HISTOIRE ROMAINE


JULES MICHELET   

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INTRODUCTION.

L'ITALIE

 

CHAPITRE PREMIER. Aspect de Rome et du Latium moderne.
CHAPITRE II. Tableau de l'Italie.
CHAPITRE III. Les Pélasges.
CHAPITRE IV Osci. Latins. Sabins.
CHAPITRE V : Tusci, ou étrusques.

Chapitre premier.

Aspect de Rome et du Latium moderne.


Du haut des Apennins, dont la longue chaîne forme de la Lombardie à la Sicile comme l'épine dorsale de l' Italie, descendent vers l'occident deux fleuves rapides et profonds, le Tibre et l'Anio, tevere, teverone ; ils se réunissent pour tomber ensemble à la mer. Dans une antiquité reculée ; les pays situés au nord du Tibre et au midi de l' Anio étaient occupés par deux nations civilisées, les Tusci et les Osci ou Ausonii. Entre les deux fleuves et les deux peuples, perçait vers la mer, sous la forme d'un fer de lance, la barbare et belliqueuse contrée des sabins. C'est vers la pointe de ce delta que, sept ou huit cents ans avant notre ère, s'éleva Rome, la grande cité italienne, qui, ouvrant son sein aux races diverses dont elle était environnée, soumit l'Italie par le Latium, et par l' Italie le monde.
Aujourd'hui tout ce pays est dépeuplé. Des trente-cinq tribus, la plupart sont à peine représentées par une villa à moitié ruinée. Quoique Rome soit toujours une grande ville, le désert commence dans son enceinte même. Les renards qui se cachent dans les ruines du Palatin vont boire la nuit au Vélabre. Les troupeaux de chèvres, les grands boeufs, les chevaux à demi-sauvages que vous y rencontrez, au milieu même du bruit et du luxe d' une capitale moderne, vous rappellent la solitude qui environne la ville. Si vous passez les portes, si vous vous acheminez vers un des sommets bleuâtres qui couronnent ce paysage mélancolique, si vous suivez à travers les marais Pontins l'indestructible voie appienne, vous trouverez des tombeaux, des aqueducs, peut-être encore quelque ferme abandonnée avec ses arcades monumentales ; mais plus de culture, plus de mouvement, plus de vie ; de loin en loin un troupeau sous la garde d'un chien féroce qui s'élance sur le passant comme un loup, ou bien encore un buffle sortant du marais sa tête noire, tandis qu'à l'orient des volées de corneilles s'abattent des montagnes avec un cri rauque. Si l'on se détourne vers Ostie, vers Ardée, l'on verra quelques malheureux en haillons, hideux de maigreur, et tremblant de fièvre.
Au commencement de ce siècle, un voyageur trouva Ostie sans autre population que trois vieilles femmes qui gardaient la ville pendant l' été. Son jeune guide, enfant de quinze ans, qui partageait ses provisions, lui disait avec l'oeil brillant de la fièvre : et moi aussi, je sais ce que c'est que la viande, j'en ai goûté une fois.
Au milieu de cette misère et de cette désolation, la contrée conserve un caractère singulièrement imposant et grandiose. Ces lacs sur des montagnes, encadrés de beaux hêtres, de chênes superbes ; ce Nemi, le miroir de la Diane taurique, speculum dianae ; cet Albano, le siège antique des religions du Latium ; ces hauteurs, dont la plaine est partout dominée, font une couronne digne de Rome. C'est du Monte Musino, l'ara mutiae des étrusques, c'est de son bois obscur qu'il faut contempler ce tableau du Poussin. Dans les jours d'orages surtout, lorsque le lourd sirocco pèse sur la plaine, et que la poussière commence à tourbillonner, alors apparaît dans sa majesté sombre la capitale du désert.
Dès que vous avez passé la place du peuple et l'obélisque égyptien qui la décore, vous vous enfoncez dans cette longue et triste rue du corso, qui est encore la plus vivante de Rome. Poursuivez jusqu'au capitole ; montez au palais du sénateur, entre la statue de Marc-Aurèle et les trophées de Marius, vous vous trouvez dans l'asile même de Romulus, intermontium. ce lieu élevé sépare la ville des vivants et la ville des morts. Dans la première, qui couvre l' ancien champ de Mars, vous distinguez les colonnes trajane et antonine, la rotonde du panthéon, et l'édifice le plus hardi du monde moderne, le dôme de saint-Pierre. Tournez-vous, sous vos pieds vous voyez le forum, la voie triomphale, et le moderne hospice de la consolation près la roche tarpéienne. Ici sont entassés pêle-mêle tous les débris, tous les siècles de l'antiquité ; les arcs de Septime-Sévère et de Titus, les colonnes de Jupiter-Tonnant et de la concorde. Au-delà, sur le Palatin, des ruines sinistres, sombres fondations des palais impériaux. Plus loin encore, et sur la gauche, la masse énorme du colisée. Cette vue unique arracha un cri d' admiration et d' horreur au philosophe Montaigne. L'amphithéâtre colossal (colosseum, colisée), où tant de chrétiens ont souffert le martyre, efface par sa grandeur, tout autre ouvrage humain. C'est une monstrueuse montagne de pierres de cent cinquante-sept pieds de haut sur seize cent-quarante de circonférence. Cette montagne à demi ruinée, mais richement parée par la nature, a ses plantes, ses arbres, sa flore. La barbarie moderne en a tiré, comme d' une carrière, des palais entiers. La destination de ce monument de meurtre, où Trajan faisait périr dix mille captifs en cent jours, est partout visible dans ses ruines ; vous retrouvez les deux portes par l’une desquelles sortait la chair vivante, tandis que par l' autre on enlevait la chair morte, sanavivaria, sandapilaria.
A la porte du colisée se voit la fontaine où, selon la tradition, les gladiateurs venaient, après le combat, laver leurs blessures. La borne de cette fontaine était en même temps la première pierre milliaire de l'empire : toutes les voies du monde romain partaient de ce monument d' esclavage et de mort.
Au-delà du colisée et du mont Palatin, au-delà de l'Aventin, Rome se prolonge par ses tombeaux. Là, vous rencontrez le sépulcre souterrain des Scipions, la pyramide de Cestius, la tour de Cecilia Metella, et les catacombes, asile et tombeau des martyrs, qui, dit-on, s'étendent sous Rome, et jusque sous le lit du Tibre.
Contemplée ainsi du capitole, cette ville tragique laisse facilement saisir, dans ses principaux monuments, le progrès et l'unité de son histoire. Le forum vous représente la république, le panthéon d'Auguste et d' Agrippa la réunion de tous les peuples et de tous les dieux de l' ancien monde en un même empire, en un même temple. Ce monument de l'époque centrale de l'histoire romaine occupe le point central de Rome, tandis qu' aux deux extrémités vous voyez dans le colisée les premières luttes du christianisme, son triomphe et sa domination dans l' église de saint-Pierre.

Chapitre II. Tableau de l' Italie.

