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La prophétie dans l'Enéide ou le futur du passé

II.  Le devin et le dieu (1)

 

Enée fait escale chez Hélénus; c'est un Troyen, devenu roi d'Epire. C'est aussi un devin; il révèle à Enée une partie de ce qui l'attend.

Signa tibi dicam; tu condita mente teneto.
Cum tibi sollicito secreti ad fluminis undam
litoreis ingens inventa sub ilicibus sus
triginta capitum fetus enixa iacebit
alba, solo recubans, albi circum ubera nati,
is locus urbis erit, requies ea certa laborum.

VIRGILE, Enéide, 3, 388-393

condita : s'accorde à signa
(in) mente 
teneto : impér. futur 2e sing.; se traduit par un indic. fut.
litoreus,a,um : du littoral
ilex,icis, f : le chêne, l'yeuse
sus,suis m. ou f. : le cochon, la truie
eniti,or,enixus sum : mettre bas
recubare,o : reposer, rester couché
requies,etis : le repos, la trêve
 

Je vais te révéler des signes; toi, retiens-les enfouis dans ta mémoire.
'Lorsque, anxieux, tu découvriras sous les chênes de la rive,
au bord d'un cours d'eau caché, une énorme truie,
mère d'une portée de trente porcelets, couchée par terre,
toute blanche, avec ses petits, blancs aussi, pendus à ses mamelles,
là sera l'endroit de ta ville, ce havre de repos après les épreuves.

 

II. Le devin et le dieu (2)

Enée est endormi au bord du Tibre. Le dieu-fleuve lui apparaît en rêve.

"O sate gente deum, Troianam ex hostibus urbem
qui revehis nobis aeternaque Pergama servas,
expectate solo Laurenti arvisque Latinis,
hic tibi certa domus, certi (ne absiste) Penates;
neu belli terrere minis : tumor omnis et irae
concessere deum.
Iamque tibi, ne vana putes haec fingere somnum,
litoreis ingens inventa sub ilicibus sus,
triginta capitum fetus enixa iacebit,
alba, solo recubans, albi circum ubera nati.
Hic locus urbis erit, requies ea certa laborum;
ex quo ter denis urbem redeuntibus annis
Ascanius clari condet cognominis Albam.
Haud incerta cano. (...)
Ecce autem, subitum atque oculis mirabile monstrum!
Candida per silvam cum fetu concolor albo
procubuit viridique in litore conspicitur sus :
quam pius Aeneas tibi enim, tibi, maxima Iuno,
mactat sacra ferens, et cum grege sistit ad aram.

VIRGILE, Enéide, 8, 36-49 ; 81-85.

sate : voc. du part. p. p. de serere
deum = deorum
revehere,o,vexi,vectum : ramener
Pergama,orum : : Pergame (forteresse de Troie)
expectate : voc. de expectatus
solum,i : le sol
Laurentum,i : Laurente (ville des Latins)
absistere,o,stiti, - : s'éloigner, renoncer
terrere : 2e sg. impér. prés. passif
tumor,oris : l'enflure, l'agitation
litoreus,a,um : du rivage
ilex,icis : le chêne, l'yeuse
sus,suis m. ou f. : le cochon, la truie
eniti,or,nixus sum : mettre bas
recubare,o : être allongé
requies,quietis : le repos, la trêve
ex quo (loco)
deni,ae,a : : dix
Ascanius,ii : Ascagne = Iule
cognomen,minis : le nom, le surnom
Alba,ae : Albe (ville)
mirabilis,is,e : admirable
concolor,oris : de même couleur
procumbere,o,cubui,cubitum : s'allonger
mactare,o,avi,atum : honorer les dieux, sacrifier
 

