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INTRODUCTION. L'ITALIE
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CHAPITRE
PREMIER. Aspect de Rome et
du Latium moderne. |
Chapitre
premier.
Aspect de Rome et du Latium moderne.
Du haut des Apennins, dont la longue chaîne forme de la Lombardie à la Sicile
comme l'épine dorsale de l' Italie, descendent vers l'occident deux fleuves
rapides et profonds, le Tibre et l'Anio, tevere, teverone ; ils se
réunissent pour tomber ensemble à la mer. Dans une antiquité reculée ; les
pays situés au nord du Tibre et au midi de l' Anio étaient occupés par deux
nations civilisées, les Tusci et les Osci ou Ausonii. Entre les deux fleuves et
les deux peuples, perçait vers la mer, sous la forme d'un fer de lance, la
barbare et belliqueuse contrée des sabins. C'est vers la pointe de ce delta
que, sept ou huit cents ans avant notre ère, s'éleva Rome, la grande cité
italienne, qui, ouvrant son sein aux races diverses dont elle était
environnée, soumit l'Italie par le Latium, et par l' Italie le monde.
Aujourd'hui tout ce pays est dépeuplé. Des trente-cinq tribus, la plupart sont
à peine représentées par une villa à moitié ruinée. Quoique Rome
soit toujours une grande ville, le désert commence dans son enceinte même. Les
renards qui se cachent dans les ruines du Palatin vont boire la nuit au
Vélabre. Les troupeaux de chèvres, les grands boeufs, les chevaux à
demi-sauvages que vous y rencontrez, au milieu même du bruit et du luxe d' une
capitale moderne, vous rappellent la solitude qui environne la ville. Si vous
passez les portes, si vous vous acheminez vers un des sommets bleuâtres qui
couronnent ce paysage mélancolique, si vous suivez à travers les marais
Pontins l'indestructible voie appienne, vous trouverez des tombeaux, des
aqueducs, peut-être encore quelque ferme abandonnée avec ses arcades
monumentales ; mais plus de culture, plus de mouvement, plus de vie ; de loin en
loin un troupeau sous la garde d'un chien féroce qui s'élance sur le passant
comme un loup, ou bien encore un buffle sortant du marais sa tête noire, tandis
qu'à l'orient des volées de corneilles s'abattent des montagnes avec un cri
rauque. Si l'on se détourne vers Ostie, vers Ardée, l'on verra quelques
malheureux en haillons, hideux de maigreur, et tremblant de fièvre.
Au commencement de ce siècle, un voyageur trouva Ostie sans autre population
que trois vieilles femmes qui gardaient la ville pendant l' été. Son jeune
guide, enfant de quinze ans, qui partageait ses provisions, lui disait avec
l'oeil brillant de la fièvre : et moi aussi, je sais ce que c'est que la
viande, j'en ai goûté une fois.
Au milieu de cette misère et de cette désolation, la contrée conserve un
caractère singulièrement imposant et grandiose. Ces lacs sur des montagnes,
encadrés de beaux hêtres, de chênes superbes ; ce Nemi, le miroir de la Diane
taurique, speculum dianae ; cet Albano, le siège antique des religions
du Latium ; ces hauteurs, dont la plaine est partout dominée, font une couronne
digne de Rome. C'est du Monte Musino, l'ara mutiae des étrusques, c'est
de son bois obscur qu'il faut contempler ce tableau du Poussin. Dans les jours
d'orages surtout, lorsque le lourd sirocco pèse sur la plaine, et que la
poussière commence à tourbillonner, alors apparaît dans sa majesté sombre la
capitale du désert.
Dès que vous avez passé la place du peuple et l'obélisque égyptien qui la
décore, vous vous enfoncez dans cette longue et triste rue du corso, qui est
encore la plus vivante de Rome. Poursuivez jusqu'au capitole ; montez au palais
du sénateur, entre la statue de Marc-Aurèle et les trophées de Marius, vous
vous trouvez dans l'asile même de Romulus, intermontium. ce lieu élevé
sépare la ville des vivants et la ville des morts. Dans la première, qui
couvre l' ancien champ de Mars, vous distinguez les colonnes trajane et
antonine, la rotonde du panthéon, et l'édifice le plus hardi du monde moderne,
le dôme de saint-Pierre. Tournez-vous, sous vos pieds vous voyez le forum, la
voie triomphale, et le moderne hospice de la consolation près la roche
tarpéienne. Ici sont entassés pêle-mêle tous les débris, tous les siècles
de l'antiquité ; les arcs de Septime-Sévère et de Titus, les colonnes de
Jupiter-Tonnant et de la concorde. Au-delà, sur le Palatin, des ruines
sinistres, sombres fondations des palais impériaux. Plus loin encore, et sur la
gauche, la masse énorme du colisée. Cette vue unique arracha un cri d'
admiration et d' horreur au philosophe Montaigne. L'amphithéâtre colossal (colosseum,
colisée), où tant de chrétiens ont souffert le martyre, efface par sa
grandeur, tout autre ouvrage humain. C'est une monstrueuse montagne de pierres
de cent cinquante-sept pieds de haut sur seize cent-quarante de circonférence.
Cette montagne à demi ruinée, mais richement parée par la nature, a ses
plantes, ses arbres, sa flore. La barbarie moderne en a tiré, comme d' une
carrière, des palais entiers. La destination de ce monument de meurtre, où
Trajan faisait périr dix mille captifs en cent jours, est partout visible dans
ses ruines ; vous retrouvez les deux portes par l’une desquelles sortait la
chair vivante, tandis que par l' autre on enlevait la chair morte, sanavivaria,
sandapilaria.
A la porte du colisée se voit la fontaine où, selon la tradition, les
gladiateurs venaient, après le combat, laver leurs blessures. La borne de cette
fontaine était en même temps la première pierre milliaire de l'empire :
toutes les voies du monde romain partaient de ce monument d' esclavage et de
mort.
Au-delà du colisée et du mont Palatin, au-delà de l'Aventin, Rome se prolonge
par ses tombeaux. Là, vous rencontrez le sépulcre souterrain des Scipions, la
pyramide de Cestius, la tour de Cecilia Metella, et les catacombes, asile et
tombeau des martyrs, qui, dit-on, s'étendent sous Rome, et jusque sous le lit
du Tibre.
Contemplée ainsi du capitole, cette ville tragique laisse facilement saisir,
dans ses principaux monuments, le progrès et l'unité de son histoire. Le forum
vous représente la république, le panthéon d'Auguste et d' Agrippa la
réunion de tous les peuples et de tous les dieux de l' ancien monde en un même
empire, en un même temple. Ce monument de l'époque centrale de l'histoire
romaine occupe le point central de Rome, tandis qu' aux deux extrémités vous
voyez dans le colisée les premières luttes du christianisme, son triomphe et
sa domination dans l' église de saint-Pierre.
Chapitre II. Tableau de l' Italie.
La belle Italie entre les glaciers des
Alpes et les feux du Vésuve et de l' Etna, semble jetée au milieu de la
Méditerranée, comme une proie aux éléments et à toutes les races d’hommes.
Tandis que les neiges des Alpes et des Apennins menacent toujours de noyer la
partie septentrionale, les terres du midi sont inondées par les laves des
volcans, ou bouleversées par des convulsions intérieures.
Chose contradictoire en apparence, ce pays célèbre pour la pureté de son
ciel, est celui de l' Europe où la terre reçoit le plus d’eau pluviale.
C'est que cette eau ne tombe guère que par grands orages. Les pentes y sont
rapides ; qu’un jour de chaleur fonde la neige sur les montagnes, un ruisseau
qui roulait à peine un filet d’eau sur une grève de deux cents pieds de
large, devient un torrent qui bat ses deux rives. Au XIXe siècle, une pluie
d'orage faillit emporter la ville de Florence. Toutes les rivières d’Italie
ont ce caractère de violence capricieuse ; toutes entraînent des montagnes un
limon qui exhausse peu à peu leur lit, et qui les répandrait dans les plaines
environnantes, si on ne les soutenait par des digues. La mer elle-même semble
menacer sur plusieurs points d’envahir les terres du côté de l' occident.
Tandis qu’elle s’est retirée de Ravenne et d’Adria, elle ensable chaque
jour le port de Livourne, et refuse de recevoir les fleuves, dès que souffle le
vent du midi. C'est ce qui rendra peut-être à jamais impossible le
dessèchement de la Maremme et des marais Pontins.
Mais c'est surtout la Lombardie qui se trouve menacée par les eaux. Le Pô est
plus haut que les toits de Ferrare. Dès que les eaux montent au-dessus du
niveau ordinaire, la population tout entière court aux digues : les habitants
de ces contrées sont ingénieurs sous peine de mort.
L'Italie du nord est un bassin fermé par les Alpes, et traversé par le Pô ;
de grandes rivières qui tombent des monts, le Tésin, l'Adda, etc., contribuent
toutes pour grossir le Pô, et lui donnent un caractère d’inconstance et de
fougue momentanée qu'on n' attendrait pas d’un fleuve qui arrose des plaines
si unies. Cette contrée doit au limon de tant de rivières une extraordinaire
fertilité. Mais les rizières que vous rencontrez partout vous avertissent que
vous êtes dans l'un des pays les plus humides du monde. Ce n' est pas trop de
toute la puissance du soleil italien pour réchauffer cette terre ; encore ne
peut-il lui faire produire la vigne entre Milan et le Pô. Dans toute la
Lombardie, les villes sont situées dans les plaines, comme les villages des
celtes, qui les ont fondées. Les végétaux du nord et l' accent celtique vous
avertissent jusqu’à Bologne, et au-delà, que vous êtes au milieu de
populations d’origine septentrionale. Le soleil est brûlant, la vigne s’essaie
à monter aux arbres, mais l' horizon est toujours cerné au loin par les
neiges.