La belle Italie entre les glaciers des Alpes et les feux du Vésuve et de l' Etna, semble jetée au milieu de la Méditerranée, comme une proie aux éléments et à toutes les races d’hommes. Tandis que les neiges des Alpes et des Apennins menacent toujours de noyer la partie septentrionale, les terres du midi sont inondées par les laves des volcans, ou bouleversées par des convulsions intérieures.
Chose contradictoire en apparence, ce pays célèbre pour la pureté de son ciel, est celui de l' Europe où la terre reçoit le plus d’eau pluviale. C'est que cette eau ne tombe guère que par grands orages. Les pentes y sont rapides ; qu’un jour de chaleur fonde la neige sur les montagnes, un ruisseau qui roulait à peine un filet d’eau sur une grève de deux cents pieds de large, devient un torrent qui bat ses deux rives. Au XIXe siècle, une pluie d'orage faillit emporter la ville de Florence. Toutes les rivières d’Italie ont ce caractère de violence capricieuse ; toutes entraînent des montagnes un limon qui exhausse peu à peu leur lit, et qui les répandrait dans les plaines environnantes, si on ne les soutenait par des digues. La mer elle-même semble menacer sur plusieurs points d’envahir les terres du côté de l' occident. Tandis qu’elle s’est retirée de Ravenne et d’Adria, elle ensable chaque jour le port de Livourne, et refuse de recevoir les fleuves, dès que souffle le vent du midi. C'est ce qui rendra peut-être à jamais impossible le dessèchement de la Maremme et des marais Pontins.
Mais c'est surtout la Lombardie qui se trouve menacée par les eaux. Le Pô est plus haut que les toits de Ferrare. Dès que les eaux montent au-dessus du niveau ordinaire, la population tout entière court aux digues : les habitants de ces contrées sont ingénieurs sous peine de mort.
L'Italie du nord est un bassin fermé par les Alpes, et traversé par le Pô ; de grandes rivières qui tombent des monts, le Tésin, l'Adda, etc., contribuent toutes pour grossir le Pô, et lui donnent un caractère d’inconstance et de fougue momentanée qu'on n' attendrait pas d’un fleuve qui arrose des plaines si unies. Cette contrée doit au limon de tant de rivières une extraordinaire fertilité. Mais les rizières que vous rencontrez partout vous avertissent que vous êtes dans l'un des pays les plus humides du monde. Ce n' est pas trop de toute la puissance du soleil italien pour réchauffer cette terre ; encore ne peut-il lui faire produire la vigne entre Milan et le Pô. Dans toute la Lombardie, les villes sont situées dans les plaines, comme les villages des celtes, qui les ont fondées. Les végétaux du nord et l' accent celtique vous avertissent jusqu’à Bologne, et au-delà, que vous êtes au milieu de populations d’origine septentrionale. Le soleil est brûlant, la vigne s’essaie à monter aux arbres, mais l' horizon est toujours cerné au loin par les neiges.
Au sortir de la Ligurie, les chaînes enchevêtrées de l'Apennin partent des dernières Alpes, se prolongent au sud tant que dure l'Italie, et au-delà de l'Italie, en Sicile, où elles se relèvent aussi hautes que les Alpes dans l' énorme masse de l'Etna. Ainsi toute la péninsule se trouve partagée en deux longues bandes de terre. L'orientale (Marche d'Ancône, Abbruzzes, Pouille) est un terrain de seconde et plus souvent de troisième formation, identique avec celui de l'Illyrie et de la Morée, dont l’Adriatique seule la sépare. Au contraire, la côte occidentale (Toscane, Latium, Terre De Labour, Calabre) est une terre, partout marquée de l' empreinte des feux, qui du reste sans la mer, ne ferait qu’un avec la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Ainsi l'Apennin ne partage pas seulement l'Italie, il sépare deux systèmes géologiques bien autrement vastes ; il en est le point de contact ; sa chaîne souvent double est la réunion des bords de deux bassins accolés, dont l'un a pour fond l'Adriatique, l'autre la mer de Toscane.
L' aspect des deux rivages de l’Italie n' est pas moins différent que leur nature géologique. Vers l’Adriatique, ce sont des prairies, des forêts, des torrents dont le cours est toujours en ligne droite, qui vont d’un bond des monts à la mer, et qui coupent souvent toute communication. Ces torrents durent isoler et retenir dans l’état barbare les pasteurs qui dans les temps anciens habitaient seuls leurs âpres vallées. Si vous exceptez la Pouille, la température de ce côté de l’Italie est plus froide. Il fait plus froid à Bologne qu’à Florence, à peu près sous la même latitude.
Sur le rivage de la Toscane, du Latium et de la Campanie, les fleuves principaux circulent à loisir dans l'intérieur des terres ; ce sont des routes naturelles ; le Clanis et le Tibre conduisent de l'Etrurie dans le Latium, le Liris du Latium dans la Campanie. Malgré les ravages des inondations et des volcans, ces vallées fertiles invitaient l'agriculture, et semblaient circonscrites à plaisir pour recevoir de jeunes peuples, comme dans un berceau de blé, de vignes et d’oliviers.
Lorsque vous passez de Lombardie en Toscane, la contrée prend un caractère singulièrement pittoresque. Les villes montent sur les hauteurs, les villages s’appendent aux montagnes, comme l'aire d'un aigle. Les champs s'élèvent en terrasses, en gradins qui soutiennent la terre contre la rapidité des eaux. La vigne, mêlant son feuillage à celui des peupliers et des ormes, retombe avec la grâce la plus variée. Le pâle olivier adoucit partout les teintes ; son feuillage léger donne à la campagne quelque chose de transparent et d’aérien. Entre Massa et Pietra Santa, où la route traverse pendant plusieurs lieues des forêts d’oliviers, vous croiriez voir l'élysée de Virgile.
Dans une région plus haute, où l'olivier n'atteint pas, s'élève le châtaignier, le chêne robuste, le pin même. Le sapin ne sort guère des Alpes. D'octobre en mai, descendent de robustes montagnards qui conduisent leurs troupeaux dans la Maremme ou dans la campagne de Rome, pour les ramener l'été sur les hauteurs, où l'herbe se conserve courte, mais fraîche, à l’ombre des châtaigniers. De même les troupeaux des plaines poudreuses de la Pouille remontent chaque été dans les Abbruzzes. Le droit qu’ils paient à l’entrée des montagnes était le revenu le plus net du royaume de Naples. Ce fut une des causes principales de la guerre entre Louis XII et Ferdinand-Le-Catholique (1524).
Jusqu’à l’entrée du royaume de Naples, sauf la vigne et l’olivier, nous ne rencontrons guère la végétation méridionale ; mais arrivé une fois dans l’heureuse Campanie (campania felix), on trouve des bois entiers d’orangers. Là commencent à paraître les plantes de l’Afrique, qui effraient presque dans notre Europe ; le palmier, le cactus, l’aloës armé de piquants. Les anciens avaient placé sur ces rivages le palais de Circé. La véritable Circé, avec ses terreurs et ses séductions, c’est la nature du midi. Elle se présente dans cette délicieuse contrée sous un aspect de puissance sans borne et de violence homicide. voir Naples et puis mourir, dit le proverbe italien ; et nulle part la vie et la mort ne sont mises dans une si brusque et si prochaine opposition. Dans cette baie enchantée, au milieu de ce ciel tombé sur la terre (un pezzo di cielo caduto in terra), dorment les villes ensevelies de Pompeii et d’Herculanum, tandis qu’à l’horizon fume incessamment la pyramide du Vésuve. à côté, les champs phlégréens tout hérissés de vieux cratères ; en face, la roche de Caprée.
Rien ne peut donner l’idée de la fécondité de cette plaine ; elle nourrit cinq mille habitans par lieue carrée. De même, lorsque vous avez passé les défilés sinistres et les déserts de la Syla calabroise, que vous descendez sur les beaux rivages de la grande Grèce, aux ruines de Crotone et vers l’emplacement de Sybaris, la végétation est si puissante, que l’herbe broutée le soir est, dit-on, repoussée au matin. Mais c’est surtout vers la pointe de l’Italie, en sortant de cette forêt de châtaigniers gigantesques qui couronnent Scylla, lorsqu’on embrasse d’un coup-d’oeil et l’Italie et la Sicile, et l’amphithéâtre colossal de l’Etna, qui, tout chargé qu’il est de neige, fume comme un autel éternel au centre de la Méditerranée ; c’est alors que le voyageur pousse un cri d’admiration en rencontrant cette borne sublime de la carrière qu’il a parcourue depuis les Alpes. Cette vallée de Reggio réunit tous les souvenirs, d’Ulysse aux guerres puniques, d’Annibal aux arabes et aux normands leurs vainqueurs ; mais elle charme encore plus par ces fraîches brises, par ces arbres chargés d’oranges ou de soie. Quelquefois dans les grandes chaleurs les courants s’arrêtent ; la mer s’élève de plusieurs pieds, et si l’air devient épais et orageux, vous voyez au point du jour tous les objets des deux bords réfléchis à l’horizon et multipliés sous des formes colossales. C’est ce qu’ils appellent aujourd’hui la fée Morgane, fata morgana.
De Nicotera dans la Calabre, on découvre déjà l’Etna ; et la nuit, on voit s’élever des îles la flamme de Stromboli. Ces deux volcans qui font un triangle avec le Vésuve, paraissent communiquer avec lui et, depuis deux mille ans les éruptions du Vésuve et de l’Etna ont toujours été alternatives. Il est probable qu’ils ont succédé aux volcans éteints du Latium et de l’Etrurie. Il semble qu’une longue traînée de matières volcaniques se soit prolongée sous le sol, du Pô jusqu’à la Sicile.
A quelques lieues de Plaisance on a trouvé sous terre la grande cité de Velia, le chef-lieu de trente villes. Les lacs de Trasymène, de Bracciano, de Bolsena, un autre encore dans la forêt Ciminienne, sont des cratères de volcans, et l’on a souvent vu ou cru voir au fond de leurs eaux des villes ensevelies.
L’Albano, le mont de Préneste et ceux des herniques ont jeté des flammes. De Naples à Cumes seulement, on retrouve soixante-neuf cratères. Ces bouleversements ont plus d’une fois changé de la manière la plus étrange l’aspect du pays. Le Lucrin, célèbre par ses poissons et ses naumachies, n' est plus qu’un marais, comblé en partie par le Monte-Nuovo qui sortit de terre en 1538. De l’autre côté du Monte-Nuovo est l’Averne, quem non impunè volantes... et qui, au contraire, est aujourd’hui limpide et poissonneux.
Herculanum est ensevelie sous une masse épaisse de quatre-vingt-douze pieds. Il fallut presque pour produire un pareil entassement que le Vésuve se lançât lui-même dans les airs. Nous avons des détails précis sur plusieurs éruptions, entr'autres sur celle de 1794. Le 12 juin, de 10 heures du soir à 4 heures du matin, la lave descendit à la mer sur une longueur de 12000 pieds, et une largeur de 1500, elle y poussa jusqu’à la distance de 60 toises. Le volcan vomit des matières équivalant à un cube de 2804440 toises. La ville de Torre Del Greco, habitée de 15000 personnes fut renversée ; à 10 ou 12 milles du Vésuve, on ne marchait, à midi, qu’à la lueur des flambeaux. La cendre tomba à la hauteur de 14 pouces et demi à trois milles tout autour de la montagne. La flamme et la fumée montait sept fois plus haut que le volcan. Puis vinrent quinze jours de pluies impétueuses, qui emportaient tout, maisons, arbres, ponts, chemins. Des moffettes tuaient les hommes, les animaux, les plantes jusqu’à leur racines, excepté les poiriers et oliviers qui restèrent verts et vigoureux.
Ces désastres ne sont rien encore en comparaison de l’épouvantable tremblement de terre de 1783, dans lequel la Calabre crut être abîmée. Les villes et les villages s' écroulaient ; des montagnes se renversaient sur les plaines ; des populations fuyant les hauteurs s'étaient réfugiées sur le rivage ; la mer sortit de son lit et les engloutit. On évalue à quarante mille le nombre des morts.