"Rejeton d'une race divine, toi qui nous ramènes la ville de Troie,
arrachée aux ennemis, toi le sauveur de Pergame l'éternelle,
toi qu'espèrent la terre des Laurentes et les campagnes du Latium,
ici tu trouveras une demeure sûre, des pénates sûrs; ne renonce pas,
ne crains pas les menaces de guerre; toute la rancoeur des dieux
et leurs colères s'en sont allées.
Et maintenant, ne va pas croire qu'il s'agit là de songes vains :
tu découvriras, sous les yeuses de la rive, une énorme truie,
mère de trente petits; toute blanche, elle sera étendue sur le sol,
et autour de ses mamelles, ses petits, eux aussi, seront blancs.
[Ce sera l'endroit d'une ville, un havre sûr après les épreuves.]
Ensuite, lorsqu'auront passé trois fois dix années,
Ascagne fondera une ville, Albe au nom illustre.
Et je n'annonce pas des faits incertains.

Et voilà que soudain s'offre à sa vue un prodige étonnant :
une truie blanche, de la même couleur que sa portée,
est couchée dans la forêt, se détachant sur la verdure du rivage.
Apportant les objets sacrés, le pieux Énée t'immole cette bête,
ô très puissante Junon, et la place sur l'autel avec ses petits.

 

 

Commentaires

 

a) 3, 388 - 392

Enée fait escale chez Hélénus; c'est un Troyen, il est devenu roi d'Epire et l'époux d'Andromaque, la veuve d'Hector; de plus, il est réputé pour ses connaissances dans le domaine de la divination. Avant qu'Enée ne reparte, il l'informe de son avenir qu'il ne connaît que de manière partielle.

Ce qu'Hélénus annonce est un prodige : une truie blanche à trente petits (1).

b) 8, 36 - 49 et 81 - 85

Enée est endormi sur les bords du Tibre; le dieu-fleuve lui apparaît en songe.

Il lui confirme qu'il est arrivé au terme de son voyage, le rassure (neu belli terrere minis) et lui annonce que la colère divine a pris fin. C'est un peu surprenant, puisque Junon continue à susciter des embûches aux Troyens et persévérera presque jusqu'à la fin du poème. Cependant, il s'agit d'un combat d'arrière-garde (et Junon elle-même le sait). En présentant le fait comme passé, le Tibre ne fait qu'anticiper un peu sur le déroulement des événements. Il est vrai qu'un immortel a sans doute une autre perception de la durée que les humains.

Ensuite, il reprend la prophétie d'Hélénus mot à mot (la seule différence par rapport à 3, 390 - 393 est l'emploi de hic au lieu de is). Ici, la réalisation de la prophétie a une fonction particulière : elle incite le dormeur à ne pas se défier de la vision onirique. Comme dans d'autres cas (2), le rêve est réel et pour éviter que le dormeur en doute, il suffit de lui démontrer la cohérence d'une chaîne "prophétie (autrefois, on t'a annoncé que...) - confirmation (à ton réveil, la prophétie sera réalisée) - réalité (Enée découvre la truie blanche - voir suite).

Il n'empêche que l'objet de la prophétie d'Hélénus étant un prodige, la question de la signification qu'il faut lui attribuer reste entière. Le Tibre donne la clé du prodige et par la même occasion prophétise lui aussi.

La truie blanche (alba) annonce la fondation d'Albe, les trente porcelets symbolisent les années qui s'écouleront jusqu'à l'événement prophétisé. Remarquons que cette dernière prophétie nous propulse hors du cadre de l'Enéide. Mais qu'elle ne soit pas confirmée dans l'oeuvre de Virgile ne change rien : le lecteur sait que ce qui est ici annoncé s'est réalisé dans un avenir qui est pour lui un passé.

A son réveil, Enée trouve l'animal fabuleux : la découverte est décrite en écho à la prophétie (fetu, albo, procubuit, litore, sus). Enée sacrifie la mère et les petits à Junon (3).

(1) Une truie a douze mamelles; les conditions d'élevage intensif d'aujourd'hui permettent d'atteindre des portées de trente porcelets. La portée de trente est donc tout à fait insolite.
(2) voir séquence III
(3) Le sacrifice de la truie est représentée sur l'Ara Pacis.

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