Au sortir de la Ligurie, les chaînes enchevêtrées de l'Apennin partent des
dernières Alpes, se prolongent au sud tant que dure l'Italie, et au-delà de
l'Italie, en Sicile, où elles se relèvent aussi hautes que les Alpes dans l'
énorme masse de l'Etna. Ainsi toute la péninsule se trouve partagée en deux
longues bandes de terre. L'orientale (Marche d'Ancône, Abbruzzes, Pouille) est
un terrain de seconde et plus souvent de troisième formation, identique avec
celui de l'Illyrie et de la Morée, dont l’Adriatique seule la sépare. Au
contraire, la côte occidentale (Toscane, Latium, Terre De Labour, Calabre) est
une terre, partout marquée de l' empreinte des feux, qui du reste sans la mer,
ne ferait qu’un avec la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Ainsi l'Apennin ne
partage pas seulement l'Italie, il sépare deux systèmes géologiques bien
autrement vastes ; il en est le point de contact ; sa chaîne souvent double est
la réunion des bords de deux bassins accolés, dont l'un a pour fond
l'Adriatique, l'autre la mer de Toscane.
L' aspect des deux rivages de l’Italie n' est pas moins différent que leur
nature géologique. Vers l’Adriatique, ce sont des prairies, des forêts, des
torrents dont le cours est toujours en ligne droite, qui vont d’un bond des
monts à la mer, et qui coupent souvent toute communication. Ces torrents durent
isoler et retenir dans l’état barbare les pasteurs qui dans les temps anciens
habitaient seuls leurs âpres vallées. Si vous exceptez la Pouille, la
température de ce côté de l’Italie est plus froide. Il fait plus froid à
Bologne qu’à Florence, à peu près sous la même latitude.
Sur le rivage de la Toscane, du Latium et de la Campanie, les fleuves principaux
circulent à loisir dans l'intérieur des terres ; ce sont des routes naturelles
; le Clanis et le Tibre conduisent de l'Etrurie dans le Latium, le Liris du
Latium dans la Campanie. Malgré les ravages des inondations et des volcans, ces
vallées fertiles invitaient l'agriculture, et semblaient circonscrites à
plaisir pour recevoir de jeunes peuples, comme dans un berceau de blé, de
vignes et d’oliviers.
Lorsque vous passez de Lombardie en Toscane, la contrée prend un caractère
singulièrement pittoresque. Les villes montent sur les hauteurs, les villages s’appendent
aux montagnes, comme l'aire d'un aigle. Les champs s'élèvent en terrasses, en
gradins qui soutiennent la terre contre la rapidité des eaux. La vigne, mêlant
son feuillage à celui des peupliers et des ormes, retombe avec la grâce la
plus variée. Le pâle olivier adoucit partout les teintes ; son feuillage
léger donne à la campagne quelque chose de transparent et d’aérien. Entre
Massa et Pietra Santa, où la route traverse pendant plusieurs lieues des
forêts d’oliviers, vous croiriez voir l'élysée de Virgile.
Dans une région plus haute, où l'olivier n'atteint pas, s'élève le
châtaignier, le chêne robuste, le pin même. Le sapin ne sort guère des
Alpes. D'octobre en mai, descendent de robustes montagnards qui conduisent leurs
troupeaux dans la Maremme ou dans la campagne de Rome, pour les ramener l'été
sur les hauteurs, où l'herbe se conserve courte, mais fraîche, à l’ombre
des châtaigniers. De même les troupeaux des plaines poudreuses de la Pouille
remontent chaque été dans les Abbruzzes. Le droit qu’ils paient à l’entrée
des montagnes était le revenu le plus net du royaume de Naples. Ce fut une des
causes principales de la guerre entre Louis XII et Ferdinand-Le-Catholique
(1524).
Jusqu’à l’entrée du royaume de Naples, sauf la vigne et l’olivier, nous
ne rencontrons guère la végétation méridionale ; mais arrivé une fois dans
l’heureuse Campanie (campania felix), on trouve des bois entiers d’orangers.
Là commencent à paraître les plantes de l’Afrique, qui effraient presque
dans notre Europe ; le palmier, le cactus, l’aloës armé de piquants. Les
anciens avaient placé sur ces rivages le palais de Circé. La véritable
Circé, avec ses terreurs et ses séductions, c’est la nature du midi. Elle se
présente dans cette délicieuse contrée sous un aspect de puissance sans borne
et de violence homicide. voir Naples et puis mourir, dit le proverbe
italien ; et nulle part la vie et la mort ne sont mises dans une si brusque et
si prochaine opposition. Dans cette baie enchantée, au milieu de ce ciel
tombé sur la terre (un pezzo di cielo caduto in terra), dorment les villes
ensevelies de Pompeii et d’Herculanum, tandis qu’à l’horizon fume
incessamment la pyramide du Vésuve. à côté, les champs phlégréens tout
hérissés de vieux cratères ; en face, la roche de Caprée.
Rien ne peut donner l’idée de la fécondité de cette plaine ; elle nourrit
cinq mille habitans par lieue carrée. De même, lorsque vous avez passé les
défilés sinistres et les déserts de la Syla calabroise, que vous
descendez sur les beaux rivages de la grande Grèce, aux ruines de Crotone et
vers l’emplacement de Sybaris, la végétation est si puissante, que l’herbe
broutée le soir est, dit-on, repoussée au matin. Mais c’est surtout vers la
pointe de l’Italie, en sortant de cette forêt de châtaigniers gigantesques
qui couronnent Scylla, lorsqu’on embrasse d’un coup-d’oeil et l’Italie
et la Sicile, et l’amphithéâtre colossal de l’Etna, qui, tout chargé qu’il
est de neige, fume comme un autel éternel au centre de la Méditerranée ; c’est
alors que le voyageur pousse un cri d’admiration en rencontrant cette borne
sublime de la carrière qu’il a parcourue depuis les Alpes. Cette vallée de
Reggio réunit tous les souvenirs, d’Ulysse aux guerres puniques, d’Annibal
aux arabes et aux normands leurs vainqueurs ; mais elle charme encore plus par
ces fraîches brises, par ces arbres chargés d’oranges ou de soie.
Quelquefois dans les grandes chaleurs les courants s’arrêtent ; la mer s’élève
de plusieurs pieds, et si l’air devient épais et orageux, vous voyez au point
du jour tous les objets des deux bords réfléchis à l’horizon et multipliés
sous des formes colossales. C’est ce qu’ils appellent aujourd’hui la fée
Morgane, fata morgana.
De Nicotera dans la Calabre, on découvre déjà l’Etna ; et la nuit, on voit
s’élever des îles la flamme de Stromboli. Ces deux volcans qui font un
triangle avec le Vésuve, paraissent communiquer avec lui et, depuis deux mille
ans les éruptions du Vésuve et de l’Etna ont toujours été alternatives. Il
est probable qu’ils ont succédé aux volcans éteints du Latium et de l’Etrurie.
Il semble qu’une longue traînée de matières volcaniques se soit prolongée
sous le sol, du Pô jusqu’à la Sicile.
A quelques lieues de Plaisance on a trouvé sous terre la grande cité de Velia,
le chef-lieu de trente villes. Les lacs de Trasymène, de Bracciano, de Bolsena,
un autre encore dans la forêt Ciminienne, sont des cratères de volcans, et l’on
a souvent vu ou cru voir au fond de leurs eaux des villes ensevelies.
L’Albano, le mont de Préneste et ceux des herniques ont jeté des flammes. De
Naples à Cumes seulement, on retrouve soixante-neuf cratères. Ces
bouleversements ont plus d’une fois changé de la manière la plus étrange l’aspect
du pays. Le Lucrin, célèbre par ses poissons et ses naumachies, n' est plus qu’un
marais, comblé en partie par le Monte-Nuovo qui sortit de terre en 1538. De l’autre
côté du Monte-Nuovo est l’Averne, quem non impunè volantes... et
qui, au contraire, est aujourd’hui limpide et poissonneux.
Herculanum est ensevelie sous une masse épaisse de quatre-vingt-douze pieds. Il
fallut presque pour produire un pareil entassement que le Vésuve se lançât
lui-même dans les airs. Nous avons des détails précis sur plusieurs
éruptions, entr'autres sur celle de 1794. Le 12 juin, de 10 heures du soir à 4
heures du matin, la lave descendit à la mer sur une longueur de 12000 pieds, et
une largeur de 1500, elle y poussa jusqu’à la distance de 60 toises. Le
volcan vomit des matières équivalant à un cube de 2804440 toises. La ville de
Torre Del Greco, habitée de 15000 personnes fut renversée ; à 10 ou 12 milles
du Vésuve, on ne marchait, à midi, qu’à la lueur des flambeaux. La cendre
tomba à la hauteur de 14 pouces et demi à trois milles tout autour de la
montagne. La flamme et la fumée montait sept fois plus haut que le volcan. Puis
vinrent quinze jours de pluies impétueuses, qui emportaient tout, maisons,
arbres, ponts, chemins. Des moffettes tuaient les hommes, les animaux, les
plantes jusqu’à leur racines, excepté les poiriers et oliviers qui
restèrent verts et vigoureux.
Ces désastres ne sont rien encore en comparaison de l’épouvantable
tremblement de terre de 1783, dans lequel la Calabre crut être abîmée. Les
villes et les villages s' écroulaient ; des montagnes se renversaient sur les
plaines ; des populations fuyant les hauteurs s'étaient réfugiées sur le
rivage ; la mer sortit de son lit et les engloutit. On évalue à quarante mille
le nombre des morts.
