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textes sur Catilina

Pour mieux connaître Catilina

LA CONJURATION DE CATILINA PAR GASTON BOISSIER 1905.

CHAPITRE I :  LES PRÉLIMINAIRES DE LA CONJURATION 

CHAPITRE II :  LE CONSULAT DE CICÉRON 

 CHAPITRE III :  LA CONJURATION 

 

CHAPITRE IV :  LES CATILINAIRES 

CHAPITREV :  LES NONES DE DÉCEMBRE 

 

Les sources grecques

PLUTARQUE : Vie de Cicéron

PLUTARQUE: Vie de Crassus
Vie de César

APPIEN : Guerres civiles 
DION CASSIUS : livre XXXVII

Les sources latines

Cicéron : Catilinaires I, II, III, IV
Cicéron : in petitione senatus ou commentariolum petitionis

Salluste, Conjuration de Catilina

 

 

APPIEN, Les guerres civiles à Rome

Par ailleurs, Caius Catilina était un homme très connu pour tout ce qu'on racontait sur lui et pour l'éclat de sa famille mais extravagant (on disait qu'autrefois il avait tué son fils par amour pour Aurelia Orestilla, qui n'acceptait pas d'épouser un homme déjà père d'un enfant) ; il avait surtout été un ami, un compagnon de lutte et un partisan zélé de Sylla; son ambition l'avait, lui aussi, réduit à la pauvreté et, toujours appuyé par des hommes et des femmes influents, il avait entrepris de briguer le consulat et, par son intermédiaire, d'accéder à une tyrannie. Alors qu'il comptait fermement sur son élection, ses intentions furent soupçonnées, et la charge, lui échappant, échut à Cicéron, orateur et avocat très en vogue. Catilina, alors, se répandit en moqueries, pour outrager les électeurs de Cicéron, le taxant de "nouveau", pour viser le manque de renom de sa famille (c'est ainsi qu'on désigne les hommes qui tirent leur renommée d'eux-mêmes et non de leurs ancêtres), et, pour souligner qu'il n'était pas originaire de la Ville, le traitant d' inquilinus, terme par lequel on désigne les locataires de maisons appartenant à d'autres. Puis, dès lors, Catilina se détourna complètement d'une carrière politique qui, à son avis, n'était d'aucun support pour accéder rapidement et sûrement au pouvoir absolu, mais grouillait de rivalités et de jalousies. D'autre part, il rassembla de l'argent, en grande quantité, auprès de quantité de femmes qui comptaient, lors de la révolution, faire périr leurs maris, et il forma une conjuration avec certains des sénateurs et de ceux qu'on appelle "chevaliers", à laquelle il associa aussi des hommes du peuple, des résidents étrangers et des esclaves. Tous étaient dirigés à son service par Cornelius Lentulus et Cethegus qui étaient alors préteurs de la Villes. Et en Italie, il envoya des émissaires à des syllaniens qui avaient dépensé les gains de leur vie passée et rêvaient d'exploits comparables; il dépêcha à Fiesole, en Étrurie, Caius Manlius, et, dans le Picenum et en Apulie, d'autres agents qui lui recrutèrent dans l'ombre une armée. 
Tous ces agissements encore clandestins furent dénoncés par Fulvia, une femme qui ne sortait pas de l'ombre, à Cicéron: son amant, Quintus Curius un homme qui, pour de nombreuses raisons blâmables, avait été exclu du Sénat, et par là jugé digne d'entrer dans le complot de Catilina, avait, dans son extrême légèreté et par vantardise, révélé à sa maîtresse que sous peu il allait disposer d'un grand pouvoir. Or déjà des bruits couraient aussi sur ce qui se passait en Italie. Et Cicéron entreprit de répartir des garnisons en différents point de la Ville et d'envoyer de nombreux représentants de la noblesse dans tous les endroits suspects pour surveiller la situation. Quant à Catilina, bien que personne ne s'enhardît encore à l'arrêter, puisqu'on ignorait encore ce qu'il en était exactement, il commença à concevoir des craintes et à penser que le temps renforçait les soupçons; il mit son espoir dans la rapidité, expédia en avance l'argent à Fiesole, chargea les conjurés de tuer Cicéron et de mettre le feu en une seule nuit en différents points de la Ville, puis s'en alla rejoindre Caius Manlius pour immédiatement rassembler une autre armée et se précipiter sur la Ville en flammes. Pour finir, il fit disposer devant lui, avec une extrême légèreté, des faisceaux et des haches, comme un proconsul, et partit retrouver Manlius en procédant à des recrutements. Lentulus et les conjurés décidèrent que, lorsqu'ils auraient appris l'arrivée de Catilina à Fiesole, Lentulus lui-même et Cethegus se présenteraient à l'aube, avec des poignards dissimulés, à la porte de Cicéron, seraient reçus en raison de leurs hautes fonctions, bavarderaient et feraient traîner la conversation tout en se promenant, et le tueraient après l'avoir entraîné à l'écart. Le tribun Lucius Bestia convoquerait aussitôt par héraut une assemblée et accuserait Cicéron de se comporter toujours en poltron et en fauteur de guerre qui semait le trouble dans la Ville en l'absence de toute menace ; puis, après le discours de Bestia, dès la nuit tombée, d'autres hommes incendieraient la Ville en douze points, la pilleraient et tueraient les optimates.