Chapitre III. Les pélasges.

Aux révolutions ante-historiques des volcans de l’Etrurie et du Latium, de Lemnos, de Samothrace et de tant d’îles de la Méditerranée, correspondent dans l’histoire des peuples des bouleversements analogues. Avec ce vieux monde de cratères affaissés et de volcans éteints, s’est enseveli un monde de nations perdues ; race fossile, pour ainsi parler, dont la critique a exhumé et rapproché quelques ossements. Cette race n' est pas moins que celle des fondateurs de la société italique.
La civilisation de l’Italie n' est sortie ni de la population ibérienne des ligures, ni des celtes ombriens, encore moins des slaves, venètes ou vendes, pas même des colonies helléniques, qui, peu de siècles avant l’ère chrétienne, s’y établirent dans le midi.
Elle paraît avoir pour principal auteur cette race infortunée des pélasges, soeur aînée de la race hellénique, également proscrite et poursuivie dans tout le monde, et par les hellènes et par les barbares. Ce sont, à ce qui semble, les pélasges qui ont apporté dans l’Italie, comme dans l’Attique, la pierre du foyer domestique (hestia, vesta), et la pierre des limites, (zeus herkeios), fondement de la propriété.
Sur cette double base s’éleva, ainsi que nous espérons le montrer, l’édifice du droit civil, grande et distinctive originalité de l’Italie.
Quelque opinion que l’on adopte sur les migrations des pélasges, il paraît évident que, bien des siècles avant notre ère, ils dominaient tous les pays situés sur la Méditerranée, depuis l’Etrurie jusqu’au Bosphore. Dans l’Arcadie, l’Argolide et l’Attique, dans l’Étrurie et le Latium, peut-être dans l’Espagne, ils ont laissé des monuments indestructibles ; ce sont des murs formés de blocs énormes qui semblent entassés par le bras des géants. Ces ouvrages sont appelés du nom d’une tribu pélasgique, cyclopéens. bruts et informes dans l’enceinte de Tyrinthe, dans les constructions de l’Arcadie, de l’Argolide et du pays des herniques, ces blocs monstrueux s’équarrissent dans les murs apparemment plus modernes des villes étrusques. Ces murailles éternelles ont reçu indifféremment toutes les générations dans leur enceinte ; aucune révolution ne les a ébranlées. Fermes comme des montagnes, elles semblent porter avec dérision les constructions des romains et des goths, qui croulent chaque jour à leurs pieds. Avant les hellènes, les pélasges occupaient toute la Grèce jusqu’au Strymon, comprenant ainsi toutes les tribus arcadiennes, argiennes, thessaliennes, macédoniennes, épirotes. Le principal sanctuaire de ces pélasges se trouvait dans la forêt de Dodone, où la colombe prophétique rendait ses oracles du haut d’une colonne sacrée. D’autres pélasges occupaient les îles de Lemnos, d’Imbros, et celle de Samothrace, centre de leur religion dans l’orient. De là ils s’étendaient sur la côte de l’Asie, dans les pays appelés plus tard Carie, Éolide, Ionie, et jusqu’à l’Hellespont. Sur cette côte, en face de Samothrace, s’élevait Troie, la grande ville pélasgique, dont le fondateur Dardanus, venu, selon des traditions diverses, de l’Arcadie, de Samothrace, ou de la ville italienne de Cortone, formait par ces migrations fabuleuses, un symbole de l’identité de toutes les tribus pélasgiques. Presque toutes les côtes de l’Italie avaient été colonisées par des pélasges ; d’abord par des pélasges arcadiens (aenotriens et peucétiens), puis par des pélasges tyrrhéniens (lydiens). Chassant les Sicules, anciens habitants du pays dans l’île qui a pris leur nom, ou s’identifiant sans peine avec eux, par l’analogie de moeurs et de langues, repoussant dans les montagnes les vieux habitants du pays, ils fondèrent sur les côtes les villes de Céré et Tarquinies, de Ravenne et Spina, l’ancienne Venise de l’Adriatique. Sur la côte du Latium, l’argienne Ardée avec son roi Turnus ou Tyrrhenus, Antium bâtie par un frère des fondateurs d’Ardée et de Rome, paraissent des établissements pélasgiques, aussi bien que la Sagonte espagnole, colonie d’Ardée. Près de Salerne, la grande école médicale du moyen âge, le temple de la Junon argienne, fondé par Iason, le dieu pélasgique de la médecine, indique peut-être que les villes voisines, Herculanum, Pompeii, Marcina, sont d’origine tyrrhénienne. En face de ces villes, nous trouvons les pélasges téléboens à Caprée, et même sur le Tibre, Tibur, Falerie et d’autres villes, sont fondées par des sicules argiens, c’est-à-dire, vraisemblablement par des pélasges.
Selon la tradition, ils avaient bâti douze villes dans l’Étrurie, douze sur les bords du Pô, douze au midi du Tibre. C'est ainsi que dans l’Attique pélagosionienne, nous trouvons douze phratries, douze dèmes, douze poleis, et un aréopage, dont les premiers juges sont douze dieux. En Grèce l’amphictyonie thessalienne, en Asie celles des éoliens et des ioniens, se composaient chacune de douze villes. Mêmes analogies dans les noms que dans les nombres. En Asie, en Thessalie, en Italie, nous trouvons la ville pélasgique de Larisse. Alexandre-Le-Molosse rencontra pour son malheur dans la grande Grèce le fleuve Achéron et la ville de Pandosia, qu’il avait laissés en Épire. En Italie comme en Épire, on trouvait une Chaonie ; dans la Chaonie épirote avait régné un fils du thessalien Pyrrhus et de la troyenne Andromaque.
On s’étonne de voir une race répandue dans tant de contrées disparaître entièrement dans l’histoire. Ses diverses tribus ou périssent, ou se fondent parmi les nations étrangères, ou du moins perdent leurs noms. Il n' y a point d’exemple d’une ruine si complète. Une inexpiable malédiction s’attache à ce peuple ; tout ce que ses ennemis nous en racontent est néfaste et sanglant. Ce sont les femmes de Lemnos qui, dans une nuit, égorgent leurs époux ; ce sont les habitants d’Agylla qui lapident les phocéens prisonniers. Peut-être doit-on expliquer cette ruine des pélasges et le ton hostile des historiens grecs à leur sujet par le mépris et la haine qu’inspiraient aux tribus héroïques les populations agricoles et industrielles qui les avaient précédées.
C’était-là en effet le caractère des pélasges. Ils adoraient les dieux souterrains qui gardent les trésors de la terre ; agriculteurs et mineurs, ils y fouillaient également pour en tirer l’or ou le blé. Ces arts nouveaux étaient odieux aux barbares ; pour eux, toute industrie qu’ils ne comprennent point est magie. Les initiations qui ouvraient les corporations diverses d’artisans, prêtaient par leurs mystères aux accusations les plus odieuses. Le culte magique de la flamme, ce mystérieux agent de l’industrie, cette action violente de la volonté humaine sur la nature, ce mélange, cette souillure des éléments sacrés, ces traditions des dieux serpents et des hommes dragons de l’orient qui opéraient par le feu et par la magie, tout cela effrayait l’imagination des tribus héroïques. Elles n' avaient que l’épée contre les puissances inconnues dont leurs ennemis disposaient ; partout elles les poursuivirent par l’épée. On racontait que les telchines de Sicyone de la Béotie, de la Crète, de Rhodes et de la Lycie, versaient à volonté l’eau mortelle du Styx sur les plantes et les animaux. Comme les sorcières du moyen âge (thelgô, charmer, fasciner), ils prédisaient et faisaient la tempête. Ils prétendaient guérir les maladies ; ne pouvaient-ils pas aussi en frapper qui ils voulaient ? Les Cabires de Lemnos, de Samothrace et de Macédoine (le même nom désignait les dieux et leurs adorateurs) étaient des forgerons et des mineurs, comme les Cyclopes du Péloponèse, de la Thrace, de l’Asie mineure et de la Sicile, qui pénétraient, la lampe fixée au front, dans les profondeurs de la terre.
Les uns font dériver le nom de Cabires, de kaïein, brûler ; d’autres le tirent des cabirim, les hommes forts de la Perse qui reconnaissaient un forgeron pour son libérateur ; ou de l’hébreu chaberim, les associés ; (les consentes ou complices de l’Étrurie ? ) ce qui est plus certain, c'est qu’ils adoraient les puissances formidables qui résident dans les entrailles de la terre. kibir, qbir, signifie encore le diable dans le dialecte maltais, ce curieux débris de la langue punique. Les dieux cabires étaient adorés sous la forme de vases au large ventre ; l’un d’eux était placé sur le foyer domestique. L’art du potier sanctifié ainsi par les pélasges, semble avoir été maudit dans son principe par les hellènes, ainsi que toute industrie. Dédale (c'est-à-dire l’habile ), le potier, le forgeron, l’architecte, fuit partout, comme Caïn, l’aïeul de Tibalcain, le Dédale hébraïque ; meurtrier de son neveu, il se retire dans l’île de Crète, il y fabrique la vache de Pasiphaé. Il fuit la colère de Minos dans la Sicile et l’Italie, où il est accueilli et protégé ; symbole de la colonisation de ces contrées par les industrieux pélasges et de leurs courses aventureuses. Prométhée, inventeur des arts, est cloué au Caucase par l’usurpateur Jupiter qui a vaincu les dieux pélasgiques ; mais le Titan lui prédit que son règne doit finir. Ainsi, pendant le moyen âge, les bretons opprimés menaçaient leurs vainqueurs du retour d’Arthur et de la chute de leur domination.
Les pélasges industrieux ont été traités par les races guerrières de l’antiquité, comme la ville de Tyr le fut par les assyriens de Salmanazar et Nabucadnézar, qui, par deux fois, s’acharnèrent à sa perte ; comme l’ont été au moyen âge les populations industrielles ou commerçantes, juifs, maures, provençaux et lombards.
Les dieux semblèrent se liguer avec les hommes contre les pélasges. Ceux d’Italie furent frappés, sans doute à la suite des bouleversements volcaniques, par des fléaux inouïs ; c’était une sécheresse qui brûlait les plantes, les pâturages, qui épuisait les fleuves même ; des épidémies meurtrières qui causaient l’avortement des mères ou leur faisait produire des monstres. Ils s’accusèrent d’avoir voué aux Cabires la dîme de tout ce qu’ils recueilleraient, et de n'avoir point sacrifié le dixième des enfants. L’oracle réclamant cet épouvantable sacrifice, l’instinct moral se révolta contre la religion. Le peuple entra partout, dit Denis, en défiance de ses chefs. Une foule d’hommes quittèrent l’Italie et se répandirent dans la Grèce et chez les barbares. Ces fugitifs, partout poursuivis, devinrent esclaves dans plusieurs contrées. Dans l'Attique, les ioniens leur firent construire le mur cyclopéen de la citadelle. Les pélasges qui restèrent en Italie furent assujettis, ceux du nord (tyrrhéniens) par le peuple barbare des Rasena, ceux du midi (aenotriens et peucétiens) par les hellènes, surtout par la ville achéenne de Sybaris. L’analogie de langues fit adopter sans peine le grec à ce peuple, et lors même que la Lucanie et le Brutium tombèrent sous le joug des sabelliens ou samnites, on y parlait indifféremment l’osque et le grec. Toutefois cette malheureuse population des brutii (c’est-à-dire esclaves révoltés) descendue en grande partie des pélasges, resta presque toujours dans la dépendance. Esclaves des grecs, puis des samnites lucaniens, ils furent condamnés par Rome, en punition de leur alliance avec Annibal, à remplir à jamais des ministères serviles auprès des consuls, à porter l’eau et couper le bois.
Rome aurait dû pourtant se souvenir que son origine était aussi pélasgique. Ne prétendait-elle pas elle-même qu’après la ruine de Troie, Énée avait apporté dans le Latium les pénates serrés de bandelettes et le feu éternel de Vesta ? N'honorait-elle pas l’île sainte de Samothrace comme sa mère ; en-sorte que la victoire de Rome sur le monde hellénique semblait la vengeance tardive des pélasges ? L’Énéide célèbre cette victoire. Le poète de la tyrrhénienne Mantoue déplore la ruine de Troie, et chante sa renaissance dans la fondation de Rome, de même qu’Homère avait célébré dans l’Iliade la victoire des hellènes et la chute de la grande cité pélasgique.