Aux révolutions ante-historiques des
volcans de l’Etrurie et du Latium, de Lemnos, de Samothrace et de tant d’îles
de la Méditerranée, correspondent dans l’histoire des peuples des
bouleversements analogues. Avec ce vieux monde de cratères affaissés et de
volcans éteints, s’est enseveli un monde de nations perdues ; race fossile,
pour ainsi parler, dont la critique a exhumé et rapproché quelques ossements.
Cette race n' est pas moins que celle des fondateurs de la société italique.
La civilisation de l’Italie n' est sortie ni de la population ibérienne des
ligures, ni des celtes ombriens, encore moins des slaves, venètes ou vendes,
pas même des colonies helléniques, qui, peu de siècles avant l’ère
chrétienne, s’y établirent dans le midi.
Elle paraît avoir pour principal auteur cette race infortunée des pélasges,
soeur aînée de la race hellénique, également proscrite et poursuivie dans
tout le monde, et par les hellènes et par les barbares. Ce sont, à ce qui
semble, les pélasges qui ont apporté dans l’Italie, comme dans l’Attique,
la pierre du foyer domestique (hestia, vesta), et la pierre des limites, (zeus
herkeios), fondement de la propriété.
Sur cette double base s’éleva, ainsi que nous espérons le montrer, l’édifice
du droit civil, grande et distinctive originalité de l’Italie.
Quelque opinion que l’on adopte sur les migrations des pélasges, il paraît
évident que, bien des siècles avant notre ère, ils dominaient tous les pays
situés sur la Méditerranée, depuis l’Etrurie jusqu’au Bosphore. Dans l’Arcadie,
l’Argolide et l’Attique, dans l’Étrurie et le Latium, peut-être dans l’Espagne,
ils ont laissé des monuments indestructibles ; ce sont des murs formés de
blocs énormes qui semblent entassés par le bras des géants. Ces ouvrages sont
appelés du nom d’une tribu pélasgique, cyclopéens. bruts et informes
dans l’enceinte de Tyrinthe, dans les constructions de l’Arcadie, de l’Argolide
et du pays des herniques, ces blocs monstrueux s’équarrissent dans les murs
apparemment plus modernes des villes étrusques. Ces murailles éternelles ont
reçu indifféremment toutes les générations dans leur enceinte ; aucune
révolution ne les a ébranlées. Fermes comme des montagnes, elles semblent
porter avec dérision les constructions des romains et des goths, qui croulent
chaque jour à leurs pieds. Avant les hellènes, les pélasges occupaient toute
la Grèce jusqu’au Strymon, comprenant ainsi toutes les tribus arcadiennes,
argiennes, thessaliennes, macédoniennes, épirotes. Le principal sanctuaire de
ces pélasges se trouvait dans la forêt de Dodone, où la colombe prophétique
rendait ses oracles du haut d’une colonne sacrée. D’autres pélasges
occupaient les îles de Lemnos, d’Imbros, et celle de Samothrace, centre de
leur religion dans l’orient. De là ils s’étendaient sur la côte de l’Asie,
dans les pays appelés plus tard Carie, Éolide, Ionie, et jusqu’à l’Hellespont.
Sur cette côte, en face de Samothrace, s’élevait Troie, la grande ville
pélasgique, dont le fondateur Dardanus, venu, selon des traditions diverses, de
l’Arcadie, de Samothrace, ou de la ville italienne de Cortone, formait par ces
migrations fabuleuses, un symbole de l’identité de toutes les tribus
pélasgiques. Presque toutes les côtes de l’Italie avaient été colonisées
par des pélasges ; d’abord par des pélasges arcadiens (aenotriens et
peucétiens), puis par des pélasges tyrrhéniens (lydiens). Chassant les
Sicules, anciens habitants du pays dans l’île qui a pris leur nom, ou s’identifiant
sans peine avec eux, par l’analogie de moeurs et de langues, repoussant dans
les montagnes les vieux habitants du pays, ils fondèrent sur les côtes les
villes de Céré et Tarquinies, de Ravenne et Spina, l’ancienne Venise de l’Adriatique.
Sur la côte du Latium, l’argienne Ardée avec son roi Turnus ou Tyrrhenus,
Antium bâtie par un frère des fondateurs d’Ardée et de Rome, paraissent des
établissements pélasgiques, aussi bien que la Sagonte espagnole, colonie d’Ardée.
Près de Salerne, la grande école médicale du moyen âge, le temple de la
Junon argienne, fondé par Iason, le dieu pélasgique de la médecine, indique
peut-être que les villes voisines, Herculanum, Pompeii, Marcina, sont d’origine
tyrrhénienne. En face de ces villes, nous trouvons les pélasges téléboens à
Caprée, et même sur le Tibre, Tibur, Falerie et d’autres villes, sont
fondées par des sicules argiens, c’est-à-dire, vraisemblablement par des
pélasges.
Selon la tradition, ils avaient bâti douze villes dans l’Étrurie, douze sur
les bords du Pô, douze au midi du Tibre. C'est ainsi que dans l’Attique
pélagosionienne, nous trouvons douze phratries, douze dèmes, douze poleis, et
un aréopage, dont les premiers juges sont douze dieux. En Grèce l’amphictyonie
thessalienne, en Asie celles des éoliens et des ioniens, se composaient chacune
de douze villes. Mêmes analogies dans les noms que dans les nombres. En Asie,
en Thessalie, en Italie, nous trouvons la ville pélasgique de Larisse.
Alexandre-Le-Molosse rencontra pour son malheur dans la grande Grèce le fleuve
Achéron et la ville de Pandosia, qu’il avait laissés en Épire. En Italie
comme en Épire, on trouvait une Chaonie ; dans la Chaonie épirote avait
régné un fils du thessalien Pyrrhus et de la troyenne Andromaque.
On s’étonne de voir une race répandue dans tant de contrées disparaître
entièrement dans l’histoire. Ses diverses tribus ou périssent, ou se fondent
parmi les nations étrangères, ou du moins perdent leurs noms. Il n' y a point
d’exemple d’une ruine si complète. Une inexpiable malédiction s’attache
à ce peuple ; tout ce que ses ennemis nous en racontent est néfaste et
sanglant. Ce sont les femmes de Lemnos qui, dans une nuit, égorgent leurs
époux ; ce sont les habitants d’Agylla qui lapident les phocéens
prisonniers. Peut-être doit-on expliquer cette ruine des pélasges et le ton
hostile des historiens grecs à leur sujet par le mépris et la haine qu’inspiraient
aux tribus héroïques les populations agricoles et industrielles qui les
avaient précédées.
C’était-là en effet le caractère des pélasges. Ils adoraient les dieux
souterrains qui gardent les trésors de la terre ; agriculteurs et mineurs, ils
y fouillaient également pour en tirer l’or ou le blé. Ces arts nouveaux
étaient odieux aux barbares ; pour eux, toute industrie qu’ils ne comprennent
point est magie. Les initiations qui ouvraient les corporations diverses d’artisans,
prêtaient par leurs mystères aux accusations les plus odieuses. Le culte
magique de la flamme, ce mystérieux agent de l’industrie, cette action
violente de la volonté humaine sur la nature, ce mélange, cette souillure des
éléments sacrés, ces traditions des dieux serpents et des hommes dragons de l’orient
qui opéraient par le feu et par la magie, tout cela effrayait l’imagination
des tribus héroïques. Elles n' avaient que l’épée contre les puissances
inconnues dont leurs ennemis disposaient ; partout elles les poursuivirent par l’épée.
On racontait que les telchines de Sicyone de la Béotie, de la Crète, de Rhodes
et de la Lycie, versaient à volonté l’eau mortelle du Styx sur les plantes
et les animaux. Comme les sorcières du moyen âge (thelgô, charmer,
fasciner), ils prédisaient et faisaient la tempête. Ils prétendaient
guérir les maladies ; ne pouvaient-ils pas aussi en frapper qui ils voulaient ?
Les Cabires de Lemnos, de Samothrace et de Macédoine (le même nom désignait
les dieux et leurs adorateurs) étaient des forgerons et des mineurs, comme les
Cyclopes du Péloponèse, de la Thrace, de l’Asie mineure et de la Sicile, qui
pénétraient, la lampe fixée au front, dans les profondeurs de la terre.
Les uns font dériver le nom de Cabires, de kaïein, brûler ; d’autres
le tirent des cabirim, les hommes forts de la Perse qui reconnaissaient un
forgeron pour son libérateur ; ou de l’hébreu chaberim, les associés
; (les consentes ou complices de l’Étrurie ? ) ce qui est plus
certain, c'est qu’ils adoraient les puissances formidables qui résident dans
les entrailles de la terre. kibir, qbir, signifie encore le diable dans
le dialecte maltais, ce curieux débris de la langue punique. Les dieux cabires
étaient adorés sous la forme de vases au large ventre ; l’un d’eux était
placé sur le foyer domestique. L’art du potier sanctifié ainsi par les
pélasges, semble avoir été maudit dans son principe par les hellènes, ainsi
que toute industrie. Dédale (c'est-à-dire l’habile ), le potier, le
forgeron, l’architecte, fuit partout, comme Caïn, l’aïeul de Tibalcain, le
Dédale hébraïque ; meurtrier de son neveu, il se retire dans l’île de
Crète, il y fabrique la vache de Pasiphaé. Il fuit la colère de Minos dans la
Sicile et l’Italie, où il est accueilli et protégé ; symbole de la
colonisation de ces contrées par les industrieux pélasges et de leurs courses
aventureuses. Prométhée, inventeur des arts, est cloué au Caucase par l’usurpateur
Jupiter qui a vaincu les dieux pélasgiques ; mais le Titan lui prédit que son
règne doit finir. Ainsi, pendant le moyen âge, les bretons opprimés
menaçaient leurs vainqueurs du retour d’Arthur et de la chute de leur
domination.
