Mars, où elle avait été déposée, et il y mit une forte garde composée de soldats Tauriens.
Jason, par le secours de Médée qui s'était éprise de ce jeune prince, trompa la vigilance des soldats, enleva la toison d'or, et résolut sur-le-champ de retourner dans sa patrie. Aeétes, informé de la fuite de sa fille avec les Argonautes, les fit poursuivre par Absyrthe, qui rencontra les Grecs près de la mer, et les attaqua vigoureusement. Mais les Argonautes se rallièrent bientôt et mirent leurs ennemis en déroute : Absyrthe périt dans ce combat. lci, Apollonius de Rhodes, Valerius Flaccus et beaucoup d'historiens avancent un fait qui n'a nulle vraisemblance : c'est ce crime atroce que Phèdre raconte : ils prétendent que Médée, feignant de retourner à Colchos, attira Absyrthe dans un bois voisin, sous prétexte d'un accommodement ; que ce fut là qu'elle massacra son jeune frère, le coupa en morceaux, et dispersa ses membres sur la route, espérant que ceux qui la poursuivaient, occupés à recueillir les restes de leur prince, lui donneraient le temps de regagner le vaisseau.

(19  Hic caede patris Peliadum infecit manus. Médée ayant eu le secret de rajeunir le père de Jason, les filles de Pélias, étonnées de ce prodige, la prièrent de vouloir user du même secret pour leur père. Médée, pour venger Jason de l'usurpation de Pélias, y cousentit ; et, pour mieux les persuader, elle prit un vieux bélier, le coupa en morceaux, le mit dans une chaudière, le laissa bouillir pendant quelque temps, et en retira un jeune agneau. Les Péliades n'hésitèrent plus ; elles se saisirent de leur père, et , après l'avoir égorgé, le jetèrent dans la même chaudière. Le corps de Pélias y resta si longtemps, qu'il fut entièrement consumé, et ces malheureuses filles ne purent même lui donner la sépulture. (OVIDE, Met., liv. VII, ch. I ; PAUSANIAS, page 219, 300, 320.)

(20) Aegaea Minos classe perdomuit freta, Justoque vindicavit exemplo impetum. Androgée, fils de Minos II, roi de Crète, se rendit à Athènes pour assister à la célébration des Panathénées. II combattit dans ces jeux avec tant d'adresse, qu'il remporta tous les prix. La jeunesse de Mégare et d'Athènes, blessée de tels succès, résolue de le faire périr. Androgée, en se rendant à Thèbes, fut assassiné à Aenée, ville située sur les confins de l'Attique. Minos, pour venger le meurtre de son fils, s'embarqua aussitôt vint assiéger Mégare et Athènes, prit ces villes, et imposa aux vaincus les plus dures conditions. (DIODORE DE SICILE, pages 183 ; PAUSANIAS, page 29, 50, 403.)

(21FABLE VIII. -- LA VIPÈRE ET LA LIME.
Omne adsuevi ferrum quae corrodere. On trouve dans Horace une idée semblable:
...Et fragili quaerens illidere dentem
Offendet solido ......
(HORAT., Sat. I, lib. II, v. 78.)

ÉSOPE, fab. 81, alias 184.
ROMULUS, liv. III, fab. 12.
LA FONTAINE, liv. V, fab. 16.

PASSAGES IMITÉS PAR LA FONTAINE.

1. In officinam fabri venit Vipera :
Haec quum tentaret, si qua res esset cibi,
Limam momordit.

On conte qu'un serpent, voisin d'un horloger,
...
entra dans sa boutique, et, herchant à manger,
N'y rencontra pour tout potage
Qu'une lime d'acier qu'il se tait à ronger.

2. Illa contra contumax.
Cette lime lui dit, sans se mettre en colère :

3. Quid me, inquit, stulta, dente captas laedere?
Pauvre ignorant! eh ! que prétends-tu faire?

Tu te prends à plus dur que toi,
Petit serpent à tête folle.

ADDENDUM : la fable de LA FONTAINE : Le Serpent et la Lime

On conte qu'un serpent, voisin d'un horloger
(C'était pour l'horloger un mauvais voisinage),
Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger,
N'y rencontra pour tout potage
Qu'une lime d'acier, qu'il se mit à ronger.
Cette lime lui dit, sans se mettre en colère :
"Pauvre ignorant ! et que prétends-tu faire ?
Tu te prends à plus dur que toi.
Petit serpent à tête folle,
Plutôt que d'emporter de moi
Seulement le quart d'une obole,
Tu te romprais toutes les dents.
Je ne crains que celles du temps."

Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre,
Qui, n'étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre.
Vous vous tourmentez vainement.
Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages
Sur tant de beaux ouvrages ?
Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant . 

(22) FABLE IX. - LE RENARD ET LE. BOUC.

ÈSOPE, fab. 4.
FAERNE, fab. 43.
CAMERARIUS, page 74.
LA FONTAINE, liv. III , fab. 5.

La Fontaine a suivi Ésope et a traité cette fable sous un point de vue tout différent. Le Renard et le Bouc descendent tous deux dans le puits pour se désaltérer; mais le Renard a d'avance médité le tour qu'il veut jouer à son compagnon ; car il lui dit en s'en allant : « Si tu avais autant de jugement que de barbe au menton, tu ne serais pas descendu dans ce puits sans être assuré des moyens de remonter. »

Capitaine Renard allait de compagnie
Avec son ami bouc des plus haut encornés:
Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez;
L'autre était passé maître en fait de tromperie.
La soif les obligea de descendre en un puits.
Là, chacun d'eux se désaltère.
Après qu'abondamment tous deux en eurent pris, 
Le renard dit au bouc:« Que ferons-nous compère?
Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici.
Lève tes pieds en haut et tes cornes aussi;
Mets les contre le mur: Le long de ton échine
Je grimperai premièrement;
Puis sur tes cornes m'élevant,
A l'aide de cette machine,
De ce lieu-ci je sortirai,
Après quoi je t'en tirerai.
- Par ma barbe, dit l'autre, il est bon  ; et je loue
Les gens bien sensés comme toi.
Je n'aurais jamais, quant à moi,
Trouvé ce secret, je l'avoue.»
Le renard sort du puits, laisse son compagnon,
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l'exhorter à patience.
«Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence,
Autant de jugement que de barbe au menton,
Tu n'aurais pas, à la légère,
Descendu dans ce puits. Or, adieu, j'en suis hors; 
Tâche de t'en tirer et fais tous tes efforts;
Car, pour moi, j'ai certaine affaire
Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin.»

En toute chose il faut considérer la fin.

(23FABLE X. - DES VICES DES HOMMES.

Plusieurs auteurs font allusion à cet apologue :
Ut nemo in sese tentat descendere, nemo !
Sed praecedenti spectatur mantica tergo!
(PERS. . Sat. IV. v. 24)

Aliena vicia in oculis habemus, a tergo nostra sunt. ( SENEC. , de Ira, , lib. II, 28. )

ÉSOPE, fab. 337.
LA FONTAINE, liv. I, fab. 7.

PASSAGE IMITÉ PAR LA FONTAINE,

1. Peras imposait Jupiter nobis duas :
Propriis repletam vitiis post tergum dedit,
Alienis ante pectus suspendit gravem.

L e fabricateur souverain
Nous créa besaciers tous de même manière.
...
Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
Et celle de devant pour les défauts d'autrui.

(24FABLE XI. - LE VOLEUR PILLANT UN AUTEL.

I. Lucernam Fur accendit ex ara Jovis. Le culte du feu suivit de près celui qu'on rendit au Soleil, et toutes les nations se sont accordées à l'adorer comme le plus noble des éléments et comme une vive image de l'astre du jour. Les Chaldéens le regardaient comme la déité suprême : mais ce fut en Perse que son culte fut établi presque exclusivement. Cette superstition passa en Grèce. Un l'eu sacré brûlait dans les temples d'Apollon à Athènes et à Delphes dans celui de Cérès à Mantinée, de Minerve, de Jupiter Ammon etc. Les Romains, à l'imitation des Grecs, adoptèrent ce culte, et Numa fonda un collège de vestales, dont les fonctions consistaient à entretenir le feu sacré. Cette religion subsiste encore parmi les Guèbres ou Parsis, ainsi que chez plusieurs peuples de l'Amérique, entre autres chez les Virginiens. (NOEL, Dict. de la Fable, t. I, p. 600.)

(25FABLE XII. - LES RICHESSES SONT FUNESTES.