Chapitre IV. Osci. Latins. Sabins.

Circé, dit Hésiode, eut d’Ulysse deux fils, Latinos et Agrios (le barbare), qui, au fond des saintes îles, gouvernèrent la race célèbre des tyrséniens. j’interprèterais volontiers ce passage de la manière suivante : des pélasges navigateurs et magiciens (c’est-à-dire industrieux), sortirent les deux grandes sociétés italiennes, les osci (dont les latins sont une tribu), et les tusci ou étrusques. Circé, fille du soleil, a tous les caractères d’une telchine pélasgique. Le poète nous la montre près d’un grand feu, rarement utile dans un pays chaud, si ce n’est pour un but industriel ; elle file la toile, ou prépare de puissants breuvages. Le cauteleux Ulysse, navigateur infatigable, n’est point le héros original des tribus guerrières qui remplacèrent les pélasges en Grèce ; c’est un type qu’elles ont dû emprunter aux pélasges, leurs prédécesseurs.
Quels étaient avant les pélasges (sicules, aenotriens, peucétiens, tyrrhéniens) les habitants de l’Italie ? Au milieu de tant de conjectures, nous présenterons aussi les nôtres, qui ont au moins l’avantage de la simplicité et de la cohérence. Les premiers italiens doivent avoir été les opici, hommes de la terre (ops), autochtones, aborigènes. Opici, opsci, contracté devient osci (festus), et, avec diverses aspirations, casci (anciens, selon Ennius, ce qui rentre dans le sens d’autochthones), volsci, et falisci, enfin par extension d’osci, ausonii, aurunci. si ce nom d’opici ne désigne point une race, il comprend du moins à coup sûr des peuples de même langue, les anciens habitants des plaines du Latium et de la Campanie, plus ou moins mêlés aux pélasges, et les habitants des montagnes distingués par le nom de sabini, sabelli, samnites, saunilai, hommes du javelot ? (festus). Ces populations adoraient, en effet, sous la forme d’un javelot, le dieu de la guerre et de la mort. Ainsi les peuples de langue osque, se divisaient en deux tribus, que je comparerais volontiers aux doriens et ioniens de la Grèce, les sabelli, pasteurs des montagnes, et les opici ou osci, laboureurs de la plaine. L’établissement des colonies helléniques, et l’invasion des sabelli, qui peu à peu descendirent des Apennins, resserrèrent de plus en plus le pays des ausoniens, osques ou opiques, et dès l’époque d’Alexandre, le nom d’opica semble restreint à la Campanie et au Latium.
Au temps de Caton, osque était synonyme de barbare. Cependant la langue osque dominait dans tout le midi jusqu’aux portes des colonies grecques. Quoiqu’un auteur latin semble distinguer le dialecte romain de l’osque, on entendait cette langue à Rome, puisqu’on jouait dans cette langue les farces appelées atellanes.
La langue d’un peuple est le monument le plus important de son histoire. C’est surtout par elle qu’il se classe dans telle ou telle division de l’espèce humaine. Les langues osque, sabine et latine étaient unies par la plus étroite analogie. Le peu de mots qui nous ont été conservés des deux premières, se ramènent aisément au sanscrit, source de la langue latine. Ainsi les anciennes populations du centre de l’Italie se rattachent par le langage, et sans doute par le sang, à cette grande famille de peuples qui s’est étendue de l’Inde à l’Angleterre, et qu’on désigne par le nom d’indo-germanique. Ce ne sont point de faibles analogies qui nous conduisent à cette opinion. La ressemblance d’un nombre considérable de mots, l’analogie plus frappante encore des formes grammaticales, attestent que l’ancien idiome du Latium se lie au sanscrit comme à sa souche, au grec comme au rameau le plus voisin, à l’allemand et au slave par une parenté plus éloignée. Les ressemblances que nous indiquerons, suffiront pour rendre sensible cette liaison des langues et des peuples ; nous ne pouvons en donner dans cet ouvrage une démonstration complète. Toutefois ce petit nombre d’exemples est déjà une preuve grave, parce qu’ils sont tous tirés des mots les plus usuels, de ceux qui tiennent de plus près à la vie intime d’une nation. Le hasard peut faire emprunter à un peuple quelques termes scientifiques, expressions nouvelles d’idées jusqu’alors inconnues, jamais ces mots qui touchent les parties les plus vitales de l’existence humaine, ses liens les plus chers, ses besoins les plus immédiats.
On ne peut que conjecturer ce qu’étaient les religions de l’Italie avant l’arrivée des pélasges ; peut-être les objets de son culte étaient-ils les grossiers fétiches qu’elle continua d’adorer, par exemple, le pain, la lance, les fleuves (le Vulturne, le Numicius, le Tibre, etc.), les lacs (d’Albunea, du Cutilio), les eaux chaudes (d’Abano), les flots noirs et bouillants (du lac d’Ansanto). Les pélasges eux-même placèrent sur les bords d’un lac, où flotte une île errante, le centre de leur religion en Italie (Denis I).
Le grand dieu des sabelli, c’était Mamers, Mavors, Mars ou Mors, adoré, comme nous l’avons dit, sous la forme d’une lance. C’est peut-être à la forme près, le cabire pélasgique Axiokersos. Les pasteurs honoraient aussi une sorte d’Hercule italique, Sabus, Sancus, Sanctus, Semo, Songus, Fidius, auteur de leur race, homme déifié, comme nous en trouvons en tête de toute religion héroïque. Dans ce pays d’orages et d’exhalaisons méphitiques, ils adoraient encore Soranus, Februus, dieu de la mort, et Summanus, dieu des foudres nocturnes, qui retentissent avec un bruit si terrible dans les gorges de l’Apennin.
Le principal objet du culte des agriculteurs était Saturnus-Ops, dieu-déesse de la terre, Djanus-Djana, divinité du ciel, peut-être identique avec Lunus-Luna, et avec Vortumnus, dieu du changement. Djanus circonscrit dans le cercle de la révolution solaire, devenait Annus-Anna, et celle-ci, considérée sous le rapport de la fécondité de la terre et de l’abondance des vivres, prenait le nom d’Annona.
Cette religion de la nature naturante et de la nature naturée, pour emprunter le barbare mais expressif langage de Spinosa, avait ses fêtes à la fin de l’hiver : saturnalia, matronalia. En décembre, lorsque le soleil remontait vainqueur des frimats, la statue du vieux Saturne jusque là enchaînée (comme celle du Melkarth de Tyr), était dégagée de ses liens. Les esclaves affranchis pour quelques jours, devenaient les égaux de leurs maîtres ; ils participaient à la commune délivrance de la nature. Au 1er mars, les saliens (et au 29 mai les arvales), célébraient par des chants et des danses, le dieu de la vie et de la mort (Mors, Mars, Mavors, Mamers). on éteignait pour le rallumer, le feu de Vesta. Les femmes faisaient des présents à leurs époux, et adressaient leurs prières au génie de la fécondité féminine (Juno Lucina). On invoquait la puissance génératrice pour la terre et pour l’homme. Comme en Étrurie, chaque homme avait son génie protecteur, son Jupiter ; chaque femme, sa Junon. La Vesta des pélasges s’était reproduite sous la forme italienne de Larunda, mère des lares, et leur Zeus Herkeios gardait toujours les champs sous la figure informe du dieu Terme. Chacun des travaux de l’agriculture avait son dieu qui y présidait. Nous savons les noms de ceux qu’invoquait à Rome le Flamine de la Dea-Dia, la Cérès italique : vervactor, reparator, abarator, imporcitor, insitor, occator, sarritor, subruncator, messor, convector, conditor, promitor. Mais aucune divinité n’était adorée sous plus de noms que la fortune, le hasard, fortuna, fors, bonus eventus, ce je ne sais quel dieu qui fait réussir. Voici quelques-uns des noms sous lesquels on invoquait la fortune : muliebris, equestris, brevis, mascula, obsequens, respiciens, sedens, barbara, mammosa, dubia, viscata, vicina, libera, adjutrix, virilis ; enfin le vrai nom de la fortune, fortuna hujusdiei. Vosne velit an me regnare hera, quidve ferat fors virtute experiamur. C’est la devise de Rome.
Ainsi un culte double dominait chez ces peuples comme chez les étrusques, celui de la fortune et du changement, et celui de la nature, personnifiée dans les dieux de la vie sédentaire et agricole ; au-dessus le dieu de la vie et de la mort, c’est-à-dire du changement dans la nature.
L’origine étrangère de cette religion est partout sensible, quoiqu’elle soit empreinte dans sa forme de la sombre nationalité de l’ancienne Italie. Les dieux sont des dieux inconnus et pleins d’un effrayant mystère. Les romains ajoutaient à leurs prières : quisquis deus es ; sive deus es, sive dea ; seu alio nomine appellari volueris. La Grèce avait fait ses dieux, les avait faits à son image ; elle semblait jouer avec eux, et ajoutait chaque jour quelques pages à son histoire divine. Les dieux italiens sont immobiles, inactifs. Tandis que les dieux grecs formaient entr'eux une espèce de phratrie athénienne ; ceux de l’Italie ne s’unissent guère en famille. On sent dans leur isolement la différence subsistante des races qui les ont importés. Ils vont tous, il est vrai, deux à deux ; hermaphrodites dans les temps anciens, chacun d’eux est devenu un couple d’époux. Mais ces unions ne sont pas fécondes ; ce sont des arbres exotiques qui deviennent stériles sous le ciel étranger. Le grec Denis les félicite de n’avoir pas entre eux, comme les dieux grecs, de combats ni d’amours ; de n’être jamais, comme eux, blessés, ni captifs ; de ne point compromettre la nature divine en se mêlant aux hommes. Denis oubliait que des divinités actives et mobiles, moins imposantes à la vérité, participent au perfectionnement de l’humanité. Au contraire, les dieux italiens, dans leur silencieuse immobilité, attendirent jusqu’à la seconde guerre punique les mythes grecs qui devaient leur prêter le mouvement et la vie.