Les pélasges industrieux ont été traités par les races guerrières de l’antiquité,
comme la ville de Tyr le fut par les assyriens de Salmanazar et Nabucadnézar,
qui, par deux fois, s’acharnèrent à sa perte ; comme l’ont été au moyen
âge les populations industrielles ou commerçantes, juifs, maures, provençaux
et lombards.
Les dieux semblèrent se liguer avec les hommes contre les pélasges. Ceux d’Italie
furent frappés, sans doute à la suite des bouleversements volcaniques, par des
fléaux inouïs ; c’était une sécheresse qui brûlait les plantes, les
pâturages, qui épuisait les fleuves même ; des épidémies meurtrières qui
causaient l’avortement des mères ou leur faisait produire des monstres. Ils s’accusèrent
d’avoir voué aux Cabires la dîme de tout ce qu’ils recueilleraient, et de
n'avoir point sacrifié le dixième des enfants. L’oracle réclamant cet
épouvantable sacrifice, l’instinct moral se révolta contre la religion. Le
peuple entra partout, dit Denis, en défiance de ses chefs. Une foule d’hommes
quittèrent l’Italie et se répandirent dans la Grèce et chez les barbares.
Ces fugitifs, partout poursuivis, devinrent esclaves dans plusieurs contrées.
Dans l'Attique, les ioniens leur firent construire le mur cyclopéen de la
citadelle. Les pélasges qui restèrent en Italie furent assujettis, ceux du
nord (tyrrhéniens) par le peuple barbare des Rasena, ceux du midi (aenotriens
et peucétiens) par les hellènes, surtout par la ville achéenne de Sybaris. L’analogie
de langues fit adopter sans peine le grec à ce peuple, et lors même que la
Lucanie et le Brutium tombèrent sous le joug des sabelliens ou samnites, on y
parlait indifféremment l’osque et le grec. Toutefois cette malheureuse
population des brutii (c’est-à-dire esclaves révoltés) descendue en
grande partie des pélasges, resta presque toujours dans la dépendance.
Esclaves des grecs, puis des samnites lucaniens, ils furent condamnés par Rome,
en punition de leur alliance avec Annibal, à remplir à jamais des ministères
serviles auprès des consuls, à porter l’eau et couper le bois.
Rome aurait dû pourtant se souvenir que son origine était aussi pélasgique.
Ne prétendait-elle pas elle-même qu’après la ruine de Troie, Énée avait
apporté dans le Latium les pénates serrés de bandelettes et le feu éternel
de Vesta ? N'honorait-elle pas l’île sainte de Samothrace comme sa mère ;
en-sorte que la victoire de Rome sur le monde hellénique semblait la vengeance
tardive des pélasges ? L’Énéide célèbre cette victoire. Le poète de la
tyrrhénienne Mantoue déplore la ruine de Troie, et chante sa renaissance dans
la fondation de Rome, de même qu’Homère avait célébré dans l’Iliade la
victoire des hellènes et la chute de la grande cité pélasgique.
Chapitre IV. Osci. Latins. Sabins.
Circé, dit
Hésiode, eut d’Ulysse deux fils, Latinos et Agrios (le barbare), qui,
au fond des saintes îles, gouvernèrent la race célèbre des tyrséniens. j’interprèterais
volontiers ce passage de la manière suivante : des pélasges navigateurs et
magiciens (c’est-à-dire industrieux), sortirent les deux grandes sociétés
italiennes, les osci (dont les latins sont une tribu), et les tusci ou
étrusques. Circé, fille du soleil, a tous les caractères d’une telchine
pélasgique. Le poète nous la montre près d’un grand feu, rarement utile
dans un pays chaud, si ce n’est pour un but industriel ; elle file la toile,
ou prépare de puissants breuvages. Le cauteleux Ulysse, navigateur infatigable,
n’est point le héros original des tribus guerrières qui remplacèrent les
pélasges en Grèce ; c’est un type qu’elles ont dû emprunter aux
pélasges, leurs prédécesseurs.
Quels étaient avant les pélasges (sicules, aenotriens, peucétiens,
tyrrhéniens) les habitants de l’Italie ? Au milieu de tant de conjectures,
nous présenterons aussi les nôtres, qui ont au moins l’avantage de la
simplicité et de la cohérence. Les premiers italiens doivent avoir été les opici,
hommes de la terre (ops), autochtones, aborigènes. Opici, opsci, contracté
devient osci (festus), et, avec diverses aspirations, casci (anciens, selon
Ennius, ce qui rentre dans le sens d’autochthones), volsci, et falisci,
enfin par extension d’osci, ausonii, aurunci. si ce nom d’opici
ne désigne point une race, il comprend du moins à coup sûr des peuples de
même langue, les anciens habitants des plaines du Latium et de la Campanie,
plus ou moins mêlés aux pélasges, et les habitants des montagnes distingués
par le nom de sabini, sabelli, samnites, saunilai, hommes du javelot ?
(festus). Ces populations adoraient, en effet, sous la forme d’un javelot, le
dieu de la guerre et de la mort. Ainsi les peuples de langue osque, se
divisaient en deux tribus, que je comparerais volontiers aux doriens et ioniens
de la Grèce, les sabelli, pasteurs des montagnes, et les opici ou osci,
laboureurs de la plaine. L’établissement des colonies helléniques, et l’invasion
des sabelli, qui peu à peu descendirent des Apennins, resserrèrent de plus en
plus le pays des ausoniens, osques ou opiques, et dès l’époque d’Alexandre,
le nom d’opica semble restreint à la Campanie et au Latium.
Au temps de Caton, osque était synonyme de barbare. Cependant la langue
osque dominait dans tout le midi jusqu’aux portes des colonies grecques.
Quoiqu’un auteur latin semble distinguer le dialecte romain de l’osque, on
entendait cette langue à Rome, puisqu’on jouait dans cette langue les farces
appelées atellanes.
La langue d’un peuple est le monument le plus important de son histoire. C’est
surtout par elle qu’il se classe dans telle ou telle division de l’espèce
humaine. Les langues osque, sabine et latine étaient unies par la plus étroite
analogie. Le peu de mots qui nous ont été conservés des deux premières, se
ramènent aisément au sanscrit, source de la langue latine. Ainsi les anciennes
populations du centre de l’Italie se rattachent par le langage, et sans doute
par le sang, à cette grande famille de peuples qui s’est étendue de l’Inde
à l’Angleterre, et qu’on désigne par le nom d’indo-germanique. Ce ne
sont point de faibles analogies qui nous conduisent à cette opinion. La
ressemblance d’un nombre considérable de mots, l’analogie plus frappante
encore des formes grammaticales, attestent que l’ancien idiome du Latium se
lie au sanscrit comme à sa souche, au grec comme au rameau le plus voisin, à l’allemand
et au slave par une parenté plus éloignée. Les ressemblances que nous
indiquerons, suffiront pour rendre sensible cette liaison des langues et des
peuples ; nous ne pouvons en donner dans cet ouvrage une démonstration
complète. Toutefois ce petit nombre d’exemples est déjà une preuve grave,
parce qu’ils sont tous tirés des mots les plus usuels, de ceux qui tiennent
de plus près à la vie intime d’une nation. Le hasard peut faire emprunter à
un peuple quelques termes scientifiques, expressions nouvelles d’idées jusqu’alors
inconnues, jamais ces mots qui touchent les parties les plus vitales de l’existence
humaine, ses liens les plus chers, ses besoins les plus immédiats.
On ne peut que conjecturer ce qu’étaient les religions de l’Italie avant l’arrivée
des pélasges ; peut-être les objets de son culte étaient-ils les grossiers
fétiches qu’elle continua d’adorer, par exemple, le pain, la lance, les
fleuves (le Vulturne, le Numicius, le Tibre, etc.), les lacs (d’Albunea, du
Cutilio), les eaux chaudes (d’Abano), les flots noirs et bouillants (du lac d’Ansanto).
Les pélasges eux-même placèrent sur les bords d’un lac, où flotte une île
errante, le centre de leur religion en Italie (Denis I).
Le grand dieu des sabelli, c’était Mamers, Mavors, Mars ou Mors, adoré,
comme nous l’avons dit, sous la forme d’une lance. C’est peut-être à la
forme près, le cabire pélasgique Axiokersos. Les pasteurs honoraient aussi une
sorte d’Hercule italique, Sabus, Sancus, Sanctus, Semo, Songus, Fidius, auteur
de leur race, homme déifié, comme nous en trouvons en tête de toute religion
héroïque. Dans ce pays d’orages et d’exhalaisons méphitiques, ils
adoraient encore Soranus, Februus, dieu de la mort, et Summanus, dieu des
foudres nocturnes, qui retentissent avec un bruit si terrible dans les gorges de
l’Apennin.
Le principal objet du culte des agriculteurs était Saturnus-Ops, dieu-déesse
de la terre, Djanus-Djana, divinité du ciel, peut-être identique avec
Lunus-Luna, et avec Vortumnus, dieu du changement. Djanus circonscrit dans le
cercle de la révolution solaire, devenait Annus-Anna, et celle-ci, considérée
sous le rapport de la fécondité de la terre et de l’abondance des vivres,
prenait le nom d’Annona.