Telles étaient les intentions de Lentulus, Cethegus, Statilius et Cassius, les chefs du soulèvement, et ils guettaient l'occasion ; or des émissaires des Allobroges, qui se plaignaient de leurs gouverneurs furent admis dans la conjuration, pour soulever la Gaule contre les Romains. Et Lentulus dépêcha en leur compagnie auprès de Catilina, Vulturcius, un homme de Crotone, avec des lettres ne portant aucun nom propre. Les Allobroges, concevant des doutes, en firent part à Fabius Sagga, qui était le protecteur des Allobroges, comme il en existe à Rome pour tous les peuples. Mis au courant par Sagga, Cicéron fit arrêter les Allobroges et Vulturcius à leur départ et les amena immédiatement au Sénat; ils avouèrent alors tous les accords qu'ils avaient passés avec Lentulus et ses compagnons, et, quand ceux-ci leur furent confrontés, ils leur firent confirmer ce que Lentulus répétait souvent: une prophétie avait prédit que trois Cornelii exerceraient un pouvoir absolu sur les Romains, et il y en avait déjà eu deux, Cinna et Sylla.
A la suite de ces déclarations, le Sénat démit Lentulus de sa fonction, tandis que Cicéron plaçait séparément chacun des conjurés dans les maisons des préteurs et revenait aussitôt pour demander un vote sur leur cas. Une grande agitation se développait autour du siège du Sénat, car on ignorait ce qui se passait exactement, et la peur s'emparait des complices. Les propres esclaves et affranchis de Lentulus et de Cethegus, avec le renfort de nombreux artisans, se répandirent dans les rues situées derrière les maisons des préteurs pour les attaquer et en arracher leurs maîtres. Quand Cicéron l'apprit, il courut hors du Sénat et, après avoir disposé des garnisons aux endroits opportuns, il revint et s'efforça de presser la décision. Le premier à prendre la parole fut Silanus, consul élu pour l'année suivante (telle est en effet la pratique des Romains: le futur consul est le premier à donner son avis, car, à mon sens, c'est lui qui mettra en oeuvre de nombreuses décisions, et pour cette raison, on estime qu'il est de meilleur conseil et plus circonspect sur chaque cas). Or Silanus pensait que les conjurés devaient subir la peine capitale, et beaucoup se rangèrent à son avis, jusqu'à ce que le tour d'exprimer son opinion vînt à Néron, qui proposa de les maintenir en détention en attendant de vaincre Catilina militairement et d'apprendre exactement tous les détails.
Puis Caius César, qui n'était pas lavé de tout soupçon de complicité avec les conjurés, mais que Cicéron n'osait pas mettre en cause aussi, vu sa popularité auprès de la plèbe, avança une autre proposition: que Cicéron répartisse les conjurés dans des municipes d'Italie qu'il choisirait luimême, jusqu'à ce que Catilina soit vaincu au combat, et qu'alors ils passent devant un tribunal, sans que rien soit commis d'irréparable à l'égard d'hommes de haut rang avant qu'ils aient été entendus dans un procès. Cet avis paraissant équitable et recevable, la majorité était en train de s'y ranger résolument, quand finalement Caton, découvrant désormais ouvertement le soupçon qui pesait sur César, et Cicéron, craignant que, la nuit suivante, les nombreux comparses des conjurés, restés sur le forum dans l'incertitude, inquiets pour eux-mêmes et pour les conjurés, ne tentent quelque folie, convainquirent les sénateurs de considérer les coupables comme pris en flagrant délit et de les condamner sans procès. Et immédiatement, tandis que le Sénat restait rassemblé, Cicéron fit emmener chacun des conjurés des maisons à la prison, où il les accompagna, à l'insu de la foule, et assista à leur exécution ; puis, passant près des hommes du Forum, il leur annonça l'exécution: ils se dispersèrent épouvantés, et réjouis pour eux-mêmes de ne pas avoir été découverts.
Ainsi donc la Ville se remit à respirer après la grande peur qui l'avait oppressée ce jour-là.
Quant à Catilina, alors qu'il avait rassemblé environ vingt mille hommes, déjà armé le quart d'entre eux, et qu'il partait en Gaule compléter ses préparatifs, il fut arrêté par Antonius, le second consul, au pied des Alpes, et ce dernier remporta sans difficulté la victoire sur un homme qui avait conçu impulsivement un projet démesuré et en avait entrepris encore plus impulsivement, sans préparatifs, la réalisation. Toutefois, ni Catilina, ni aucun autre de ses compagnons de haut rang ne s'abaissa à fuir : c'est en chargeant les ennemis qu'ils trouvèrent la mort.
Ainsi, le soulèvement de Catilina, après avoir manqué de peu mettre la Ville dans le plus extrême péril, trouva sa résolution. Et Cicéron, qui n'était connu de tous que pour la force de son éloquence, voyait alors son nom dans toutes les bouches pour son action ; il paraissait à l'évidence avoir été un sauveur pour la patrie à l'agonie, et des actions de grâces eurent lieu en son honneur devant l'assemblée du peuple, accompagnées de toute sorte d'appellations honorifiques. Quand Caton l'eut également proclamé père de la patrie, le peuple hurla son approbation. Certains pensent que cette appellation honorifique, inaugurée pour Cicéron, est celle-là même qui s'applique aux empereurs d'aujourd'hui qui s'en montrent dignes: car, même s'ils sont des monarques, elle ne leur est pas donnée d'emblée à leur entrée en charge avec leurs autres titres, mais n'est votée qu'après un certain temps, comme un témoignage couronnant après coup des actions particulièrement remarquables.

Traduction de Jean-Isaac Combes-Dounous.