1. Opes invisae merito sunt forti viro , Quia dives arca veram laudem intercipit. Voilà une sentence qui rappelle ces vers d'Horace ;
.... Omnis enim res,
Virtus, fama, decus, divina humanaque pulchris
Divitiis parent ; quas qui construxerit, ille
Clarus erit, fortis, justus.
(HORAT., lib. II, Sat. III, v. 94.)

ÉSOPE, fab. 191.

(26  FABLE XIII. - LE LION ROI.

Il ne nous reste qu'un fragment de cette fable. Quelques commentateurs ont pensé que, se trouvant immédiatement placée après une pièce qui devait être fort licencieuse, à en juger par le peu de vers qui en restent, elle en avait partagé le sort, et été déchirée, par un sévère lecteur. Mais pourquoi avoir épargné le morceau qui suit immédiatement cette fable, et que nous retrouvons dans presque toute les éditions de Phèdre ? Il nous semble qu'il est bien plus naturel d'émettre que c'est le temps qui a, comme dans d'autres endroits, altéré le manuscrit. Nous dirons qu'il est à regretter pour notre auteur que le temps ne nous ait pas aussi dérobé les deux autres fragments que nous n'avons pas reproduits dans notre édition.

1. Romulus reproduit entièrement cette fable du Lion régnant, et c'est d'après cet auteur que l'abbé Brotier a composé un supplément à cet apologue, qui a été adopté par presque tous les traducteurs.

ÉSOPE, fab. 145.
ROMULUS, liv. IV, fab. 20.
CAMERARIUS, page 296.
LA FONTAINE, liv. VII, fab. 7.

ADDENDUM : la fable de LA FONTAINE : La Cour du Lion

Sa Majesté lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le ciel l'avait fait maître.
Il manda donc par députés
Ses vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les côtés
Une circulaire écriture,
Avec son sceau. L'écrit portait
Qu'un mois durant le roi tiendrait
Cour plénière, dont l'ouverture
Devait être un fort grand festin,
Suivi des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le prince à ses sujets étalait sa puissance.
En son Louvre il les invita.
Quel Louvre! un vrai charnier, dont l'odeur se porta
D'abord au nez des gens. L'ours boucha sa narine:
Il se fut bien passé de faire cette mine;
Sa grimace déplut: le monarque irrité
L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le singe approuva fort cette sévérité,
Et flatteur excessif, il loua la colère
Et la griffe du prince, et l'antre, et cette odeur:
Il n'était ambre, il n'était fleur
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succès, et fut encor punie:
Ce Monseigneur du lion-là
Fut parent de Caligula.
Le renard étant proche: «Or cà, lui dit le sire,
Que sens-tu? dis le moi: parle sans déguiser.»
L'autre aussitôt de s'excuser,
Alléguant un grand rhume: il ne pouvait que dire
Sans odorat; bref, il s'en tire.

Ceci vous sert d'enseignement:
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand. 

(27)  FABLE XIV. - LES CHÈVRES ET LES BOUCS.

1. Barbam Capellae quurn impetrassent ab Jove... La chèvre, chez les Grecs, était consacrée à Jupiter en mémoire de la nymphe Amalthée.

(28) FABLE XV. - LE PILOTE ET LES MATELOTS.

1. Factus periclo tum Gubernator sophus. Traduire cette phrase comme LaIlemant : « Le pilote que le danger avait rendu philosophe, » ce n'est pas rendre en français la pensée de Phèdre.

(29 FABLE XVI. - DÉPUTATION DIS CHIENS VERS JUPITER.

Que veut dire cette fable ? Phèdre a-t-il voulu nous donner l'origine du culum olfacere, usage qui, selon notre poète, n'appartiendrait qu'aux chiens, tandis que cette coutume est générale chez la plupart des quadrupèdes ? Celte fable est une débauche d'esprit qui a échappé à Phèdre, et que notre bon La Fontaine s'est bien gardé d'imiter.

(30)FABLE XVII. - L'HOMME ET LA COULEUVRE.

ÉSOPE , fab. 269.
GABRIAS, fab. 42.
ROMULUS, liv. I, fab. 10.
LA FONTAINE, liv. VI, fab. 13.

PASSAGE IMITÉ PAR LA FONTAINE.

I. Gelu rigentem quidam Colubram sustulit,
Sinuque fovit, contra se ipse misericors.
Ésope conte qu'un manant,
Charitable autant que peu sage,
Un jour d'hiver se promenant
A l'entour de son héritage,
Aperçut un serpent sur la neige étendu,
Transi, gelé, perclus, immobile, rendu .....
Le villageois le prend, l'emporte en sa demeure .....
Le réchauffe, le ressuscite.