Cette religion de la nature naturante et de la nature naturée, pour
emprunter le barbare mais expressif langage de Spinosa, avait ses fêtes à la
fin de l’hiver : saturnalia, matronalia. En décembre, lorsque le soleil
remontait vainqueur des frimats, la statue du vieux Saturne jusque là
enchaînée (comme celle du Melkarth de Tyr), était dégagée de ses liens. Les
esclaves affranchis pour quelques jours, devenaient les égaux de leurs maîtres
; ils participaient à la commune délivrance de la nature. Au 1er mars, les
saliens (et au 29 mai les arvales), célébraient par des chants et des danses,
le dieu de la vie et de la mort (Mors, Mars, Mavors, Mamers). on
éteignait pour le rallumer, le feu de Vesta. Les femmes faisaient des présents
à leurs époux, et adressaient leurs prières au génie de la fécondité
féminine (Juno Lucina). On invoquait la puissance génératrice pour la
terre et pour l’homme. Comme en Étrurie, chaque homme avait son génie
protecteur, son Jupiter ; chaque femme, sa Junon. La Vesta des pélasges s’était
reproduite sous la forme italienne de Larunda, mère des lares, et leur Zeus
Herkeios gardait toujours les champs sous la figure informe du dieu Terme.
Chacun des travaux de l’agriculture avait son dieu qui y présidait. Nous
savons les noms de ceux qu’invoquait à Rome le Flamine de la Dea-Dia, la
Cérès italique : vervactor, reparator, abarator, imporcitor, insitor,
occator, sarritor, subruncator, messor, convector, conditor, promitor. Mais
aucune divinité n’était adorée sous plus de noms que la fortune, le hasard,
fortuna, fors, bonus eventus, ce je ne sais quel dieu qui fait réussir.
Voici quelques-uns des noms sous lesquels on invoquait la fortune : muliebris,
equestris, brevis, mascula, obsequens, respiciens, sedens, barbara, mammosa,
dubia, viscata, vicina, libera, adjutrix, virilis ; enfin le vrai nom de la
fortune, fortuna hujusdiei. Vosne velit an me regnare hera, quidve ferat
fors virtute experiamur. C’est la devise de Rome.
Ainsi un culte double dominait chez ces peuples comme chez les étrusques, celui
de la fortune et du changement, et celui de la nature, personnifiée
dans les dieux de la vie sédentaire et agricole ; au-dessus le dieu de la vie
et de la mort, c’est-à-dire du changement dans la nature.
L’origine étrangère de cette religion est partout sensible, quoiqu’elle
soit empreinte dans sa forme de la sombre nationalité de l’ancienne Italie.
Les dieux sont des dieux inconnus et pleins d’un effrayant mystère. Les
romains ajoutaient à leurs prières : quisquis deus es ; sive deus es, sive dea
; seu alio nomine appellari volueris. La Grèce avait fait ses dieux, les avait
faits à son image ; elle semblait jouer avec eux, et ajoutait chaque jour
quelques pages à son histoire divine. Les dieux italiens sont immobiles,
inactifs. Tandis que les dieux grecs formaient entr'eux une espèce de phratrie
athénienne ; ceux de l’Italie ne s’unissent guère en famille. On sent dans
leur isolement la différence subsistante des races qui les ont importés. Ils
vont tous, il est vrai, deux à deux ; hermaphrodites dans les temps anciens,
chacun d’eux est devenu un couple d’époux. Mais ces unions ne sont pas
fécondes ; ce sont des arbres exotiques qui deviennent stériles sous le ciel
étranger. Le grec Denis les félicite de n’avoir pas entre eux, comme les
dieux grecs, de combats ni d’amours ; de n’être jamais, comme eux,
blessés, ni captifs ; de ne point compromettre la nature divine en se mêlant
aux hommes. Denis oubliait que des divinités actives et mobiles, moins
imposantes à la vérité, participent au perfectionnement de l’humanité. Au
contraire, les dieux italiens, dans leur silencieuse immobilité, attendirent
jusqu’à la seconde guerre punique les mythes grecs qui devaient leur prêter
le mouvement et la vie.
La religion des grecs inspirée par le sentiment du beau, pouvait donner
naissance à l’art ; mais les dieux italiens, ne participant point à la vie
ni aux passions de l’homme, n’ont que faire de la forme humaine. Les
romains, dit Plutarque, n’élevèrent point de statue aux dieux jusqu’à l’an
170 de Rome.
Toutes les nations héroïques, perses, romains, germains (du moins la plupart
de ces derniers), furent longtemps iconoclastes.
Ce n’est pas assez de caractériser ces tribus par leur religion ; il faut les
suivre dans leurs travaux agricoles, et recueillir ce qui nous reste des
vieilles maximes de la sagesse italique. Les romains nous en ont conservé
beaucoup ; et quoique rapportées dans les écrivains relativement assez
modernes, je les crois d’une haute antiquité, puisqu’elles doivent dater au
moins de l’époque où la terre était encore cultivée par des mains libres.
à coup sûr elles n’appartiennent point aux esclaves qui, plus tard, venaient
des pays lointains cultiver le sol de l’Italie, et y mourir en silence.
Cette sagesse agricole dont les romains se sont fait honneur, était commune au
Latium, à la Campanie, à l’Ombrie, à l’étrurie. Les étrusques mêmes
semblent avoir été supérieurs, sous ce rapport, à tous les peuples italiens.
On sait quelle habileté ils portaient dans la direction des eaux ; avec quel
soin ils soutenaient par des murs les terres végétales toujours prêtes de s’ébouler
sur les pentes rapides. Ils donnaient, dit Pline, jusqu’à neuf labours à
leurs champs. -les plus illustres agriculteurs dont Rome se vante, Caton et
Marius, n’étaient pas romains, mais de Tusculum et d’Arpinum.
Ces vieilles maximes, simples et graves, comme toutes celles qui résument le
sens pratique des peuples, n’ont point de caractère poétique. Elles
affectent plutôt la forme législative. Pline les appelle oracula, comme
on nommait souvent les réponses des jurisconsultes.
Mauvais agriculteur, celui qui
achète ce que peut lui donner sa terre. Mauvais économe, celui qui fait de
jour ce qu’il peut faire de nuit. Pire encore ; celui qui fait au jour du
travail ce qu’il devrait faire dans les jours de repos et de fêtes. Le pire
de tous, qui par un temps serein travaille sous son toit plutôt qu’aux
champs.
Quelquefois le précepte est présenté sous la forme d’un conte : un pauvre
laboureur donne en dot, à sa fille aînée, le tiers de sa vigne, et fait si
bien qu’avec le reste il se trouve aussi riche. Il donne encore un tiers à sa
seconde fille, et il en a toujours autant. Souvent la forme est paradoxale et
antithétique : quels sont les moyens de cultiver ton champ à ton plus grand
profit ? Les bons et les mauvais, comme dit le vieil oracle ; c’est-à-dire,
il faut cultiver la terre aussi bien que possible, au meilleur marché possible,
selon les circonstances et les facultés du cultivateur. Qu’est-ce
que bien cultiver ? Bien labourer. Et en second lieu ? Labourer. En troisième ?
Fumer la terre. - Quel profit le plus certain ? L’éducation des troupeaux et
le bon pâturage. Et après ? Le pâturage médiocre. Et enfin ? Le mauvais
pâturage.
Pline et Columelle rapportent une prière des vieux laboureurs de l’Italie,
qui ferait supposer dans ces tribus une grande douceur de moeurs. En semant le
grain, ils priaient les dieux de le faire venir pour eux et pour leurs voisins.
Tout ce que nous savons de la dureté de ces anciens âges, s’accorde peu avec
cette philanthropie. Une vieille maxime disait dans un esprit contraire : trois
maux également nuisibles : la stérilité, la contagion, le voisin. nous
ferons mieux connaître, plus tard, en parlant du livre de Caton sur l’agriculture,
toute la rudesse du vieux génie latin. C’était un peuple patient et tenace,
rangé et régulier, avare et avide. Supposé qu’un tel peuple devienne
belliqueux, ces habitudes d’avarice et d’avidité se changeront en esprit de
conquêtes. Tel a été au moyen âge le caractère des normands, de ce peuple
agriculteur, chicaneur et conquérant, qui, comme ils l’avouent dans leurs
chroniques, voulaient toujours
gaiaigner, et qui ont gagné, en effet, l’Angleterre et les deux
Siciles. Rien n’est plus semblable au génie romain.
Celui des pasteurs sabelliens, plus rude et plus barbare encore, leur vie
errante pendant la plus grande partie de l’année, les conduisaient plus
immédiatement que les habitudes des tribus agricoles au brigandage et à la
conquête. Obligés de mener leurs troupeaux et de suivre l’herbe, à chaque
saison, des forêts aux plaines et des vallées aux montagnes, ils laissaient
les vieillards et les enfants incapables de ces longs voyages, sur les sommets
inaccessibles de l’Apennin. Leurs bourgades, comme celles des épirotes,
étaient toutes sur des hauteurs. Caton place le berceau de leur race vers
Amiternum, au plus haut des Abbruzzes, où la neige ne disparaît jamais du
Majella. Mais ils s’étendaient de là sur toutes les chaînes centrales du
midi de l’Italie. La rareté de l’herbe sous un ciel brûlant, l’immense
étendue que demande cette vie errante, obligea toujours les pasteurs du midi à
se séparer bon gré malgré, et à former un grand nombre de petites
sociétés. Ainsi dans la genèse, Abraham et Loth s’accordent pour s’éloigner
l’un de l’autre, et s’en aller l’un à l’orient, l’autre à l’occident.
Dans les mauvaises années, les sabelliens vouaient à Mamers, au dieu de la vie
et de la mort, le dixième de tout ce qui naîtrait dans un printemps ; c’est
ce qu’on appelait ver sacrum. il est probable que, dans l’origine, on
n’adoucissait pas même en faveur des enfants l’accomplissement de ce voeu
cruel. à mesure que les sabelliens formèrent un peuple nombreux, on se
contenta d’abandonner les enfants.