La religion des grecs inspirée par le sentiment du beau, pouvait donner naissance à l’art ; mais les dieux italiens, ne participant point à la vie ni aux passions de l’homme, n’ont que faire de la forme humaine. Les romains, dit Plutarque, n’élevèrent point de statue aux dieux jusqu’à l’an 170 de Rome.
Toutes les nations héroïques, perses, romains, germains (du moins la plupart de ces derniers), furent longtemps iconoclastes.
Ce n’est pas assez de caractériser ces tribus par leur religion ; il faut les suivre dans leurs travaux agricoles, et recueillir ce qui nous reste des vieilles maximes de la sagesse italique. Les romains nous en ont conservé beaucoup ; et quoique rapportées dans les écrivains relativement assez modernes, je les crois d’une haute antiquité, puisqu’elles doivent dater au moins de l’époque où la terre était encore cultivée par des mains libres. à coup sûr elles n’appartiennent point aux esclaves qui, plus tard, venaient des pays lointains cultiver le sol de l’Italie, et y mourir en silence.
Cette sagesse agricole dont les romains se sont fait honneur, était commune au Latium, à la Campanie, à l’Ombrie, à l’étrurie. Les étrusques mêmes semblent avoir été supérieurs, sous ce rapport, à tous les peuples italiens. On sait quelle habileté ils portaient dans la direction des eaux ; avec quel soin ils soutenaient par des murs les terres végétales toujours prêtes de s’ébouler sur les pentes rapides. Ils donnaient, dit Pline, jusqu’à neuf labours à leurs champs. -les plus illustres agriculteurs dont Rome se vante, Caton et Marius, n’étaient pas romains, mais de Tusculum et d’Arpinum.
Ces vieilles maximes, simples et graves, comme toutes celles qui résument le sens pratique des peuples, n’ont point de caractère poétique. Elles affectent plutôt la forme législative. Pline les appelle oracula, comme on nommait souvent les réponses des jurisconsultes.
Mauvais agriculteur, celui qui achète ce que peut lui donner sa terre. Mauvais économe, celui qui fait de jour ce qu’il peut faire de nuit. Pire encore ; celui qui fait au jour du travail ce qu’il devrait faire dans les jours de repos et de fêtes. Le pire de tous, qui par un temps serein travaille sous son toit plutôt qu’aux champs.
Quelquefois le précepte est présenté sous la forme d’un conte : un pauvre laboureur donne en dot, à sa fille aînée, le tiers de sa vigne, et fait si bien qu’avec le reste il se trouve aussi riche. Il donne encore un tiers à sa seconde fille, et il en a toujours autant. Souvent la forme est paradoxale et antithétique : quels sont les moyens de cultiver ton champ à ton plus grand profit ? Les bons et les mauvais, comme dit le vieil oracle ; c’est-à-dire, il faut cultiver la terre aussi bien que possible, au meilleur marché possible, selon les circonstances et les facultés du cultivateur.
Qu’est-ce que bien cultiver ? Bien labourer. Et en second lieu ? Labourer. En troisième ? Fumer la terre. - Quel profit le plus certain ? L’éducation des troupeaux et le bon pâturage. Et après ? Le pâturage médiocre. Et enfin ? Le mauvais pâturage.
Pline et Columelle rapportent une prière des vieux laboureurs de l’Italie, qui ferait supposer dans ces tribus une grande douceur de moeurs. En semant le grain, ils priaient les dieux de le faire venir pour eux et pour leurs voisins. Tout ce que nous savons de la dureté de ces anciens âges, s’accorde peu avec cette philanthropie. Une vieille maxime disait dans un esprit contraire : trois maux également nuisibles : la stérilité, la contagion, le voisin. nous ferons mieux connaître, plus tard, en parlant du livre de Caton sur l’agriculture, toute la rudesse du vieux génie latin. C’était un peuple patient et tenace, rangé et régulier, avare et avide. Supposé qu’un tel peuple devienne belliqueux, ces habitudes d’avarice et d’avidité se changeront en esprit de conquêtes. Tel a été au moyen âge le caractère des normands, de ce peuple agriculteur, chicaneur et conquérant, qui, comme ils l’avouent dans leurs chroniques, voulaient toujours
gaiaigner, et qui ont gagné, en effet, l’Angleterre et les deux Siciles. Rien n’est plus semblable au génie romain.
Celui des pasteurs sabelliens, plus rude et plus barbare encore, leur vie errante pendant la plus grande partie de l’année, les conduisaient plus immédiatement que les habitudes des tribus agricoles au brigandage et à la conquête. Obligés de mener leurs troupeaux et de suivre l’herbe, à chaque saison, des forêts aux plaines et des vallées aux montagnes, ils laissaient les vieillards et les enfants incapables de ces longs voyages, sur les sommets inaccessibles de l’Apennin. Leurs bourgades, comme celles des épirotes, étaient toutes sur des hauteurs. Caton place le berceau de leur race vers Amiternum, au plus haut des Abbruzzes, où la neige ne disparaît jamais du Majella. Mais ils s’étendaient de là sur toutes les chaînes centrales du midi de l’Italie. La rareté de l’herbe sous un ciel brûlant, l’immense étendue que demande cette vie errante, obligea toujours les pasteurs du midi à se séparer bon gré malgré, et à former un grand nombre de petites sociétés. Ainsi dans la genèse, Abraham et Loth s’accordent pour s’éloigner l’un de l’autre, et s’en aller l’un à l’orient, l’autre à l’occident.
Dans les mauvaises années, les sabelliens vouaient à Mamers, au dieu de la vie et de la mort, le dixième de tout ce qui naîtrait dans un printemps ; c’est ce qu’on appelait ver sacrum. il est probable que, dans l’origine, on n’adoucissait pas même en faveur des enfants l’accomplissement de ce voeu cruel. à mesure que les sabelliens formèrent un peuple nombreux, on se contenta d’abandonner les enfants.
Repoussés par leur père, et devenus fils de Mamers, mamertini ou sacrani, ils partaient, dès qu’ils avaient vingt ans, pour quelque contrée lointaine. Quelques-unes de ces colonies, conduites par les trois animaux sacrés de l’Italie, le pic-vert (picus), le loup et le boeuf, descendirent, l’une dans le Picenum, l’autre dans le pays des Hirpins ( hirpus, loup, en langue osque), une troisième dans la contrée qui ne portait encore que le nom générique des Opici, et qui fut le Samnium. Cette dernière colonie devint à son tour métropole de grands établissements dans la Lucanie et la Campanie, où les samnites asservirent les opiques. De la Lucanie, ils infestaient par leurs courses les terres des colonies grecques, qui environ trois siècles et demi après la fondation de Rome, formèrent une première ligue contre ces barbares, et contre Denis L’Ancien, tyran de Syracuse, deux puissances qui les menaçaient également et entre lesquelles elles ne tardèrent pas d’être écrasées.
Cette vaste domination dans laquelle étaient enfermées toutes les positions fortes du midi de l’Italie, semblait destiner les samnites à réunir la péninsule sous un même joug. Mais l’amour d’une indépendance illimitée que toutes les tribus sabelliennes avait retenu de leur vie pastorale, les empêcha toujours de former un corps. Rien n’était plus divers que le génie de ces tribus. Les sabins voisins de Rome passaient pour aussi équitables et modérés que les samnites étaient ambitieux. Les picentins étaient lents et timides ; les marses belliqueux et indomptables. qui pourrait, disaient les romains, triompher des marses ou sans les marses ? les lucaniens étaient d’intraitables pillards qui n’aimaient que vol et ravage. Les samnites campaniens étaient devenus de brillants cavaliers, prompts à l’attaque, prompts à la fuite. Chaque tribu avait pris le caractère et la culture des contrées envahies. Les monnaies samnites portent des caractères étrusques ; celles des lucaniens des lettres grecques ; les autres tribus suivaient l’alphabet osque et latin. Toutes les tribus se faisaient la guerre entr'elles. Les marsi, marrucini, peligni, vestini, différant de gouvernement, mais unis dans une ligue fédérale, étaient en guerre avec les samnites, que les lucaniens attaquaient de l’autre côté. Les tribus samnites, elles-mêmes, n’étaient pas fort unies entr' elles, sauf le temps des guerres de Rome, où elles élurent un général en chef, un embratur ou imperator. la domination des lucaniens reçut un coup terrible, lorsque, vers l’an 400 après la fondation de Rome, des troupes mercenaires qu’ils employaient se révoltèrent contre eux, et, s’unissant aux anciens habitants du pays, s’établirent dans les fortes positions de la Calabre sous le nom de brutii, c’est-à-dire esclaves révoltés. Sans doute ils acceptèrent d’abord ce nom comme un défi ; et ensuite ils l’expliquèrent plus honorablement en rapportant leur origine à Brutus, fils d’Hercule et de Valentia, c’est-à-dire de l’héroïsme et de la force.