ADDENDUM : la fable de LA FONTAINE : Le Villageois et le Serpent

Esope conte qu'un manant,
Charitable autant que peu sage,
Un jour d'hiver se promenant
A l'entour de son héritage,
Aperçut un serpent sur la neige étendu,
Transi, gelé, perclus, immobile rendu,
N'ayant pas à vivre un quart d'heure.
Le villageois le prend, l'emporte en sa demeure;
Et, sans considérer quel sera le loyer
D'une action de ce mérite,
Il l'étend le long du foyer
Le réchauffe, le ressuscite
L'animal engourdi sent à peine le chaud
Que l'âme lui revient avecque la colère
Il lève un peu la tête, puis siffle aussitôt
Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut
Contre son bienfaiteur, son sauveur, et son père.
«Ingrat, dit le manant, voilà donc mon salaire !
Tu mourras!» A ces mots, plein d'un juste courroux,
Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête;
Il fait trois serpents de deux coups,
Un tronçon, la queue et la tête.
L'insecte, sautillant, cherche à se réunir,
Mais il ne put y parvenir.

Il est bon d'être charitable :
Mais envers qui ? c'est là le point.
Quant aux ingrats, il n'en est point
Qui ne meure enfin misérable.

(31) FABLE XVIII. - LE RENARD ET LE DRAGON.

I. Pervenit ad Draconis speluncam intimam. Le manuscrit Pithou porte ultimam. C'est Schwabe qui a cru devoir faire ce changement. Intimam est la leçon adoptée par M. Lemaire.

(32) FABLE XIX. - PHEDRE.

1. Sive hoc ineptum, sive laudandum est opus. Cette réponse de Phèdre n'est pas victorieuse, car la critique tombera nécessairement sur le fond ou sur la forme des fables qu'il a empruntées d'Ésope. Dans le premier cas, il partagera le tort de l'inventeur pour n'avoir pas mieux choisi, et, dans le second, il aura tort tout seul. (BEUZELIN.)

(33FABLE XX. - NAUFRAGE DE SIMONIDE.

1. Simonides, qui scripsit egregium melos... Simonide, l'un des meilleurs poètes de l'antiquité, naquit à Céos, île de la mer Égée, environ 550 ans avant J.-C. Quintilien et Valère-Maxime lui attribuent l'invention de la mémoire locale. Dans un de ses poëmes, il se glorifie d'avoir récité des vers et disputé le prix de poésie à l'âge de quatre-vingts ans. ( VALÈRE-MAXIME, liv. VIII, c. VII, 13. )
2. Mecum, inquit, mea sunt cuncta. Cette réponse est généralement attribuée au célèbre Bias, lorsqu'il fuyait de Priène, sa ville natale, tombée au pouvoir de l'ennemi. Phèdre a voulu faire honneur à Simonide de cette belle réponse, comme il a aussi attribué à Ésope le fameux mot de Diogène, je cherche un homme. BEUZELIN.
3. Forte Clazomenoe prope Antiqua fuit urbs ..... Clazomène, patrie d'Anaxagore, ville de l'Asie Mineure, était située sur le golfe de Smyrne.
4. .....Ceteri tabulam suam Portant, rogantes victum... Les malheureux matelots allaient mendier, et cherchaient à exciter la pitié en montrant le tableau qui représentait leur naufrage. Plusieurs poètes ont fait allusion à cet usage, si connu des anciens .
. . . . Quid hoc, si fractis enatat exspes
Navibus, aere dato qui pingitur ? .....
( HORAT., Art. poet. , v. 20. )
Men' moveat quippe, et, cantet si naufragus, assem
Protulerim ? cantas quum fracta te in trabe pictum
Ex humero portes ...
(PERS. , Sat. I , v 89.)
... Largire inopi, ne pictus oberret
Caerulea in tabula ...
((Id., Sat.. VI, v. 32.)
Voyez JUVENAL, Sat. XIX, v. 300 et suiv.

(34FABLE XXI. - LA MONTAGNE QUI ACCOUCHE.