Repoussés par leur père, et devenus fils de Mamers, mamertini ou sacrani,
ils partaient, dès qu’ils avaient vingt ans, pour quelque contrée
lointaine. Quelques-unes de ces colonies, conduites par les trois animaux
sacrés de l’Italie, le pic-vert (picus), le loup et le boeuf,
descendirent, l’une dans le Picenum, l’autre dans le pays des Hirpins ( hirpus,
loup, en langue osque), une troisième dans la contrée qui ne portait encore
que le nom générique des Opici, et qui fut le Samnium. Cette dernière colonie
devint à son tour métropole de grands établissements dans la Lucanie et la
Campanie, où les samnites asservirent les opiques. De la Lucanie, ils
infestaient par leurs courses les terres des colonies grecques, qui environ
trois siècles et demi après la fondation de Rome, formèrent une première
ligue contre ces barbares, et contre Denis L’Ancien, tyran de Syracuse, deux
puissances qui les menaçaient également et entre lesquelles elles ne
tardèrent pas d’être écrasées.
Cette vaste domination dans laquelle étaient enfermées toutes les positions
fortes du midi de l’Italie, semblait destiner les samnites à réunir la
péninsule sous un même joug. Mais l’amour d’une indépendance illimitée
que toutes les tribus sabelliennes avait retenu de leur vie pastorale, les
empêcha toujours de former un corps. Rien n’était plus divers que le génie
de ces tribus. Les sabins voisins de Rome passaient pour aussi équitables et
modérés que les samnites étaient ambitieux. Les picentins étaient lents et
timides ; les marses belliqueux et indomptables. qui pourrait, disaient
les romains, triompher des marses ou sans les marses ? les lucaniens
étaient d’intraitables pillards qui n’aimaient que vol et ravage. Les
samnites campaniens étaient devenus de brillants cavaliers, prompts à l’attaque,
prompts à la fuite. Chaque tribu avait pris le caractère et la culture des
contrées envahies. Les monnaies samnites portent des caractères étrusques ;
celles des lucaniens des lettres grecques ; les autres tribus suivaient l’alphabet
osque et latin. Toutes les tribus se faisaient la guerre entr'elles. Les marsi,
marrucini, peligni, vestini, différant de gouvernement, mais unis dans une
ligue fédérale, étaient en guerre avec les samnites, que les lucaniens
attaquaient de l’autre côté. Les tribus samnites, elles-mêmes, n’étaient
pas fort unies entr' elles, sauf le temps des guerres de Rome, où elles
élurent un général en chef, un embratur ou imperator. la
domination des lucaniens reçut un coup terrible, lorsque, vers l’an 400
après la fondation de Rome, des troupes mercenaires qu’ils employaient se
révoltèrent contre eux, et, s’unissant aux anciens habitants du pays, s’établirent
dans les fortes positions de la Calabre sous le nom de brutii, c’est-à-dire
esclaves révoltés. Sans doute ils acceptèrent d’abord ce nom comme un défi
; et ensuite ils l’expliquèrent plus honorablement en rapportant leur origine
à Brutus, fils d’Hercule et de Valentia, c’est-à-dire de l’héroïsme et
de la force.
Chapitre V. Tusci, ou étrusques.
La diversité des tribus osques, leur
génie mobile, les empêcha toujours de former une grande société. La
tentative d’une forte et durable fédération n’eut lieu qu’en Étrurie.
Quel était ce peuple étrusque qui a si fortement marqué de son empreinte la
société romaine, ébauchée, si je l’ose dire, par les populations osques et
sabines ? Eux-mêmes se disaient autochtones ; en effet, dit Denys, ils ne se
rattachent à aucun peuple du monde. et il n’en est aucun auquel la
critique n’ait entrepris de les rattacher. On a demandé successivement à l’Étrurie
si elle n’était pas grecque ou phénicienne, germaine, celtique, ibère. Le
génie muet n’a pas répondu.
Examinons à notre tour les monuments de l’art étrusque. Contemplons ces
blocs massifs des murs de Volterra, déterrons ces vases élégants de
Tarquinies ou de Clusium, pénétrons dans ces hypogées plus mystérieux que
les nécropoles de l’Égypte. Les personnages représentés sur leurs vases et
leurs bas-reliefs, sont généralement des hommes de petite taille, avec de gros
bras, une grosse tête, quelquefois avec un nez long et fort, qui fait penser
aux statues retrouvées dans les ruines mexicaines de Palanqué. Les sujets sont
des pompes religieuses, des banquets somptueux où les femmes siègent près des
hommes. Les costumes sont splendides ; on sait que les romains empruntèrent aux
étrusques le laticlave, la prétexte, l’apex, ainsi que leurs chaises
curules, leurs licteurs, et l’appareil de leurs triomphes. Vous trouvez sur
ces monuments la trace équivoque de toutes les religions de l’antiquité. Ce
cheval-aigle me reporte à la Perse, ces personnages qui se couvrent la bouche
pour parler à leur supérieur, semblent détachés des bas-reliefs de
Persépolis. à côté, je vois l’homme-loup de l’Égypte, les nains
scandinaves et peut-être le marteau de Thor. Mais ces nains ne seraient-ils pas
les cabires phéniciens ? ... puis viennent des symboles hideux, des larves, des
figures grimaçantes, comme dans un mauvais rêve, qui semblent là pour défier
la critique et lui fermer l’entrée du sanctuaire.
A ces éternels banquets, à cet embonpoint, à la rudesse du langage, nous
devons, selon un illustre allemand, reconnaître ses compatriotes. La probité
toscane, et l’admission des femmes dans les festins, sembleraient encore
rattacher les étrusques aux populations germaniques. Les étrusques s’appelaient
eux-mêmes rasena. ces rasena ne seraient-ils pas des rétiens ou
rhétiens du Tyrol ? Si l’on veut qu’une peuplade germanique ou ibérienne
ait envahi et soumis la contrée, il n’en reste pas moins vraisemblable que la
population antérieure était dans sa plus forte partie, non pas grecque, mais
parente des grecs. Tarquinii, le berceau de la société étrusque, selon leurs
traditions nationales, Céré ou Agylla, sa voisine, la métropole religieuse de
Rome, avaient toutes deux un trésor national au temple de Delphes, comme
Athènes ou Lacédémone. Elles en consultaient quelquefois l’oracle. L’ordre
toscan est le principe ou la simplification de l’ordre dorique. Les deux mille
statues de Vulsinies, pour lesquelles Rome fit la conquête de cette ville,
semblent indiquer la fécondité de l’art grec. Ces vases innombrables de
Tarquinii, de Clusium, d’Arretium, de Nola, de Capoue, qu’on tire chaque
jour de la terre, sont identiques avec ceux de Corinthe et d’Agrigente, pour
la matière, pour la forme, souvent pour les sujets. La sécheresse et la
roideur dont Winckelmann avait cru pouvoir faire le caractère original de l’art
étrusque, tiennent sans doute à l’interruption précoce des communications
avec la Grèce ; elles durent cesser lorsque les barbares samnites firent la
conquête de Capoue. La plupart de ces vases appartenant évidemment à une
antiquité peu reculée, ne prouvent pas l’origine hellénique des étrusques.
Ce peuple silencieux qui ne connut point la musique vocale, dont les
inscriptions ne portent aucune trace de rythme, qui avait en horreur la nudité
des gymnases, ne peut être rapporté directement à la Grèce elle-même. C’est
plus haut, selon les traditions des étrusques eux-mêmes, qu’il en faut
chercher l’origine. Longtemps avant que la colonie hellénique du corinthien
Démarate leur amenât Eucheir et Eugrammos (le potier et le dessinateur), les
pélasges tyrrhéniens de l’Asie mineure avaient apporté aux étrusques leurs
arts et leurs dieux. La trompette, la flûte lydienne étaient les instruments
nationaux de l’Étrurie. Les terminaisons pélasgiques énos, éné, énas
(athéné, mykéné), se retrouvent dans porsena, capena, cecina, etc. L’écriture
étrusque, comme celles des ombriens et des osques qui lui sont analogues,
semble fille de la phénicienne et soeur de la grecque ; sans doute l’alphabet
phénicien aura passé en Italie par l’intermédiaire des pélasges. Pélasges
et étrusques étaient de grands constructeurs de murailles et de tours
(tyrrheni, turseni, turris, tursis ? ). Le génie symbolique des pélasges
paraît et dans la forme des cités étrusques, et dans l’affectation des
nombres mystérieux. Les douze cités de l’Étrurie avaient douze colonies sur
le Pô, douze dans le Latium et la Campanie. Elles étaient unies par les
relations du commerce avec Milet et Sybaris, avec les ioniens et les achéens (la
race ionienne est pélasgique. Hérod.), au contraire ennemies des cités
doriennes. Aux marchés de Sybaris, l’argent servait d’intermédiaire et de
moyen d’échange entre le cuivre des étrusques, et l’or de Milet et de
Carthage. Les pirates étrusques, comme les désignaient toujours les
grecs, leurs ennemis, étaient en guerre permanente contre les doriens de
Syracuse. Les craintes qu’ils inspiraient avaient de bonne heure arrêté la
fondation des colonies helléniques sur la côte occidentale de l’Italie. Le
détroit de Messine séparait l’empire maritime des toscans de celui des
grecs. Peu de temps après que Xerxès et les carthaginois eurent envahi de
concert la Grèce et la Sicile, les étrusques menacèrent la grande Grèce, et
faillirent s’emparer de Cumes. Le syracusain Hiéron les battit, comme Gélon,
son frère, avait battu les carthaginois, comme Thémistocle avait défait les
Perses. Pindare chante cette troisième victoire de la Grèce sur les barbares
à l’égal des deux premières.