Chapitre V. Tusci, ou étrusques.

La diversité des tribus osques, leur génie mobile, les empêcha toujours de former une grande société. La tentative d’une forte et durable fédération n’eut lieu qu’en Étrurie.
Quel était ce peuple étrusque qui a si fortement marqué de son empreinte la société romaine, ébauchée, si je l’ose dire, par les populations osques et sabines ? Eux-mêmes se disaient autochtones ; en effet, dit Denys, ils ne se rattachent à aucun peuple du monde. et il n’en est aucun auquel la critique n’ait entrepris de les rattacher. On a demandé successivement à l’Étrurie si elle n’était pas grecque ou phénicienne, germaine, celtique, ibère. Le génie muet n’a pas répondu.
Examinons à notre tour les monuments de l’art étrusque. Contemplons ces blocs massifs des murs de Volterra, déterrons ces vases élégants de Tarquinies ou de Clusium, pénétrons dans ces hypogées plus mystérieux que les nécropoles de l’Égypte. Les personnages représentés sur leurs vases et leurs bas-reliefs, sont généralement des hommes de petite taille, avec de gros bras, une grosse tête, quelquefois avec un nez long et fort, qui fait penser aux statues retrouvées dans les ruines mexicaines de Palanqué. Les sujets sont des pompes religieuses, des banquets somptueux où les femmes siègent près des hommes. Les costumes sont splendides ; on sait que les romains empruntèrent aux étrusques le laticlave, la prétexte, l’apex, ainsi que leurs chaises curules, leurs licteurs, et l’appareil de leurs triomphes. Vous trouvez sur ces monuments la trace équivoque de toutes les religions de l’antiquité. Ce cheval-aigle me reporte à la Perse, ces personnages qui se couvrent la bouche pour parler à leur supérieur, semblent détachés des bas-reliefs de Persépolis. à côté, je vois l’homme-loup de l’Égypte, les nains scandinaves et peut-être le marteau de Thor. Mais ces nains ne seraient-ils pas les cabires phéniciens ? ... puis viennent des symboles hideux, des larves, des figures grimaçantes, comme dans un mauvais rêve, qui semblent là pour défier la critique et lui fermer l’entrée du sanctuaire.
A ces éternels banquets, à cet embonpoint, à la rudesse du langage, nous devons, selon un illustre allemand, reconnaître ses compatriotes. La probité toscane, et l’admission des femmes dans les festins, sembleraient encore rattacher les étrusques aux populations germaniques. Les étrusques s’appelaient eux-mêmes rasena. ces rasena ne seraient-ils pas des rétiens ou rhétiens du Tyrol ? Si l’on veut qu’une peuplade germanique ou ibérienne ait envahi et soumis la contrée, il n’en reste pas moins vraisemblable que la population antérieure était dans sa plus forte partie, non pas grecque, mais parente des grecs. Tarquinii, le berceau de la société étrusque, selon leurs traditions nationales, Céré ou Agylla, sa voisine, la métropole religieuse de Rome, avaient toutes deux un trésor national au temple de Delphes, comme Athènes ou Lacédémone. Elles en consultaient quelquefois l’oracle. L’ordre toscan est le principe ou la simplification de l’ordre dorique. Les deux mille statues de Vulsinies, pour lesquelles Rome fit la conquête de cette ville, semblent indiquer la fécondité de l’art grec. Ces vases innombrables de Tarquinii, de Clusium, d’Arretium, de Nola, de Capoue, qu’on tire chaque jour de la terre, sont identiques avec ceux de Corinthe et d’Agrigente, pour la matière, pour la forme, souvent pour les sujets. La sécheresse et la roideur dont Winckelmann avait cru pouvoir faire le caractère original de l’art étrusque, tiennent sans doute à l’interruption précoce des communications avec la Grèce ; elles durent cesser lorsque les barbares samnites firent la conquête de Capoue. La plupart de ces vases appartenant évidemment à une antiquité peu reculée, ne prouvent pas l’origine hellénique des étrusques. Ce peuple silencieux qui ne connut point la musique vocale, dont les inscriptions ne portent aucune trace de rythme, qui avait en horreur la nudité des gymnases, ne peut être rapporté directement à la Grèce elle-même. C’est plus haut, selon les traditions des étrusques eux-mêmes, qu’il en faut chercher l’origine. Longtemps avant que la colonie hellénique du corinthien Démarate leur amenât Eucheir et Eugrammos (le potier et le dessinateur), les pélasges tyrrhéniens de l’Asie mineure avaient apporté aux étrusques leurs arts et leurs dieux. La trompette, la flûte lydienne étaient les instruments nationaux de l’Étrurie. Les terminaisons pélasgiques énos, éné, énas (athéné, mykéné), se retrouvent dans porsena, capena, cecina, etc. L’écriture étrusque, comme celles des ombriens et des osques qui lui sont analogues, semble fille de la phénicienne et soeur de la grecque ; sans doute l’alphabet phénicien aura passé en Italie par l’intermédiaire des pélasges. Pélasges et étrusques étaient de grands constructeurs de murailles et de tours (tyrrheni, turseni, turris, tursis ? ). Le génie symbolique des pélasges paraît et dans la forme des cités étrusques, et dans l’affectation des nombres mystérieux. Les douze cités de l’Étrurie avaient douze colonies sur le Pô, douze dans le Latium et la Campanie. Elles étaient unies par les relations du commerce avec Milet et Sybaris, avec les ioniens et les achéens (la race ionienne est pélasgique. Hérod.), au contraire ennemies des cités doriennes. Aux marchés de Sybaris, l’argent servait d’intermédiaire et de moyen d’échange entre le cuivre des étrusques, et l’or de Milet et de Carthage. Les pirates étrusques, comme les désignaient toujours les grecs, leurs ennemis, étaient en guerre permanente contre les doriens de Syracuse. Les craintes qu’ils inspiraient avaient de bonne heure arrêté la fondation des colonies helléniques sur la côte occidentale de l’Italie. Le détroit de Messine séparait l’empire maritime des toscans de celui des grecs. Peu de temps après que Xerxès et les carthaginois eurent envahi de concert la Grèce et la Sicile, les étrusques menacèrent la grande Grèce, et faillirent s’emparer de Cumes. Le syracusain Hiéron les battit, comme Gélon, son frère, avait battu les carthaginois, comme Thémistocle avait défait les Perses. Pindare chante cette troisième victoire de la Grèce sur les barbares à l’égal des deux premières.
Ainsi les étrusques perdirent l’empire de la mer. Leur puissance qui s’était étendue depuis les Alpes du Tyrol jusqu’à la grande Grèce, commença à rentrer dans les limites de l’Étrurie. Tous les barbares, liguriens, gaulois, samnites, la resserrèrent chaque jour, tandis qu’elle était travaillée d’un mal plus grand encore à l’intérieur. Les lucumons, propriétaires, prêtres, guerriers, maîtres des villes fortes situées sur les hauteurs, tenaient assujettis par leurs clients les laboureurs de la plaine. Un lucumon, roi dans chaque ville, représentait les lucumons de la même cité aux assemblées religieuses et politiques de la confédération qui se tenaient à Vulsinies. Rivalités des villes et des lucumons, jalousie des ordres inférieurs, laboureurs et artisans, haine de partis et races, telles étaient les plaies cachées de l’Étrurie. Elle dura pourtant, forte et patiente, sous les coups multipliés que lui portaient ses belliqueux voisins, ne s’accusant point elle-même de ses maux, et les rapportant à la colère injuste des dieux. Le sujet de Capanée, insultant le ciel, est commun sur leurs vases. Cette triste et dure obstination, cette prévision de sa ruine, ce vif sentiment de l’instabilité, firent le caractère du génie étrusque.
La nature et les hommes semblaient s’entendre pour avertir de sa ruine la mélancolique Étrurie Les eaux du Clanis et de l’Arno paraissent avoir été dans les temps anciens suspendues dans un vaste lac qui dominait la contrée, jusqu’à ce que, minant leur barrière, elles eussent percé leur route vers l’occident et le midi. On sait qu’Annibal mit trois nuits et quatre jours à traverser les marais de l’Étrurie supérieure ; aujourd’hui, c’est la Toscane maritime qui est devenue en grande partie inhabitable à cause de l’affluence et de la stagnation des eaux. La vallée du bas Arno est appelée la Hollande de Toscane. Malgré le serment que les deux fleuves, l’Arno et l’Auser, firent autrefois de ne point inonder la contrée, des terrains considérables se refroidissent (selon l’expression italienne), par les eaux qui suintent à travers les digues. Sans les comblées (colmate), au moyen desquelles on dirige les eaux sur le point où on veut leur faire déposer leur limon, la terre perdrait peu à peu sa force productrice. En avançant, l’aspect du pays change. La domination des feux succède à celle des eaux. Les cendres témoignent des effroyables révolutions qui ont bouleversé la contrée. Les cratères éteints, où vous vous étonnez de trouver aujourd’hui des lacs, sont les monuments et les symboles de ce combat des éléments.