Cette petite fable, même du temps de Phèdre, n'était pas nouvelle, et depuis elle a encore été rapportée par bien des auteurs.
Tout le monde connaît ce vers d'Horace, modèle de précision et d'harmonie :

Parturient montes : nascetur ridiculus mus.
(Art. poet., v. 139.)
Et l'imitation de Boileau :
La montagne en travail enfante une souris.
(Art poét. ch III.)
Rabelais, dans son Pantagruel, dit en parlant de la moquerie : « La Mocquerie est telle que la montaigne d'Horace, laquelle crioit et lamentoit énormément comme femme en travail d'enfant. A son cry et lamentation accourut tout le voisinage, en expectation de veoir quelcque admirable et monstrueux enfantement; mais enfin ne nasquit d'elle qu'une petite souris. » (Liv. III, ch. 2l, , pag. 132.)

ROMULUS, liv. II, fab. 5.
LA FONTAINE, liv. V, fab. 10.


PASSAGE IMITÉ PAR LA FONTAINE.

1. Mons parturibat, gemitus immanes ciens;
Eratque in terris maxima exspectatio.
At ille murem peperit .....

Une montagne en mal d'enfant 
Jetait une clameur si haute , 
Que chacun, au bruit accourant, 
Crut qu'elle accoucherait, sans faute, 
D'une cité plus grosse que Paris 
Elle accoucha d'une souris,

ADDENDUM : la fable de LA FONTAINE : La Montagne qui accouche

Une montagne en mal d'enfant
Jetait une clameur si haute
Que chacun, au bruit accourant,
Crut qu'elle accoucherait sans faute
D'une cité plus grosse que Paris.
Elle accoucha d'une souris.

Quand je songe à cette fable,
Dont le récit est menteur
Et le sens est véritable,
Je me figure un auteur
Qui dit :«Je chanterai la guerre
Que firent les Titans au maître du tonnerre.»
C'est promettre beaucoup : mais qu'en sort-il souvent ?
Du vent . 

(35) FABLE XXII. - LA FOURMI ET LA MOUCHE.

Dans le manuscrit Pithou , on trouvait en tête de cette fable ce vers, que Rigaltius, avec raison, a transporté à la fable 17, liv. III :
Nihil agere quod non prosit fabella indicat.

ROMULUS, liv. II, fab. 18.
MARIE DE FRANCE, fab. 86.
LA FONTAINE, liv. IV, fab. III.

PASSAGES IMITÉS PAR LA FONTAINE.

I. Formica et Musca contendebant acriter,
Quae pluris esset ..
...
La mouche et la fourmi contestaient de leur prix.

2. Ubi immolatur, exta praegusto deum,
Moror inter aras, templa perlustro omnia.
O Jupiter! dit la première.
Je  hante les palais, je m'assieds à ta table;
Si l'on t'immole un boeuf, j'en goûte devant toi.

3. In capite regis sedeo, quum visum est mihi,
Et matronarum casta delibo oscula.

Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi;
D'un empereur, ou d'une belle?
Je le fais; et je baise un beau sein quand je veux.

4. Est gloriosus sane convictus deum,
Sed illi qui invitatur, non qui invisus est.

Vous hantez les palais: mais on vous y maudit... 
Si vous entrez partout, ainsi font les profanes...


5. Aras frequentas : nempe abigeris, quo venis.
Reges commemoras et matronarum oscula.

Sur la tête des rois...
Vous allez vous planter, je n'en disconviens pas; 
Et je sais que d'un prompt trépas 
Cette importunité bien souvent est punie.


6. ... Quum bruma est, siles.
Mori contractam quum te cogunt frigora,
Me copiosa recipit incolumem domus. .

....Et vous mourrez de faim
De froid , de langueur, de misère, 
Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère. 
Alors je jouirai du fruit de mes travaux.