Ainsi les étrusques perdirent l’empire de la mer. Leur puissance qui s’était
étendue depuis les Alpes du Tyrol jusqu’à la grande Grèce, commença à
rentrer dans les limites de l’Étrurie. Tous les barbares, liguriens, gaulois,
samnites, la resserrèrent chaque jour, tandis qu’elle était travaillée d’un
mal plus grand encore à l’intérieur. Les lucumons, propriétaires, prêtres,
guerriers, maîtres des villes fortes situées sur les hauteurs, tenaient
assujettis par leurs clients les laboureurs de la plaine. Un lucumon, roi dans
chaque ville, représentait les lucumons de la même cité aux assemblées
religieuses et politiques de la confédération qui se tenaient à Vulsinies.
Rivalités des villes et des lucumons, jalousie des ordres inférieurs,
laboureurs et artisans, haine de partis et races, telles étaient les plaies
cachées de l’Étrurie. Elle dura pourtant, forte et patiente, sous les coups
multipliés que lui portaient ses belliqueux voisins, ne s’accusant point
elle-même de ses maux, et les rapportant à la colère injuste des dieux. Le
sujet de Capanée, insultant le ciel, est commun sur leurs vases. Cette triste
et dure obstination, cette prévision de sa ruine, ce vif sentiment de l’instabilité,
firent le caractère du génie étrusque.
La nature et les hommes semblaient s’entendre pour avertir de sa ruine la
mélancolique Étrurie Les eaux du Clanis et de l’Arno paraissent avoir été
dans les temps anciens suspendues dans un vaste lac qui dominait la contrée,
jusqu’à ce que, minant leur barrière, elles eussent percé leur route vers l’occident
et le midi. On sait qu’Annibal mit trois nuits et quatre jours à traverser
les marais de l’Étrurie supérieure ; aujourd’hui, c’est la Toscane
maritime qui est devenue en grande partie inhabitable à cause de l’affluence
et de la stagnation des eaux. La vallée du bas Arno est appelée la Hollande de
Toscane. Malgré le serment que les deux fleuves, l’Arno et l’Auser, firent
autrefois de ne point inonder la contrée, des terrains considérables se
refroidissent (selon l’expression italienne), par les eaux qui suintent à
travers les digues. Sans les comblées (colmate), au moyen desquelles on dirige
les eaux sur le point où on veut leur faire déposer leur limon, la terre
perdrait peu à peu sa force productrice. En avançant, l’aspect du pays
change. La domination des feux succède à celle des eaux. Les cendres
témoignent des effroyables révolutions qui ont bouleversé la contrée. Les
cratères éteints, où vous vous étonnez de trouver aujourd’hui des lacs,
sont les monuments et les symboles de ce combat des éléments.
Le long de la mer, dans une largeur de quarante lieues, vous rencontrez la
fertile et meurtrière solitude de la Maremme ; des champs féconds, de belles
forêts, et tout cela c’est la mort. Moins déserte dans l’antiquité, mais
toujours chaude et humide, toujours insalubre, cette terre avide s’est nourrie
de toutes les populations qui ont osé l’habiter. Dans la Maremme, disent
les italiens, on s’enrichit en un an, et l’on meurt en six mois.
"C’était, dit très-bien Creuzer, un pays chaud, un climat
accablant. Un air épais, selon l’expression des anciens, pesait sur ses
habitants. Si le climat doux et riant de l’Ionie, si son ciel léger vit
croître une race mobile et poétique, qui le peupla de créations non moins
légères, non moins riantes, il n’en fut pas de même de la Toscane antique ;
elle nourrit des hommes d’un caractère grave, d’un esprit méditatif.
Etc."
Les seuls étrusques dans notre occident sentirent que les empires meurent
aussi. Ils n’annoncèrent pas d’une manière confuse le renouvellement du
monde, comme on le trouve indiqué dans le Prométhée d’Eschyle et dans la
voluspa scandinave. Ils partagèrent l’humanité en plusieurs âges, s’en
réservèrent un seul, et se prédirent eux-mêmes le moment où ils feraient
place à un autre peuple.
L’Étrurie devait périr au dixième siècle de son existence. L’empereur
Auguste racontait dans ses mémoires, qu’à l’apparition de la comète
observée aux funérailles de César, l’haruspice Vulcatius avait dit dans l’assemblée
du peuple, qu’elle annonçait la fin du neuvième siècle et le commencement
du dixième ; qu’il révélait ce mystère contre la volonté des dieux, et qu’il
en mourrait. Déjà, vers les temps de Sylla, on avait entendu, dans un
ciel serein, une trompette d’un son si aigu et si lugubre que tout le monde en
fut dans la frayeur. Les devins toscans consultés annoncèrent un nouvel âge
qui changerait la face du monde. Huit races d’hommes, disaient-ils, doivent se
succéder, différentes de vie et de moeurs ; les dieux assignent à chacune un
temps limité par la période de la grande année. Ces prédictions se
vérifièrent. Rome, qui, dès sa naissance, avait ruiné Albe, sa métropole, n’épargna
pas davantage le berceau de sa religion. L’Étrurie fut comprise dans les
proscriptions de Sylla. Il établit ses vétérans dans les riches villes de
Fesole, de Cortone et d’Arretium. Jules-César donna aux légions de Pharsale,
Capène et Volaterre. Enfin dans les guerres des triumvirs, où Pérouse fut
incendiée, l’Étrurie reçut le dernier coup, dévastée, partagée par
Octave : eversosque focos antiquoe gentis hetruscoe. Du vieux peuple
toscan le foyer s’éteignit. Leur belle colonie de Mantoue fut entraînée
dans leur ruine. Ses champs furent donnés aux soldats ; son Virgile suivit les
vainqueurs dans le midi de l’Italie. Voyez aussi avec quelle harmonie lugubre
le poète chante l’ère de renaissance, marquée par la ruine de sa patrie :
aspice convexo nutantem pondere mundum, terrasque tractusque maris, coelum que
profundum ; aspice venturo laetentur ut omnia seclo. (eclog. IV) De même que le
siècle fait la vie de l’homme, que dix siècles composent celle de la nation
étrusque, en six mille ans se trouve resserrée toute la vie de la race
humaine. Les dieux ont mis six mille années à créer le monde ; il en faut
encore autant pour compléter le cycle mystérieux de la grande année, et
pour épuiser la succession des nations et des empires par lesquels l’humanité
passera. Ainsi les hommes, les peuples, les races, s’éteignent dans leur
temps. Les dieux eux-mêmes, les grands dieux (consentes), doivent mourir
un jour ; et sur les ruines de ce monde, fleuriront encore de nouvelles races,
de nouveaux empires, et de nouveaux dieux.
Les dieux de l’étrurie partagent avec les hommes ce sentiment de la mobilité
universelle. La Voltumna de Volsinies, dans le temple duquel s’assemblaient
les lucumons étrusques, est une déesse du changement, de la fortune, du
bonheur, comme Nurtia, Volumnius et Vertumnus (à volvendo, vertendo). Le double
Janus, Ianus, Eanus, ab eundo, (Cicéron), ouvre les portes du ciel et de
l’année ; il tourne avec le soleil, coule avec le temps, avec les fleuves. Sa
femme, Camaséné, est tantôt un poisson qui glisse et échappe, tantôt
Venilia, la vague qui vient au rivage, tantôt Juturna, fille des fleuves et des
vents. Le double Janus est le vrai dieu de l’Italie ; d’un côté elle
regarde l’orient et la Grèce, de l’autre le sombre occident, auquel elle
doit interpréter le génie hellénique.
Le peu de confiance que l’étrurie plaçait en la stabilité des choses de ce
monde, excluait naturellement de sa religion et de ses monuments cette jeune
allégresse, pleine d’espérance et d’héroïsme que nous admirons dans ceux
de la Grèce. Nous l’avons dit, les monuments étrusques sont tristes : ce
sont des tombeaux et des urnes. Ces urnes présentent souvent des tableaux de
noces et de danses. Comme dans le poème de Lucrèce, l’homme y jouit avec une
fureur voluptueuse de la vie qui va passer.
Toutefois les étrusques ne cédèrent pas mollement à la fatalité ; ils la
combattirent avec une sombre et dure obstination. La nature les menaçait d’inondations
; ils entreprirent de dompter les eaux, d’emprisonner les fleuves ; leurs
travaux habiles ont fait le delta du Pô. Les volcans éteints, remplis par des
lacs, furent percés d’issues, qui aujourd’hui encore, inconnues et perdues,
versent le superflu des eaux qui inonderaient la contrée. Aux invasions des
races barbares, ils opposèrent les murailles colossales de leurs cités. Les
dieux semblaient ennemis ; ils s’étudièrent à connaître leur volonté. Ils
mirent à profit les orages, osèrent étudier l’éclair, observer la foudre,
ouvrirent le sein des victimes, et lurent la vie dans la mort. "Comme un
laboureur enfonçait la charrue dans un champ voisin de Tarquinies, tout à coup
sort du sillon le génie Tagès, qui lui adresse la parole. Sous la figure d’un
enfant, Tagès avait la sagesse des vieillards. Le laboureur pousse un cri d’étonnement
; on s’assemble ; en peu de temps l’Étrurie entière accourut. Alors Tagès
parla longtemps devant cette multitude, qui recueillit ses discours, et les mit
par écrit ; tout ce qu’il avait dit était le fondement de la science des
haruspices." Le laboureur était Tarchon ou Tarquin, fondateur de
Tarquinies, la métropole de l’Étrurie (Tarchon, Tarquin, Tarquinii, sous la
forme grecque turrénos, etc.) jusqu’ici nous n’avons vu dans les
croyances étrusques que le sentiment de la mobilité. Avec le mythe de Tagès
et de Tarquin, commence la vie à la fois sédentaire et agricole, et l’étroite
union de l’agriculture, de la religion, de la divination. La cité, la
société étrusque, sortent du sillon.