Le long de la mer, dans une largeur de quarante lieues, vous rencontrez la fertile et meurtrière solitude de la Maremme ; des champs féconds, de belles forêts, et tout cela c’est la mort. Moins déserte dans l’antiquité, mais toujours chaude et humide, toujours insalubre, cette terre avide s’est nourrie de toutes les populations qui ont osé l’habiter. Dans la Maremme, disent les italiens, on s’enrichit en un an, et l’on meurt en six mois.
"C’était, dit très-bien Creuzer, un pays chaud, un climat accablant. Un air épais, selon l’expression des anciens, pesait sur ses habitants. Si le climat doux et riant de l’Ionie, si son ciel léger vit croître une race mobile et poétique, qui le peupla de créations non moins légères, non moins riantes, il n’en fut pas de même de la Toscane antique ; elle nourrit des hommes d’un caractère grave, d’un esprit méditatif. Etc."
Les seuls étrusques dans notre occident sentirent que les empires meurent aussi. Ils n’annoncèrent pas d’une manière confuse le renouvellement du monde, comme on le trouve indiqué dans le Prométhée d’Eschyle et dans la voluspa scandinave. Ils partagèrent l’humanité en plusieurs âges, s’en réservèrent un seul, et se prédirent eux-mêmes le moment où ils feraient place à un autre peuple.
L’Étrurie devait périr au dixième siècle de son existence. L’empereur Auguste racontait dans ses mémoires, qu’à l’apparition de la comète observée aux funérailles de César, l’haruspice Vulcatius avait dit dans l’assemblée du peuple, qu’elle annonçait la fin du neuvième siècle et le commencement du dixième ; qu’il révélait ce mystère contre la volonté des dieux, et qu’il en mourrait. Déjà, vers les temps de Sylla, on avait entendu, dans un ciel serein, une trompette d’un son si aigu et si lugubre que tout le monde en fut dans la frayeur. Les devins toscans consultés annoncèrent un nouvel âge qui changerait la face du monde. Huit races d’hommes, disaient-ils, doivent se succéder, différentes de vie et de moeurs ; les dieux assignent à chacune un temps limité par la période de la grande année. Ces prédictions se vérifièrent. Rome, qui, dès sa naissance, avait ruiné Albe, sa métropole, n’épargna pas davantage le berceau de sa religion. L’Étrurie fut comprise dans les proscriptions de Sylla. Il établit ses vétérans dans les riches villes de Fesole, de Cortone et d’Arretium. Jules-César donna aux légions de Pharsale, Capène et Volaterre. Enfin dans les guerres des triumvirs, où Pérouse fut incendiée, l’Étrurie reçut le dernier coup, dévastée, partagée par Octave : eversosque focos antiquoe gentis hetruscoe. Du vieux peuple toscan le foyer s’éteignit. Leur belle colonie de Mantoue fut entraînée dans leur ruine. Ses champs furent donnés aux soldats ; son Virgile suivit les vainqueurs dans le midi de l’Italie. Voyez aussi avec quelle harmonie lugubre le poète chante l’ère de renaissance, marquée par la ruine de sa patrie : aspice convexo nutantem pondere mundum, terrasque tractusque maris, coelum que profundum ; aspice venturo laetentur ut omnia seclo. (eclog. IV) De même que le siècle fait la vie de l’homme, que dix siècles composent celle de la nation étrusque, en six mille ans se trouve resserrée toute la vie de la race humaine. Les dieux ont mis six mille années à créer le monde ; il en faut encore autant pour compléter le cycle mystérieux de la grande année, et pour épuiser la succession des nations et des empires par lesquels l’humanité passera. Ainsi les hommes, les peuples, les races, s’éteignent dans leur temps. Les dieux eux-mêmes, les grands dieux (consentes), doivent mourir un jour ; et sur les ruines de ce monde, fleuriront encore de nouvelles races, de nouveaux empires, et de nouveaux dieux.
Les dieux de l’étrurie partagent avec les hommes ce sentiment de la mobilité universelle. La Voltumna de Volsinies, dans le temple duquel s’assemblaient les lucumons étrusques, est une déesse du changement, de la fortune, du bonheur, comme Nurtia, Volumnius et Vertumnus (à volvendo, vertendo). Le double Janus, Ianus, Eanus, ab eundo, (Cicéron), ouvre les portes du ciel et de l’année ; il tourne avec le soleil, coule avec le temps, avec les fleuves. Sa femme, Camaséné, est tantôt un poisson qui glisse et échappe, tantôt Venilia, la vague qui vient au rivage, tantôt Juturna, fille des fleuves et des vents. Le double Janus est le vrai dieu de l’Italie ; d’un côté elle regarde l’orient et la Grèce, de l’autre le sombre occident, auquel elle doit interpréter le génie hellénique.
Le peu de confiance que l’étrurie plaçait en la stabilité des choses de ce monde, excluait naturellement de sa religion et de ses monuments cette jeune allégresse, pleine d’espérance et d’héroïsme que nous admirons dans ceux de la Grèce. Nous l’avons dit, les monuments étrusques sont tristes : ce sont des tombeaux et des urnes. Ces urnes présentent souvent des tableaux de noces et de danses. Comme dans le poème de Lucrèce, l’homme y jouit avec une fureur voluptueuse de la vie qui va passer.
Toutefois les étrusques ne cédèrent pas mollement à la fatalité ; ils la combattirent avec une sombre et dure obstination. La nature les menaçait d’inondations ; ils entreprirent de dompter les eaux, d’emprisonner les fleuves ; leurs travaux habiles ont fait le delta du Pô. Les volcans éteints, remplis par des lacs, furent percés d’issues, qui aujourd’hui encore, inconnues et perdues, versent le superflu des eaux qui inonderaient la contrée. Aux invasions des races barbares, ils opposèrent les murailles colossales de leurs cités. Les dieux semblaient ennemis ; ils s’étudièrent à connaître leur volonté. Ils mirent à profit les orages, osèrent étudier l’éclair, observer la foudre, ouvrirent le sein des victimes, et lurent la vie dans la mort. "Comme un laboureur enfonçait la charrue dans un champ voisin de Tarquinies, tout à coup sort du sillon le génie Tagès, qui lui adresse la parole. Sous la figure d’un enfant, Tagès avait la sagesse des vieillards. Le laboureur pousse un cri d’étonnement ; on s’assemble ; en peu de temps l’Étrurie entière accourut. Alors Tagès parla longtemps devant cette multitude, qui recueillit ses discours, et les mit par écrit ; tout ce qu’il avait dit était le fondement de la science des haruspices." Le laboureur était Tarchon ou Tarquin, fondateur de Tarquinies, la métropole de l’Étrurie (Tarchon, Tarquin, Tarquinii, sous la forme grecque turrénos, etc.) jusqu’ici nous n’avons vu dans les croyances étrusques que le sentiment de la mobilité. Avec le mythe de Tagès et de Tarquin, commence la vie à la fois sédentaire et agricole, et l’étroite union de l’agriculture, de la religion, de la divination. La cité, la société étrusque, sortent du sillon.
Ce caractère divin que les peuples de l’antiquité attribuaient aux éléments, la vieille Italie le reconnaissait surtout dans la terre. Voyez encore dans Pline, à une époque où l’esprit de l’ancien culte était presqu’éteint, avec quel religieux enthousiasme il parle "de la bonne terre de labour qui brille derrière la charrue, comme la peint Homère sur le bouclier d’Achille ; etc."tout ce qui touche l’élément sacré, est sacré comme lui. Le boeuf laboureur de l’Italie, est protégé par la loi sainte, aussi bien que la vache de l’Inde. Le blé offert aux dieux, consacre à Rome le mariage patricien. L’enfant, la vierge pure, sont seuls dignes d’apprêter et de servir le pain et le vin. La série des travaux annuels de la culture forme une sorte d’épopée religieuse, dont le dénouement est la miraculeuse résurrection du grain. Ce miracle annuel avait saisi vivement l’imagination des premiers hommes. L’agriculture était à leurs yeux la lutte de l’homme contre la terre dans un champ marqué par les dieux. En effet, tout lieu n’imprime pas ce caractère à l’agriculture. Dans les climats du nord ou du midi, la végétation instantanée ou languissante ne donne pas lieu à ce cours régulier de travaux, à ce sentiment continuel du besoin de la protection divine.