ADDENDUM : la fable de LA FONTAINE : La Mouche et la Fourmi

La mouche et la fourmi contestaient de leur prix.
«O Jupiter, dit la première,
Faut-il que l'amour-propre aveugle les esprits
D'une si terrible manière,
Qu'un vil et rampant animal
A la fille de l'air ose se dire égal?
Je hante les palais, je m'assieds à ta table:
Si l'on t'immole un boeuf, j'en goûte devant toi.;
Pendant que celle-ci, chétive et misérable,
Vit trois jours d'un fétu qu'elle a traîné chez soi.
Mais ma mignonne, dites-moi,
Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi,
D'un empereur ou d'une belle?
Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle;
Et la dernière main que met à sa beauté
Une femme allant en conquête,
C'est un ajustement des mouches emprunté.
Puis allez-moi rompre la tête
De vos greniers! - Avez-vous dit?
Lui répliqua la ménagère.
Vous hantez les palais; mais on vous y maudit
Et quant à goûter la première
De ce qu'on sert devant les dieux,
Croyez-vous qu'il en vaille mieux?
Si vous entrez partout, aussi font les profanes.
Sur la tête des rois et sur celle de ânes
Vous allez vous planter, je n'en disconviens pas;
Et je sais que d'un prompt trépas
Cette importunité bien souvent est punie.
Certain ajustement, dites-vous, rend jolie.
J'en conviens, il est noir ainsi que vous et moi.
Je veux qu'il ait nom mouche: est-ce un sujet pourquoi
Vous fassiez sonner vos mérites?
Nomme-t-on pas aussi mouche les parasites?
Cessez donc de tenir un langage si vain:
N'ayez plus ces hautes pensées.
Les mouches de cour sont chassées;
Les mouchards sont pendus, et vous mourrez de faim,
De froid, de langueur, de misère,
Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.
Alors je jouirai du fruit de mes travaux:
Je n'irai, par monts ni par vaux,
M'exposer au vent, à la pluie;
Je vivrai sans mélancolie:
Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera.
Je vous enseignerai par là
Ce que c'est qu'une fausse ou véritable gloire.
Adieu: je perds le temps; laissez-moi travailler;
Ni mon grenier, ni mon armoire,
Ne se remplit à babiller."

(36) FABLE XXIII. - SIMONIDE PRÉSERVÉ. PAR LES DIEUX.

1. Simonides idem fille, de quo retuli, Victori laudem cuidam pyctae ut scriberet, Certo conduxit pretio. Les auteurs, dit Quintilien, ne s'accordent pas sur le nom du héros chanté par Simonide ; les uns disent que c'était Glaucon Carystius on Léocrate; les autres, ou Agatharque ou Scopas : il en est de même pour le lieu oie était située la maison. Quoi qu'il en soit, il paraît constant qu'un noble Thessalien, nommé Scopas, périt dans ce festin. Mais tout ce récit sur les Tyndarides paraît bien un conte ; car Simonide n'en fait mention dans aucun de ses ouvrages, et certes il n'aurait pas gardé le silence sur un événement si glorieux pour lui. (QUINTILIEN, liv. XI, p. 211.)
Voyez CICÉRON, de l'Orateur, liv. fit, chap. 86, et VALÈRE-MAXIME, des Miracles, liv. I, chap. 7.

2. Atque interposuit gemina Ledae sidera. Léda, fille de Thestios et femme de Tyndare. Jupiter, ayant trouvé cette princesse sur les bords de l'Eurotas, fit changer Vénus en aigle, et, prenant la figure d'un cygne, poursuivi par cet aigle, il alla se jeter dans les bras de Léda, laquelle, au bout de neuf mois, accoucha de deux oeufs : de l'un, sortirent Pollux et Hélène, et de l'autre, Castor et Clytemnestre. Les deux premiers furent regardés comme les enfants de Jupiter, et les deux autres comme ceux de Tyndare. (Dict. de la Fable et Mét. 6.)

3. Ad coenam rnihi promitte ... C'était l'expression d'usage chez les anciens. Pline, dans sa lettre à Septicius Clarus, s'écrie: "Heus, tu promittis ad caenam, nec venis! » (Liv. I, lett. 15.)

LA FONTAINE, liv. I, fab. 14.

PASSAGES IMITÉS PAR LA FONTAINE.

I . Victori laudem cuidam pyctae ut scriberet,
Certo conduxit pretio ...

Simonide avait entrepris
L'éloge d'un athlète ....

2. Exigua quum frenaret materia impetum,
Usus poetae, ut moris est, licentia.

Il trouva son sujet plein de récits tout nus.

3. Atque interposuit gemina Ledae sidera,
Auctoritatem similis referens gloria.

II se jette à côté, se met sur le propos
De Castor et Pollux; ne manque pas d'écrire
Que leur exemple était aux lutteurs glorieux.

4. Opus approbavit; sed mercedis tertiam
Accepit partem. Quum reliquum posceret,
Illi, inquit, reddent, quorum sunt laudes duae.

L'athlète avait promis d'en payer un talent
Mais quand il le vit, le galant
N'en donna que le tiers; et dit, fort franchement
Que Castor et Pollux acquittassent le reste. 