Ce caractère divin que les peuples de l’antiquité attribuaient aux
éléments, la vieille Italie le reconnaissait surtout dans la terre. Voyez
encore dans Pline, à une époque où l’esprit de l’ancien culte était
presqu’éteint, avec quel religieux enthousiasme il parle "de la bonne
terre de labour qui brille derrière la charrue, comme la peint Homère sur le
bouclier d’Achille ; etc."tout ce qui touche l’élément sacré, est
sacré comme lui. Le boeuf laboureur de l’Italie, est protégé par la loi
sainte, aussi bien que la vache de l’Inde. Le blé offert aux dieux, consacre
à Rome le mariage patricien. L’enfant, la vierge pure, sont seuls dignes d’apprêter
et de servir le pain et le vin. La série des travaux annuels de la culture
forme une sorte d’épopée religieuse, dont le dénouement est la miraculeuse
résurrection du grain. Ce miracle annuel avait saisi vivement l’imagination
des premiers hommes. L’agriculture était à leurs yeux la lutte de l’homme
contre la terre dans un champ marqué par les dieux. En effet, tout lieu n’imprime
pas ce caractère à l’agriculture. Dans les climats du nord ou du midi, la
végétation instantanée ou languissante ne donne pas lieu à ce cours
régulier de travaux, à ce sentiment continuel du besoin de la protection
divine.
C’est d’un lieu élevé, comme sont toutes les villes étrusques, c’est d’une
colline qui regarde les côtés sacrés du monde (l’est ou le nord), que celui
qui doit dompter la terre descendra dans les campagnes. Il faut que l’asile
où les dieux l’ont reçu, où lui-même recevra ceux qui chercheront un abri
autour de lui, soit favorisé des eaux salutaires que réclame le culte des
dieux, qu’implore la sécheresse des campagnes environnantes. L’homme
attaché ainsi pendant sa vie à la culture de la terre, où la mort doit le
faire rentrer, où sa race prendra pied par la religion des tombeaux, s’identifie
avec la mère commune de l’humanité. Chez les romains, disciples des
étrusques, les noms de locuples ou opulentus, de frugi, de
fundus, distinguaient le propriétaire des inopes, qui sous le nom
de clients se groupaient autour de lui, végétaient à la surface de la terre,
mais n’y enfonçaient point de racine.
Chez les étrusques, le propriétaire souverain, le lucumon, est comme
Tagès, autochtone, fils de la terre. Comme lui, c’est un intermédiaire entre
elle et les dieux ; dieu lui-même à l’égard de sa famille, de ses clients,
de ses esclaves. Sorti de la terre, il la bénit, la féconde à son tour, il
lui interprète la pensée du ciel, exprimée par les phénomènes de la foudre,
par l’observation de la nature animale. Ainsi le monde entier devient une
langue, dont chaque phénomène est un mot. Les mouvements invariables des
astres, régularisent les travaux de l’agriculture. Les phénomènes
irréguliers de la foudre, du vol et du chant des oiseaux, l’observation des
entrailles des victimes déclarent la volonté des dieux, déterminent ou
arrêtent les conseils de la famille ou de la cité. Cette langue muette se fait
entendre partout, mais il faut savoir l’écouter.
Debout, le visage tourné vers l’immuable nord, séjour des dieux étrusques,
l’augure décrit avec le lituus ou bâton recourbé, une ligne (cardo) qui,
passant sur sa tête du nord au midi, coupe le ciel en deux régions, la région
favorable de l’est, et la région sinistre de l’occident. Une seconde ligne (decumanus,
dérivé du chiffre x), coupe en croix la première, et les quatre régions
formées par ces deux lignes se subdivisent jusqu’au nombre de seize. Tout le
ciel ainsi divisé par le lituus de l’augure, et soumis à sa contemplation,
devient un temple. La volonté humaine peut transporter le temple
ici-bas, et appliquer à la terre la forme du ciel. Au moyen de lignes
parallèles au cardo et au decumanus, l’augure forme un carré autour de lui.
Varron nous a transmis la formule par laquelle on décrivait un templum pour
prendre les augures sur le mont Capitolin. Le temple existe également, qu’il
soit simplement désigné par les paroles, ou qu’il ait une enceinte. Les
limites en sont également sacrées, infranchissables. Il a toujours son unique
entrée au midi, son sanctuaire au nord. Toute demeure sacrée n’est pas un templum,
un fanum. le temple étrusque est un carré plus long que large d’un
sixième. Les tombeaux, souvent même les édifices civils, les places publiques
affectent la même forme, et prennent le même caractère sacré. Telles
étaient à Rome, les curies du sénat, les rostres et ce qui y touchait, dans
le champ de Mars tout l’emplacement de l’autel du dieu. Les villes sont
aussi des temples ; Rome fut d’abord carrée (roma quadrata) ; la même
forme se distingue aujourd’hui encore dans les enceintes primitives de
plusieurs des plus anciennes villes de l’Étrurie. Les colonies appliquent la
forme de leur métropole à leurs nouvelles demeures, et comme on fait aux
jeunes arbres transplantés, elles s’orientent sur une nouvelle terre, comme
elles l’ont été sur le sol paternel. Il n’est pas jusqu’aux armées, ces
colonies mobiles, qui, dans leur camp de chaque soir, ne représentent pour la
forme et la position l’image sacrée du templum, d’où elles ont
emporté les auspices. Le prétoire du camp romain, avec son tribunal et son auguraculum,
était un carré de deux cents pieds.
Les terres étaient aussi partagées d’après les règles et l’art des
haruspices. On lit dans un fragment d’une cosmogonie étrusque : sachez que
la mer fut séparée du ciel, et que Jupiter se réservant la terre de l’Étrurie,
établit et ordonna que les champs seraient mesurés et désignés par des
limites. On traçait celles des champs d’après les lignes cardo et
decumanus, et lorsqu’un fleuve ou quelque autre difficulté locale s’opposait
à cette division, on partageait les angles en dehors de la mesure régulière
par des limites particulières (limites intersecivi), comme la chose eut
lieu entre le territoire des veïens et le Tibre. Ainsi, chaque mesure de terre
était mise en rapport avec l’univers, et suivait la direction dans laquelle
la voûte du ciel tourne sur nos têtes. De même que les murs du temple
excluent le profane, et ceux de la ville l’ennemi et l’étranger ; les
limites du champ, sans murailles, mais gardées par les dieux, excluent le
vagabond qui, errant encore dans la vie sauvage n’est pas entré dans la
communion de la religion et de la culture. La propriété communique à tout ce
qui s’y rapporte, aux contrats, aux héritages, un caractère sacré. De la
divination naît à la fois la cité et la propriété, le droit privé et le
droit public.
Pendant que la terre limitée devient un temple et représente le ciel, l’homme
de la terre, le maître du champ et de la demeure qui s’y place devient comme
un dieu. Chaque dieu du ciel a son Jupiter, son génie ou pénate, chaque
déesse sa Junon. Le lucumon, le patricien, la matrone étrusque ou romaine (ingenui)
ont aussi leurs pénates, leur Jupiter, leur génie, leur Junon. L’homme
et la terre sont identifiés ; les génies de la terre (genius loci) sont
les pénates de l’homme et de sa demeure. A côté des pénates, se placent
dans la demeure les lares, humbles divinités qui furent des âmes humaines, et
qui, n’ayant point été souillées, ont obtenu la permission d’habiter
toujours leur demeure et de veiller sur leur famille. Les âmes des méchants,
sous le nom de larves, effraient ceux qui leur ressemblent. Le temple des
lares et des pénates est l’atrium, leur autel, le focus. l’atrium
manque dans les maisons grecques. C’est là surtout ce qui sépare
profondément la société grecque de l’italienne. Pendant que chez les grecs
les femmes et les enfants jusqu’à un certain âge restèrent enfermés dans
le gynécée ; en Italie, au contraire, femmes, enfants, esclaves nés dans la
maison (vernae), tous se réunirent dans l’atrium. La société
italienne est bâtie, ainsi que la société moderne qui en est sortie, sur l’atrium
et le focus.
Il y a deux pôles dans la religion des étrusques, comme dans celle des latins
et sabins : d’un côté la mobilité de la nature représentée par Janus,
Vertumnus, Voltumna, etc. ; de l’autre la stabilité de la vie agricole et
sédentaire représentée par Tagès, par les lares et les pénates.
Au-dessus, mais à une telle hauteur qu’on les distingue à peine, se placent
les grands dieux, dii consentes ou complices, ainsi nommés, dit
Varron, parce qu’ils naissent et meurent ensemble.
Après avoir ainsi étudié les moeurs et les religions des osques et des
étrusques, nous trouverons que ni les uns, ni les autres ne pouvaient consommer
à eux seuls le grand ouvrage de la réunion de l’Italie. Les étrusques n’avaient
point foi en eux-mêmes, et se rendaient justice. Leur société fermée par l’esprit
jaloux d’une aristocratie sacerdotale, ne pouvait s’ouvrir aisément aux
étrangers. L’enceinte cyclopéenne de la cité pélasgique résistait par sa
masse, et refusait de s’agrandir. Quant aux osques, nous avons signalé leur
génie divers : là, les sabelliens, brigands ou pasteurs armés qui errent avec
leurs troupeaux ; ici, les latins, tribus agricoles dispersées sur les terres
qu’elles cultivent. Ce n’est pas trop des laboureurs, des guerriers et des
prêtres pour fonder la cité qui doit adopter et résumer l’Italie. Si donc
nous écartons les peuples étrangers, hellènes au midi, celtes au nord de la
péninsule, nous voyons la diversité dans les osci, l’assimilation
impuissante dans les étrusques, l’union et l’unité dans Rome.