C’est d’un lieu élevé, comme sont toutes les villes étrusques, c’est d’une colline qui regarde les côtés sacrés du monde (l’est ou le nord), que celui qui doit dompter la terre descendra dans les campagnes. Il faut que l’asile où les dieux l’ont reçu, où lui-même recevra ceux qui chercheront un abri autour de lui, soit favorisé des eaux salutaires que réclame le culte des dieux, qu’implore la sécheresse des campagnes environnantes. L’homme attaché ainsi pendant sa vie à la culture de la terre, où la mort doit le faire rentrer, où sa race prendra pied par la religion des tombeaux, s’identifie avec la mère commune de l’humanité. Chez les romains, disciples des étrusques, les noms de locuples ou opulentus, de frugi, de fundus, distinguaient le propriétaire des inopes, qui sous le nom de clients se groupaient autour de lui, végétaient à la surface de la terre, mais n’y enfonçaient point de racine.
Chez les étrusques, le propriétaire souverain, le lucumon, est comme Tagès, autochtone, fils de la terre. Comme lui, c’est un intermédiaire entre elle et les dieux ; dieu lui-même à l’égard de sa famille, de ses clients, de ses esclaves. Sorti de la terre, il la bénit, la féconde à son tour, il lui interprète la pensée du ciel, exprimée par les phénomènes de la foudre, par l’observation de la nature animale. Ainsi le monde entier devient une langue, dont chaque phénomène est un mot. Les mouvements invariables des astres, régularisent les travaux de l’agriculture. Les phénomènes irréguliers de la foudre, du vol et du chant des oiseaux, l’observation des entrailles des victimes déclarent la volonté des dieux, déterminent ou arrêtent les conseils de la famille ou de la cité. Cette langue muette se fait entendre partout, mais il faut savoir l’écouter.
Debout, le visage tourné vers l’immuable nord, séjour des dieux étrusques, l’augure décrit avec le lituus ou bâton recourbé, une ligne (cardo) qui, passant sur sa tête du nord au midi, coupe le ciel en deux régions, la région favorable de l’est, et la région sinistre de l’occident. Une seconde ligne (decumanus, dérivé du chiffre x), coupe en croix la première, et les quatre régions formées par ces deux lignes se subdivisent jusqu’au nombre de seize. Tout le ciel ainsi divisé par le lituus de l’augure, et soumis à sa contemplation, devient un temple. La volonté humaine peut transporter le temple ici-bas, et appliquer à la terre la forme du ciel. Au moyen de lignes parallèles au cardo et au decumanus, l’augure forme un carré autour de lui. Varron nous a transmis la formule par laquelle on décrivait un templum pour prendre les augures sur le mont Capitolin. Le temple existe également, qu’il soit simplement désigné par les paroles, ou qu’il ait une enceinte. Les limites en sont également sacrées, infranchissables. Il a toujours son unique entrée au midi, son sanctuaire au nord. Toute demeure sacrée n’est pas un templum, un fanum. le temple étrusque est un carré plus long que large d’un sixième. Les tombeaux, souvent même les édifices civils, les places publiques affectent la même forme, et prennent le même caractère sacré. Telles étaient à Rome, les curies du sénat, les rostres et ce qui y touchait, dans le champ de Mars tout l’emplacement de l’autel du dieu. Les villes sont aussi des temples ; Rome fut d’abord carrée (roma quadrata) ; la même forme se distingue aujourd’hui encore dans les enceintes primitives de plusieurs des plus anciennes villes de l’Étrurie. Les colonies appliquent la forme de leur métropole à leurs nouvelles demeures, et comme on fait aux jeunes arbres transplantés, elles s’orientent sur une nouvelle terre, comme elles l’ont été sur le sol paternel. Il n’est pas jusqu’aux armées, ces colonies mobiles, qui, dans leur camp de chaque soir, ne représentent pour la forme et la position l’image sacrée du templum, d’où elles ont emporté les auspices. Le prétoire du camp romain, avec son tribunal et son auguraculum, était un carré de deux cents pieds.
Les terres étaient aussi partagées d’après les règles et l’art des haruspices. On lit dans un fragment d’une cosmogonie étrusque : sachez que la mer fut séparée du ciel, et que Jupiter se réservant la terre de l’Étrurie, établit et ordonna que les champs seraient mesurés et désignés par des limites. On traçait celles des champs d’après les lignes cardo et decumanus, et lorsqu’un fleuve ou quelque autre difficulté locale s’opposait à cette division, on partageait les angles en dehors de la mesure régulière par des limites particulières (limites intersecivi), comme la chose eut lieu entre le territoire des veïens et le Tibre. Ainsi, chaque mesure de terre était mise en rapport avec l’univers, et suivait la direction dans laquelle la voûte du ciel tourne sur nos têtes. De même que les murs du temple excluent le profane, et ceux de la ville l’ennemi et l’étranger ; les limites du champ, sans murailles, mais gardées par les dieux, excluent le vagabond qui, errant encore dans la vie sauvage n’est pas entré dans la communion de la religion et de la culture. La propriété communique à tout ce qui s’y rapporte, aux contrats, aux héritages, un caractère sacré. De la divination naît à la fois la cité et la propriété, le droit privé et le droit public.
Pendant que la terre limitée devient un temple et représente le ciel, l’homme de la terre, le maître du champ et de la demeure qui s’y place devient comme un dieu. Chaque dieu du ciel a son Jupiter, son génie ou pénate, chaque déesse sa Junon. Le lucumon, le patricien, la matrone étrusque ou romaine (ingenui) ont aussi leurs pénates, leur Jupiter, leur génie, leur Junon. L’homme et la terre sont identifiés ; les génies de la terre (genius loci) sont les pénates de l’homme et de sa demeure. A côté des pénates, se placent dans la demeure les lares, humbles divinités qui furent des âmes humaines, et qui, n’ayant point été souillées, ont obtenu la permission d’habiter toujours leur demeure et de veiller sur leur famille. Les âmes des méchants, sous le nom de larves, effraient ceux qui leur ressemblent. Le temple des lares et des pénates est l’atrium, leur autel, le focus. l’atrium manque dans les maisons grecques. C’est là surtout ce qui sépare profondément la société grecque de l’italienne. Pendant que chez les grecs les femmes et les enfants jusqu’à un certain âge restèrent enfermés dans le gynécée ; en Italie, au contraire, femmes, enfants, esclaves nés dans la maison (vernae), tous se réunirent dans l’atrium. La société italienne est bâtie, ainsi que la société moderne qui en est sortie, sur l’atrium et le
focus.
Il y a deux pôles dans la religion des étrusques, comme dans celle des latins et sabins : d’un côté la mobilité de la nature représentée par Janus, Vertumnus, Voltumna, etc. ; de l’autre la stabilité de la vie agricole et sédentaire représentée par Tagès, par les lares et les pénates.
Au-dessus, mais à une telle hauteur qu’on les distingue à peine, se placent les grands dieux, dii consentes ou complices, ainsi nommés, dit Varron, parce qu’ils naissent et meurent ensemble.
Après avoir ainsi étudié les moeurs et les religions des osques et des étrusques, nous trouverons que ni les uns, ni les autres ne pouvaient consommer à eux seuls le grand ouvrage de la réunion de l’Italie. Les étrusques n’avaient point foi en eux-mêmes, et se rendaient justice. Leur société fermée par l’esprit jaloux d’une aristocratie sacerdotale, ne pouvait s’ouvrir aisément aux étrangers. L’enceinte cyclopéenne de la cité pélasgique résistait par sa masse, et refusait de s’agrandir. Quant aux osques, nous avons signalé leur génie divers : là, les sabelliens, brigands ou pasteurs armés qui errent avec leurs troupeaux ; ici, les latins, tribus agricoles dispersées sur les terres qu’elles cultivent. Ce n’est pas trop des laboureurs, des guerriers et des prêtres pour fonder la cité qui doit adopter et résumer l’Italie. Si donc nous écartons les peuples étrangers, hellènes au midi, celtes au nord de la péninsule, nous voyons la diversité dans les osci, l’assimilation impuissante dans les étrusques, l’union et l’unité dans Rome.