5. Verum, ut ne irate dimissum te sentiam,
Ad caenam mihi promitte, cognatos volo
Hodie invitare, quorum es in numero mihi.

Je vous veux traiter cependant;
Venez souper chez moi : nous ferons bonne vije,
Les conviés sont gens choisis,
Mes parens, mes meilleurs amis.
Soyez donc de la compagnie.


6. ...Rediit hora dicta, recubuit.
Splendebat hilare poculis convivium.

Il vient : l'on festine, l'on mange.

7. Homo perturbatus excitat Simonidem.
Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte
Deux hommes demandaient à le voir promptement.


8. Unum promorat vix pedem triclinio,
Ruina camarae subito oppressit ceteros.

Il sort de table...
Un pilier manque; et le, plafond, 
Ne trouvant plus rien qui l'étaye,
Tombe sur le festin, brise plats et flacons, 
N'en fait pas moins aux échansons.

ADDENDUM : la fable de LA FONTAINE : Simonide préservé par les Dieux

On ne peut trop louer trois sortes de personnes :
Les dieux , sa maîtresse et son roi.
Malherbe le disait, j'y souscris, quant à moi :
Ce sont maximes toujours bonnes.
La louange chatouille et gagne les esprits.
Voyons comme les dieux l'ont quelquefois payée.

Simonide avait entrepris
L'éloge d'un athlète ; et la chose essayée,
Il trouva son sujet plein de récits tout nus.
Les parents de l'athlète étaient gens inconnus ;
Son père, un bon bourgeois; lui sans autre mérite ;
Matière infertile et petite.
Le poète d'abord, parla de son héros.
Après en avoir dit ce qu'il en pouvait dire,
Il se jette à côté, se met sur le propos
De Castor et Pollux, ne manque pas d'écrire
Que leur exemple était aux lutteurs glorieux,
Elève leurs combats, spécifiant les lieux
Où ces frères s'étaient signalés davantage.
Enfin l'éloge de ces dieux
Faisait les deux tiers de l'ouvrage.
L'athlète avait promis d'en payer un talent
Mais quand il le vit, le galand
N'en donna que le tiers, et dit fort franchement
Que Castor et Pollux acquittassent le reste.
"Faites vous contenter par ce couple céleste.
Je veux vous traiter cependant :
Venez souper chez moi, nous ferons bonne vie :
Les conviés sont gens choisis,
Mes parents, mes meilleurs amis,
Soyez donc de la compagnie."
Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur
De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.
Il vient : l'on festine, l'on mange.
Chacun étant en belle humeur,
Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte
Deux hommes demandaient à le voir promptement.
Il sort de table; et la cohorte
N'en perd pas un seul coup de dent.
Ces deux hommes étaient les gémeaux de l'éloge.
Tous deux lui rendent grâce, et pour prix de ses vers,
Ils l'avertissent qu'il déloge,
Et que cette maison va tomber à l'envers.
La prédiction en fut vraie.
Un pilier manque ; et le plafonds
Ne trouvant plus rien qui l'étaie,
Tombe sur le festin, brise plats et flacons,
N'en fait pas moins aux échansons.
Ce ne fut pas le pis, car pour rendre complète
La vengeance due au poète,
Une poutre cassa les jambes à l'athlète,
Et renvoya les conviés
Pour la plupart estropiés.
La renommée eut soin de publier l'affaire:
Chacun cria miracle. On doubla le salaire
Que méritaient les vers d'un homme aimé des dieux.
Il n'était fils de bonne mère
Qui, les payant à qui mieux mieux,
Pour ses ancêtres n'en fit faire.

Je reviens à mon texte , et dis premièrement
Qu'on ne saurait manquer de louer largement
Les dieux et leurs pareils, de plus que Melpomène
Souvent, sans déroger, trafique de sa peine;
Enfin, qu'on doit tenir notre art en quelque prix.
Les grands se font honneur dès lors qu'ils nous font grâce:
Jadis l'Olympe et le Parnasse
Etaient frères et bons amis.

(37 ÉPILOGUE. - LE POÈTE A PARTICULON.

i. Nous avons suivi l'édition Lemaire dans le classement de cet épilogue et du prologue du livre V.
Dans le manuscrit Pithou , cette pièce se trouve rejetée entre les fables 33 et 35 du liv. IV. Il nous semble que la manière dont elle a été placée est bien plus conforme à l'ordre suivi dans les premiers livres.